COMMENT LES PAUVRES MEURENT
tait pas excusé par Timpuîssance de vivre : lui-même tremblait que tes jurés ne le prissent au mot, et sa conclusion a été 4)our la miséricorde.
La loi invoquée à cette occasion par l'honorable magistrat est celle qui régit le « workhouse i». Elle arrache les femmes à leurs maris; elle arrache les enfants à leurs mères; et ce n'est pas sans raison que le Weekly Despatch, dans les commentaires que lui suggère le triste épisode dont je vous rends compte, s'écrie : < La loi des pauvres? Pure moquerie. > Peut-être aurai-je quelque jour l'occasion 'de raconter, l'histoire des « workhonses :». En attendant, laissez-moi vous faire remarquer que le principe sur lequel repose la loi des pauvres est celui-ci : a II faut s'arranger de façon à rendre la condition du pauvre à la charge de la paroisse plus misérable que celle du plus misérable des travailleurs libres. » Oui, c'est là le principe, tel qu'on le trouve fort savamment développé dans les rapports des commissaires pour la loi des pauvres. Et qu'on se garde bien de croire, d'après cela, que ces commissaires fussent des hommes sans entrailles : loin de là! Tout ce qui est sorti de leur plume témoigne de leur humanité. Mais qu'arriverait-il, si la manière de vivre de l'homme que la paroisse nourrit, devenait un sujet d'envie pour l'homme que son propre travail nourrit? Quelle prime offerte à la paresse, à l'imprévoyance, à tous les vices! Étrange résultat que celui qui ferait déserter l'atelier pour le « workhouse »! Belle prévoyance que celle qui, tarissant d'une part les sources de la richesse publique, tendrait d'autre part à charger outre mesure, et de plus en plus, le budget de la bienfaisance publique! Il faut donc, qu'on le veuille ou non, il faut, sous peine de ruine et de démence, s'attacher à faire la vie de l'habitant du « workhouse » aussi dure que possible, afin que ceux-là seuls soient tentés de venir frapper à la porte qui sont dans l'impossibilité absolue de faire
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autrement; il faut, de par l'inviDcible logique des erreurs humaines, que les secours administrés par le a workhouse >y appartiennent à la catégorie de ^
ces avares secours Qui prolongent vos maux en prolongeant vos jours.
A Rome, quand une vestale avait succombé à l'amour, on l'enterrait vive, et l'on plaçait à côté d'elle une cruche d'eau et un pain; mais on avait l'humanité de ne pas renouveler le pain de la vestale ensevelie, de ne pas renouveler la cruche d'eau : malheur à qui succombe ici à la pauvreté! L'ensevelissement avec la durée est son lot; et qu'il ne se plaigne pas de la rigueur que la charité publique met à lui mesurer la possibilité de vivre : cela est nécessaire.
Mais quoi ! faire de la charité une peine! transformer la miséricorde en châtiment! ajoutera la liste des crimes le crime de pauvreté! Si je refuse de travailler, laissezmoi mourir, j'y consens; mais qu'avez-vous à me reprocher si, cherchant partout du travail, je n'en trouve pas? et pourquoi, dès lors, me faites-vous payer si cher votre pitié? — ta réponse est peu consolante, et elle est péremptoire : il le faut !
* Mais, si un semblable résultat est inévitable, il est impossible de n'en pas conclure que la loi des pauvres, en même temps qu'elle atteste l'existence d'un grand mal, est si loin d'en fournir le remède, que c'est à peine si elle offre un palliatif.
Chose remarquable, le pays qui a mis en vigueur une loi dont le but avoué est de nourrir aux frais de la société les travailleurs sans emploi, les travailleurs surnuméraires, est précisément le pays où l'on a le plus accordé à l'action de l'individu abandonné à lui-même, et le plus espéré des résultats de cette action. Le pays qui a été amené à pratiquer, sous une forme non seulement
Stérile mais ruineuse, la doctrine de Tintervention de l'Etat, est celui où l'on a recommandé, avec le plus de per^ sistance et de hauteur, la doctrine du laissez faire f Cette contradiction est singulièrement frappante et montre assez qu'il y a là un problème qui mérite d'être étudié.
3 février.
On connaît la fable de V Huître et les Plaideurs : eh bien, cette fable vient d'être mise en action ici sur une échelle colossale, avec accompagnement de circonstances telles que n'en offrit peut-être jamais de semblables la plus célèbre des causes célèbres.
Il faut convenir que, quand la société se mêle de faire des drames ou des comédies, elle les fait de manière à défier le génie des auteurs dramatiques les plus féconds, et elle n'a pour cela qu'à laisser tomber un coin du voile qui couvre, dans sa vie de chaque jour, tout ce que ses profondeurs recèlent de crimes, de vices, de ridicules, de turpitudes.
Donc, jeudi dernier a vu la fin d'un procès qui durait depuis le milieu de décembre, d'un procès dont les détails, tour à tour risibles et scandaleux, ont servi à la curiosité publique, trente-quatre jours durant, le plus prodigieux festin qu'elle ait eu à dévorer de mémoire d'homme.
Dans ce procès monstre et monstrueux, on a entendu cent quarante témoins, appelés de toutes les parties de l'Angleterre, et du fond de l'Ecosse, et du fond de l'Ir-
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lande, et du fond de la Russie. Sur les trente-quatre jours consacrés à Texaraen de la question pendante, les plaidoyers seuls çn ont pris huit ou neuf, ce qui ne vous étonnera pas quand vous saurez que chaque parole prononcée en cette occasion pesait autant d'or que votre main peut en contenir.
Laissez-moi voils soumettre un calcul.
Supposez que, pour indemniser les cent quarante témoinsentendus, on les eût payés! 000 francs pièce, ci 440 000 fr.
Que, comme émoluments à quatre avoués, — deux étant tout ce qu'il* fallait, — on eût dépensé, à 50 000 francs par tête 200 000
Que, pour encourager la verbeuse éloquence de quatre avocats, dont deux étaient de trop à coup sûr, on eût adopté le même taux de 50 000 francs par tête, ci. . . . 200 000
El enfin qu'on eût évalué à 200 OOOfrancs les dépenses de la cour 200 000
Le résultat de ce calcul fabuleux ne don-
lierait que 740 000 fr.
Or, en s'arrêiant à la plus modeste des évaluations présentées au public dans les journaux, le procès ea question a coulé 60 000 livres sterling, c'est-à-dire 1 500 000 francs.
Il est vrai qu'à s'en tenir à la déclaration d'un des avocats, le chiffre devrait être réduit à 20 000 livres sterling, ou un demi-milion. Mais les avocats sont naturellement intéressés à diminuer la scandaleuse grosseur de l'huitre qu'ils ont avalée. Ce qui est sûr, c'est qu'il est tel témoin bien humble, bien obscur, qui, pour avoir balbutié deux ou trois phrases insignifiantes, a reçu 100 livres sterling (2 500 fr.). Que dire encore? Un bon arithméticien a calculé que la somme dépensée pendant les
trente-quatre jours était de trois guinées par minute.
Le tout pour arriver à savoir au juste si un certain M. William Frédéric Windham est, oui ou non, assez sain d'esprit pour administrer ses biens.
La justice, vous le voyez, fait bien les .choses dans ce pays!
Mais, comme ce n*est point là l'unique enseignement que renferme cette histoire de l'huître mangée par les hommes de loi, et des écailles laissées aux plaideurs, je vais vous la raconter en peu de mots :
M. William Frédéric Windham, dont le nom vient de prendre la place d'honneur dans les fastes de la justice à bon marché, est de la classe de ceux qui naissent, comme disent les Anglais, avec une cuiller d'argent dans là bouche, et peuvent de bonne heure mener la vie grand train. Ah! si sa cervelle avait pesé autant que sa bourse! On a pris soin de- faire savoir au public que notre héros, quand il était enfant, aimait fort à laver la vaisselle, à endosser la livrée des domestiques de son père, à servir ses parents à table, et que le père, pour mieux encourager ces goûts innocents, avait fait faire au pçtit garçon un costume ad hoCy celui qui distinguait ses valets du reste des humains.
On assure aussi qu'il montra un penchant prématuré pour toutes les fonctions qui se rapportent au service des chemins de fer. Franchement, il n'y a pas grand mal à tout cela, bien qu'il soit avéré que Tambitieux désir de chauffer les locomotives, d'ouvrir et de fermer les portières, de s'occuper du bagage des voyageurs, etc., etc., est devenu, avec l'âge, une véritable passion chez le neveu du général Windham et de lord Alfred Hervey.
Si, pour vous fournir la biographie complète de M. Frédéric Windham, je devais recevoir ne fût-ce que la centième partie de ce qu'a gagné à ne rien omettre M. Monlague Chambers, l'avocat des adversaires de ce pauvre
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diable, je vous dirais, jour par jour, ce qu'il fil et ce qu'il ne fit pas, à Blackeath d*abord, puis à Elon, où la compagnie des livres lui profita peu^ et celle des professeurs moins encore.
Qu'il vous suffise d'apprendre qu'à Eton un de ses plaisirs favoris était de hurler de façon à effrayer les gens, et que ses camarades l'avaient surnommé « Windham le fou ». Un peu plus tard, nous le trouvons sous la surveillance amie du colonel Bathurst, qui, chargé de lui donner l'éducation des voyages, le conduit à Bruxelles, à Spa, à Wiesbaden, à Francfort, à Baden-Baden, et le représente se livrant, durant leurs pérégrihations, à mille excentricités plus qu'anglaises, riant sans mesure comme sans motif, pleurant à peu près de même, attachant une importance extrême à se lier d'amitié avec les chefs de train, faisant la cour à toutes les femmes qu'il rencontrait, et cela en habits troués, se mettant à crier pendant des heures entières dans la forêt Noire; que sais-je?Les voyages ne l'ayant point, à ce qu'il paraît, rendu plus sage, car « rarement à courir le monde on devient plus homme de bien », on le vit se distinguer, à son retour, par les plus extravagantes manies qui puissent marquer J adolescence d'un enfant gâté, faible d'esprit. Il jouait volontiers le rôle de policeman dans les rues. 1\ s'en allait dans les gares de chemin de fer, revêtu de l'uniforme des gens de service, prenait soin des «bagages, et, quand le train allait partir, criait à tue-tête : « Allons, messieurs et dames, en place! » Un jour, il arracha le sifflet des mains du garde, donna le signal, et fit si bien partir le train avant le moment requis, que les voyageurs n'échappèrent que par miracle au danger d'une rencontre meurtrièrje.
Vint pour lui, comme pour tout mortel, l'heure des amours. Sa mauvaise étoile l'ayant mené aux courses d'Ascot, il y fut présenté à une jeune blonde appartenant à la catégorie de ces dames qu'on désignait en France
SOUS le nom de lorettes, et que les Anglais, dans leur respect pour les chevaux, appellent « horse-breakers ». Miss Agnès Willoughby, autrement dit Agnès Rogers, était la perle des femmes de sa classe, comme Ta fait ingénieusement remarquer son avocat, M. Goleridge, lequel pense sans doute qu'il vaut mieux être le premier dans un village que le second dans Rome. Le village, dans la présente occasion, était New-Market, ou quelque chose d'approchant.
Avec cette jolie personne, la première dans son village, se trouvait un M. Roberts, qui était fort avant dans ses bonnes grâces, et qui a figuré dans le procès comme possédant une belle maison dans Piccadilly, un très élégant phaétou, et, de par la ville, certaines maisons d'un caractère équivoque. Quoi qu'il en soit de cetl« dernière circonstance, M. Frédéric Windham en entendit parler après qu'il eut fait connaissance avec M. Roberts, ce qui ne l'empêcha pas de l'avoir pour ami. Quant à miss Willoughby, il en devint tout de suite amoureux au point de la vouloir pour femme.
Hélas! il était alors dans un état de santé dont la dame fut instruite, et qui aurait dû lui faire envisager un mariage immédiat comme un péril : le péril fut bravé. Second obstacle : la dame jouissait, n'importe à quel titre, d'un revenu de 2 000 livres sterling (50 000 fr.), et elle n'entendait pas y renoncer, à moins qu'on ne lui assurât, avant les noces, une bonne et belle compensation. Toutefois, devant le solliciteur, dont l'intervention fut invoquée, elle voulut bien consentir, après débats, à l'octroi d'une misérable pension de 800 livres sterling (20 000 fr.), à condition que cette pension serait portée à 1 500 livres sterling en 1869, époque à laquelle le jeune homme devait entrer en pleine possession de toute sa fortune, dont une partie était alors engagée.
A cette preuve de désintéressement, la jeune fiancée ajouta la preuve, plus touchante encore, de son affection
aSi DI^ ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
poHF ses sœurs : elle exigea et obtint h libre disposition pair testament de la somme concédée. Les drfBcuItés disparaissaient ainsi une à une; mais il en restait une troisième : on avait un amant, et Ton en avait eu plus d'un, s'il falfait en croire la chronique. Un autre que Jï. Frédéric Windham y eût regardé à deux fois; mais iî y regarda si peu, lui, qu'il ne trouva rien à redire à ce que, la veille même du mariage, la femme qui allait devenir sa femme passât la nuit dans la maison d'un homme qu'il savait avoir été l'amant en question.
Le mariage fut célébré; et, quelques jours après, pour des causes que l'épouse avait pu prévoir, qu'il lui avait plu de ne pas prévoir, et qu'il est plus facile de deviner que d'expliquer, elle réclamait un dédommagement qui lui fut accordé par l'époux débonnaire : ce dédommagement consistait en bijoux de la valeur de 14 000 livres sterling (350 000 fr.). Parlez-moi de réconciliations de celle espèce! C'est presque aussi cher que l'administration de la justice en Angleterre. Le pire est que la réconcîHalion servit de peu. Un beau jour, la dame disparaissait de Pellbrigg, résidence de son jeune mari, courant, a dit M. Montagne Chambers, à la recherche d'un chanteur d'opéra bien connu.
Est-ce tout? Non pas. Mais les détails qui, pendant un mois et demi, ont rempli les colonnes de tous les jourtiaux anglais, sont d'une nature si révoltante, et quelques-uns d'une nature si obscène, qu'il m'a fallu absolument les omettre, et je crains d'en avoir déjà trop dit. U est des sentiers si fangeux qu'on ne saurait y marcher sans mettre le pied dans la boue. L'instruction à retirer de celle affaire, du moins pour ceux qui réfléchissent, sera, je l'espère, mon excuse auprès de mes lecteurs. Je continue.
Si M. Frédéric Windham n'avait eu ni sou ni maille, qttf, je vous le demande, se serait avisé, parmi ses pa-
rents, amis ou connaissances, de le faire déclarer fini, pour avoir ri quelquefois sans motif, ou pleuré sans n^esure, ou s'êlre amusé à jouer au chef de train dans les gares de chemins de fer? Et eût-il été cent fois plus. vicieux qu'on ne nous Ta montré^ qui en aurait pris tajtfe pour le traduire en public, s'il n'avait pas eu de quoi pajer , un haut prix de ses vices ? La folie, d^ns les limites tracées « plus haut, est une .maladie terriblement commune, j'aa ai peur. Qui n'a point ses manies? qui n'a pas un petit gnajn de folie, aux yeux de quelqu'un ou à propos de quelfae chose ? L'avare qui traite le prodigue de fou est fou aux yeux du prodigue. Demandez à M. Bright ce qu'il pense 4e la plupart des héros ! Demandez à un philosophe sceptique * ce qu'il pense des martyrs ! Le fanatisme, enthousiacsme divin dans l'opinion des fanatiques, est, dans l'opinioa d^s esprits modérés, non seulement une folie, mais une fûUe des plus dangereuses. S'il fallait enfermer tous les fo4is qui vont au suicide en passant par le jeu, et tous les tms qui jouent le bonheur de leur vie entière contre uu moment de plaisir, quelles proportions il faudrait donaerà Charenton et à Bediam, juste ciel !
Pourquoi donc M. Frédéric Windham a-t-il été de la sorte mis en scène? Oh! mon Dieu, la raison en est bien simple. M. Windham avait une grande fortune et des héritiers. Aussi, avec quelle tendre sollicitude ses chers parents lui ont ménagé les honneurs du pilori ! avec quelle infatigable ardeur ils ont rassemblé, durant des moi«, tous les témoignages d'où il pouvait, suivant eux, résul^ ter, pour le public, que l'objet de leur affection vigilante était un idiot, un menteur, un glouton, un homme esclave d'habitudes peu avouables, un libertin doublé d'un imbécile! La force des sentiments de famille parut- ' elle jamais dans un jour plus touchant?
En France, vous le savez, quand un homme majeur est dans un état habituel d'imbécillité^ de démence ou
de fureur, tout parent est recevable à demander son interdiction ; la demande est portée devant le tribunal de première instance; le tribunal interroge le conseil de famille sur Fétat de la personne dont l'interdiction est demandée ; il interroge ensuite cette personne, et, s'iï y a lieu, charge un administrateur provisoire de prendre soin et d'elle et de ses biens. Ici les choses ne se passent point de la sorte. Les Anglais prisent si fort la liberté de l'individu, que c'est à peine s'ils comprennent la valeur de ces mots : conseil de famille, conseil judiciaire, interdiction. Pour eux, il n'y a pas de milieu entre être déclaré absolument fou, et être laissé libre d'user ou d'abuser de sa propriété comme on l'entend. De là le procès dont je vous rends compte ; et de là aussi la résolution prise par les parents de M. Frédéric Windham, dès qu'ils voulaient lui faire ôter l'administration de ses biens, d'accumuler contre lui tous les indices possibles et imaginables d'aliénation, sans s'arrêter devant aucun scandale.
Ne croyez pas, toutefois, que ce long, dispendieux et dégoûtant procès fût chose inévitable, en ce qui touche ce qu'il a eu de démesurément long, de ridiculement dispendieux, et de dégoûtant à l'excès. Si, au lieu d'interroger M. Frédéric Windham à la fin du procès, on l'eût interrogé au commencement, aussitôt après Tespèce de réquisitoire prononcé contre lui par l'avocat de ses chers parents, les.jurés se seraient convaincus, sans qu'on allât plus loin, que ce jeune homme, quelques extravagances qu'il ait pu commettre, n'était pas fou. Hais, dans ce cas, adieu les beaux discours qu'on a payés si chers! adieu les énormes émoluments qu'ont empochés les hommes de loi! En bonne conscience, pouvait-on se dispenser de manger l'huilre, alors que la justice mangerait jusqu'aux écailles, si elles étaient mangeables ? Voilà ce qui semble avoir frappé ce bon M. Samuel Warren, qui présidait aux débats en sa qualité de master in lunacy, expression que
je serais fort tenté de traduire, vu la conduite de ce digne homme, par les mots passé maître en fait de folie. Il a donc laissé Teau couler tout doucement à la rivière. Le défilé des témoins a eu lieu avec une lenteur solennelle, sans qu'aucun d'eux eût raison de s'en fâcher.
Les jurés.ont écouté avec une patience de trois guinées par jour. Sir Hugs Cairns, M. Karsiake, M. Montagne Chambers, M. Coieridge, ont dit tout ce qu'ils ont voulu. On a eu l'amusant spectacle des médecins tant pis et des médecins tant mieux, pérorant à perte de vue et sans pouvoir, comme vous le pensez bien, tomber d'accord sur ce qu'on d(iit entendre par folie, par imbécillité, par idiotisme, par aliénation, par démence, par illusions, divagations et hallucinations.
Puis, quand il s'est agi, après trente -quatre jours d*enquête, d'arriver à une conclusion qu'il eût été fort possible d'obtenir en trente-quatre minutes par l'interrogatoire du patient, le master in lunacy a déclaré tout à coup, afin que rien ne manquât à cette immense bouffonnerie, qu'il ne pouvait interroger M. Frédéric Windham en public; que sa sensibilité s'y opposait; que cela lui porterait sur les nerfs ! Là-dessus, le public a dû se retirer; et le malheureux qui, pendant trente-quatre jours, était là au pilori, a subi son interrogatoire de telle façon qu'il a bien fallu le proclamer sain d'esprit, ou à peu près. Voilà donc notre héros sorti de cette impasse, mais autre qu'il n'y était entré, bien entendu. La justice l'a ruiné en partie, pour qu'il restât libre de se ruiner tout à fait.
Le verdict a été « que M. W.-F. Windham était une personne d'un esprit sain, suffisamment sain pour le gouvernement de lui-même, de ses maisons, de ses terres, de ses biens, meubles et immeubles ».
Le public, y compris les gens qui n'ont rien, a été enchanté d'apprendre que désormais nul ne serait plus I. 19
tenlé d'empêcher un Windham quelconque d' enrichie' tout à son aise quelqu'une des Agnès Willoughby dont le mérite a besoin d'être encouragé. Les transports ont été tels dans l'auditoire, que le master in lunacy n'a pu réprimer les applaudissements. Les journaux anglais nous prient de penser que ces applaudissements ne s'adressaient qu'aux principes de la liberté, sauvée des atteintes d'un complot de famille. Je n'ai aucune peine, quant à moi, à les en croire sur parole. Mais, franchement, est-ce Jionorer ce grand principe d'une manière digne de lui^ que de porter presque en triomphe ceux qui n'en font usage que pour donner carrière à leurs passions et satisfaire leurs plus folles fantaisies? ^
11 février.
Suis-je bien dans le même pays où j'étais il y a un mois ? L'air qui m'environne est-il bien celui que je respirais alors? ou bien dois-je conclure de tout ce que je vois, de tout ce que j'entends, que l'opinion publique en ce pays est comme ces décors d'opéra qui font succéder à une caverne horrible, et cela d'une minute à l'autre,, un frais paysage ?
Quel changement à vue, en ce qui concerne Tattitude de l'Angleterre à l'égard des États-Unis !
Il y a quelque quinze jours, même après la solution pacifique donnée à la question du Trenty les généreux amants de la paix étaient bien près d'être déclarés traîtres à la patrie; le vent était aux coups de canon ; la neu-
Iralité entre les États du Nord et les États du Sud de TAmérique passait pour une affaire de dupes, pour une politique à l'usage des songes-creux, tels que M. Cobden ou M. Bright; on dénonçait, d'une voix qui avait les accents du clairon, le crime de lèse-genre humain commis par le commandant Davis ; on jurait que la destruction du port de Charleston était complète, irréparable, et criait vengeance; on brûlait de couper court au scandale d'un blocus qu'on prétendait ineiïectif, et en même temps, par une inconséquence étrangement naïve, on maudissait ce blocus ineffeclif, comme ayant pour effet d'arrêter, d'une manière absolue, le transport de ce précieux coton qui est la richesse de l'Angleterre, qui est la vie du Lancashire ; enfin le peuple anglais — chose bien curieuse à noter dans l'histoire des évolutions nationales ! — le peuple anglais se servait contre l'Amérique du langage dont s'étaient si longtemps servies contre lui les puissances neutres : le peuple anglais semblait prêt à prendre en main la grande cause de la liberté des mers...
Aujourd'hui, revirement complet. La neutralité est recommandée comme la vraie politique de l'Angleterre, au moins jusqu'à nouvel ordre; on se vante même de l'avoir pratiquée de la façon la plus exemplaire ; les anathèmes à propos de la destruction du port de Charleston sont décidément passés de mode ; on se fait à l'idée du blocus comme à l'idée d'un malheur qui n'est, après tout, que temporaire ; on commence à se douter que la situation douloureuse du Lancashire pourrait bien avoir d'autres causes que l'embargo mis sur le coton par la guerre ; et la question du droit de visite réclame, dans les préoccupations du peuple anglais, la place que, jusqu'à ce jour^ elle y avait toujours occupée !
Si, parmi mes lecteurs, il en est qui hésitent à croire au changement extraordinaire et soudain que je signale, je les renvoie aux discours prononcés, jeudi dernier, à l'occa-
sion de l'ouverture du Parlement. Depuis lord Palmerston jusqu'à H. Disraeli, depuis lord Russell jusqu'à lord Derby, tous les orateurs ont émis Topinion que l'attitude de l'Angleterre envers l'Amérique devait être expectante et pacifique.
Etait-il possible, je le demande, de parler des relations de parenté qui existent entre l'Angleterre et les Ètsis- Unis (kindred, population)^ en termes plus tendres que teux que le premier ministre a employés ? M. Cobden luimême aurait-il été capable de proclamer, dans un langage plus net que celui de lord Palmerston, le principe de non-intervention guerrière? Et quelle déclaration plus péremptoire les amis de la paix pouvaient-ils attendre du ehef du cabinet qu'une déclaration ainsi formulée : c Notre intention est de ne point nous départir de cette position de stricte neutralité. — From that position of strict neutrality, it is ow intention not to départ ? »
Quant à lord Russell — à part une phrase un peu ambiguë, — ses paroles ont été de miel. Non seulement il a, lui aussi, insisté sur la nécessité d'une neutralité inviolable, unimpairedy mais il a exprimé l'espérance de voir le peuple américain rendre justice à la conduite des pouvoirs de l'Europe envers ^ cette puissante Union, dans laquelle la liberté existe depuis quatre-vingts ans. — That mighty Union in which liberty had for 80 yenrs been established ». C'est peu : lord Russell, tout en avouant que des vaisseaux avaient réussi à éluder le blocus, a posé en fait que la force employée pour interdire l'accès des ports bloqués était sufûsante ; d'où il résulte que le blocus, au bout du compte, est effectif d'après la définition qu'on trouve dans les traités.
Prenez maintenant le discours de lord Derby, qu'on ne risque certainement pas de calomnier en le soupçonnant de quelque indulgence pour le Sud; eh bien, lord Derby, tout chef de l'opposition qu'il est, a félicité hau-
temenl les ministres d'avoir compris quel était, dans cette questions américaine, l'intérêt de l'Angleterre, qu'il a caratérisé en ces termes : « Nous avons le plus grand intérêt à demeurer neutres. — We hâve most interest in remaining rieulral. »
M. Disraeli a-t-il dit moins? Non, il a dit beaucoup plus : il a loué, presque sur le ton de Tenthousiasme, la conduite des hommes d'État américains, qu'il a représentés comme ayant agi, dans leur différend avec l'Angleterre, a: virilement et courageusement »; et il a fait consister l'honneur du peuple anglais à donner une interprétation généreuse, soit aux paroles, soit aux actes du gouvernement des États-Unis.
Ainsi, le Nord, à l'heure qu'il est, paraît réunir tous les suffrages; car il importe d'observer que le langage des journaux est, cette fois, d'accord avec celui des orateurs, et que le commentaire est un respecteux écho du texte.
Libre aux Anglais, après cela, de nous traiter de peuple léger, ce qui est leur accusation favorite. Je ne sais si je me trompe, mais je doute que la France ait jamais, dans l'espace d'un mois, donné le spectacle d'un pareil revirement d'opinion.
Ce n'est pas que le caractère anglais manque d'as-* siette ; tant s'en faut. La raison de ces changements subits est dans le profond dédain que ce pays professe pour tout ce qui est idée pure, abstraction, principe. Le fait, ici, c'est la loi. L'intérêt du moment, c'est la règle suprême. Or, comme les faits varient et que l'intérêt suit ces variations, il en résulte que souvent l'opinion du lendemain n'est plus celle de la veille.
Il est un souverain en Europe que j'ai entendu juger, de mille manières différentes, par les mêmes hommes, depuis que je suis en Angleterre, selon que sa politique s'est trouvée conforme ou opposée aux intérêts de la na-
taO DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
lion anglaise. De ce c6(é da détroit, le souverain dont je parle a été tour à tour — et quelquefois à quinze jours d'intervalle — l'objet d'une admiration sans bornes et le point de mire d'attaques sans frein. Servez rAnglelerre, vous êtes un grand homme ; combattez-la, je n'ose pas vous dire ce que vous êtes.
Reste à chercher ce qui, au point de vue des intérêts anglais, peut avoir influé sur le mouvement de cette balance qui penchait si fort, il y a quelques semaines, du côté des États du Sud.
Je trouve, à ce sujet, dans un journal qui a beaucoup d'autorité, le passage suivant, dirigé contre certaines paroles imprudentes de sir Robert Peel dans la discussion de l'adresse. Je recommande ce passage aux méditations de mes lecteurs :
€ Il est essentiel au plus haut point que le gouvernement n'offense pas sans nécessité les prêtres d'Irlande, et, dans l'état actuel de nos relations avec l'Amérique, il est particulièrement désirable que les ministres ne s'expriment en public sur le gouvernement de M. Lincoln, qu'avec une courtoisie étudiée. Eh bien, sir Robert Peel a eu l'adresse, dans un discours de dix minutes, d'attaquer le gouvernement fédéral à propos de l'insuccès de ses campagnes, et en même temps d'insinuer que les prêtres irlandais prenaient à tâche d'exciter les paysans contre les propriétaires. Il y a dans le gouvernement des membres plus sages que sir Robert Peel; l'épreuve, à laquelle leur système nerveux étstit soumis, les a fait tressaillir, et ils n'ont rien négligé pour hâter la clôture de la discussion. »
Que vous semble de cette révélation candide, venant du journal le moins naïf peut-être qui ait jamais existé ?
Autre considération. Avant l'ouverture des Chambres en France, beaucoup de gens ici se flattaient de l'espoir
UR REVIREMENT D'OPINnON. 331
que, dans le cas d'un conflit avec T Amérique du Nord, TAngleterre serait activement secondée par le Gouvernement impérial : vous savez pourquoi ces illusions ont dû se dissiper.
Et la grande victoire remportée dans le Kentucky par les troupes fédérales, la compterons-nous pour rien? 11 faut vivre en Angleterre et y avoir vécu longtemps pour se faire une idée exacte de l'énorme influence qu'exerce dans ce pays pratique.,, le succès. Sur aucun point du globe, il n'est plus vrai de dire : Rien ne réussit comme le succès. Ailleurs, la victoire est un moyen d'avoir raison en fait; ici, c'est un moyen d'avoir raison en droit. Vous n'imaginez pas jusqu'à quel point, dans l'opinion des Anglais, les fédéraux avaient eu tort de se laisser bat- Ire à Bulls'Run, et jusqu'à quel point les confédérés ont eu tort de se laisser battre dans le Kentucky. culte du fait accompli! si jamais tu viens à manquer d'autels, ce ne sera pas dans ce coin du monde que j'iiabile ! Quand lord Palmerston fut accusé et convaincu d'avoir falsifié les dépêches relatives à la guerre de l'Afghanistan, en quoi croyez-vous que consista sa défense ? Nier la falsification était simplement impossible. Mais il y avait si longtemps de cela! C'était de l'histoire ancienne! Le spirituel vi- . comte demanda à la Chambre des communes, et cela le sourire du triomphe sur les Jèvres, si, lorsqu'elle avait tant d'affaires pressées sur les bras, elle entendait perdre son temps à discuter sur un fait accompli, et aussi accompli que possible. Tout fut dit... La morale? une affaire de date.
La question est donc pour les Américains du Nord de prouver qu'ils sont les plus forts. Encore une victoire, encore un fait accompli, et Ton ne sera pas éloigné de se rendre à la justice, si bien démontrée, de leur cause!
Mais il est un côté de la question plus intéressant encore à étudier que tout ceci.
Vous souvenez-vous que, dans une de mes précédente& lettres, j'assignais à la détresse du Lancashire une tout autre cause que l'absence du colon? Vous souvenez-vous de mes remarques sur Tengorgement des marchés? Mo» appréciation à cet égard différait tellement de celle qui faisait alors le tour des journaux, soit en Angleterre, soit en France, qu'elle semblait avoir quelque chose de paradoxal. Je ne m'attendais guère à l'honneur de voir mon témoignage confirmé... par qui? par lord Derhy. Voici ce qu'il a dit en propres termes, jeudi dernier, dans la Chambré des lords.
€ Nous nous sommes soumis, et soumis sans murmure, à l'interruption de notre commerce, résultat de celte guerre. Et cela fait le plus grand honneur au bon sens et au patriotisme de la classe ouvrière, de la population manufacturière de cette contrée. Ce n'est pas tant, au reste, des maîtres que des ouvriers que je parle, attendu que la cessation du commerce du coton ne pouvait venir plus à propos pour l'intérêt de nos manufactures que dans le moment actuel, où il y a engorgement de tous les marchés étrangers. Si le coton n'avait pas manqué, une interruption de l'activité eût été, pratiquement, inévitable. }»
Voilà ce qu'on ne disait pas quand on jugeait utile d'entrer en gifiBrre avec les États-Unis, et voilà ce qu'on ne s'attache plus à taire depuis que l'opinion a pris un autre cours. Mais alors pourquoi continuerait-on à se répandre en invectives contre les auteurs du blocus, sous prétexte qu'il est ineffeclif ? Dès que ce blocus cesse d'être regardé comme une épine dans la chair des Anglais, loin de rester intéressés à le maudire, ils deviennent intéressés à jeter un voile sur ce qui peut le rendre odieux aux puissances neutres, attendu que c'est là une de ces pratiques sur lesquelles a reposé pendant des siècles la souveraineté maritime de l'Angleterre.
UN REVIREMEiNT D'OPINION. 333
Et pourquoi donc mettraient-ils tant d'ardeur à dénoncer à Tindignation du monde civilisé les blocus qui ne sont pas effectifs à la lettre? pourquoi renonceraient-ils d'avance à remploi d'un moyen de guerre si puissant entre leurs mains? C'esl ce que beaucoup déjà commencent à se demander avec une inquiétude égoïste, qu'ils appellent du patriotisme. Tant que leur colère contre rAmérique du Nord a conservé sa chaleur, les Anglais ont perdu de vue ce qui avait jusqu'à ce jour servi de base à leur suprématie maritime; mais, aujourd'hui qu'ils sont plus calmes, ils se ravisent. Il leur paraît dur de sacrifier tous les avantages qui, pour une nation à qui la mer obéit, se rattachent à la théorie du droit du plus fort.
Lord Derby n'a-t-il pas dit, jeudi dernier, combien il regrettait le sacrifice consenti en 1856 par lord Clarendon? ne s'est-il pas élevé contre ce principe, que les propriétés de l'ennemi sont insaisissables à bord des vaisseaux neutres? n'a-t-il pas déclaré une pareille con* cession dangereuse pour un pays tel que l'Angleterre? n'a-t-il pas fait remarquer, avec une complaisance menaçante, que l'arrangement de 1856 ne liait pas le peuple anglais ; que cet arrangement n'avait pas été ratifié par le souverain; qu'il n'avait ni le caractère obligatoire ni la valeur d'un traité; qu'il ne méritait pas même le titre de convention ? Non moins symptomatique, quoique beaucoup moins important, est le discours que M. Urquhart prononçait, il y a huit jours, au Wittington-Club. Dans ce discours, l'abandon du droit de visite est présenté comme une criminelle aliénation du droit de propriété sur les mers. Selon M. Urquhart, l'Angleterre ne saurait abandonner ce droit, sans se dégrader, sans se désarmer, sans se mettre pieds et poings liés à la merci de la France. « En saisissant, dit-il, la propriété de votre ennemi, de cet ennemi contre lequel vous avez prononcé sentence de mort, vous faites ce qu'il est de votre devoir de faire ; et
3M DIX ANSDE L'HISTOIRE fi' ANGLETERKE.
si vous négligez l'accomplissement du devoir qui consiste à lui prendre son bien, c'est que vous aimez mieux lui prendre sa vie. Vous changez une question de coercition en une question de sanj! versé, t
Je m'arrête, ce qui précède suffisant, je l'espère, pour donner la clef d'un revirement d'opinion dont ceuK-là seuls* ont droit de ne pas s'étonner qui ont longtemps et avec soin étudié sur place le génie de l'Angleterre.
L'ÉOUCATION NATIOtlALE ES ANGLETERRE.
Une grande et belle question est en ce moment posée devant l'Angleterre: celle de l'éducation nationale; et les réformes que le gouvernement a proposées il y a quelques jours, par l'organe de lord Granville et Je M. Lowe, méritent de fixer l'attention de tous ceux qui s'intéressent à l'élévation intellectuelle des classes pauvres, au progrès général des lumières, en un mot au développement de la civilisation chez un des plus puissants peuples du monde.
L'idée d'éducation nationale, en Angleterre, ne date que de quelques années; elle a eu un très laborieux eni'anteraent; elle a trouvé, se dressant autour de son berceau, mille sectes religieuses par qui elle a couru risque d'être étouffée ; elle n'a pu faire son chemin, et, aujourïlle ne s'avance qu'en tâtonnant au milieu qui ne sont pas loin de lui crier dans le ;suet : u: Vous marchez à tâtons sur Jésus-