‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 56 sur 62 · POURQUOI M. RICASOLI, COMME MINISTRE, PLAISAIT AUX ANGLAIS · texte numérisé non relu

POURQUOI M. RICASOLI, COMME MINISTRE, PLAISAIT AUX ANGLAIS

12 mars.

Qui a des lunettes n'emprunte pas ordinairement pour lire celles de son voisin. Ainsi fait l'Angleterre. La chute du ministère Ricasoli ne lui a causé aucun plaisir, mais cela pour des raisons qui sont à elle, et pourraient bien n'êlre pas, de tout point, les nôtres.

Aux yeux des Anglais, M. Ricasoli se recommandait par

une grande fermeté de caractère, par un désir ardent de réaliser Tunilé de ritalie, et, mieux encore, par sa résolution bien arrêtée de braver jusqu*au bout les colères d» Vatican. M. Ricasoli avait su irriter les prêtres autant qu'il avait été donné à M. Cavour de le faire; et c'est ce dont l'Angleterre protestante lui savait naturellement beaucoup de gré. Mais n'y avait-il rien, dans M. Ricasoli, que l'Angleterre aimât plus que tout cela? Je crains que oui. M. Ricasoli passait ici pour la personnification de celte politique dont la devise fut : Vllalia farà da se.

Un peuple qui est en état de reconquérir son indépendance est tenu de ne s'en remettre qu'à lui-même du soin de ses destinées; mais, partout où la force écrase ie droit, il est désirable que l'oppression ait à compter avec la fraternité hunmine, et que les susceptibilités de la fierté nationale ne l'emportent pas sur le sentiment de la solidarité des peuples. Peut-être M. Ricasoli ne comprenait-il pas assez qu'il n'y a rien d'humiliant pour une nation en voie de délivrance à s'appuyer sur le bras d'une nation amie ; peut-être accordait-il trop aux inspirations d'un orgueil patriotique, d'ailleurs bien concevable; mais, comme en cela c'était la France qu'il paraissait vouloir tenir à l'écart, les Anglais n'avaient garde d'y trouver à redire.

Pourquoi faire un secret de ce dont les Anglais n'ont guère fait un secret eux-mêmes? L'idée du, service épique rendu à l'indépendance italienne par les armes françaises leur a toujours été un sujet d'involontaire amertume. Que l'indépendance de l'Italie soit enfin assurée; que son unité sorte triomphante de tant d'épreuves ; et qu'en ce qui touche le pouvoir temporel du pape tout au moins, on puisse désormais pousser, d'un bout de la terre à l'autre, le cri fameux : No popery I les Anglais veulent l'accomplissement de ces grandes choses aussi ardemment que la France, mais ils ne les voudraient accomplies ni par elle, ni même

LE MINISTERE DE M. RICASOLI. 3i5

avec son concours. Quand l'acquisition de la Savoie eut lieu, des plaintes s'élevèrent ici de la part de, ceux qui voyaient déjà se dresser le spectre des conquête.** impériales ; mais ma conviction est que, dans ce pays, les esprits vraiment politiques furent charmés, au fond, de pouvoir semer des doutes sur le caractère élevé de l'intervention française, en niant le désintéressement cies victoires de Magenta et de Solférino. Il en est exactement de même de l'occupation de Rome par nos troupes. On désire qu'elle cesse, parce qu'elle sert à maintenir un pouvoir qu'on n'aime pas, et, d'un autre côté, on n'est pas fâché qu'elle paraisse ravir à la France la gloire d'une politique résolument généreuse et sans arrière-pensée.

Si, comme je le crois, cette appréciation est juste, elle vous donne la clef des commentaires qu'a dû provoquer ici la chute du ministère Ricasoli.

D'un autre côté, M. Ricasoli plaisait fort à l'aristocratie anglaise, à cause de sa noble descendance et de la hauteur dédaigneuse de son attitude à l'égard de la démocratie italienne. « Rien d'aussi admirable, » dit la plus agressive et la plus dédaigneuse des feuilles anglaises, « rien d'aussi admirable que la prépondérance qu'ont prise dès l'abord, dans le mouvement italien, les chefs naturels du peuple ; car, en temps de révolution, un pays doit s'estimer heureux quand il peut se passer des services des démaiçogues. » Et le même journal, the Saturday-Review^ ne pardonne au baron Ricasoli le crime de n'avoir pas repoussé la coopération de Garibaldi, qu'en faveur de « son aversion pour les théories démocratiques, (his aversion to démocratie théories) ».

Au surpins, tout est bien qui finit bien, ainsi que nous l'apprend Shakspeare. Or il paraît que le roi, au moment des adieux, aurait montré beaucoup de bienveillance au successeur malheureux de Cavour, lui aurait serré la main, et lui aurait dit : « Je suis sûr que nous resterons

amis » ; à quoi M. Ricasoli aurait répondu, en vrai baron du moyen â^e : c Mon amitié pour Votre Majesté croîtra toujours en proportion de ce que vous ferez pour la rédemption de l'Italie. »

II serait bien surprenant qu'un homme de cette trempe n'eût pas trouvé faveur en Angleterre. Mais, si l'on yregretfo qu'il soit tombé, on n'y regrette pas moins vivement que lepersonnage mis à sa place soit M.Rattazzi, parce qu'on suppose ce nouveau pilote trop porté à croire qu'il n'a rien à craindre tant qu'il porte César et sa fortune; en d'autres termes, la même raison qui rendait le baron Ricasoli populaire en ce pays fait que son successeur y excite des défiances. Et, en effet, on l'appelle l'homme des Tuileries; on va répétant d'un ton chagrin qu'en réalité le drapeau tricolore déployé par lui est blanc, rouge et bleu, au lieu d'être blanc, rouge et vert ; en un mot, on lui reproche une tendance marquée à se tourner du côlé de Paris.

Une autre chose leur a déplu dans le programme de M. Rattazzi : c'est qu'il semble se préoccuper moins de Rome que de Venise. Or, en Angleterre, on pense avec raison que le plus pressé, c'est d'affranchir Rome.

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