‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 57 sur 62 · LE CATHOLICISME EN IRLANDE · texte numérisé non relu

LE CATHOLICISME EN IRLANDE

nation protestante, voilà, dans noire xix® siècle, la terre classique du catholicisme. Comment l'Angleterre pourrait-elle ne pas s'inquiéter d'une semblable anomalie? C'est à Rome, la ville des papes, que le cœur de l'Irlande appartient; Londres, la ville de la RéCormation, sait cela ' de reste : comment serait-il possible que Londres ne soupirât pas après la restitution de Rome à l'Italie ?

Encore si les prêtres catholiques d'Irlande prenaient la peine de cacher leur jeu! Mais non : ce qui vient de se passer dans les élections du comté de Longford montre assez que le peuple irlandais, sous l'inspiration de ses chefs spirituels, regarde comme son vrai souverain, non pas la reine Victoria, mais le pape.

Deux candidats étaient en présence, le colonel White et le nnrajor O'Reilly.

Des mérités du premier j'ai peu à dire, ne le connaissant guère. Des Irlandais m'ont assuré que son grand'père^ était un modeste libraire, adonné au commerce des vieux livres; qu'un jour, dans un poudreux in-folio provenant de la succession d'un avare, il trouva, cachées soigneusement entre les feuillets, des banknotes pour une somme énorme, je ne me rappelle plus combien de livres sterling; que, depuis, son commerce prospéra, et que c'est grâce à ces circonstances, dignes d'avoir place dans un conte des Mille et une NuitSy que les descendants de notre libraire sont devenus des personnages. Tout cela est possible, mais je ne vois pas qu'il y ait grand mal à tout cela. La vérité est que les prêtres d'Irlande auraient pardonné au colonel White d'avoir eu pour grand'p^e un marchand de vieux livres, si le brave colonel eût ajouté à ses autres qualités celle d'être catholique ; mais, cela n'étant pas, ils ont juré qu'il ne serait pas membre de la Chambre des communes. Pouvaient-ils, d'ailleurs, hésiter un seA moment entre lui et un candidat tel que le major O'Reilly?

Le major Miles O'Reilly est presque plus et mieux qu'un

DIX AiNS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

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catholique : c'est un croisé. Par lui fut condpiite en Italie cette pieuse brigade irlandaise qui devait sauver, à grands coups d'épée, le trône pacifique de saint Pierre. L'expédition ne fut pas heureuse; la bénédiction de ia Providence manqua, je ne sais comment, à des armes qu'avait cependant bénies le vicaire de Dieu ; le pauvre major O'Reilly dutse rendre prisonnier au représentant armé d'une cause impie, qui, loin de lui accorder les honneurs du martyre, le renvoya sain et sauf dans son pays. Tels étaient ses titres à la sympathie des électeurs du comté de Longford. Un journal a cru devoir rappeler à ce sujet l'histoire deFoote, le comédien, qui, lorsqu'il parut à Londres pour la pre> mière fois, imagina de se recommander au public en insistant sur ce qu'il était « le neveu du monsieur qui avait été pendu peu de temps auparavant pour avoir tué son frère > : le rapprochement est très injuste, à coup sûr, et j'en laisse la responsabilité au journal qui se l'est permis; mais convenons qu'il faut être furieusement dévoué au pouvoir temporel du pape pour trouver dans des antécédents comme ceux du major O'Reilly un motif de le faire membre du parlement d'Angleterre.

Le pis est que ses dévots partisans n'ont vaincu qu'à la condition d'ensanglanter leur victoire. Le bâton a joué, dans cette élection approuvée par le Seigneur, un rôle important et décisif. Dans la ville de Granard, les agents du colonel White ont été assaillis par une foule en délire ; on leur a arraché les oreilles ; on les a battus violemment, en présence des ministres du Dieu de paix. Le révérend M. Gregg, ministre protestant, a couru risque de la vie. Son fils a été poursuivi à coups de pierres. On raconte que des maisons ont été saccagées et brûlées. Dans la ville de Longford, il a fallu recourir à des charges de cavalerie. Bref, une élection qui avait commencé par être un défi a fini par être une sédition.

Si l'Irlande ultramontaine a entendu par là nous don-

ner un avant-goût de la manière dont le pouvoir temporel du pape ferait usage des élections, le cas échéant, il n'y a pas lieu de se rassurer !

Mais je dois tout dire : l'Angleterre n'est pas sans avoir beaucoup à se reprocher à l'égard de l'Irlande; et là gît précisément le secret de l'influence souveraine que les prêtres catholiques exercent sur la population irlandaise. En eux, cette population qu'on laisse croupir dans l'ignorance et la misère, cherche des protecteurs, des consolateurs, des vengeurs. C'est en parlant de ses griefs à l'Irlandais couvert de haillons et affamé, que les prêtres embrasent son fanatisme; c'est en lui disant sans cesse que ses maux lui viennent de l'Angleterre protestante, qu'ils i'accoutumenl à aimer le pape d'un amour violent et quelquefois farouche. Que les Anglais, dans ces derniers temps, aient fait beaucoup plus pour l'Irlande qu'à aucune autre époque de leur histoire, soit; mais il n'en est pas moins vrai que la patrie d'O'Connell est une des contrées les plus malheureuses qui soient sur le globe. Et cependant, quels que soient les défauts des Irlandais, qui niera l'aptitude il'une race aussi intelligente à devenir heureuse ! L'y aider n'est pas le devoir de l'Angleterre seulement, c'est son intérêt !

17 mars.

Dans une lettre de Talleyrand à Louis XVIII, en date du 25 octobre 1814, une entrevue du négociateur français avec Tempereur Alexandre est racontée en ces termes :

L'empereur ALEXiiNDRE. A Paris, vous étiez pour le

rétablissement d*un royaume de Pologne ; d'où vient que vous avez changé d'opinion?

Le prince Talleyrand. Mon opinion, sire, est toujours la même. Le rétablissement de la Pologne tout entière, comme État indépendant, voilà ce dont il s'agissait à Paris et ce que je désirais comme je le désire encore ; mais, aujourd'hui qu'il s'agit uniquement d'une délimitation de frontière propre à donner une garantie de sécurité à l'Autriche et à la Prusse, la question est bien différente.

L'empereur Alexandre. L'Autriche et la Prusse ne doivent pas être inquiètes. Quant au reste, j'ai deux cent mille hommes dans le duché de Varsovie; délogez-moi de là si vous pouvez. . . Je croyais que la France me devait quelque chose. Vous parlez toujours de principes : votre }oi publique n'est rien pour moi ; je ne sais pas ce que c'est. Quelle valeur pensez^vous que j'attache à vos parchemins et à vos traités ?

L'insolence même de ces déclarations disait assez de quel danger l'accroissement de la puissance russe menaçait l'Europe occidentale, si Ton souffrait que le duché de Varsovie, ajouté aux autres lambeaux de la Pologne que la Russie possédait déjà, devint, sous le nom de royaume, une province russe. Il fallait une digue au torrent. Talleyrand le sentait bien. Mais sur qui s'appuyer? Lord Castlereagh tremblait d'offenser le czar. On en peut juger par le ton suppliant de la lettre qu'il lui avait écrite le 12 octobre 1814, lettre dans laquelle il le conjurait de renoncer à ses prétentions, en se rappelant que l'Angleterre n'avait cessé de rendre de grands services à la Russie, depuis le commencement du siècle; que c'était en réalité dans un intérêt russe qu'avaient été entreprises contre la France les guerres qui avaient agité l'Europe,, de 1803 à 1815; que le gouvernement anglais avait aidé la Russie à démembrer la Suède, à démembrer le Danemark, à démembrer la Turquie, à démembrer la Perse;,

gages d'amitié d'autant plus méritoires, qu'il avait fallu les donner de manière à ne pas éveiller les alarmes de l'opinion et fournir matière aux attaques du Parlement. N'était-ce donc pas assez que tout cela? Et le gouvernement anglais n'était-il pas fondé à espérer qu'une puissance en faveur de laquelle il avait déjà tant fait, se montrerait un peu plus accommodante ?

Telle était la disposition d'esprit de lord Castlereagh, lorsqu'en outrageant le roi de Saxe, au nom de l'Angleterre, qui n'avait rien autorisé de semblable, le gouvernement russe vint donner aux sentiments du négociateur anglais le degré d'énergie qui leur manquait. Talleyrand était à l'affût d'une occasion favorable. Voici, telle qu'il l'a retracée lui-même, la conversation qui eut lieu entre lui et lord Castlereagh, auquel il avait offert de conclure avec la France une convention secrète :

Lord Castlereagh. Une convention ? C'est alors une alliance que vous proposez?

Le prince Talleyrand. Cette convention peut fort bien être conclue sans alliance ; mais ce sera une alliance, si vous voulez. Quant à moi, je n'y ai aucune répugnance.

Lord Castlereagh. Mais une alliance suppose une guerre à laquelle il est possible qu'elle conduise, et nous devons tout faire pour éviter la guerre.

Le prince Talleyrand. Je pense comme vous : nous devons tout faire, si ce n'est sacrifier l'honneur, la justice et Vavenir de l Europe.

Lord Castlereagh. La guerre serait vue chez nous de mauvais œil.

Le prince talleyrand. La guerre serait populaire chez vous, si vous preniez le parti de lui assigner un grand but, un but vraiment européen.

LoRD Castlereagh. Lequel ?

Le prince Talleyrand. Le rHahlissement de la Polo^ gne.

Le résultat fut que, le 3 janvier 1815, l'Angleterre, la France, rAulriche et la Suède conclurent un traité secret ayant pour but d'empêcher, contre la Russie et la Prusse, l'incorporation delà Pologne. Mais Napoléon s'échappa de Tile d'Elbe. Le lien de la coalition dut être renoué. La bataille de Waterloo décida de la destinée du César français. La Russie fît si bien, qu'elleobtintle renvoi de Talleyraad comme ministre des affaires étrangères, pour prix de quatre millions d'indemnité dont les alliés tinrent quitte le gouvernement français. La Pologne fut sacrifiée.

Que prouve ceci? Qu'en 1815, les hommes d'État de la France, de l'Angleterre et de l'Autriche voyaient plus clairement que ne semblent le voir aujourd'hui leurs successeurs, l'immense danger dont la Russie, maîtresse de la Pologne, menace l'Europe. Les diplomates n'ont jamais encouru le reproche d'avoir le cœur trop tendre; et, lorsqu'un homme de la trempe de Talleyrand invoquait, en faveur de la Pologne, « l'honneur, la justice et l'avenir de l'Europe », il est permis de supposer que, de ces trois considérations, la dernière, dans sa pensée, n'était pas la moins concluante.

Au surplus, nous avons, sur le caractère essen(ie/]ement européen de la question polonaise, un témoignage peu suspect : c'est celui du comte Pozzo di Borgo. Dans une lettre à l'empereur Alexandre, il disait : *

« La destruction de l'existence politique de la Pologne forme toute l'histoire moderne de la Russie. Ses progrès, du côté de la Turquie, ont eu un caractère purement territorial, et l'on pourrait dire secondaire, comparés à ce qu'elle a gagné sur la frontière occidentale. La conquête de la Pologne a eu principalement pour objet de multiplier les relations de la Russie avec les autres nations de l'Europe, et de lui ouvrir un champ plus vaste pour Vexercice de sa puissance^ de son génie, comme aussi pour le triomphe de son orgueil, de ses passions et de ses intérêts. »

L'INSTINCT POPULAIRE, A PROPOS DE LA POLOGNE. 3i3

Voilà le jugement qu'a porté surrintérêl européen qui s'altache à la question polonaise la diplomatie elle-même, parlant par la bouche de ses grands prêtres.

Ceux-là donc sont des ignorants et des niais qui, affectant des airs de profondeur, nous viennent dire, à propos de la Pologne et des efforts à faire pour la sauver, que la politique consiste à savoir dominer, maîtriser complètement ses émotions ; que la justice et l'humanité demandent, sans nul doute, le salut de la Poloj^ne, mais que la sagesse conclut à l'ajournement indéfini de l'humanité et de la justice- Les citations qui précèdent prouvent que ce n'était pas ainsi que la question était envisagée, soit par Talleyrand, — et certes il n'était pas homme à céder à des entraînements juvéniles, —soit par lord Casticreagh, — et cependant lord Castlereagh craignait une guerre avec la Russie autant au moins que peut la cramdre aujourd'hui lord Palmerston.

De quel c6lé est donc la sag;esse, j'entends la grande sagesse? — la petite sagesse ne sulfisant pas pour le maniement dfs grandes affaires. — Est-elle du cAlé de lord Palmerston, appuyé en ce moment par le Times, par le Morving Post, par presque toute la presse anglaise, par la majorité de laChamhre des communes, par ta portion aristocratique et mercantile de la nation, par tous ceux enQn qui sont pour la paix conservée aux dépens de la justice, pour l'honneur qu'on marchande, pour les sympathies qui ne coûtent rien, pour l'enthousiasme à bon marché? Ou bien du côlé de ces classes ouvrières, au nom desquelles parlait, l'autre jour, la députaiion qui est allée rappeler à lord Palmerston qu'il est le premier ministre d'un pays, qui, au devoir d'être juste, joint le pouvoir d'èlre généreux?

S'il n'y avait ici, pour l'Angleterre, qu'un acte de haute morale ï accomplir, on concevrait que son gouvernement reculât devant la perspective des coups à frapper et à re-

cevoir, les considérations de morale n'étant point, hélas ! celles qu'il est convenu, dans les chancelleries, de regarder comme déterminantes ! Mais, à opposer aux débordements de la Russie, qu'elle prévoit, qu'elle redoute, qui sont depuis si longtemps le sujet de ses plus cruels soucis et de ses plus fréquentes insomnies, une barrière difûcîlc, sinon impossible à franchir, TAngieterne a un intérêt manifeste, a un intérêt pressant, un intérêt suprême. Ce ii*est pas au moyen de représentations amicales, ce n'est pas en pâlissant chaque fois qu'on prononce le mot guerre, qu'elle arrêtera la marche, à peine interrompue jusqu'à ce jour, des Russes vers Constanlinopie et vers les Indes. L'Angleterre n'est pas toute en Angleterre : ses homnaes d'État doivent savoir cela; et, pour apprécier jusqu'à quel point le peuple anglais, même à un point de vue purement égoïste, est intéressé à la reconstitution de la Pologne, ils n'ont qu'à jeter les yeux sur la carte.

€e ne serait pas une médiocre partie à jouer, soit; car s'il ne s'agissait que d^un replâtrage provisoire des iniques traités de 4815, mieux vaudrait s'abstenir tout à fait. Demander en faveur de la Pologne, par voie diplomatique, le rétablissement d'une Constitution qu'il a été comme impossible au czar de ne pas violer, la restitution de libertés dont il lui a été comme impossible de ne se jouer pas, et la promesse d'un gouvernement paternel qu'on a vu tant de fois aboutir à la mise en coupe ré^ée des patriotes polonais, ce serait une puérilité qui aurait te tort de ressembler à une comédie. Comment la Pologne, après cinquante ans d'engajçements trahis, pourrait-elle se fier à autre chose qu'aux miracles de son désespoir? Et comment espérer que la diplomatie réassisse à combler, en y jetant des fleurs, l'abîme qui, creusé pendant un demi-siècle entre la Pologne et ses oppresseurs, vient d'être si affreusement élargi? Supposons les traités de Î815 remis sur le tapis avec succès, combien de temps

cela durerait-il? Supposons la paix conclue par la médiation des puissances, une amnistie accordée, la Pologne pardonnée, s'imagine-t-on d'aventure qu'elle n'aurait pas bientôt à expier le crime d'avoir voulu vivre et de le vouloir toujours? Supposons un parlement assemblé à Varsovie, quelle force aurait-il en face d'un pouvoir occupant la capitale, occupant les forts, et nécessairement militaire? Un peuple, à peine sorti des transes d'une insurrection désespérée, et tout frémissant encore des effets de la lutte, serait-il gouverné sans une loi des suspects? El qui oserait répondre, — si l'intervention des puissances ne doit en aucun cas se faire sanctionner par la guerre, — qui oserait répondre qu'au bout d'un mois, tous les hommes jugés dangereux ne seraient pas en Sibérie? Quand les choses en sont venues au point où nous les voyons, il n'y a pour la nation qui fut opprimée qu'un gage de sécurité sérieuse, un seul : la séparation absolue. Ce qu'il faut à la Pologne, ce n'est pas une agonie plus ou moins douloureuse : c'est la vie. Pour elle, to be or not to be, thai's the question.

D'ailleurs, on ne saurait trop le répéter, le problème à résoudre est un problème européen, comme le comprirent fort bien Talleyrahd et lord Castlereagh, et comme Pozzo di Borgo l'explique dans la lettre citée plus haut. Même en admettant, ce qui est absurde, que les traités de 1815, fidèlement observés par le czar, donnassent satisfaction à f intérêt polonais, ils ne donneraient pas satisfaction à Vintérêt européen, qui réclame impérieusement le rétablissement de la Pologne, et non pas — remarquons-le bien! — de la Pologne telle que les traités l'ont faite, mais telle que l'a faite la nature, c'est-à-dire de la Pologne s'appuyant à la mer Baltique et ayant deux grands fleuves pour limites; car c'est cette Pologne-là seulement qui serait en mesure de servir de barrière à l'Europe, et de sauver l'Occident d'une inondation russe.

On peut fermer les yeux tant qu'on voudra sur la nécessité qui découle de cet état de choses; elle saura bien s'imposer tôt ou tard, et elle s'imposera peutêtre dans des circonstances infiniment moins favorables.

L'instinct populaire ici, en Angleterre, ne s*y trompe pad; mais c^est ce que semblent incapables de comprendre les vulgaires grands hommes qui prêtent à des intérêts aveuglés par Tégoîsme le secours de leur trompeuse sagesse. Ainsi qu'il arrive souvent, les sages ici sont ceux dont l'esprit est illuminé par le cœur. Chose remarquable ! ce sont ceux-là qui, en cette occasion, voient loin devant eux, et ce ne sont pas ceux-là pourtant qui sont placés de manière à voir de haut !

20 mars.

Lundi dernier, un débat d'une importance incomparable, tant sous le rapport philosophique qu'au point de vue politique et commercial, a eu lieu dans la Chambre des communes d'Angleterre. Ce débat avait été ouvert, le 12 mars, par une motion de M. Horsfall tendante à faire déclarer € que l'état actuel de la loi maritime internationale, en ce qui touche les belligérants et les neutres, n'est pas d'une nature satisfaisante et appelle, à court délai, l'attention du gouvernement ».

Ont figuré dans cette discussion, qui marquera parmi les plus fameuses dont la Chambre des communes ait jamais été le théâtre: M. Horsfall; l'altorney général, M.Liddell; sir G. C. Lewis, secrétaire d'État pour la guerre; sir G. Bowyer, M. T. Baring, M. Lindsay; le lord -avocat,

sir s. Norihcoté; M. Gave, lord H. Vane, M. Burton, M. Newdegale, M. Massey, M. Bright; le solicitor général, M. Walpole, lord Pahiierston, et enfin M. Disraeli. M. Cobden, par qui la motion de M. Horsfall avait été secondée, qu'on s'attendait à entendre hier, et dont on désirait la présence avec ce genre d'émotion qui tait désirer à des voyageurs surpris par la nuit l'apparition d'un flambeau, M. Cobden a été malheureusement retenu chez lui par la maladie.

Le caractère général de la discussion a manqué de cette élévation qui, comme vous allez le voir, appartenait au sujet; mais l'inlérêl de l'Angleterre, envisagé sous deux aspects opposés, y a été plaidé avec beaucoup de profondeur et d'éloquence. Je dis l'intérêt de l'Angleterre; et, en effet, peu s'en eat fallu que la question agitée ne fût présentée comme une question de vie ou de mort pour le peuple anglais.

On se rappelle que ce fut le 28 mars 1854 que la France et l'Angleterre unies déclarèrent la guerre à la Russie.

Ce jour- là même, ce que les Anglais appellent un « order in council » était rédigé dans les termes suivants :

« Pour préserver le commerce des neutr^-s de tout empêchement non nécessaire. Sa Majesté consent à renoncer, pour le présent, à une partie des droits de puissance belligérante, qui lui appartiennent en vertu de la loi des nations. Il est impossible à Sa Majesté d'abandonner l'exercice du droit, soit de saisir les articles contrebande de guerre, soit d'empêcher le transport sur vaisseaux neutres des dépêches de l'ennemi, et elle doit retenir aussi le droit d'empêcher la violation par les neutres de tout blocus effectif. Mais Sa Majesté renonce au droit de saisir la propriété de l'ennemi chargée dans un vaisseau neutre, sauf les articles contrebande de guerre. i>

Le lendemain, l'empereur des Français faisait, de son côté, la déclaration que voici :

«: Sa Majesté l'empereur des Français eoaseni, pour le préseot, à abandonner une portion de ses droits. Les vaisseaux de Sa Majesté ne saisiront pas la propriété de l'ennemi à bord d'un vaisseau neutre. »

Ainsi, au début même de la guerre de Crimée, l'Angleterre se départait provisoirement d*un principe si longtemps défendu par elle contre la terre entière, et admettait, ptmr le présent, la maxime, historiquement si fameuse : « Le pavillon couvre la marchandise, » ou, comme s'expriment les Anglais : Free ships make free gaods (les vaisseaux libres font les marchandises libres). C'était le [»rix auquel le gouvernemeat anglais achetait l'alliance impériale.

La fin de la guerre de Crimée donna un caractère définitif à ce qui n avait eu qu'un caraelèfe provisoire. Le 16 avril 1856, la France, l'Angleterre, la<Jlussie, la Prusse, l'Autriche, la Sardaigne et la Turquie déclarèrent de concert qu'en ce qui les concernait, le code maritime reposerait désarmais sur les bases suivantes :

l"" La course est abolie;

2° Le pavillon couvre la marchandise, à l'exception des aiUcles contrebande de guerre.

3"^ Les marchandises neutres, à l'exception des articles contrebande de guerre, ne sont pas sujettes à saisie sur les vaisseaux ennemis;

4° Les blocus, pour être obligatoires, doivent être effectifs.

Celle déclaralion — on crut devoir baptiser de ce nom nouveau un véritable traité — ne suppritnait pas les conséquences du droit de visite, elle ne faisait que les limiter. En admettant que certains objets resteraient sujets à saisie comme contrebande de guerre^ sans définir d'une manière précise ce qu'il fallait entendre par ces objets, elle laissait la porte ouverte à ces interprétations diverses d'où étaient sorties tant d'aigres disputes, et même la

le; droit de visite et le» anglais. 359

guerre...; mais enfin, si ce n^était pas la consécration définitive de la liberté des mers, e'ét;ait du moins un^ grand pas vers ce résultat désirable et si glorieux.

La France ne pouvait Ame qu'ap^plaudir , elle <|su'on avait vue presque toujouars figurer en première ligne dans la revendication, par les puissances neuires, de Tindépendance des pavillons. La déclaration avait-elle les mêmes chances d'être bien accueillie par TAngleterre?

Perm^tez-Hnoi de rassembler ici, avant d'aller plus loin, les traits les pins saîMaets d*un disconrs que M. Urquhart prononçait, le 20 janvier de cette année, devant un meeting convoqué au Whittii^ton-cliub :

« La guerre doit être juste, ^rce qu'elle est vtn fait j^ diciaire. Toute déclaration 4e guerre est une sentence de mort. Aussi la hante prérogative de décider de la guerre et de la paix n'apipartienait-eUe pas, à Rome, au consul ou au dictateur, au peu^e ou au Sénat; eUe ap* parte naît à un ccdlè^ de prêtres; elle était le suprême attribut des Féciaux. Youlez-vous savoir mainlenaat ce qu'est, entre les mains de l'Angleterre, le droit de visite? C'est pour elle le m^oyen le pl«is humain et le seiil moyen efficace d'exécuter les sentences qu'elle pronoaee contre un autre peufde. Je V4»iis demande d'être justes; mais je vous demande, à cause de ceia même, de rescter puissants. Le droit de visite, c'est la confiscation légitincfe de la pro^ priélé de l'eniiemi, partout où elle se trouve. Quand vous avez séquestré la propriété d'isia individu, ^ai- ce que vous ne consumerez pas toote tentative de la faire passer sous d'autres noms camme une opération frauduleuse ? Or punir la fraude est plus qu'un droit, c'est un devoir. En saisissant la propriété de votre ennemi, de cet ennemi codaitre lequel vous avez porté une sentence de mort, vous êtes justes avec humanité; car si, pouvant contraindre votre ennemi par la saisie de ses richesses, vous négligez de le faire,c' est que vous aimez mieux le tuer que le dépouiller;

c'est que vous préférez à remploi des moyens de compulsioD non sanglants, le sang versé. Doutez-vous de Tabsolue nécessité poui; vous de retenir le droit de visite? Eh bien, écoutez ceci. Supposons que vous ayez une guerre avec la France, c'est-à-dire que vous ayez prononcé contre elle une sentence de mort. L'ordre est : « Tuez, brûlez, détruisez. » Mais vous n'avez pas, comme la France, 500 000 hommes sur pied. Vous ne pouvez envahir la France. Où est votre armée ? Elle est morte en Crimée, bien morte. Même sous Wellington, elle ne s'élevait guère qu'à 30 000 hommes. Eussiez-vous encore 30 000 hommes à lancer sur la France, est-ce avec cela que vous l'envahiriez? Que pourriez-vous donc faire? Je vais vous le dire. Vous pourriez croiser le long de ses côles, arrêter au passage tous les vaisseaux marchands, saisir toute la partie de ses richesses qui flotte sur l'eau, la frapper dans ses importations, la frapper dans ses exportations, anéantir son commerce enfm, et par là tarir la source principale de ses revenus. Mais, pour cela, il vous faut le droit de visite. Abandonnez-le, vous voilà morts. Croire que la force de l'Angleterre réside dans ses vaisseaux de ligne est simplement une bêtise. Sans doute ils lui sont nécessaires pour heurter de front l'ennemi ; mais l'occasion de heurter de front l'ennemi, qui vous la fournira? Vos croiseurs. Si vous souffrez que la France, armée contre vous, continue tranquillement son commerce, soit sous son propre pavillon, soit même sous pavillon neutre, quel besoin aurat-elle de venir vous livrer bataille sur votre élément? pourquoi sortirait-elle de derrière ses boulevards, prompte â courir sans nécessité les risques d'un combat naval? Pourquoi serait-elle plus chevaleresque ou plus absurde que ne le furent les Russes pendant la dernière guerre, où on les vit nous condamner, par une réserve habile, à l'humiliation d'une promenade, ridicule dans la mer Baltique ! Détruisez, détruisez le commerce de l'ennemi :

voilà ce qui le poussera fatalement à votre rencontre et le livrera bientôt à vos coups. S'il n'a pas son commerce à * protéger, que lui importe le déploiement de votre puis- ^^

sance maritime?ll vous laissera parader tout à votre aise ^

«ur rOcéan,' et vos vaisseaux de ligne ne seront plus que des joujoux gigantesques et très coûteux. Prenez-y garde! la mer vous sert en même temps et vous menace; elle vous offre de vous porter et elle vous assiège. La situation de cette île est telle, que, pour elle, il n'y a pas de milieu entre être toute-puissante et n'être pas. Aussi fut-elle toujours conquise, jusqu'au jour où elle devint, en subjuguant la mer, maîtresse du monde : conquise par les Bretons, conquise par les Saxons, conquise par les Normands. Pour être en mesure de vous défendre, vous êtes forcés d'être en mesure d'attaquer. Attaquer, vous ne le pouvez qu'au moyen de la mer. La mer ne peut vous servir qu'en mettant dans vos mains ou à votre merci le commerce de qui oserait vous braver. Perdez le droit de visite, vous perdez tout. Le commerce du monde échappant à votre contrôle, que signifie votre marine militaire? Trop dispendieuse pour être maintenue, étant inutile, elle n'est plus qu'une affaire de parade. Quel parti, dans ce cas, tirerez-vous de la mer? Elle sera la route qui conduira l'ennemi dans vos foyers ! Si donc vous avez la folie d'abandonner le droit de visite, mettez votre flotte aux enchères, et que vos femmes, coupant les tresses de leurs cheveux, comme les femmes de Carthage, en fassent des cordages pour ce qui vous restera d'inutiles pontons ! l'Angleterre sera la victime de la mer le jour où elle aura cessé d'en être la reine. »

Tel est, sinon textuellement reproduit, du moins très fidèlement résumé, le langage "que tenait M. Urquhart, il n'y a pas deux mois. Maintenant, que M. Urquhart soit un esprit singulier, qu'il passe auprès de beaucoup de gens pour être un esprit chimérique;; qu'il ait été

créé et mis au monde pour dire que lord Palmerston est vendu à la Russie ; enfin, qu'il ait sa façon dépenser à lui sur toute chose et sur le reste, j'en tomberai d'accord. Mais il n'en est pas moins vrai qu'il est reconnu comme un homme d'une intelligence .fort pénétrante, qui a plongé très avant dans les arcanes de la diplomatie, qui en connaît les ressorts cachés et les intrigues, qui a fait du droit international une étude approfondie, et qui est parfaitement en état d'apprécier ce qui constitue les forces relatives des ,divers pays. Sa parole n'est donc pas sans autorité.

En tout cas, il faudrait, pour que son sentiment sur le droit de visite ne fût pas celui d'un grand nombre de ses concitoyens, que- l'Angleterre d'aujourd'hui ressemblât bien peu à l'Angleterre d'hier. Avec quelle violence^ avec quelle opiniâtreté, au prix de quels dangers et de quels combats ne s'est-elle pas toujours opposée à Va.doption de ce principe restrictif des conséquences du droit de visite : « Le pavillon couvre la marchandise ! :» Ainsi que M. Walpole le rappelait hier, Pilt et Fox, qui différèrent sur tant de points, ne différèrent pas sur la nécessité de conserver absolument intacts ce que l'Angleterre appelle les droits inhérents à la souveraineté maritime. « Plutôt que de permettre à un pavillon neutre de couvrir la cargaison d'un ennemi, s'écriait un jour Pilt en plein Parlement, je m'envelopperais dans les plis du? pavillon, et chercherais la gloire au fond du tombeau. »

Ce sentiment s'est-il éteint en Angleterre? Non : la déclaration de Paris y a éveillé de grandes inquiétudes; elle y donne lieu à de vifs regrets; elle y ouvre carrière, contre lord Clarendon , à beaucoup d'accusations rétrospectives. Dans la discussion provoquée par la motion de M. Horsfall, M. Baillie-Cochrane s'est écrié : « Que lord Clarendon ait pu commettre l'énorme faute (tremendous blunder) d'accéder à cette déclaration

de Paris qui a porté coup à notre suprématie maritime, voilà ce qu'il m'est absolument impossible de comprendre. »

Le fait est qu'en apposant sa signature au bas de la déclaration, lord Clarendon agissait avec d'autant plus de hardiesse que la question n'avait pas été soumise . préalablement aux Chambres et par conséquent pas discutée par elles.

Et lorsque, plus tard, des explications furent demandées à ce sujet dans la Chambre des lords, que répondit lord Clarendon? Sa réponse fut significative, il ne craignit pas de dire : « Pensez-vous qu'un semblable traité eût jamais été signé, si sa teneur ou seulement les bases sur lesquelles il repose eussent été soumises au Parlement? Vos Seigneuries peuvent m'en croire : ce n'était déjà pas chose facile à accomplir avec une douzaine de négociateurs; avec mille négociateurs, et les journaux par-dessus le marché, c'eût été impossible. »

Lord Clarendon sentait donc bien lui-même qu'il faisait là un acte de nature à soulever une énergique opposition dans son pays. Ce n'est certes pas nous qui nous en plaindrons; et s'il est vrai que l'Angleterre attache son intérêt à l'exercice d'une tyrannie maritime insupportable aux autres peuples, lord Clarendon mérite d'être loué doublement pour avoir fait passer avant les étroites considérations de l'intérêt national les droits de la justice et de la liberté. Mais il devait s'attendre à des protestations, et peut-être n'est-il pas sans importance qu'on sache bien en France ce dont ces protestations la menacent.

Hier, dans la discussion que je vous signale, M. Walpole, parlant des conséquences que pouvait avoir la déclaration de Paris, a dit en propres termes : c Si telles sont les conséquences logiques de la déalaration, ne devens-nous pas examiner s'il convient que nous y adhé-

rions? Mais je suppose que nous le devions, tout ce que nous pouvons faire esl de protester. »

Sir G.-C. Lewis, à qui sa position officielle aurait dû commander beaucoup de réserve, est allé plus loin; il a dit : a J'estime que la déclaration de Paris est obligatoire entre cette contrée et les neutres durant la guerre, et qu'elle est tout aussi obligatoire qu'un traité, bien qu'elle soit seulement une déclaration ; mais, si nous entrions en guerre avec une des parties contractantes, alors la déclaration de Paris^ comme tout autre traité, cesserait d'avoir des effets obligatoires à l'égard du belligérant. »

Voilà une singulière doctrine, n'est-ce pas? Quoi! un traité conclu précisément en vue de la guerre serait annulé par le fait de la guerre! Quoi! l'Angleterre après avoir, par exemple, déclaré, de concert avec la France, que la course, en temps de guerre y serait, interdite, pourrait néanmoins, les hostilités venant à éclater, délivrer des lettres de marque et lâcher sur notre commerce maritime ses vaisseaux armés en course! La guerre annule en général les traités passés entre belligérants, soit, mais non pas tous les traités sans exception, mais non pas ceux qui ont pour objet spécial la conduite à tenir par les belligérants durant la guerre ! C'est là une question de probité, et c'est aussi une question de bon sens.

Je dois constater, pour être juste, que les étranges paroles échappées à Sir G.-C. Lewis n'ont pas trouvé d'écho, et que le ce soliciter général » leur a prudemment attribué un sens autre que celui qu'elles présentent naturellement. Elles avaient été prononcées le 12 mars, et c'est le 18 que le a soliciter général », après mûre réflexion sans doute, les a passées au crible d'une interprétation rassurante. Je vous laisse à juger, si un pareil fait est sans signification; car il ne faut pas perdre de vue — comme l'a observé M. Bright, en qualifiant la

doctrine émise d'immorale, — que sir G.-C. Lewis est une autorité; qu'il est secrétaire pour la guerre; qu'il est ministre de cabinet; qu'il compte au rang des penseurs; qu'il tient une place distinguée parmi les écrivains, et que les mots tombés de ses lèvres ne tombent pas dans le vide. Je me propose de reprendre prochainement cette lettre, que sa longueur me force à interrompre, mais qui traite d'un sujet trop grave, trop intéressant, trop intimement lié aux intérêts de la civilisation et de la France, pour n'être pas exposé d'une manière complète.

M. Beasley, riche propriétaire de vaisseaux à Liverpool, ayant été interrogé sur les effets de la déclaration de Paris, signée le 16 avril 1856 par l'Angleterre, la France, la Russie, l'Autriche, la Prusse, la Sardaigne et la Turquie,, répondit :

« Au mois de mai 1859, j'avais deux vaisseaux en Chine., Au constructeur de l'un des deux, j'avais commandé de me construire un vaisseau sans pareil, capable de battre toute chose flottant sur l'eau, et destiné à porter en Angleterre la première cargaison de thé. C'était justement répoque où l'on parlait de l'annexion de la Savoie, des affaires d'Italie ; il y avait dans l'air des rumeurs de guerre. Deux vaisseaux américains se présentèrent en Concurrence avec les miens, et, quoiqu'ils exigeassent davantage pour le fret, les marchands anglais leur donnèrent la préférence, par la raison que, si la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre, mes vaisseaux seraient exposés à être capturés, tandis que la marchandise serait

sauve SOUS le pavillon neutre américain, aux termes de la déclaration de Paris. >

Ce fait et beaucoup d'autres du même genre ont été produits par M. Horsfall, dans la Chambre des communes, à l'appui de cette conclusion :

« Qu'en signant la déclaration de Paris, lord Clarendon avait créé, pour TÂngleterre, une situation qui n^était pas tenable ;

»Que, puisqu'on avait exempté de toute capture, — articles contrebande de guerre exceptés, — les marchandises qui naviguent sous pavillon neutre, il fallait avoir le courage d'aller jusqu'au bout, et exempter aussi de toute capture les marchandises qui naviguent sous pavillon ennemi;

» Que, sans cela, nul marchand ne voudrait charger ses marchandises, en temps de guerre, sur des vaisseaux menacés du danger d'être pris : d'où cette conséquence inévitable, que tout le commerce des belligérants passerait aux mains des neutres ;

:s> Qu'il y avait donc nécessité absolue, si la déclaration de Paris restait en vigueur, de la compléter, en stipulant que « désormais, sur mer, en temps de guerre )) comme en temps de paix, sous pavillon ennemi comme » sous pavillon neutre, toute propriété privée ser^t tenue > pour inviolable ».

N'est-ce pas chose merveilleuse qu'une proposition semblable soit arrivée à se faire jour en Angleterre et dans une assemblée délibérante anglaise? qu'elle ait été présentée par un Anglais, appuyée par un Anglais, et qu'une assemblée délibérante anglaise lui ait accordé les honneurs d'une discussion solennelle? logique des événements, voilà de tes coups! Qu'est-il donc survenu dans le monde depuis que l'Angleterre, l'Angleterre tout entière disait par l'organe de Pitt, et aurait dit par l'organe de Fox lui-même : « Nous, renoncer à saisir la propriété

<le nos ennemis partout où notre bras sera assez long pour l'atteindre? Jamais! plutôt mourir! » Aujourd'hui, «e n'est plus seulement la propriété de l'ennemi sous pavillon neutre qu'il s'agit d'affranchir; c'est la propriété de V ennemi sous pavillon ennemi i On dit à la guerre, — €t ce cri, qui n'avait pas encore retenti dans l'histoire, c'est un Anglais qui le pousse, — on dit à la guerre : « Laissez passer la paix ! ji

Serait-ce que l'Angleterre de nos jours n'a plus rien de l'Angleterre de Pitt? Hélas! la déclaration de Paris est une épine dans la chair de beaucoup d'Anglais ; et, s'il est vrai que la Chambre des communes a consenti à discuter l'idée émise parM.Horsfall, il Test aussi, d'abord, que le débat n'a guère roulé que sur l'intérêt particulier de l'Angleterre, diversement compris; ensuite, qu'il a simplement abouti au retrait de la proposition par son auteur. N'importe! un pareil débat, possible aujourd'hui, ne l'eût pas été à l'époque de Pitt. Je persiste à penser qu'il y a là un signe des temps.

J'en viens maintenant à la question agitée, question grave s'il en fut jamais.

Le premier point à éclaircir est celui-ci : la déclaration de Paris ayant mis à l'abri des risques de la guerre les marchandises sous pavillon neutre, — la contrebande de guerre exceptée, ^ — ne résuUe-t-il point de là qu'en cas d'hostilités entre deux peuples, les marchands appartenant à l'un et à l'autre seront intéressés à charger leurs marchandises sur des vaisseaux neutres? Et, dans ce cas, le dommage infligé aux belligérants ne sera-t-il pas considérable ?

Que, par suite de la déclaration de Paris, les belligérants soient condamnés à perdre, pendant la durée des hostilités, une notable partie, tout au moins, du commerce de transports qu'ils faisaient auparavant, il faut l)ien le reconnaître ; à moins qu'on ne suppose les mar-

chands assez peu soigneux de leurs intérêts pour confier leurs richesses à des vaisseaux sujets à être capturés, de préférence à d'autres qui n'ont aucun risque à courir. Or M. Lindsay a prouvé, par vives raisons et avec Taulorité d'un homme d'affaires consommé, qu'en ce qui touche l'Angleterre, par exemple, les objets de consommation ne pourraient lui être apportés sur vaisseaux neutres sans que l'augmentation du prix du fret amenât un notable renchérissement qui pèserait sur toutes les classes.

Mais une considération d'une portée plus menaçante encore est celle qui se lie au sort de la marine anglaise, si le commerce de transport venait à être entièrement ou en grande partie livré aux neutres. En France, où la conscription maritime existe, la marine militaire ne dépend pas de la marine marchande d'une manière absolue ; mais il n'en va pas ainsi de l'Angleterre. C'est sur sa marine marchande que repose l'édifice gigantesque de son pouvoir naval; c'est la marine marchande qui forme les hommes de mer dont elle a besoin pour ses victoires d'Aboukir et de Trafalgar ; c'est la marine marchande qui lui fournit de quoi amariner ses vaisseaux de ligne; et le lien de dépendance qui unit les deux éléments de sa puissance navale a été rendu plus étroit que jamais par l'abandon du système de l'enrôlement forcé des matelots. Que les marchandises anglaises émigrent sur les vaisseaux neutres, les vaisseaux anglais chercheront des acheteurs plutôt que de pourrir dans le port ; mais, de même que les navires suivront la marchandise, les matelots suivront les navires, trop heureux de recevoir, des neutres, dans l'hypothèse d'une guerre prolongée, un salaire que jamais la marine royale ne serait en état de leur payer. Voilà donc le pouvoir des Anglais sapé par la base. Leur trident est brisé. La mer leur échappe.

Autre considération qui vaut bien que l'Angleterre s'y arrête. Si toutes les propriétés privées, sur mer, ne sont

pas déclarées inviolables, est-elle bien sûre de n'avoir pas à y perdre plus qu'à y gagner? La valeur totale de ses iraportalioiis et de ses exportations, qui, en 1814, atteignait à peine le chiffre de 60 millions liv. st., touche maintenant au chiffre de 300 millions liv. st.; rien qu'en blé, sucre et coton, elle importe anuellement pour une somme de 75 millions liv. st., c'est-à-dire pour une somme qui dépasse de beaucoup celle qui, en 1814, représentait ses importations et ses exportations réunies; son pavillon parcourt le globe, porté par 37,000 navires; ses trésors flottent sur toutes les vagues de l'Océan. Quelle plus opulente proie fut jamais offerte au démon rapace des combats? La marine militaire de l'Angleterre peut porter des coups mortels, c'est vrai; mais sa marine marchande, à cause de son étendue même, est exposée à subir des pertes terribles. Aucune autre nation ne présente une surface vulnérable sur tant de points; aucune autre nation n'unit, à un pareil degré, au pouvoir de frapper le danger d'être frappée.

Et qu'on ne dise pas qu'elle a, pour protéger sa marine marchande, une marine militaire qui répond de la sécurité de son commerce dans tous les temps et dans toutes les circonstances. M. Massey l'a fait remarquer avec raison : l'âge des convois est passé. La vapeur a changé les conditions du gouvernement des mers. Comment des vaisseaux à voiles pourraient-ils escorter des steamers, ou des steamers escorter des vaisseaux à voiles? L'immense commerce que l'Angleterre fait avec la Chine, les Indes, la Californie, les côtes de l'Atlantique, l'Amérique du Sud, l'Australie, ne saurait attendre les convois et dépendre d'eux. Fût-elle double de ce qu'elle est, la marine militaire des Anglais serait impuissante à protéger leur commerce, tant il est considérable et disséminé! Lors de leur lutte avec TAmérique, en 181â, ils avaient infiniment moins à perdre qu'aujourd'hui. Eh bien,

qu'arriva-t-il? Je trouve dans le discours de M. Brîght qu'en deux ans les corsaires américains capturèrent 2^500 navires anglais, qui furent vendus pour la somme énorme de 21 millions de livres sterling!...

Peut-être tout cela parlait-il à Fesprit de lord Palmers- 4on lorsque, le 7 novembre 1856, devant les marchands de Liverpool, il exprimait l'espoir de voir luire le jour où la déclaration de Paris serait complétée. A cette occasion, il prononça des paroles qui ne devaient pas être oubliées par ses adversaires ; les voici : « Je ne puis m'empécher d'espérer qu'on étendra aux hostilités sur mer les principes qui règlent aujourd'hui les hostilités sur terre, et que les propriétés privées cesseront d'être exposées, de part et d'autre, à des tentatives d'agression. :^

Le croirait-on, c'était le même homme, lord Palmerston, qui, le 3 février 1862, faisait la déclaration suivante: « Un pouvoir naval comme l'Angleterre ne doit abandonner aucun moyen d'affaiblir ses ennemis sur mer. Si nous ne saisissons pas leurs matelots à bord de leurs vaisseaux marchands, nous aurons à les combattre à bord de leurs vaisseaux de guerre. Je nie que la propriété privée soit plus épargnée pendant les hostilités sur terre qu'elle ne l'est pendant les hostilités sur mer. Au contraire, les armées, dans un pays ennemi, s'emparent de toul ce qu'il leur faut, de tout ce qui les tente, sans le moindre égard pour le droit de propriété, et c'est ce que nous apprendrions à nos dépens si l'Angleterre venait à être envahie. >

Les destins et les flots sont changeants, comme chacun sait. Il paraît que les hommes d'jilat ressemblent fort, à cet égard, aux flots et aux destins. En 1856, lord Palmerston appelait de ses vœux l'heureux jour où la marchandise ennemie serait sauve, même sous le pavillon ennemi; et, dans le débat dont je rends compte ici, il a déclaré bien haut que l'adoption d'un pareil principe serait un suicide poliliqne. Oh ! que M. Disraeli a raison

de trouver étrange que lord Palmerston ait ainsi changé d'opinion sur un sujet qui a dû être la préoccupation de sa vie entière! Oh! qu'il a raison de rappeler que rhomme qui recommandait en 1856, devant les marchands de Liverpool, Tadoption d'une politique où il ne voit, en 1862, qu'un suicide, a été vingt ans secrétaire de la guerre, a été quinze ans ministre des aiïaires étran- Itères, et a eu quarante-cinq ans pour méditer sur les vrais principes du Code maritime !

Avouons-le, toutefois, la question a deux aspects, et, de part et d'autre, il y a des raisons puissantes à faire valoir.

Le « soliciter général i^ a rencontré une expression singulièrement heureuse, lorsque aux partisans des idées de M. Horsfall il a crié : « Que voulez-vous donc? Une paix commerciale à côté d'une guerre politique ? »

Telle serait effectivement la situation anormale que créerait la mise à exécution du principe : « Le pavillon ennemi, comme le pavillon neutre^ couvre la marchandise ennemie. » On aurait, chose étrange ! d'un côté, les soldats et les marins des deux nations belligérantes faisant de leur mieux pour s'entr'égorger ; de l'autre côté, les marchands des deux nations belligérantes continuant à échanger leurs produits comme si de rien n'était; des navires anglais, chargés de coton manufacturé, vogueraient tranquillement vers la France, et des navires français, chargés d'étoffes de soie, vogueraient tranquillement vers l'Angleterre, au travers des flottes française et anglaise, employées à l'œuvre de leur mutuel anéantissement; le commerce fleurirait au milieu des périls de la nationalité ; la propriété privée passerait intacte sur un champ couvert des débris de la propriété publique; chaque nation en guerre se composerait.de deux classes d'hommes, dont Tune ne chercherait qu'à s'enrichir, tandis que l'autre courrait se faire tuer ; dont l'une irait porter aux ennemis

toutes les commodilés de la vie, tandis que l'autre irait leur porter la mort!

On se demande avec inquiétude ce que deviendrait, dans cette supposition, le lien qui doit atlacher i'iudivida à la patrie. Au lieu de souffrir des maux de la mère commune, beaucoup de ses enfants auraient peut-être occasion d'en tirer profit ! La patrie serait humiliée; elle serait là, saignante, asservie, morte; eux, du même coup, auraient fait fortune !

C'est peu : n'y aurait-il pas danger suprême à creuser un abîme entre les hommes de guerre et le reste des citoyens? Quelle importance menaçante ne donnerait pas aux premiers un système qui les ferait représentants de la nation, pendant que le reste de leurs concitoyens ne représenteraient plus que des intérêts individuels? L'idée de la solidarité humaine n'existerait donc plus que sous le pavillon? La patrie ne serait donc plus que là où l'on se bat? Admirable moyen de sanctifier la guerre et d'absoudre le despotisme !

Encore si ce système promettait plus de durée à la paix? Mais c'est le contraire qui aurait lieu. Pourquoi le& progrès du commerce tendent-ils à éloigner de plus en plus la guerre? Précisément parce que les calamités de la guerre pèsent sur le commerce; précisément parce que ceux qui vivent de la paix sont intéressés à ce qu*OQ ait recours le moins possible à ceux qui vivent de la mort. Plus les peuples, pris dans leur ensemble, auront à gémir des suites de leurs querelles, plus il sera difficile aux gouvernements d'avoir des fantaisies guerrières. Victor Hugo a dit, en montrant une épée et une plume : « Ceci tuera cela. » Si jamais cette grande prédiction se réalise, ce sera parce que le commerce y est intéressé. Que cet intérêt cesse d'agir; que le marchand soit mis en état de dormir paisible lorsque le canon gronde ; que les gouvernements, les gouvernements arbitraires surtout, n'aient plus

à compter avec la répugnance des peuples à payer la guerre,^ elle se trouve avoir la bride sur le cou : place à la guerre !

Mais quoi ! le système dont il s'agit, fût-il sans inconvénient, est-il praticable ? Suffira-t-il de certaines stipulations griffonnées sur un morceau de parchemin pour assurer aux propriétés privées les avantages de la paix, au milieu des horreurs de la guerre déchaînée?

On a dit qu'elles pouvaient bien être inviolables dans les hostilités sur mer, puisqu'elles l'étaient dans les hostilités sur terre.

Mais d'abord, ainsi qu'il a été répondu avec raison, on a beaucoup à prendre sur terre, sans même toucher aux propriétés privées : on prend, pour peu qu'on soit le plus fort, tout ce qui constitue une propriété nationale; on prend le trésor public; on prend, comme n'a pas craint de l'avouer sir G.-C. Lewis, la grande machine à piller, qui est le gouvernement du pays conquis. Sur mer, au contraire, si l'on ne prend pas à l'ennemi ses vaisseaux et ce qu'ils renferment, on ne prend rien.

D'autre part, est-il vrai que, sur terre, la guerre respecte les propriétés privées? Et que signifie donc le mot embargo? que signifient les mots contribulions forcées.? Depuis quand les armées se font-elles scrupule de vivre^ en pays ennemi, aux frais des habitants? Le célèbre axiome : La gtierre doit nourrir la guerre serait-il d'aventure une simple manière de paHer? Jamais général ne plia ses troupes à une discipline plus sévère que 1^ duc de Wellington. Cependant — c'est sir G.-C. Lewis qui l'a rappelé — le duc de Wellington lui-même, en Espagne, quand il arrivait dans un village, faisait enlevw les chevrons des maisons, pour que ses soldats eussent de quoi allumer du feu et cuire leur souper.

La vérité est que la guerre a ses nécessités, et qu'il faut, ou abandonner le principe, ou se résigner à subir les conséquences. Qu'on exempte de toute capture les vais-

seaux neutres, et que leur pavillon soit tenu pour absolument inviolable, c'est justice; et, pour rendre celle doctrine praticable, les puissances neutres n'ont qu'à faire cause commune dans la préservation de ce qui est leur intérêt commun. Mais demander à une nation en guerre avec une autre de ne point toucher à la propriété de ses <3nnemis, lorsque son but est de les tuer et qu'elle les tient à la gorge, n'est-ce pas entrer dans la région des <;himères ? « Supposons, a dit lord Palmerston, que nous «oyons en guerre avec la France, — et j'espère que ce cas est bien éloigné, — la France envoie annuellement de 15 à 20 mille matelots aux différentes pêcheries qui servent -de pépinières à sa marine militaire. Figurez-vous que nous soyons en train de bloquer Brest, Toulon, Cherbourg ou Lorient; si le principe posé par Thonorable membre pour Liverpool (M. Horsfall) était adopté, nous devrions donc permettre à une flotte de 20 mille marins de traverser impunément notre escadre pour aller fournir un équipage convenable aux vaisseaux ennemis rassemblés dans le port bloqué par nous! »

Encore un mot. Si l'on admet que même le pavillon ennemi couvre la marchandise ennemie, plus de Jbiocus, au moins en ce qui concerne les ports de commerce; -car il serait absurde d'emprisonner ce qu'on reconnaît in- Tiolable, et la pratique des blocus attente à la propriété privée bien plus sérieusement que ne fait la capture d'un navire en pleine mer.' Voilà donc la guerre maritime réduite au choc sanglant de deux flottes, sans autre résultat probable que des vaisseaux de ligne coulés bas, des vaisseaux de ligne brûlés et beaucoup de sang répandu. Où serait le prix de la victoire? Conviendrait-on d'avance que le peuple vainqueur serait reçu comme tel dans la capitale du peuple vaincu? Pourquoi pas, dès lors, économiser le sang humain, et en revenir au procédé du combat des Horaces et des Curiaces?

Je viens d'examiner les deux côtés de la question débattue dans la Chambre des communes, et, on le voit, ce qui résulte de cet examen, c'est que, par suite de stipulations qu'elle regrette, mais sur lesquelles elle ne croit pas possible de revenir, l'Angleterre est placée dans Talternative : ou de perdre en cas de guerre, avec son commerce de transport, l'aliment essentiel de sa marine militaire, ou de consentir à l'adoption d'un système qui lui enlèverait tout le bénéfice matériel de sa supériorité navale, et ferait de la guerre maritime un sanglant et brutal enfantillage. ^

Et la conclusion de tout cela, quelle est-elle? La conclusion, vous l'avez déjà pressentie. C'est que l'enchaînement mystérieux des choses humaines, en rendant les résultats de la guerre de plus en plus onéreux et absurdes, conduit même les premières des nations belligérantes à poser devant le monde la question, l'imposante question de la suppression... de la guerre ! Oui, voilà ce que personne n'a dit, n'a osé dire dans la discussion qui vient d'émouvoir la Chambre des communes; mais voilà ce qui ressortait d'une manière invincible de chacun des arguments employés. M. Brighl a fort bien prouvé, contre le 4: solicitor général », que, si l'on n'adoptait pas l'idée émise par M. Horsfall, une guerre maritime ne serait que ruine et absurdité. Le « solicitor général » a prouvé, d'une façon non moins triomphante, contre M. Bright, que, si l'on se rangeait à l'idée de M. Horsfall, une guerre maritime deviendrait un jeu ridicule.

Mais supprimer la guerre ! Comment? Patience ! patience! Le moment n'est pas encore venu de trouver raisonnable que les querelles entre nations se dénouent, comme les querelles entre particuliers, par une haute décision judiciaire; le moment n'est pas encore venu de croire que l'abbé de Saint-Pierre et Mably étaient un peu mieux que des fous. Patience ! ce moment viendra. L'idée

d*un tribunal amphiclyonique, qui substituerait la souveraineté de la raison à la souveraineté de la force, ne sera pas toujours regardée comme une utopie. Le monde est encore dans un état d'enfance : il deviendra majeur, il faut l'espérer; et peut-être alors jugera-t-on à propos de ne plus souffrir que le bonheur des peuples se pèse dans cette balance où les Brennus de tous les pays et les insolents fameux de tous les âges ont jeté le poids d'une épée.

31 mars.

Comme protestants, les Anglais sont tenus d'affirmer, à la face des papistes, que la religion est affaire de jugement individuel ; que le principe d'autorité, en matière de foi, se trouve au fond de toutes les tyrannies religieuses, et que la rafton humaine risque fort de périr là où un petit nombre d'hommes [a charge de manufacturer les croyances. Et pourtant, s'il est un pays sur la lerre où ron tienne à faire diriger l'âme des enfants dans une ligne donnée, par une classe donnée d'instituteurs, c'est celui-ci. En Angleterre, l'éducation n'est pas une question de citoyen; c'est une question de prêtre. A voir l'esprit de ceux qui dirigent l'école, la manière dont l'école est gouvernée, et le soin qu'on prend d'y sacrifier l'éducation séculière à ce qu'on appelle l'instruction religieuse, on dirait vraiment qu'on élève les enfants, non pour être membres de la société, mais pour être membres de telle ou telle congrégation. L'école, au lieu d'être une pépinière de citoyens, est un nid de prosélytes. N'allez pas

tai

parler ici de « séparation de l'Église et de TÉlat » : non. seulement TÉglise n'est pas séparée d'avec l'État, mais,, en ce qui regarde l'éducation, elle le domine, l'absorbe* ou l'emploie. En voulez-vous la preuve? Elle est fourniepar les débats parlementaires qui ont rempli la semaine passée, et par la conclusion à laquelle ces débats ont assez tristement abouti.

Il y a un mois, je disais que les président et viceprésident du comité du conseil pour l'éducation, c'està-dire lord Granville et M. Lowe, avaient soumis au Parlement un grand projet de réforme : « le Code révisé »; que ce projet avait soulevé dans le clergé une tempête, mais qu'il y avait espoir de voir le progrès l'emporter. Je le croyais avec tout ce qu'il y a en ce pays d'esprits libéraux et sensés. Quel désappointement ! Après une discussion 1res longue, très ardente, où l'invective et l'insulte, armes favorites des logiciens dévots, ont joué un rôle éclatant, le gouvernement a reculé, perdant la tête au bruit des clameurs ; il a sacrifié, au moins pour le moment, la cause de l'éducation, par un de ces compromis qui ne sont qu'une manière décente d'avoir peur.

J'ai exposé, dans la lettre à laquelle je renvoie le lecteur, l'état de la question qui vient d'être si bruyamment agitée et si piteusement résolue. Elle se réduit à ceci :

Pour la fondation et l'entretien d'écoles destinées à l'éducation des enfants du pauvre, l'État, depuis 1839, se trouve ea quelque sorte associé à la bienfaisance des particuliers, et ajoute annuellement au résultat des contributions volontaires une somme considérable, sous le nom de dons (grants). Il paye aux directeurs des écoles, que la générosité individuelle a munis de moyens suffisants d'existence, tant par élève et par jour de présence; il paye partie du salaire des maîtres; il paye tout le salaire des apprentis maîtres ou élèves instructeurs, pupil teachers; si bien que, pour ces trois grants seulement, la

dépense annuelle de l'État s*élève à 12500000 francs; de plus, la bourse du public est largement mise à contri- -bution pour l'entretien d'écoles où Ton enseigne Fart d'enseigner {training-colleges), écoles que l'État, primitivement, ne devait faire qu'aider et qui aujourd'hui sont presque entièrement à sa charge.

Voici, tiré d'un discours de M. Lowe, des chiffres comparatifs qui donneront la mesure de l'intervention financière de l'État en matière d'éducation, dans ce pays :

Le nombre des enfants élevés dans les écoles que soutient la munificence du gouvernement en Angleterre ne «'élève pas à 1000000, et, en portant le nombre de ces écoles à 9 000, on pourrait évaluer la dépense à 825000 Jivres sterling, ou 20625000 francs. Or, en France, il y a 50000 écoles, où sont admis 3500000 enfants, et pour lesquelles la dépense est de 42500000 francs.

Maintenant, remarquez bien qu'en France le chiffre de 42500000 fr. se rapporte à la totalité de la dépense, tandis qu'en Angleterre le chiffre de 20625000 francs ne se rapporte guère qu'à la moitié ; car il ne faut pas perdre de vue qu'ici le gouvernement se borne à venir en ^ide aux efforts volontaires.

Ainsi donc, toute proportion gardée, l'État, en Angleterre, donne beaucoup plus qu'en France pour l'éducation.

Et que serait-ce donc si ce système d'intervention financière venait à prendre tout le développement que ré- •clame une application complète du principe? Que seraitce si la protection de l'État venait à s'étendre à près de 15000 écoles qui, aujourd'hui, n'ont aucune part à ses largesses ?

Ceci posé, ne semble-i! pas bien naturel, que les gardiens de la bourse du public n'y puisent pas les yeux fermés? ne semble-t-il pas naturel que, la dépense étant si -considérable, ils aient quelque souci du résultat? Mais -ce n'est pas de la sorte que l'entendent les directeurs

des écoles subventionnées, qui presque tous sont des clergymen. Ces messieurs trouvent très commode que l'Etat paye, mais ils trouvent odieux qu'il se demande si l'on fait de son argent un usage profitable à ceux en faveur desquels il le donne.

Que proposait M. Lowe? la chose la plus équitable du •monde. Il proposait de soumettre les élèves des écoles subventionnées à des examens périodiques, et de ne continuer la subvention qu'en la subordonnant au résultat de -ces examens, — l'État se réservant de retenir le tiers de la somme qu'il paye pour chaque enfant, dans le cas où l'enfant n'aurait point appris à lire ; le tiers, dans le cas où il n'aurait point appris à écrire; le tiers, dans le cas où il n'aurait point appris à compter ; le tout, dans le cas où il n'aurait appris ni à lire, ni à écrire, ni à compter.

Certes, s'il est une chose qui doive paraître curieuse, c'est que le gouvernement ait été conduit à regarder une pareille proposition comme absolument nécessaire.

Lire, écrire, compter, me direz-vous sans doute; mais, juste ciel 1 que peut-on apprendre dans une école, si Ton n'y apprend pas cela ?

Ah! vous ne comprenez pas?... Eh bien, demandez à MM. les clergymen ; ils vous prouveront que ces connaissances profanes sont d'une importance, au bout du compte, secondaire; que l'essentiel est d'inculquer aux enfants l'amour de l'ordre, de les plier à des habitudes de discipline, et, pour tout, dire en un mot, de leur donner une instruction religieuse. Comme s'il y avait un antagonisme fatal entre le fait de savoir lire et l'amour de l'ordre ! comme s'il était impossible de savoir écrire sans fouler aux pieds la discipline ! comme si l'arithmétique et la Bible étaient brouillées à jamais ! Mais quoi ! on est ^exposé en ce bas monde à entendre certaines gens fournir a preuve de choses bien plus extraordinaires encore. Ainsi que le Times l'écrivait l'autre jour à cette occasion.

est-ce que vous n*avez jamais rencontré des adeptes en biologie prêts à vous démontrer que votre chapeau est une casserole, votre chaise un cheval, et la compagnie présente un troupeau de vaches ? Ne vous étonnez donc pas pour si peu, je vous prie.

Au surplus, de quoi se plaignent lord Granville, M. Lowe, et les révolutionnaires de leur bord? Ils font grand bruit de Tignorance profonde où continuent de croupir, malgré Targent consacré à les instruire, les enfants du peuple; ils ont toute sorte de faits à citer; ils ont des chiffres formidables à ranger en bataille : ils disent, par exemple, que, dans la maison de correction de Birmingham, sur 407 personnes admises à jouir, durant plusieurs années, des avantages du système en vigueur, on en a trouvé 70 qui ne savaient pas lire, 178 qui ne savaient pas écrire, et 252 qui n'avaient pas la moindre connaissance des quatre règles. Eh bien, soit; mais, en revanche, qu'ont dit des hommes très honorables qui , avaient étudié de très près les progrès des élèves? Qu'a dit M. Jellinger Symons, notamment? N'a-t-il pas constaté que, dans le cours de ses investigations, il a rencontré nombre d'enfants sachant à merveille quelle était la longueur de l'arche de Noé, et quelles étaient les dimensions exactes du temple de Salomon, et quel èlait, ii utve once près, le poids de la lance de Goliath ? Il est vrai que, selon le même M. Jellinger Symons, ces jeunes savants ne savaient rien du mystère de la Rédemption, rien des sacrements, rien des paraboles; mais n'est-ce pas déjà beaucoup que de pouvoir dire quelle était la longueur de l'arche de Noé? Voilà ce qui importe. Lire, écrire, compter : allons donc !

Ce qui est sûr, c'est que, sous l'empire du système actuel, et pour parler sérieusement, la connaissance des principes élémentaires de l'instruction, parmi les enfants dont l'État subventionne l'éducation, est très loin de ré-

WÊÊÊ

pondre, et au but que l'Etat se propose, et à l'étendue de ses sacrifices. C'est ce qu*établit invinciblement la nature de l'objection principale faite au projet de M. Lovve par ses adversaires.

Les directeurs des écoles où le gouvernement voulait substituer une intervention vigilante et économique à une intervention aveugle et ruineuse, n'ont pas craint d'affirmer que, si les secours du gouvernement étaient désormais subordonnés à la condition que les élèves sauraient lire, écrire et compter, c'en était fait de la plupart des écoles ; qu'elles ne traverseraient pas sans périr une aussi terrible épreuve ; et, en d'autres termes, qu'on les condamnait à mort en leur demandant d'être ce qu'elles doivent être : des écoles ! Ne voilà-t-il pas un étrange argument et une étrange menace? Mais, franchement, messieurs, si soumettre vos élèves à l'examen proposé, c'est leur imposer une épreuve meurtrière, quelle preuve plus convaincante pouvez-vous donner vous-mêmes de la grandeur du mal, de la nécessité du remède et de la légitimité des préoccupations qui ont inspiré le projet présenté par M. Lowe ?Car enfin, quelque important qu'il puisse être que ces enfants d'aujourd'hui, qui seront les citoyens de demain, connaissent au juste les dimensions du temple de Salomon et le poids de la lance de Goliath, on ne saurait exiger raisonnablement de l'État que, pour la diffusion de connaissances de ce genre, il dépense 825000 livres sterling par an!

Quoi qu'il en soit, cette question a, comme je le disais en commençant, soulevé une effroyable tempête. Les wesleyens, qui, à la différence des autres sectes dissidentes, ne se font pas un cas de conscience d'accepter les grants du gouvernement, et qui ont largement puisé, pour leurs écoles, dans la bourse du public, les wesleyens ont, cette fois, confondu leurs clameurs avec celles de l'Église établie. Les trois grants qui jusqu'ici avaient

élé payés aux directeurs, aux maîtres et aux élèves instructeurs étant remplacés, dans le projet de H. Lowe, le « Code révisé », par un seul grant payé aux directeurs, sauf à ceux-ci à le répartir de leur mieux, les maîtres et les élèves instructeurs ont cru leur position menacée, ont invoqué la théorie des droits acquis, à propos d'un don qui n'avait jamais été présenté que comme provisoire, et n'ont pas peu contribué à grossir l'orage. Il y a eu un déluge de pamphlets, un déluge de pétitions^ De pieuses circulaires ont été lancées, convoquant le ban et l'arrièreban des fidèles, recommandant l'organisation dans la résistance et suggérant des moyens d'attaque. La Chambre des communes a été au moment d'avoir en face une armée immense de stipendiés, pour me servir de l'expression de M. Osborne.

Les députés libéraux, c'est-à-dire mal pensants, ont été comme qui dirait couchés en joue par les intéressés;, ils ont été sommés presque à la lettre de choisir entre leur envie de tenir bon et la chance de perdre leurs sièges, quand sonnerait l'heure de la lutte électorale. Non contents de donner leur cause à plaider dans le Parlement au doux, aimable et candide M. Walpole, les adversaires du « Code révisé » ont lancé sur M. Lowe, pour qu'il le déchirât à belles dents, un avocat irlandais, M. Whiteside, lequel s'est acquitté de sa mission avec une véritable éloquence de bouledogue. Un honorable s'est écrié que le « Code révisé » était immoral ! Immoral !... Bref, ce pauvre M. Lowe s'est trouvé tellement menacé, étourdi, ahuri, que, de guerre lasse, il est venu dire au nom du gouvernement : ^ Embrassons-nous, et que cela finisse ! j>

Mais cela ne finira pas ainsi, je l'espère. Partie remise n'est pas partie perdue. L'Angleterre est un pays à préjugés en ce qui regarde certaines matières, c'est vrai ; mais, même là, son bon sens ne l'abandonne jamais d'une manière définitive.

D'ailleurs, le progrès â sa logique. Non seulement TAngleterre sera conduite forcément à élargir le domaine de l'instruction séculière, mais elle sera tôt ou tard amenée à adopter, en faveur des enfants du peuple, le principe de réducation primaire, gratuite et obligatoire. Pourquoi? par cette raison bien simple, qu'elle s'est placée, le jour où elle a fait sa réforme parlementaire,, sur une pente qui mène au suffrage universel.

P.'S. — Laissez-moi vous dire, avant de terminer, si tant est que la chose ne vous soit pas déjà connue, un fait dont l'annonce a produit ici, et certes avec raison, une sensation énorme. Un Américain qui a longtemps vécu en Angleterre et y a bâti l'édiflce d'une fortune colossale, M. Peabody, vient de mettre au service des pauvres de Londres une somme de 150000 livres sterling,. trois millions sept cent cinqtiante mille francs t

8 avril.

Une question qui ne laisse place à aucune^ autre dans les préoccupations publiques est celle qu'a soulevée le combat naval de Hampton-Roads entre le Merrimac et le Monitor,

Le terrible petit vaisseau qui, bardé de fer comme les guerriers du moyen âge, vient d^étonner le monde, se nomme le Monitor. C'est un nom pacifique assurément. M. Ericsson, le constructeur, a cru nécessaire, à ce qu'il parait, de s'expliquer là-dessus, et il a fait savoir qu'il avait baptisé son vaisseau le Monitor, parce qu'en effet

c'était un averlissement qu'il voulait bien donner à l'amirauté britannique.

L'explication est singulièrement charitable ou singulièrement fière; mais, de quelque façon qu'on Tinterprete, toujours est-il qu'elle a porté coup, et que l'Angleterre se tient pour avertie. Le dédain à Tégard des vaisseaux de bois est devenu ici, du jour au lendemain, non pas même une mode, mais une manie. On ne parle plus que •de navires agissant à la façon des béliers antiques ; on ne parle plus que de masses de fer flottantes ; on ne parle plus que de flottantes forteresses cuirassées. Ces formidables vaisseaux de ligne, si longtemps l'orgueil de la Grande-Bretagne et l'effroi des mers, on les compare, sur le ton du mépris, à des canots indiens, à des pirogues chinoises, que sais-je! La leçon lue par l'Angleterre, à la lueur des frégates embrasées dont le Merrimac a fait sa proie, c'est qu'un vaisseau de bois engagé contre un vaisseau couvert de fer est un vaisseau anéanti en dix minutes, et qu'il suffit d'un vaisseau couvert de fer pour ■avoir raison de toute une escadre qui manque de cuirasse.

La vérité est que l'accablante supériorité du fer sur le bois ne fut jamais prouvée d'une manière plus tragique. Si les archers fameux qui, dans les plaines d'Âzlncourl, moissonnèrent la noblesse française, venaient à ressusciter ■et se trouvaient en présence d'un régiment de zouaves, ils ne seraient pas plus sûrement et plus promptement écrasés que le Congress et le Cumberland ne l'ont été par le Merrimac. Un élégant navire tout à coup transformé en abattoir; les canons démontés; les cloisons en pièces ; les battes et les anspects rompus ; une masse informe, hideuse, effroyable; des débris couleur de feu ou couleur de sang : tel était le Congress après trente minutes de combat; et, pour faire du Cumberland, superbe frégate montée par des hommes intrépides, une ruine fu-

mante, tout encombrée de cadavres, il n'a fallu au Merrimac que dix minutes.

A cela rien de surprenant, hélas ! Qu'a raconté un de ceux qui montaient le Congress? c Aussitôt, dit-il, que nous fûmes à portée du Merrimac, nous ouvrîmes le feu... Cest^ comme si nous eussions tiré sur une. montagne de glace ! *

Où se seraient arrêtés les exploits du Merrimac, si un vaisseau de son espèce, plus redoutable encore, quoique trois fois plus petit, ne fût survenu très à propos pour lui tenir tête? Washington n'aurait-il pas été, comme le fait observer le correspondant du Times, exposé à recevoir des volées de coups de canon capables de mettre en fuite président, ministres, députés et le reste? Qui peut dire que l'aspect de la guerre n'eût pas été changé du coup? Heureusement pour la cause de l'Union, elle a eu du fer à opposer au fer.

Mais c'est dans cette lutte du fer contre le fer qu'a surtout apparu l'incommensurable avantage des nouvelles constructions sur les anciennes. Dans la séance de vendredi dernier, à la Chambre des conimunes, M. Bentinck a cité un passage du Scientific American constatant que le Merrimac a tiré sur le Monitor, sans produire le moindre effet, trente-sept coups de canon, et cela de fort près, à quelque quarante pieds de distance seulement. Or il est à noter que les canons du Jlf^rmac vomissaient des boulets qui ne pesaient pas moins de 180 livres, c'està-dire qui pesaient trois fois plus que les plus lourds dont on se soit jamais servi, en Angleterre, pour essayer de percer d'épais blindages. Ce qui est sûr, c'est qu'entre le Merrimac et le Monitor le combat a duré plusieurs heures sans résultat fatal, soit pour l'un, soit pour l'autre des deux adversaires, et, si le Merrimac a dû enfin se retirer après avoir perdu son capitaine et quelques hommes, c'a été par suite de l'explosion d'une bombe

qui a rencontré comme qui dirait le défaut de la cuirasse,, la cuirasse elle-même n'ayant pu être entamée.

Au surplus, que les vaisseaux de fer soient oui ou noi^ invulnérables dans le sens absolu du mot, il n'en est pas moins certain qu'ils constituent les plus formidables engins de destruction qu'on ait connus jusqu'à ce jour, et que de leur usage dépend désormais la souveraineté des mers.

De là l'émotion profonde qui se manifeste en Angleterre; car ce qui est pour toutes les nations maritimes une question de très haute importance est ou peut devenir pour celle-ci une question de vie ou de mort. Le mot de M. Urquhart, que je citais dans une de mes précédentes lettres, est un mot dont tout Anglais comprend la portée r (L La mer, en même temps qu'elle sert cette île, l'assiège et la menace ; l'Angleterre risque de devenir la victime de la mer le jour où elle cessera d'en être la reine. »

N'a-t-on pas appris, d'ailleurs, que les prouesses du Monitor ont jeté New- York dans une sorte d'ivresse orgueilleuse; que le capitaine Ericsson est le héros du moment en Amérique; que le gouvernement américain a déjà présenté au Sénat un bill autorisant le secrétaire de la marine à construire, au prix d'un million de dollars, un vaisseau cuirassé devant être employé seulement eu guise de bélier; qu'une somme de treize millions de dollars va être consacrée à construire, par delà l'Atlantique, des chaloupes canonnières revêtues de fer pour la défense des côtes depuis Portland jusqu'à la baie de Chesapeake; enfin que les Américains s'en vont disant : « C'en est fait à présent de la suprématie navale de l'Angleterre? »

Aussi n'y a-t-il qu'un cri de ce côté de la Manche : « lÈ nous faut des vaisseaux de fer; il nous les faut à tout prix; Il nous les faut tout de suite; si les vaisseaux de bois ne sont pas bons à être convertis en vaisseaux couverts de fer, ils ne sont bons qu'à être jetés au feu ; pas une minute

à perdre : du fer ! du fer! du fer! > Sir G. G. Lewis a beau répondre, pour calmer cette fièvre d'impatience, qu'il y va d'un supplément de quinze millions de livres sterling : on lui réplique que, quand il s'agit du sceptre des mers, ce n'est pas le moment de lésiner; il a beau faire remarquer que des vaisseaux tels que le Merrimac et le Monilor ne sont pas prêts à traverser l'Atlantique ; qu'ils^ n'ont pas été construits pour tenir la mer; que ce ne sont pas des sea-going vessels; qu'en conséquence il n'y a pas péril en la demeure : on lui réplique qu'on peut construire des vaisseaux de fer capables de tenir la mer, et que, puisqu'on le peut, on le fera ; il a beau prévoir le cas où la science, détruisant l'œuvre de la science, inventerait des projectiles capables de percer le fer le plus épais : on lui réplique qu'avant de se conformer aux lois, encore obscures, de la science de demain, il importe de se. conformer aux lois, connues, de la science d'aujourd'hui. Bref, l'opinion publique, impérieuse, frémissante, pousse le gouvernement devant elle, l'excite, le presse, lui donne de l'aiguillon dans le flanc. « Notre flotte! » s'écriait l'autre jour le Times avec une sorte d'épouvante, « elle se réduit à deuiç vaisseaux / » Et il assurait que, sur 449 vaisseaux représentant la force active de la Grande-Bretagne, 147 étaient de bois, de sorte que, dans son compte, ces 147 vaisseaux figuraient pour rien. L'exagération est énorme, n'est-ce pas? Raison de plus pour que je vous la signale ; elle est si caractéristique !

Celle force active de la Grande-Bretagne, dont parlait le TimeSy était ainsi évaluée, il y a six mois, par le secrétaire de l'amirauté :

Vaisseaux de ligne, 19; frégates et corvettes, 38 ; sloops, ^0; frégates revêtues de fer, 2. Total, 149.

Mais il résulte des renseignements fournis jeudi dernier, à la Chambre des lords, par le premier lord de l'amirauté, le duc de Somerset, qu'aujourd'hui les vais-

seaux de fer occupent une place moins humble dans le tableau de la marine anglaise; car elle po^ède dix vaisseaux de cette espèce, dont quatre ont été déjà lancés, savoir : le Warrior^ le Black-Prince, la Defence et la Résistance; sans compter que Tamirauté s'occupe de revêtir de fer vingt vaisseaux de ligne qui, transformés de la sorte, seront alFectés à la défense des côtes. Le duc de Somerset a donné, en outre, l'assurance qu'on avait déjà songé sérieusement à réaliser l'idée du vaisseau à coupole, présentée par le capitaine Coles dès 1855, et qui était restée enterrée pendant longtemps dans les cartons ministériels. Sur Teffièacité de la coupole, sorte de bouclier, et sur sa force de résistance, des expériences ont été faites; elles ont réussi admirablement, et lord Palmerston déclarait, avant-hier, que le vaisseau qu'on va construire d'après la théorie du capitaine Coles est considéré comme le mieux approprié à la défense du pays, home defence.

Tout cela, certes, est de nature à rassurer les esprits. Et cependant, telle est l'importance désormais attachée aux batteries flottantes construites dans le nouveau système, que c'est de ce côté qu'on presse de toutes paris le gouvernement de concentrer ses ressources. Vendredi dernier, M. Osborne a demandé formellement, dans la Chambre des communes, « qu'on suspendît la construction de^ forts à Spithead, jusqu'à plus ample examen de l'elficacitédes chaloupes canonnières revêtues de fer, pour la sûreté des ports ». Et M. Bentink, renchérissant sur M. Osborne, a demandé, lui, qu'on autorisât le gouvernement à appliquer à la construction de vaisseaux cuirassés ou à la transformation des vaisseaux de bois en bâtiments de ce genre, l'argent voté pour la construction des forts.

Ainsi, ce n'est plus seulement le bois qui est en question, c'est la pierre. Et ceux qui, comme le secrétaire de

Tamirauté, lord Paget, sont encore d'avis que les forts peuvent servir à quelque chose, ceux-là n'ont chance de se faire écouler qu'en donnant aussi des cuirasses aux murailles. « L'ordre du jour, disait la Convention, c'est la victoire. )î>L'Angleterre dit — ce qui, malheureusement, revient de plus en plus au même : « L'ordre du jour, c'est le fer! y>

La suspension des travaux relatifs à l'érection des forts a été promise par lord Palmerston, homme trop habile pour nager contre le torrent.

•Voilà où en sont les choses.

En plein xix® siècle, le monde civilisé s'occupe et se préoccupe avant tout, par-dessus tout... de quoi? de donner des proportions colossales au pouvoir de détruire, au pouvoir de renverser, au pouvoir de tuer. La science est mise au service de cette fantaisie qui nous prend de temps en temps de nous entr' égorger, enfants de Gain que nous sommes! La science vient-elle à découvrir un bouclier impénétrable, vite on la sollicite d'inventer quelque instrument qui puisse réduire en poudre ce bouclier, afin que la mort ne soit pas désappointée ! Il y a des gens qui vous disent, le sourire sur les lèvres : « Laissez faire, le génie de l'homme n'a pas dit son dernier mot ; plus nous irons, plus les hommes seront rendus capables de tuer en grand. »

Aimable perspective ! Mais quoi ! ne me plaindrais-je pas d'aventure de ce dont il y aurait lieu, au contraire, de se féliciter? Car enfin, que prouve en faveur de la guerre la lutte du Cumberlai^ contre le MerrimaCy contre ce monstre marin fait de main d'homme, mais où l'homme n'apportait dans le combat rien de ce qui constitue le courage, le dévouement, l'honneur du guerrier? où l'homme ne se voyait même pas? Quelle gloire y aura-t-il à recueillir dans la guerre, quand elle ne sera plus qu'un choc entre des machines; quand l'ingénieur y aura remplacé

le général d'armée, et que la victoire sera devenue une affaire de mécanique? La guerre est de plus en plus dépersonnalisée, si je puis m'exprimer ainsi. Tant mieux! Lorsque Tingénieur y sera tout et le soldat rien, on sera plus près de comprendre que la science de l'ingénieur doit être employée à autre chose qu'à exterminer les gens, et la poésie des combats aura disparu. Montaigne dit : € C'est l^ qualité d'un portefaix, non de la vertu, d'avoir les jambes et les bras roides : c'est une qualité morte et corporelle. > Cela, Montaigne le dit en parlant de ce genre de guerre où la prépondérance de la force brute dispense les victorieux de la nécessité du dévouement et des épreuves de la bravoure. A quelle espèce de qualité, je le demande, le Merrimac a-t-il dû d'anéantir en dix minutes, et sans courir le moindre danger, l'héroïque équipage du Cumberlandj sinon à une « qualité morte et corporelle »? Ce qui a contribué jusqu'ici à perpétuer la guerre, c'est que son horreur a été en partie masquée par le déploiement des vertus personnelles qu'a exigées la victoire. Que la science prenne exclusivement possession du champ de bataille; adieu ce qu'on nomme, au point de vue militaire, la gloire du vainqueur ! Qu'iraaginer de moins poétiquement hideux que rindustrie employée à la destruction?

Mais il y a une autre leçon, non moins consolante, à tirer du combat de Hampton-Roads. Pendant plusieurs heures, le Merrimac et le Monitor se sont canonnés à qui mieux mieux sans se faire de mal. Peu s'en est fallu que le combat durât, sans effusion^de sang, jusqu'à épuisement complet des munitions. La science arrivant à neutraliser la science, la guerre tuera la guerre !

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