D'OUVERTURE
l*' mai.
C'est aujourd'hui, 1®' mai, qu'a eu lieu la cérémonie d'ouverture de l'Exposition internationale de 1862.
La foule était considérable, ai-je besoin de le dire ? considérable aux abords du palais, et considérable à l'intérieur. Il parait que, pendant la quinzaine qui a précédé le 1°' mai, les bateaux à vapeur de la compagnie du Sud- Est, ceux qui unissent Boulogne et Folkestone, ont apporté à Londres de trois à quatre cents personnes par jour. Sur l'empressement des gens riches à payer les cinq guinées requises, nul doute possible. A mesure qu'on approchait du terme fixé pour l'ouverture de l'Exposition, on s'est mis à courir de toutes parts aux billets avec une sorte d'impatience frémissante; si bien que, avant-hier, la somme recueillie dépassait de 250,000 francs celle qui, à l'époque correspondante de l'Exposition de 1851, était entrée dans la caisse des commissaires.
Cependant, pourquoi le taire ? la cérémonie attendue ne semblait pas s'annoncer sous de fort heureux auspices. Le prince qui en avait conçu l'idée, qui était si propre à en diriger les préparatifs, qui devait en être l'âme, ce prince dormait son dernier sommeil. On savait que la royauté ne serait représentée dans la fêle que par un trône vide ; on savait que le prince de Galles lui-même ne serait point là;
on savait quil ne fallait pas compter, pour Téclat de cette journée, sur la curiosité de certains personnages couronnés, dont on avait un instant rêvé la visite.
Et puis, quelque soin que les commissaires eussent apporté à bien remplir leur tâche, on regrettait qu'ils n'eussent pas réussi à la mieux remplir. Il m'a été dit hier, en confidence, que les commissaires avaient enfin pris le parti d'admettre les exposants sans leur faire payer le prix d'entrée; mais le contraire avait été annoncé bien haut, trop haut, et cette annonce avait été, parmi les intéressés, le sujet d'une irritation profonde. Les uns parlaient de convoquer un indignation meeting ; les autres menaçaient de couvrir leurs étalages ; d'autres comparaient la conduite des commissaires royaux à celle de l'Académie royale des arts, accusée d'enfler, chaque année, ses revenus de quelque 200,000 francs, en invitant le public à voir, moyennant un schelling par tête, des tableaux qu'elle se fait prêter.
Au plus fort de ces plaintes amères et de ces commentaires, paraît une lettre de Verdi, où il annonce au public étonné que le solo vocal avec chœur, par lui composé pour l'Exposition, et que Tamberlick offrait de chanter, a été rejeté par les commissaires, et cela sous prétexte que vingt-cinq jours ne suffiraient pas pour apprendre cette petite pièce de musique, alors que vingtcinq jours suffisent pour apprendre un nouvel opéra.
A cette cause de mécontentement était venue aussitôt s'en joindre une autre. Il y a un proverbe anglais qui dit : « Où sont des musiciens, n'espérez pas trouver de l'harmonie. » Un des premiers poètes de l'Angleterre, Tennyson, ayant écrit un poème pour l'ouverture de l'Exposition, et le premier compositeur de l'Angleterre, M. Bennett, ayant mis les paroles en musique, M. Costa, chargé de conduire l'orchestre, s'est souvenu qu'il était brouillé avec M. Bennett, et que, dès le mois de juillet, il avait fait part
aux commissaires de sa résolution de s'abstenir touchant ]a musique de ce dernier.
En celle occurrence, que devaient faire les commissaires? Puisqu'il s'agissait de vers composés par le poète lauréat de TAngleterre et mis en musique par un compositeur anglais, pourquoi ne pas appeler un Anglais, M. Alfred Mellon, par exemple, à remplir, en faveur de M. Bennett, la place laissée vacante par M. Costa? Ainsi pensait-on; et la fibre nationale a tressailli, lorsque la nouvelle s'est répandue que, pour la cantate de M. Bennett, l'orchestre serait conduit par M. Sainton. Un Italien, passe encore ; mais un Français !
Je n'en finirais pas, s'il me fallait passer en revue toutes les petites misères et tous les pronostics fâcheux qui ont troublé les heures consacrées à l'attente. Chaque matin, les journaux se lamentaient sur l'inquiétante lenteur des préparatifs. Arriveriiit-on à temps? De ce nombre infini de caisses remplies d'objets précieux, combien peu seraient déballées quand l'heure de l'ouverture des portes aurait sonné ! Et en effet, la besogne, même aujourd'hui, est loin d'être achevée. La France, chose extraordinaire, la France, qui a le coup d'œil si rapide, les mouvements si vifs et la main si prompte, s'est laissée gagner de vitesse non-seulement par l'Angleterre, mais encore par la pesante Autriche. Voilà ce qu'on est autorisé à dire, ce qu'on disait; et, si la France elle-même était si fort en retard, qu'espérer?
Le vent, d'ailleurs, pouvait-il être aux pensées riantes? Les affaires languissent. Manchester est aux abois. Le Lancasbire agonise. C'est quand l'industrie est malade que la fête de l'industrie est célébrée !
Telles étaient les pensées noires qui volaient en quelque sorte dans l'air, lorsque le soleil du 1" mai s'est levé... s'est levé est bien le mot. A neuf heures du matin, le temps, qui, depuis une semaine, avait été magnifique,
AlO DIX ANS DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
n'augurait rien de bon. Il avait plu pendant la nuit. La matinée était sombre. Mais, vers dix heures, les nuages se sont déchirés, et l'admirable dieu qu'adoraient les In- <;as n'a point tardé à inonder tout de sa vivifiante lumière.
A dix heures et demie, j'étais dans l'avenue du Prince- Albert, celle qui longe la face occidentale du palais de l'Exposition. Du haut des maisons somptueuses qui bordent cette spacieuse et imposante avenue, flottaient des <Irapeaux parmi lesquels j'ai salué d'un cœur ému le drapeau de mon pays. Les balcons étaient chargés de dames en élégante toilette du matin. Le long de la route, c'était une file interminable de voitures. Sur les deux côtés, et placés de distance en distance, étaient les policemen. ils n'ornent pas les fêtes, ceux-là, c'est trop vrai ; mais ils les protègent. En 1851, eux et leurs pareils des autres pays furent jugés si nécessaires, que chaque gouvernement reçut l'invitation d'envoyer à Londres sa propre police, l'Angleterre prenant sur elle de payer les frais de l'ordre international. Énorme fut la dépense : 475,000 fr. ! Cette fois, le maintien de Tordre coûtera beaucoup moins <;her, parce que la police anglaise a été trouvée suffisante.
A dix heures et demie, les portes donnant accès aux personnes qui avaient des places réservées se sont ou- Tertes, et je suis entré.
J'avais visité hier l'intérieur du palais. Quel changement, du jour au lendemain ! Hier, tout n'était que confusion. A chaque pas, on se heurtait à quelque caisse non déballée. On avait à se frayer un chemin à travers le foin ^t la paille dont le plancher était couvert. On respirait presque moins d'air que de poussière. On était rudement coudoyé çà et là par maint ouvrier pressé d'en finir. Si ce n'était pas tout à fait le chaos des jours précédents, c'était quelque chose qui y ressemblait fort. Aujourd'hui, l'aspect de la salle était décent, du moins. Pour magnifique, certainement non ! On était si fort en retard, que la baguette de
OUVERTURE DE L EXPOSITION INTERNATIONALE. 4fi
renchanteur Merlin n'eût pas suffi à opérer la métamorphose voulue.
On assurait, avant-hier encore, que la France, à qui tant de place a été accordée dans la nef principale, n'aurait rien à montrer le jour de l'ouverture, absolument rien : c'était trop dire; mais je dois avouer que j'ai senti saigner mon patriotisme en voyant l'industrie de la France représentée, en celte occasion solennelle, par quelques tapis, quelques bronzes, et un guerrier du moyen âge à cheval que flanquaient quatre autres guerriers à pied. A la vérité, tous les départements ne sont pas aussi en retard que le nôtre. Mais il est certain que, généralement parlant, il n'y a encore rien de complet, rien d'achevé. L'Exposition s'est ouverte, non pas au milieu de trésors fièrement étalés, mais au milieu de trésors à demi voilés ou enfouis.
Parlerai-je de la grande nef? Obstruée comme elle l'était de je ne sais quels lourds trophées industriels placés là comme au hasard, elle m'a rappelé l'idée d'une foire. L'effet de cette gigantesque ligne, allant d'un dôme à l'autre, s'est trouvé de la sorte manqué, mais absolument. Ah ! le « Cristal Palace » était autre chose !
De dix heures et demie à une heure, j'ai passé le temps, comme tout le monde, à choisir ma place d'abord; puis à mesurer de l'œil les dimensions colossales de l'édifice; puis à lire les inscriptions bibliques se détachant en jaune 'sur un fond bleu au-dessous et autour des dômes; puis à m'étonner que M. Crace n'eût pas été plus heureux dans le choix et le rapprochement de ses couleurs décoratives; puis à regarder entrer les dames ; puis enfin à écouter la musique des grenadiers, celle desNc coldstream guards ^^ et celle des « scots fusilier guards ».
Enfin, à une heure environ, la voix stridente des trompettes a retenti : c'était le signal. Sont entrés alors, par la porte donnant sur l'avenue de Cromwell, laquelle longe
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la face méridionale du palais, les visiteurs d'office, l«s visiteurs à costume. Ils se sont dir^és vers le dôme occidental, sous lequel avait été placé un fauteuil figurant le trône et couvert d*un dais somptueux. L'hymne national a été entonné ; après quoi, lord Granville a prononcé un discours qui s'adressait à la reine absente, dans la personne du duc de Cambridge et des autres commissaires spéciaux chargés d'ouvrir l'Exposition en son nom.
Il était naturel que ce discours commençât par des paroles de deuil ; car lord Granville, en cette circonstance, tenait la place du prince Albert, absent aussi. Et c'est, en effet, de paroles de deuil que s'est composé l'exorde. Quant au reste de la harangue, c'est un compte rendu, terne et froid, de l'enchaînement des idées et de la suite des opérations dont l'Exposition de cette année est le résultat. Voici la péroraison : « C'est notre ardente prière que TExposition de 1862, qui est sur le point d'être inaugurée, et qu'il nous est donné de diriger, puisse n'être pas un indigne lien dans la chaîne des Expositions internationales auxquelles restera pour jamais attaché le nom honoré de l'illustre époux de Votre Majesté. ^ C'est là le style officiel ! c'est là l'éloquence officielle !
Après une courte réponse du duc de Cambridge, les visiteurs à costume se sont rendus processionneWemenl au dôme oriental, le long du côté septentrional de la nef, où Ton était parvenu, non sans quelque peine, à leur frayer une route. Figuraient dans cette procession, que précédaient les trompettes des € lîfe guards j», les surintendants des travaux de l'Exposition, les contractants, l'architecte, les membres des conseils de la Société d'agriculture et de la Société des arts, une députation de <( dix guarantors » — je vous ai expliqué ce mot; — les présidents des jurys, les commissaires étrangers, le lord prévôt de Glasgow, le lord maire de Dublin, le lord maire d'York, le lord prévôt d'Edimbourg; M. William Cubitt,
lord maire de Londres, précédé da « mace-bearer » et du « sword-bearer »; les commissaires de TExposilion de 4854 ; ceux de rExposition actuelle ; Tévêque de Londres; les ministres; les commissaires spéciaux chargés de l'inauguration, enfin le prince Oscar de Suède et le prince royal de Prusse.
Gela ne ressemble pas mal, comme vous voyez, à une énumération d'Homère. Et cependant la liste renferme une lacune que vous avez déjà dû remarquer. Qu'a-t-on fait du corps diplomatique? Si je suis bien informé, MM. les ambassadeurs n'ont pas été fort satisfaits d'un oubli qui est, pour ne rien dire de plus, bien extraordinaire dans une solennité internationale.
J'ai vu passer cette procession, et n'ai pu me défendre d'un sentiment de commisération amie, ài'égard d'hommes dont plusieurs sont des gens du plus haut mérite, en réfléchissant au rôle que leur fait jouer celte exhibition fastueuse de leur personne !
Au fond, la partie vraiment intéressante et imposante de la cérémonie est celle dont la musique a fait les frais. Quelle noble chose, que ce puissant orchestre composé de deux mille voix et de quatre cents instruments ! Un homme, un seul homme, n'aurait pas obéi avec une précision plus merveilleuse au bâton de M. Costa. L'illustre auteur des Huguenots, de Robert le Diabte, du Prophète, avait envoyé aux commissaires une ouverture en forme de marche, composée tout exprès pour l'Exposition. Celte œuvre, digne de tant d'autres chefs-d'œuvre que le monde doit à Meyerbeer, a été admirablement rendue. Grâce à certaines dispositions acoustiques fort bien ménagées, le son semblait parcourir sans effort l'en-^ ceinte immense. N'eùt-elle produit que cette nouvelle création d'un des grands génies de la musique, l'Exposi- , tion aurait bien mérité des peuples.
Je vous ai dit plus haut que M. Sterndale Bennett avait
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mis en musique des vers composés pour Toccasion par M. Tennyson, le poète lauréat. J*ai ces vers sous les yeux; mais, outre qu'ils sont intraduisibles, je doute qu'ils vaillent qu'on les traduise. Il est singulier qu*un aussi admirable poète que Tennysoa n'ait pas été mieux inspiré en prophétisant l'ère glorieuse de la paix, et en s'adressant à celui qu'il appelle : silent father of our kings to be f (0 père silencieux de nos rois à venir!) Heureusement, la musique de M. Bennett ne s'est pas ressentie de l'insuffisance des paroles, et For- -chestre, conduit par M. Sainton, a été ce qu'il s'était montré, conduit par M. Costa. ,
De la grande marche d'Auber, que pourrais-je vous <lire, sinon qu'on y a retrouvé toute la grâce, toute la vivacité, toute la verve, toutes les étincelles de ce talent Si français par essence que vous connaissez. Je n'entends jamais la musique d'Auber sans me rappeler combien Voltaire était clair et combien il avait d'esprit.
Verdi, nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas ! Mais ce n'est point sa faute. Le péché a été commis par les commissaires. Seulement ce sont ceux qui étaient * aujourd'hui à l'ouverture de l'Exposition qui ont, pour •ce péché-là, fait pénitence.
C'est à peu près là tout ce que j'ai à dire.
J'ai entendu peu de cris; je n'ai pas remarqué qu'il y eût beaucoup d'enthousiasme.
Et toutefois, cette fête internationale a été grande : grande par l'idée qu'elle exprimait et par le but indiqué ; grande par le contact de tant de peuples; grande par le fabuleux entassement sur un point donné de tant de richesses diverses; grande par l'hommage imposant rendu au génie du travail et au génie de la paix ; grande par la masse des spectateurs ; grande par la beauté souveraine du génie.
Les anciens, après tout, ne connurent rien de semblable.
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Leurs amphithéâtres à quatre-vingts rangs de gradins, ces gigantesques amphithéâtres que Galpurnius nous montre reluisants dé marbre, ornés de pierres précieuses, et où cent mille hommes pouvaient s'asseoir à Taise ; leurs portiques ct)uverts d'or; leurs forêts improvisées, où des milliers d'autruches, de cerfs, de sangliers et de daims étaient offerts au peuple comme objets de pillage ; leurs hécatombes de lions, d'ours et de léopards; les changements à vue de ces vastes arènes, dans lesquelles on voyait des animaux féroces sortir tout à coup d'un abîme d'où s'élevaient, immédiatement après, des bouquets d'arbres ; leurs rets tissus d'or, remparts magnifiques qu'on mettait entre les bêtes fauves du cirque et la multitude environnante : tout cela, certes, témoignait de la puissance de l'homme; mais quelle idée morale planait sur ces fêtes de sang? Lorsque l'empereur Probusfaisait combattre trois cents gladiateurs contre trois cents gladiateurs, et que ces misérables, dont la vie avait son tarif convenu, passaient devant César en poussant ce cri d'esclave : Moriluri te salutani t et que même les jeunes filles, à la vue du vainqueur prêt à égorger son adversaire, s'abstenaient de faire le signe sauveur, et renversaient le pouce, ordonnant ainsi au plus fort d'ouvrir la poitrine du plus faible étendu par terre... quel enseignement utile pouvait compenser l'horreur de cette abominable éducation de cruauté ?
Les anciens purent, il est vrai, se vanter de fêtes plus innocentes et moins funestes. Mais le prix qu'aux Jeux Olympiques les Grecs décernaient au plus robuste ou au plus agile avait-il, ainsi que M. Musurus, l'ambassadeur turc, l'a fort bien fait remarquer au dernier banquet du lord maire, le caractère élevé de ce prix qui, dans nos modernes jeux olympiques, est décerné au plus industrieux ?
Mais pourquoi faut-il, quand la pensée aimerait tant à
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se reposer sur des idées de paix universelle et de fraternité, que de sanglants synchronismes viennent nous avertir que la raison est encore à Tétat militant; que le travail est encore loin d'avoir opéré d'une manière définitive la solennelle réconciliation des peuples, et que Fhumanité est toujours occupée à rouler son rocher de Sisyphe au haut de cette âpre montagne d'où il n'a cessé jusqu'à ce jour de retomber !
Je songeais à ces choses, lorsque mon voisin a déployé le Punch, celte feuille joviale que vous savez. En y jetant les yeux, j'ai vu, quoi? une gravure qui représentait l'image de la Paix assise sur un canon.
C'est, en quelque coups de crayon, l'histoire de l'Exposition de 1862 !
2 mai.
Jeudi de la semaine dernière, à Manchester, dans ie « Town Hall », il s'est tenu un grand meeting des membres de la Chambre du commerce. L'objet de ce meeting était de présenter à M. Gladstone une adresse témoignant des services qu'il a rendus à son pays comme homme d'État et comme financier.
Cet hommage, H. Gladstone le mérite, nul n'ayant travaillé à la chose publique en Angleterre avec plus de talent, plus de zèle et un amour plus réfiéchi du progrès.
Non que M. Gladstone ait toujours marché dans le grand chemin de la liberté : loin delà! Il fut un temps où, ainsi que sir Robert Peel, son guide et son maître, il
combattit, sinon parmi les conservateurs, du moins à côté d'eux. Il existe de lui un livre qui marque d'une façon bien frappante le point d'où il est parti et la dislance qu'il a parcourue : c'est le livre qu'il publia en 1838 sous ce titre : VÉtat dans ses relations avec l'Église, Qui se serait douté alors que ce partisan exagéré des principes de la haute Eglise (High Church) écrirait, en 1851, à lord Aberdeen, les deux célèbres lettres où le gouvernement de Naples est traduit avec tant d'autorité à la barre des peuples, lettres qui furent un événement, qui préparèrent les triomphes de Garibaldi, et qui resteront comme une des plus émouvantes dénonciations que l'histoire ait jamais lancées contre l'influence sacerdotale dans ses effets sur la politique ? Il est curieux de rappeler, au moment où nous sommes, que M. Gladstone, après avoir figuré, lors de la guerre de Crimée, dans le cabinet de lord Aberdeen, et s'être retiré par*opposition à lord Palmerston, qui consentait à ce que l'on fît sûr l'état de l'armée une enquête dont H. Glasdtone, lui, ne voulait pas, il est curieux, dis-je, de rappeler que ce dernier ne craignit pas de s'associer à l'administration de lord Derby, et se laissa envoyer aux îles Ioniennes comme représentant d'un ministère conservateur. Aujourd'hui, non -seulement M. Gladstone est de nouveau le collègue de lord Palmerston, mais il est le plus libéral des collègues de lord Palmerston. C'est au point que, dans les régions où sa présence est presque devenue nécessaire, quelques-uns commencent à s'inquiéter de ses allures et disent à voix basse : « Que veut-il ? où ira-t-il ? où s'arrêlera-t-il ? ^
Malheureusement, ce ne sont pas les conservateurs seulement qui parlent ainsi. Bien que tout le monde rende hommage à la sincérité de M. Gladstone et à sa parfaite droiture, itest certain qu'il inspire de l'inquiétude à tout le monde. Les uns craignent de le voir aller trop avant; les autres craignent de le voir reculer : nul n'oserait ré*
pondre du chemin que M. Gladstone prendra. Et pourquoi ? Par cette raison bien sinipte, que M. Gladstone^ au fond, l'ignore lui-même.
Macaulav dit, en cariant du fameux ministre de Guillaume III, Halitax, qu'il était « lent à force de vivacité » (he îvas slow from very quickness). On pourrait dire de M. Gladstone qu'il est incertain et vacillant à force d« pénétration. Oui, ce qui nuit à la fermeté de son jugement, ce qui le condamne au tourment d'une conduite indécise, c'est précisément la plus caractéristique qualité de son éminent esprit. Il est d'une sagacité désolante.
Sa clairvoyance extraordinaire lui est un embarras de tous les jours. Il embrasse d'un coup d'œil si rapide les divers aspects de chaque question ; il saisit avec tant de promptitude le pour et le contre; il voit si bien le bon et le mauvais côté de tout, qu'en toute chose sa pensée lui fournit à la fois la demande et la réponse, l'affirmation et la négation, l'argument et la réplique : faculté précieuse sans doute, mais beaucoup moins pour l'homme politique^ dont elle paralyse souvent l'énergie, que pour le philosophe, à qui elle donne cette haute impartialité, l'honneur de la philosophie et son plus noble attribut!
Toutefois, on ne saurait nier que, même comme homme politique, M. Gladstone ne soit digne d'être j)lacè aux premiers rangs. Et, de plus, il est homme d'affaires , i\ s'entend aux détails du commerce ; il connaît la triture des chiffres, et en lui on retrouve, quand il est nécessaire^ le fils d'un ma rchand de Liverpool dans le gradué d'Oxford.
Mais où il excelle, c'est aux joutes oratoires. M. Gladstone serait le premier orateur de l'Angleterre, si M. Bright n'existait pas, et, quoique M. Bright existe, M. Gladstone est à coup sûr le premier orateur de la Chambre des communes.
La puissance d e la voix, la flamme du regard, une pa-
rôle qui coule à la manière des torrents et Tardeur d'unfr conviction indomptée, voilà ce qui constitue le talent de M. Bright. Il est agressif, il est véhément, il est intrépide,, intrépide surtout. A voir de quel air il s'attaque à Taristocratie, dans la terre classique de l'aristocratie, on sent qu'il est de la nature de ces lutteurs à qui il faut de grands obstacle^ et de grands ennemis. À voir de quel air il l3rave l'opinion publique, dans un pays où le despotisme de l'opinion publique fait contrepoids à la liberté, on sent qu'il se croit capable de maîtriser le peuple, même en l'armant contre soi.. Au milieu de l'enthousiasme patriotique excité par les batailles de l'Aima etd'Inkermann, on l'entendit tonner contre la guerre de Crimée, et l'appeler une folie sanguinaire. Au plus fort de l'irritation produite par Taifaire du Trent, on l'entendit exalter la république des États-Unis, la proposer au monde pour modèle, et on le vit courir avec une sorte d'orgueil sauvage au-devant du reproche de n'avoir pas le cœur anglais. A la fois austère et emporté, M. Bright est un quaker doublé d'un tribun. Sous chacun des chiffres qu'emploie son éloquence, toujours substantielle, quoique toujours animée, la passion gronde. La statistique est maniée par lui ainsi qu'une massue le serait par un bras nerveux. Recommande-t-il la paix à tout prix, il le fait en termes qui semblent sonner la charge. Il eût été à Rome l'homme du Forum ; il est par excellence, en Angleterre, l'homme des hustings. Mais, à cause de cela même, il se sent mal à l'aise dans la Chambre des communes, où une partie de ses forces l'abandonne, et dont l'atmosphère ne convient pas évidemment à sa rude nature.
Et c'est là, au contraire, que M. Gladstone triomphe. Cette grâce pénétrante du langage qui vous subjugue sans vous violenter, cette saveur littéraire qui donne tant de prix à la pensée dans un cénacle d'esprits cultivés et délicats, le parfum des études classiques, l'art des citations
saisissantes et imprévues, le tour philosophique, Tironie voilée, la subtilité unie à la force, enfin tout ce qui manque à M. Bright, M. Gladstone le possède à un degré supérieur.
Chacun sait que H. Gladstone, dans la Chambre des communes, représente l'université d'Oxford; mais il fait plus que la représenter : sauf sous le rapport politique, il la reflète. Son talent est, dans le sens littéral du mot, un talent universitaire ; et c'est probablement pour cela que l'université d'Oxford lui est restée fidèle. A la vérité, l'alliance n'a pas été sans nuages. Contractée en 1847, elle se serait rompue violemment en 1859, si les liens de franc-maçonnerie littéraire qui existent entre Oxford et l'ancien élève de c Christ Church » ne s'étaient trouvés assez solides pour résister à la pression des colères politiques. A cette époque, la conversion de M. Gladstone aux idées libérales n'était plus un mystère; et l'université d'Oxford, conservatiste dans l'âme, eut bien de la peine à pardonner un pareil crime. Elle fit cet effort, néanmoins. Quel eût pu être son ambassadeur accrédité à la cour... du Parlement, si l'homme qui a écrit Homère et rage homerique eût cessé de Tétre ?
Dans le meeting mentionné au commencement de cette lettre, M. Gladstone, comme on le pense bien, a pris la parole. On s'attendait à l'entendre discourir sur les affaires publiques, et cette attente n'a pas été trompée. L'exorde vaut que je le signale :
« Des changements considérables, a dit l'orateur, ont eu lieu dans ces dernières années. Les dispositions politiques du pays ne sont plus ce qu'elles étaient. Je crois — et je le dis avec quelque regret — je crois qu'une sorte de léthargie s'est momentanément emparée du Parlement et du peuple. Il est plusieurs questions que je pourrais indiquer; il en est une que j'indiquerai en mon nom propre et sans prétendre exprimer autre chose
que mon opinion individuelle : je veux parler de la question des franchises électorales, au sujet de laquelle il se manifeste des symptômes de léthargie qu'il est difficile de nier. »
Voilà donc un membre du gouvernement qui, en public, dans une circonstance solennelle, constate avec regret Tindiiférence politique du peuple et gourmande presque sa paresse. Il le voudrait plus entreprenant, plus vivant en quelque sorte, plus animé à la conquête des droits qui lui restent encore à conquérir. Quel exemple ! quelle leçon !
Il est vrai que, connaissant la répugnance personnelle de lord Palmerston pour tout ce qui est réforme, M. Gladstone a eu soin de n'engager, en cette occasion, d'autre responsabilité que la sienne. Mais sa déclaration n'en a pas moins quelque chose de fort remarquable : elle montre qu'en Angleterre le pouvoir n'est pas considéré comme devant nécessairement représenter la résistance; elle prouve que, loin de repousser le progrès quand il se présente, les hommes d'État dont l'âme est un peu haute l'attendent, l'appellent et lui feraient plutôt signe de venir s'il tardait trop, bien sûrs que le meilleur moyen d'éviter les révolutions est de n'avoir pas peur des réformes. Là est la clef de ce calme profond qui, en Angleterre, se marie à l'action continue de la liberté; et par là aussi s'explique l'espèce de torpeur apparente à laquelle, quelquefois, le peuple s'abandonne. Il sait que, lorsqu'il lui plaira de réclamer son dû, le payement s'effectuera sans difficulté; qu'il ne compromet rien en ajournant; qu'il peut se passer le luxe du repos, et que, quand il lui arrive de s'endormir, de puissantes intelligences veillent au-dessus de lui, pour lui.
Chancelier de l'Échiquier, M. Gladstone ne pouvait manquer d'aborder le sujet des finances. Ici encore ses explications ont été caractéristiques et méritent d'être recueillies.
Lorsque, en 1853, M. Gladstone parul à Manchester devant les mêmes hommes qui viennent d*y fêter si cordialement sa présence, le budget des dépenses de TAngleterre était de 55 millions et demi en livres sterling, et le budget des recettes d'environ 59 millions, ce qui laissait un surplus de 3 millions et demi en livres sterling. Aujoud'hui, la situation est loin d'être aussi riante. Balancer à peu près les comptes est tout ce qu'il est possible de réaliser. Or, durant les trois dernières années, la somme qu'il a fallu tirer annuellement de la bourse du peuple ne s'est pas élevée, en moyenne, à moins de 70 millions et demi en livres sterling, c'est-à-dire qu'elle a dépassé le chiflre qui se rapporte à chacune des trois années de la guerre de Russie. M. Gladstone a reconnu avec beaucoup de candeur qu'un semblable résultat n'avait rien de bien satisfaisant.
Mais à qui la faute? Est-ce que le peuple anglais n'était pas le maître en Angleterre? Est-ce que ce notait pas l'originalité et U gloire de la nation anglaise d'être une nation se gouvernant elle-même, self-governing? Estce que l'opinion publique, dans le Royaume-Uni, n'était pas souveraine? Est-ce que Chambre des communeSy Chambre des pairs, ministres, n'étaient pas à ses ordres? Est-ce qu'en fin de compte, sa volonté, toujours si librement exprimée, n'était pas la loi? Seul donc, le public était comptable de la lourdeur des charges qui pesaient sur le public. S'il jugeait que la situation actuelle des finances fût une situation malsaine ; si la réduction des dépenses lui paraissait utile ou nécessaire, le remède était entre ses mains ; il.n'avaitqu'à vouloir, il n'avait qu'à parler : il serait obéi.
Que vous semble de ce langage? Il y a un mot bien touchant, et plus profond encore que touchant, dans l'Évangile : Que le premier d'entre vous soit le serviteur de tous les autres. Heureuses les contrées où l'autorité re-
pose sur ce principe ! Ici, c'est le pouvoir qui serl, et les premiers d'entre les fonctionnaires de l'État se parent du titre, glorieux en efifet, de public servants. Le peuple y gagne; et eux, qu'y perdent-ils? Moins on les craint, plus on les honore.
9 mai.
Dernièrement, lord Canning est arrivé des Indes, où il a été remplacé comme gouverneur général par lord Elgin, et où il avait lui-même remplacé, en 1855, lord Dalhousie.
Or voici qu'avec ce changement coïncide une nouvelle identiquement la même que celle qui, en 1835, vint donner ici à l'opinion publique ce grand choc dont les conséquences furent si terribles : « Les Persans marchent sur Hérat. Les Persans ont pris Héral. Les Persans menacent Kandahar. y^
Et, de plus, il paraît que les Afghans appellent les Anglais au secours.
Heureusement, les esprits ne sont pas tout à fait disposés comme ils Tétaient il y a quelque vingt-sept ans. L'expérience a parlé, et elle Ta fait d'une voix qu'il a bien fallu entendre. On se rappelle, en Angleterre, ce qu'il en a coûté aux Anglais d'or et de sang pour avoir eu trop peur des intrigues de la Russie, trop peur des mouvenients de la Perse, trop peur de la perfidie supposée de certains princes indigènes. L'idée que les progrès souterrains de l'influence russe sont pour la domination des Anglais dans les Indes un danger pressant, a beaucoup perdu de sa force.
Que les chefs indigènes des divers États situés le long des frontières de Tempire anglo-indien soient hantés par le génie de Tintrigue, par le génie des conspirations, et nourrissent à l'égard des conquérants de Tlnde des sentiments dont la Russie ne demanderait pas mieux que de profiter, beaucoup le croient aujourd'hui aussi fermement qu'ils le croyaient en 1835; mais ceux-là mêmes se persuadent ou affectent de dire que, dut le czar réussir à mettre en mouvement toutes les forces du Kandahar et du Beloutchislan, il n'y aurait rien là qui fût de nature à troubler la sérénité du gouvernement de Calcutta.
Le fait est qu'il suffit d'un coup d'œil jeté sur la carte pour montrer que la seule province de l'empire anglo-indien qui soit exposée à une invasion est celle du nordouest. Mais quels États bordent cette frontièje? Le Beloutchislan, le royaume de Kaboul, contrées dépourvues de tout gouvernement régulier, de toute organisation régulière, et n'ayant à leur service que des légions de maraudeurs. Au delà, c'est la Perse, pays d'une tout autre importance, il est vrai, et derrière lequel se tiennent les Russes, toujours prêts à lui donner de l'aiguillon dans le flanc. Mais que les Anglais envoient une escadre dans le golfe Persique, voilà la cour de Téhéran qui tremble. D'ailleurs, en admettant même que la Russie vînt frapper, par la main des Persans, aux portes de l'empire anglo- indien; en admettant que le spectre de l'invasion armée se dressât jusque sur les frontières du Sind, est-ce que tout serait dit? Est-ce qu'une armée qui mettrait le pi€d sur le territoire anglais ne courrait pas le risque de voir, au premier pas, ses communications coupées ?
Est-ce qu'il serait facile de pourvoir convenablement d'artillerie et d'approvisionner une armée de cinquante ou soixante mille hommes, ayant entre elle et sa base d'opérations deux cents lieues de déserts et de montagnes?
Ainsi raisonnent ceux qui n'ont pas, comme M. Ur-
quhart et ses pareils, ce qu'on pourrait appeler le cauchemar quand ils ré vent de la Russie.
Reste à savoir si les optimistes ne se trompent pas quelque peu dans leurs calculs : si des terreurs exagérées n'ont pas fait place, dans leur esprit, à un excès de confiance, et s'il n'y a que folie dans le delenda Carthago de M. Urquhart.
Ce qui est sûr, c'est que le public m'a paru recevoir avec une parfaite indifférence des nouvelles, ou, si vous aimez mieux, lies rumeurs qui, autrefois, mettaient le feu à l'opinion.
On se rappelle combien fut désastreuse pour l'Angleterre la guerre de l'Afghanistan? C'est, je crois, parce que les Anglais ne l'ont pas oublié, qu'ils répugnent aujourd'hui à pousser trop loin la vigilance.
En effet, tous les malheurs qui marquent cette sombre période de l'histoire d'Angleterre eurent leur source dans la frayeur, presque superstitieuse, que la Russie, penchée sur rinde, inspirait. La Russie avait poussé hardiment sa pointe dans l'Asie centrale; son influence sur le gouvernement persan était ou paraissait souveraine; elle ne négligeait rien pour établir le pouvoir de la Perse à Hérat, de manière à y dominer sous le nom d'autrui ; on parlait d'un général russe qui avait suivi à Hérat l'armée persane et dirig»^ le siège; on savait qu'un agent russe, le lieutenant Vicovitch, s'était rendu auprès de Dost-Mahoraed-khan, qui régnait sur Kaboul et l'Afghanistan, avec mission de le détacher de l'alliance anglaise. Plus de doute, la Russie voulait faire de l'Inde sa proie : c'est ce qu'il fallait empêcher à tout prix : et, s'il était prouvé que Dost-Mahomed eût ouvert l'oreille aux ouvertures de la Russie, il n'y avait pas un moment à perdre, il fallait bien vite envahir les États du chef des Afghans, le déposer, le faire prisonnier, et mettre à sa place Shah-Soojah, qui avait été renversé du pouvoir par ses propres su-
jets, mais qui avait le grand mérite de vivre à Loodîanah d'une pension que lui faisait le gouvernement indien, et sur la docilité duquel on pouvait compter. Tel fut Tordre d'idées dans lequel, tout d'abord, lord Auckland, qui était alors gouverneur général des Indes, entra, ou plutôt se précipita. Hais Dost-Mahomed était-il réellement disposé à devenir l'instrument des projets de la Russie? Sir Alexandre Burnes, agent politique des ^Anglais dans l'Afghanistan, s'assura qu'il n'en étaft rien, et il eut soia de le dire bien haut, de l'écrire, de le répéter en toute occasion et partout.
Dans ses dépêches, il prouva, par une foule de faits d'un caractère non équivoque et qui étaient à sa connaissance personnelle, que Dost-Mahomed était un allié fidèle de l'Angleterre; que, loin de se prêter aux intrigues de la Russie, il avait à cœur de les déjouer; qu'on pouvait et qu'on devait s'en remettre à sa loyauté; qu'il y allait de l'intérêt de l'Angleterre... Vaines déclarations! Démonstration vaine ! On ne voulait pas être convaincu, liord Auckland était décidé à imposer aux Afghans un maître qui tint tout des Anglais, fût leur créature, leur esclave. Mais, comme les conclusions de sir Alexandre Burnes reposaient sur des faits qu'il était plus facile de taire que de nier; comme il y a une opinion publique en Angleterre, et qu'on n'était pas bien sûr de voir la politique du gouverneur général l'emporter, devant ce tribunal suprême, sur la politique d'un agent en sous-ordre, que fit-on ? J'ai regret à le dire, parce que, dans l'histoire constitutionnelle de l'Angleterre, il n'y eut jamais tache aussi noire, on fit... eh bien, oui : on fit un faux, un véritable faux en écritures publiques. La « correspondance relative à l'Afghanistan i^ fut officiellement publiée en 1839 et mise sous les yeux du Parlement, avec des falsifications calculées de manière à faire croire : d'abord, que Dost-Mahomed intriguait contre l'Angleterre en fa-
veur des Russes, et ensuite, que telle était la conclusion des dépêches de sir Alexandre Burnes. Pas un fait de tous ceux qui, dans la correspondance, montraient en Dost-Mahomed un allié fidèle, qui n'eût été frauduleusement omis; pas une phrase, parmi toutes celles qui, sous la plume de sir A. Burnes, témoignaient de son estime pour le chef des Afghans, qui n'eût été frauduleusement supprimée. Bref, l'art d'arranger et l'art d'omettre avaient été poussés jusque-là, qu'on faisait penser à sir A. Burnes juste le contraire de ce qu'il avait pensé, et écrire juste le contraire de ce qu'il avait écrit. Lord Melbourne était alors à la tête du cabinet, et lord Palmerston y siégeait en qualité de ministre des affaires étrangères. Sir Alexandre Burnes ne fut pas plus tôt informé de la publication des dépêches fausses, qu'il envoya en Angleterre copie des dépêches vraies, et le bruit ne tarda pas à se répandre qu'au sujet de la « correspondance relative à l'Afghanistan une fraude avait été commise ».
Et les résultats, quels furent-ils? Ah! quel Anglais pourrai!, sans palpitation de cœur, en évoquer l'affreux souvenir ? Dost-Mahomed fut déposé et fait prisonnier; Shah-Soojah fut installé à sa place; les bazars de Kaboul furent brûlés. Mais, en revanche, les forces anglaises, engagées dans l'Afghanistan, furent exterminées à la suite d'un soulèvement général du pays; mais d'une armée de cinq mille hommes, traînant après elle douze mille goujats, il ne resta qu'un seul homme ; mais le pied du voyageur put se heurter au squelette d'un Anglais ayant entre ses dents un papier qui portait ces mots : « Les Feringhees vinrent à Caboul, et voici ce qui reste des Feringhees. ^
375 millions de francs engloutis à jamais, voilà le chiffre qui résume les bénéfices matériels d'une expédition entreprise contrairement à toutes les lois de la justice.
un DI\ A^â DE L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
Il convient de recoonailre que la cour des directeurs de l'ancienne Compagnie des Indes n'est pas comptable delà polilique qui engendra la guerre de l'Afghanistan. Le triomphe de cette politique fut poursuivi à l'insu de la Compagnie pendant sept ans, et elle se hâta de la répudier avec indignation dès que les faits lui furent connus. C'est ce que le colonel Sjkes déclara dans la séance du 19 mars 18GI . Si je ne me trompe, cette page d'histoîre qui n'est pas suffisamment connue en Angleterre, ne l'est pas du tout en France. C'est pourquoi j'ai saisi, pour l'indiquer à vos lecteurs, la première occasion qui s'est présentée. Combattre les ténâbres partout et toujours : voilà, pour la presse, le grand combat.
Quoique cette lettre soit déjà bien longue, j,e ne puis me résoudre à la terminer sans mentionner un petit livre qui vient d'Être publié, que j'ai lu, que j'ai relu, et qui m'a causé la plus vive émotion. C'est un recueil des discours prononcés, en diverses circonstances, par le capitaine Eastwick sur les questions qui louchent à la domination des Anglais dans les Indes. Le capitaine Eastwick est un des quinze membres qui forment aujourd'hui le conseil des Indes orientales. Avant que le pouvoir de la Compagnie eût été entièrement absorbé par celui de la couronne, le capitaine Eastwiclc faisait oartie de la cour
leurs qualités et leurs défauts. Son opioion, en tout ce qui concerne les Indes, a donc beaucoup d'autorité et veut qu'on en tienne compte. Eh bien, ce qui ressort de chaque ligne du livre qui est là devant moi, c'est une condamnation formelle de cette politique d'empiétement et d'oppression qui est l'idéal de ceux qu'on appelle ici les « Old Indians ». Rien de plus animé, de plus touchant, de plus noble, que la manière dont le capitaine Ëastwick raconte en la flétrissant l'injuste, la brutale acquisition du Sind, en 1843, par sir Charles Napier, que lord Ëltenborough, alors gouverneur général, avait investi pour cet effet de pouvoirs illimilés. Il est impossible lie lire, sans être tour à tour pris d'attendrissement et saisi d'indignation, la tragique histoire de ces émirs du Sind, commençant, il est vrai, par se défier des Anglais et par mettre obstacle à leur influence, mais ensuite recherchant leur alliance, se plaçant sous leur protection, s'abandonnanl à leur générosité ; puis enfin, poursuivis d'accusations mensongères quand il fallut un prétexte à la force, et condamnés avant d'avoir été entendus, dépouillés, frappés, précipités du faite des grandeurs dans la misère. Quand, pour la première fois, le capitaine Ëastwick traçait, devant la cour des directeurs, ce navrant tableau, l'ex-souverain du haut Sind, Meer-Roostum, bon et respectable vieillard, était déjà mort dans l'exil; el sa veuve, courbée, elle aussi, sous te poids des ans, habitait une misérable petite hutte faite de roseaux, où elle n'avait pour vivre que ce que pouvaient gagner, en
Il convient de reconnaître que la cour des directeurs de Tancienne Compagnie des Indes n'est pas comptable de la politique qui engendra la guerre de TAfghanistan. Le triomphe de cette politique fut poursuivi à Tinsu de la Compagnie pendant sept ans, et elle se hâta de la répudier avec indignation dès que les faits lui furent connus. C'est ce que le colonel Sykes déclara dans la séance du 19 mars 1861. Si je ne me trompe, cetle page d'histoire qui n'est pas suffisamment connue en Angleterre, ne Test pas du tout en France. C'est pourquoi j'ai saisi, pour rindiquer à vos lecteurs, la première occasion qui s'est présentée. Combattre les ténèbres partout et toujours : voilà, pour la presse, le grand combat.
Quoique cette lettre soit déjà bien longue, je ne puis me résoudre à la terminer sans mentionner un petit livre qui vient d'être publié, que j'ai lu, que j'ai relu, et qui m'a causé la plus vive émotion. C'est un recueil des discours prononcés, en diverses circonstances, par le capitaine Eastwick sur les questions qui touchent à la domination des Anglais dans les Indes. Le capitaine Eastwick est un des quinze membres qui forment aujourd'hui le conseil des Indes orientales. Avant que le pouvoir de la Compagnie eût été entièrement absorbé par celui de la couronne, le capitaine Eastwick faisait partie de la cour des directeurs, c'est-à-dire qu'il était un de ces dix-huit potentats qui, de Londres^ et au nom d'une compagnie de marchands, gouvernaient, il n'y a pas longtemps encore, d'une façon presque souveraine une contrée de plus d« 180 millions d'habitants, située à trois mille lieues de distance!
Le capitaine Eastwick a vécu aux Indes. Il a été revêtu de fonctions publiques. Il parle la langue du pays, chose nécessaire à ceux qu'on y envoie, et qui manque, par malheur, à beaucoup d'entre eux. Il connaît à fond le caractère des indigènes, leurs mœurs, leurs habitudes,
leurs qualités et leurs défauts. Son opinion, en tout ce qui concerne les Indes, a donc beaucoup d'autorité et veut qu'on en tienne compte. Eh bien, ce qui ressort de chaque ligne du livre qui est là devant moi, c'est une condamnation formelle de cette politique d'empiétement et d'oppression qui est l'idéal de ceux qu'on appelle ici les « Old Indians ». Rien de plus animé, de plus touchant, de plus noble, que la manière dont le capitaine Eastwick raconte en la flétrissant l'injuste, la brutale acquisition du Sind, en 1843, par sir Charles Napier, que lord Ellenborough, alors gouverneur général, avait investi pour cet effet de pouvoirs illimifés. Il est impossible de lire, sans être tour à tour pris d'attendrissement et saisi d'indignation, la tragique histoire de ces émirs du Sind, commençant, il est vrai, par se défier des Anglais et par mettre obstacle à leur influence, mais ensuite recherchant leur alliance, se plaçant sous leur protection, s'abandonnant à leur générosité ; puis enfin, poursuivis d'accusations mensongères quand il fallut un prétexte à la force, et condamnés avant d'avoir été entendus, dépouillés, frappés, précipités du faîte des grandeurs dans la misère. Quand, pour la première fois, le capitaine Eastwick traçait, devant la cour des directeurs, ce navrant tableau, l'ex-souverain du haut Sind, Meer-Roostum, bon et respectable vieillard, était déjà mort dans l'exil ; et sa veuve, courbée, elle aussi, sous le poids des ans, habitait une misérable petite hutte faite de roseaux, où elle n'avait pour vivre que ce que pouvaient gagner, en vendant du bois, d'anciens serviteurs de sa fortune passée restés fidèles à son malheur.
Et combien la fia du drame paraît plus saisissante, quand on la rapproche du commencement! Lorsque, en 1840, Dost-Mahomed, dont l'État du Sind en ce tempslà reconnaissait l'autorité, se sentit mourir, il manda auprès de lui un brave et loyal officier anglais, le major
Outram, qui, dans une dépêche du 6 décembre 1840, raconte en ces termes ce qui se passa : < Sa Hautesse me salua du nom de frère, me jeta les bras autour du cou et me tint embrassé pendant quelques minutes. L'émir était si faible, si défait, que, cet effort l'ayant épuisé, il fut quelque temps sans pouvoir parler. Enfin il fit signé à son frère Meer-Nusseer-khan, et à son plus jeune fils, Meer-Houssein-Ali, d'approcher. Alors, prenant la main de Fun et celle de Fautre, il les plaça dans les miennes, et me dit : < Vous êtes pour eux un frère et un » père, vous les protégerez. »
Le capitaine Eastwick, après avoir cité cette dépêche, a bien raison de s'écrier : « Le peuple anglais voudra-t-il croire que ce pauvre enfant, Houssein-Ali, que son père, au moment d'expirer, avait ainsi recommandé à la sollicitude du gouvernement britannique, à été détrôné, exilé, emprisonné, dépouillé de ses propres biens, sans qu'aucune accusation s'élevât contre lui? j)
Ne voir dans la domination des Anglais aux Indes qu'une oppression organisée serait assurément inique et insensé. La vérité est que l'administration de la Compagnie des Indes a été féconde, sous beaucoup de rapports, en beaux et louables résultats. C'est ce que le capitaine Eastwick constate, et ce qui est établi clairement dans une remarquable brochure que M. John Stuart Mil! publia en 4858, alors qu'il était chargé de la correspondance politiqueà <L India-House ». El il ne serait ni moins inique ni moins insensé d'envelopper dans un même anathème tous ceux qui, dans ces contrées lointaines, ont été appelés à représenter l'Angleterre et à y exercer le pouvoir en son nom. Il y a quelque distinction à faire, par exemple, entre l'administration dure, ambitieuse, agressive du conquérant du Pendjab et du royaume d'Oude, lord Dalhousie, et l'administration bienveillante de ce Canning dont le titre de gloire sera d'avoir encouru et mérité, lui
si rudement mis à l'épreuve par la révolte furieuse des Cipayes, le surnom de Clemency-Canning. Combien il serait à désirer, pour l'honneur de l'Angleterre, que l'éclat des grandes choses par elle accomplies dans les Indes n'eût jamais été souillé par des actes semblables à ceux que le capitaine Eastwick a dénoncés avec une sincérité si courageuse, une éloquence si noblement passionnée et un patriotisme si vrai ? Je dis patriotisme, car ceux-là seuls aiment leur pays d'un amour dont il ait droit d'être fier, qui ne lui font pas l'injure de l'aimer aux dépens de la justice.