‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 61 sur 62 · EXPOSITION INTERNATIONALE DE · texte numérisé non relu

EXPOSITION INTERNATIONALE DE

d'entre eux ayant demandé leurs entrées, la réponse a été : «<iuand on est généreux, il ne faut pas l'être à demi. Souscrire de la sorte pour plusieurs milliers de livres sterling, cela suppose de la fortune, et un homme riche peut bien payer trois ou cinqguinées pour son billet de saison.»

Il va sans dire que les commissaires, eux non plus, n'ont rien à gagner comme argent dans les résultats de leur intervention; leurs fonctions sont tout à fait gratuites. Lors de l'Exposition de 1851, sir C. Wentworth Dilke, qui èlait à cette époque M. Dilke tout court, refusa très noblement 5,000 liv. sterling (125,000 fr.) qu'on avait cru devoir lui offrir comme indemnité de toute la peine qu'il avait prise et de tout le temps qu'il avait sacrifié à l'accomplissement d'un devoir public. SirC. Wentworth Dilke est, soit dit en passant, le propriétaire de 1*^4 ïAencewm, le plus accrédité de tous les journaux littéraires de ce pays.

Ce n'est pas seulement pour TExposition internationale d^ 1862 que le palais qui est en ce moment la gloire de South-Kensington a été construit; c'est pour toutes les expositions futures, internationales, coloniales et autres. Toutefois, la question de savoir si le bâtiment qui vient d'être élevé subsistera dépend de certains arrangements financiers qui pourraient bien ne pas aboutir. Mais, franchement, si cet édifice est destiné à disparaître, tant mieux.

Gigantesque, il l'est, on ne saurait le nier; mais quelle architecture, juste ciel! Je veux bien que la nef et les transepts aient 100 pieds de haut et 85 pieds de large; que la nef ail 800 pieds de long, et chacun des transepts 635 pieds de long, y compris les dômes; mais cela ne suffit pas pour faire un édifice élégant. Le dôme du Panthéon ayan' 43"^, 40 de diamètre et 44™,40 de haut; celui de Brunelleschi, à Florence, 44 mètres de diamètre et 52 mètres de haut ; celui de la basilique de Saint-Pierre . à Rome, 42"", 75 de diamètre et 50 mètres de haut, j'admettrai tant qu'on voudra que les deux dômes dont le palais de l'Exposi- 1. .23

tion est chargé, ou plutôt surchargé, sont les deux plus^ grands qu'ait jamais produits Tarchitecture, puisqu'ils ont 53 mètres de diamètre et 80 mètres de haut; mais ces proportions colossales les empéchent-elIes de pécher contre toutes les lois de la proportion et du goût? Pour faire du couvercle d'une marmite un objet d'art, suffirait-il de lui< donner des proportions conformes à l'appétit de Gargantua? Le Times a publié ces jours-ci une lettre dans laquelle un Français racontait, dans le style qu'emploient en anglais les Français qui savent tout juste assez d'anglais pour l'écrire d'une manière grotesque, comme quoi un petit décrotteur de sa connaissance avait prononcé sur le palais de l'Exposition la terrible sentence que voici : Dam ugty ^. Salomon, j'aime à le croire, parlait plus correctement, mais il ne rendit jamais un jugement plus équitable. Cette condamnation du palais pour crime de laideur a beaucoup amusé Londres. C'est à peine si j'ai besoin de vous dire que cette prétendue lettre d'un prétendu Français avait été rédigée dans les bureaux du Times par un Anglais qui possède sa langue à merveille. On a beaucoup ri dQ cette plaisanterie, et le mot restera. Dam ugly est^ pour le palais de l'Exposition, un frontispice tout trouvée

Mais aussi, que s'est-on avisé de charger du dessin de ce monument le capitaine Francis Fowke ? On serait assez tenté de lui dire, après cette preuve qu'il vient de donner de ses talents en architecture : «: Soyez plutôt maçon, si c'est votre métier. » Le capitaine Francis Fowke, je crois,, était fort avant dans les bonnes grâces du prince Albert,, et il est possible que l'aveuglement de l'amitié... mais il ne faut pas troubler la cendre des morts.

Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que, beau ou non, le palais de l'Exposition de 1862 n'en parait pas moins doué <l'une singulière puissance d'attraction. Au moment où

1. Gomme qui dirait : « Diablement laid. » (Note de l'éditeut.)

j'écris, il y a sur toutes les routes qui y conduisent une procession interminable de camions, de chariots, de voitures de toute espèce, chargés des tributs de toute espèce d'industrie.

Pour ce qui est de l'intérieur, l'aspect est celui d'une ville prise d'assaut. Comme rien n'est encore terminé et que le temps presse, c'est une confusion inimaginable, un prodigieux pêle-mêle d'hommes et de machines, l'activité de la ruche unie au désordre apparent des préparatifs inachevés, eJ, provisoirement, une Babel.

Que de choses encore j'ai à vous dire ! Mais le moyen de tout dire aujourd'hui? Ce sera donc pour une autre fois^ s'il vous plaît.

22 avril.

Encore quelques jours, seulement quelques jours, et toutes les nations du monde viendront assister, par leurs représentants officiels et non officiels, à la grande fête industrielle qui doit marquer le i" mai 1862.

A mesure que nous approchons de cette date solennelle, les préoccupations qu'elle a éveillées deviennent de plu$ en plus vives. L'Angleterre se prépare à remplir convenablement les devoirs de l'hospitalité et à donner d'elle aux étrangers, accourus des divers points du globe, une idée qui lui fasse honneur. Cette puissante dame, qui est déjà sur le retour, mais dont il est impossible de ne pas admirer la majestueuse et corpulente beauté — la ville de Londres — cherche à paraître jeune; elle veut très décidément qu'on la trouve jolie; elle est entrain, au moment

OÙ je parJe, de mettre du rouge et des mouches. Jamais, depuis 1851, le badigeon ne joua un rôle aussi important. Dans Je quartier que j'habite, qui est précisément celui de l'Exposition, c'est à qui fardera sa demeure. Si Londres, à première vue, déplaît aux visiteurs attendus, ce sera leur faute.

Mais Londres n'est pas ville à donner dans le roman. Il faut donc que ceux qui comptent jouir de son hospitalité s'attendent à la payer. Ne se logera pas à bon marché qui voudra, je vous en réponds. Précisément à vingt pas de chez moi, il y a une assez humble maison qu'une matrone anglaise prit dernièrement à loyer, et qu'elle a meublée selon les règles d'une stricte économie ; 120 livres sterling (3,000 fr.) par an, voilà le loyer qu'elle paye; et que demande-elle pour un appartement? 12 livres sterling (300 fr.) par semaine.

La spéculation espère moissonner largement dans le champ des curieux. Aussi le regard est-il de toutes parts poursuivi, attiré, tenté par l'annonce sacramentelle Fur^ nished house. Vous souvient-il de la fable la Laitière et le Pol au lait, ou bien encore de l'histoire de ce marchand ambulant des Mille et une Nuits qui, un beau jour, assis devant une porte, et sa boutique portative devant lui, se mit à songer comme quoi il acquerrait une immense fortune, et bâtirait des mosquées, et serait fait roi, et arriverait à être l'empereur, jusqu'à ce qu'enfin, dans un transport mal réglé de joie, il renversa d'un coup de pied ce qui contenait, en objets fragiles, toute sa richesse? Cette histoire fut ici, en 1851, celle de beaucoup de gens. Maïs la race des marchands des Mille et une Nuits et des laitières est incorrigible.

Les ouvriers étrangers, en tout cas, n'auront pas à se plaindre de l'hospitalité anglaise, si ce qu'on m'assure est vrai. Lorsque les orphéonistes vinrent à Londres, il se trouva que, rien n'ayant été- préparé pour les recevoir,

ri

LES ÉTRANGERS ATTENDUS DANS LONDRES. 40i

leur sort, dans les premiers moments, fut des plus lamentables. Beaucoup d'entre eux, si j'ai bonne mémoire, eurent, dès leur arrivée, à passer la nuit, qui dans les écuries, qui dans des galetas, sans compter ceux auxquels le pavé servit de !it, et la pierre du coin, d'oreiller. Les Anglais, bien qu'ils ne fussent pas responsables de ce que la visite des orphéonistes avait eu d'imprévu et d'imprévoyant, furent très honteux de cette mésaventure. Pour que rien de semblable n'ait lieu, cette fois, il vient de se former un comité composé de sir John Shelley, M. Layart et M. Cox, tous les trois membres du Parlement, M. Marsh Nelson, M. G. A. Sala, M. J. R. L. Walmsley, et M. Blanchard Jerrold. Ce dernier, rédacteur en chef du Lloyds weekly News paper et fils de ce Douglas Jerrold en qui l'Angleferre a perdu la fleur de ses hommes d'esprit, est appelé à remplir le poste d'administrateur honoraire. On ne pouvait mieux choisir. Aviser à ce que les ouvriers étrangers qui visiteront l'Exposition soient logés à bon marché, et à ce qu'on leur fasse payer seulement le prix coûtant; organiser, pour leur usage, un corps d'interprètes, veiller à ce qu'ils aient des médecins, si besoin est, et arranger des excursions qui leur donnent à connaître et à admirer les beautés des environs de Londres : tel est le but que se propose le comité dont il s'agit. * De ce comité vraiment hospitalier à la commission royale, la transition est brusque. Lord Granviile, le duc de Buckingham, sir Wentworlh Dilke, M. Thomas Baring, M. Thomas Fairbairn, sont tous hommes que je respecte fort; mais, à cause de cela même, je regrette qu'ils aient semblé ne voir dans l'Exposition qu'une question de sous et deniers. Au lieu d'être des « noblemen and gentlemen » ayant pignon sur rue et personnellement désintéressés dans l'entreprise, ils auraient été des prêteurs sur gages, ou des marchands de bouts de chandelles, qu'ils ne se seraient pas montrés plus prosaïquement

avides de lucre. Les intérêts de ceux Ijui ont souscrit le fonds de garantie, « guaranlors >, valent à coup sûr qu'on y veille. Cependant la sollicitude à cet égard doit avoir des bornes. II est fort éfrange, par exemple, qu'on ait songé à fermer la porte au nez à tout exposant qui, le jour de l'ouverture, ne se présenterait pas bourse en main. Eh! qui Aoncfait V Exposition, si ce n'est V exposant? Aussi l'indignation est-elle très vive parmi ceux dont on a parlé de ne pas admettre gratis les personnes, après avoir reçu gratis leurs produits. Peut-être les commissaires céderont-ils sur ce point, comme ils l'ont déjà fait sur quelques autres. Sinon, il y aura des meetings, où les plus emportés menacent de proposer des résolutions vengeresses. Qu'arriverait-il de l'effet qu'on se promet de la solennité d'ouverture, si, se voyant exclus, les exposants s'avisaient de couvrir leurs étalages? Les en empêcherait-on ? Aurait-on le droit de les en empêcher ?

Autre indication curieuse de cet amour désintéressé du ^ain dont les commissaires sont animés : ils ont donné à entendre, n'osant s'exprimer à cet égard d'une façon trop explicite, que les grands personnages invités à la cérémonie devaient eux-mêmes se présenter munis d'un billet de saison. C'est leur demander trois guinées ou cinq guinées : trois guinées comme prix d'admission daus le palais, ou cinq guinées, s'ils veulent être admis dans ïe jardin horticultural qui y touche. Voilà une singulière façon d'inviter les gens ! El notez bien que les invitations sont faites au nom de la reine, par des personnages qui sont le duc de Cambridge, l'archevêque de Cantorbery, le lord chancelier, lord Derby, lord Palmerston. C'est <îomme si la reine d'Angleterre, par l'organe des plus hauts dignitaires de son royaume, vous invitait à dîner, à la condition que vous apporterez le vin et les plats ou que vous payerez une guinée.

Le procédé est d'autant plus extraordinaire, que les in-

vités sont précisément ceux des spectateurs sur lesquels on compte pour la pompe du spectacle. On attend d'eux qu'ils payent le plaisir que les badauds auront à les voir. C'est beaucoup exiger. Le Daily Telegraph rappelle fort plaisamment, à celte occasion, un joli mot du père du duc de Cambridge. Ce prince consentait volontiers à présider aux dîners publics, et avait coutume de souscrire, ^ans compter, pour tous les actes de charité. Un jour, le comité d'une institution charitable étant venu solliciter de lui le payement immédiat de sa souscription : < Eh quoi! s'écria-t-il, vous voulez donc tuer le canard qui vous sert à attirer les autres canards? i>

De ces canards qui attirent les autres, il y en aura, le jour de l'ouverture, mais moins qu'on n'avait espéré d'abord. En fait de dieux mortels, on n'aura que des princes; en fait d'astres, que des étoiles de seconde grandeur; on n'aura pas le moindre petit roi. Il est bien vrai qu'un trône, qu'on a fait colossal, s'élèvera dans l'enceinte; mais ce trône sera vide : il sera là seulement pour rappeler la perte de ce prince Albert qui fut l'âme de l'Exposition de 1851, et pour dire à tous, après Chateaubriand, que les yeux des puissances de la terre sont, comme ceux des plus humbles d'entre nous, tout remplis de larmes.

Une chose est claire : c'est que les commissaires paraissent craindre que la cérémonie ne manque de l'éclat extérieur voulu en pareille circonstance ; et c'est, j'imagine, à ce genre de préoccupation qu'il faut attribuer l'arrêté que voici :

« Les € guarantors » et les autres personnes invitées à la cérémonie d'ouverture peuvent choisir entre paraître en uniforme officiel ou habit de cour, et se présenter en simple habit du matin; mais du choix du costume dépendra leur place sur les sièges réservés. Les. dames seront en robe du matin et ne seront pas séparées de leurs cavaliers. »

Celte dernière disposition est une concession magnanime des commissaires aux alarmes de la portion féminine de Topinion publique. Hais voyez un peu quelle in»portance ces messieurs attachent au costume officiel et à riiabit de cour ! Ils connaissent trop lé cœur humain pour partir du principe : « Premier venu, premier servi. » Leur principe, à eux, c'est que l'oiseau se jugeant à son plumage, les plumes ont droit de préséance. A l'Exposition de 1851, il y eut un Chinois dont l'accoutrement eut beaucoup de succès. Espérons que, pour l'honneur de TExposition de 1862, les ambassadeurs du Japon ne partiront pas avant le l""' mai. M'est avis que Blondin et Léotard dans leurs costumes respectifs et distinctifs ajouteraient aussi à l'effet général. Je recommande cette idée à la sagesse de MM. les commissaires. Et pourquoi, ainsi qu'on l'a suggéré avec inûniment d'à-propos, pourquoi les ramoneurs de cheminées ne seraient-ils pas invités à venir payer leur tribut à la science du pittoresque? Ce serait le cas ou jamais, puisque le jour fixé pour l'ouverture de l'Exposition se trouve être le grand jour des ramoneurs de cheminées.

Connaissez- vous le lien historique ou légendaire qui existe entre les ramoneurs de cheminées et le 1" mai? II y avait une fois un... lord dont l'enfant disparut. Les ramoneurs de cheminées l'avaient volé. Plus lard, le 1*' mai d'une année quelconque, l'enfant est envoyé dans la maison paternellecommeramoneur.il croit revoir, à travers le nuage des souvenirs qui flottent autour du berceau, des lieux dont l'image confuse était restée dans son esprit, ou plutôt dans son cœur. Il se cache sous le lit et attend que les gens de la maison l'y découvrent. On l'interroge. A de certaines marqués, sa mère le reconnaît. Grande joie! voilà notre petit ramoneur redevenu l'héritier d'une des premières familles d'Angleterre.

Je disais dans ma dernière lettre que l'Exposition de

1862 promettait d'être une belle chose, et je ne m'en dédis pas. Je dois avouer néanmoins que le public est, en dépit de lui-même, poursuivi d'une sorte de crainte vague, la crainte d'être désenchanté. L'Exposition de 1851 avait fait naître tant d'espérances qui ne se sont pas réalisées, ou, du moins, qui ne se sont réalisées qu'en partie! Les peuples, en se rapprochant, ont été à même de se mieux pénétrer l'un l'autre, on ne saurait le nier; et, ne fût-ce que sous ce rapport, le résultat obtenu est très important. Mais n'espérait-on pas bien plus encore? Ne croyait-on pas que, décidément, l'ère de la paix venait de s'ouvrir? Et pourtant, où en sommesnous aujourd'hui, après dix années? Le monde, dans ce court intervalle, n'a presque pas cessé d'être ensanglanté. Les nœuds que l'Exposition de 1851 semblait avoir serrés avec tant de force, combien de fois, depuis, n'ont-ils pas cédé au tranchant de l'épée!... Hier, de quoi était-il question, d'un bout de l'Europe à l'autre? De vaisseaux de fer inventés pour mettre en pièces les vaisseaux de bois, et de canons construits pour mettre en pièces les vaisseaux de fer. Que dis-je ! Voici qu'on ouvre ma porte, en ce moment même, et sur le journal qui m'est tendu je lis : « Grande bataille près Corinthe! Perle, du côté des fédéraux, 20,000 hommes! Perte, du côté des confédérés, 35,000 hommes! » Parmi les bijoux que la curiosité publique préfère d'avance et demande avec le plus d'impatience qu'on lui livre, dès que l'Exposition sera ouverte, il faut ranger le canon Armstrong, toute sorte de machines à vomir la mort, qu'on dit charmantes, un modèle de la batterie flottante du capitaine Erisson, et l'épais morceau de fer qui fut, ces jours derniers, fracassé à Schoeburyness ! Qu'elle est lente, grand Dieu, la gestation des idées vraies !

Et celui-là aurait bien d'autres remarques du même genre à faire, qui serait disposé à voir les choses en noir.

Désirez-vous savoir comment les commissaires ont fixé l'écheJle des prix d'entrée ? — Ne seront admises à la cérémonie d'ouverture que les personnes munies d'un billet de saison, acheté au prix de trois ou cinq guinées. — Le second et le troisième jour, le prix d'entrée sera de 20 schellings (25 francs). — Du 5 mai (le 4 est un dimanche) au 31 mai, il sera de 2 schellings 1/2, à l'exception d'un jour par semaine réservé aux billets de 5 schellings. — Après le mois de mai jusqu'à la fin de l'Exposition, il sera de i shelling (1 fr. 25 c.) Ainsi, ce sera seulement après le mois de mai que l'Exposition sera ouverte aux hommes du peuple, à la classe de ceux qui ^ont morts en construisant le palais de l'Exposition. Car il est considérable, et plus considérable qu'on n'a osé l'avouer, le nombre des maçons intrépides à qui cette construction audacieuse et hâtive a coûté la vie. Il y a cinq ou six jours, je m'ouvrais à un des employés supérieurs de Témotion que j'avais éprouvée en voyant passer sur un brancard le cadavre mutilé d'un de ces soldats de l'industrie :

— Bah ! me répondit-il d'un air distrait, on a beaucoup exagéré. Une vingtaine d'ouvriers, peut-être, se sont tués en tombant du haut des échafaudages. Qu'est-ce que cela?

Oui, qu'est-ce que cela? L'industrie a ses soldais : fort bien; mais est-ce que c'est pour ceux-là qu'a été inventé le mot gloire? pour ceux-là, que sont les mentions honorifiques et les croix d'honneur? pour ceux-là, que sonnent les fanfares? — Ils s'exposent à recevoir la mort, mais ils ne la donnent pas. De quoi ont-ils à se plaindre si, lorsqu'ils se sont brisé le crâne sur le pavé, le bulletin de leurs exploits se borne à ceci : Mort par accident, et prend place dans les journaux après la nouvelle du trépas d'un boxeur? Qu'ils attendent donc un mois, les enfants de ce malheureux dont je vois encore d'ici les restes passer sur mon chemin, et ils pourront, si

toutefois ils ont de quoi payer le schelling de rigueur, aller voir la place où le sang de leur père a coulé !

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