ESSAYS AND REVIEWS
tateur ? Y a-t-il eu un âne parlant avec une voix d'homme ? A cet égard, libre à vous de prendre les choses à la lellre ou de ne voir dans ces faits merveilleux que des allégories, ou des paraboles, ou des légendes.
Que dire encore ? Dans le cinquième Essai, toute la cosmogonie mosaïque est renversée, et, dans le septième — le sixième étant comparalivement inoffensif — on nous conseille d'interpréter la Bible comme tout autre livre.
A quoi sert-il, après cela, que les auteurs, dans une préface où se trahit leur inquiétude, assurent qu'ils n'ont pas prétendu mettre en commun leurs pensées, et que chacun d'eux demande à ne répondre que de son œuvre propre? Le lien qui unit les sept Essais l'un à l'autre est manifeste; l'unité d'impression qui résulte de la lecture de l'ensemble est incontestable. Il me semble entendre des ouvriers dire, lorsque, rangés côte à côte, ils sont en train d'abattre un mur : c Prenez bien garde ! chacun de nous n'est responsable que de la chute des pierres sur lesquelles tombent ses coups. »
Et notez que les auteurs en question ne sont pas des enfants perdus de Tarmée éparse des douteurs; ce sont des professeurs en renom , des théologiens distingués, des hommes d'Église. C'est le docteur Temple, qui occupe une des plus hautes positions dans l'enseignement, et qu'on pouvait croire appelé à devenir évêque ; c'est le docteur Williams, vice-principal d'un collège destiné à l'enseignement des membres du clergé ; c'est M. Powell, savant professeur d'astronomie, dont la mort a laissé un vide difficile à remplir ; c'est M. Goodwin, laïque plus profondément versé que la plupart des théologiens de profession dans la connaissance des sujets bibliques ; c'est M. Wilson, c'est M. Patlison, c'est l'éminent professeur de grec M. Jowett, cités tous les trois comme les lumières d'Oxford.
Chez les Gentils, il était interdit, même aux plus sages,
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mênoc à Platon, même à Socrale, de s'enquérir et de parler des choses confiées aux prêtres de Delphes : ici, ce sont les prêtres de Delphes qui parlent à la multitude des choses qui leur ont été confiées, et qui en parlent dans le langage des libres penseurs.
C'est bien en vain que, dans un article récemment pu-^ blié par la Revue d'Edimbourg pour calmer Tagitation et couvrir l'orthodoxie du livre qui Ta engendrée, on assure qu'il ne renferme rien qui n'ait été déjà dit par des théologiens tels que Herder, Schleiermacher, Lucke, Neari- ^er, de Wetle, Èwald, et même par certains évêques anglais : en quoi cela détruit-il la portée de ce que le baû des évêques repousse aujourd'hui comme un grand péril? S'il faut en croire le même critique et les auteurs dont il se porte, sous toute réserve, le champion, loin de vouloir faire brèche à l'édifice de l'orthodoxie, ils auraient eu en vue de le consolider, en désarmant la science. par une habile adoption de ses moyens d'attaque, en consentant à reconnaître ce qu'il n'est plus possible de nier, et en mettant d'avance, une fois pour toutes, la Bible à l'abri des accidents et des hasards, par le raisonnement que voici :
Il est très vrai que la cosmogonie mosaïque ne sauraif servir de base à l'enseignement de l'astronomie et de la géologie; et qu'importe? Le but de l'Écriture est d'enseigner aux hommes, non pas l'astronomie et la géologie^ mais les vérités morales et religieuses. Il est très vrai que la Bible est pleine d'imperfections, d'erreurs, de contradictions, si l'on veut, et que le côté obscur s'y trouve rapproché du côté lumineux ; mais qu'importe, si le message divin y brille à travers l'humaine faiblesse du meS'sager ?
Ou je me trompe fort, ou c'est là une dangereuse façon de soutenir l'orthodoxie. Comme l'éloquent et vigoureux écrivain de la Revue de Westminster, je crois que la vé-
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rite morale, pour constituer une religion, a besoin de s'appuyer sur tout un corps de doctrine, et que la révérence accordée à l'Écriture risque fort de dégénérer en admiration profane, si la théorie du salut est susceptible d'une interprétation nouvelle ; si tout ce qui concerne les récompenses et les peines, la chute, le péché originel, n'a plus qu'un sens figuratif; si l'on est reçu à ne plus prendre à la lettre les miracles, les prophéties, l'inspiration ; si l'histoire mosaïque n'est plus qu'une compilation de légendes; si l'origine mosaïque de la terre et de l'homme tombe dans le domaine des cosmogonies rabbi* niques ; si le mont Sinaï et la grotte d'Égérie, Moïse et Numa, nous apparaissent enveloppés de la même obscurité, à travers la brume des siècles.
Que si maintenant vous me demandez quelle signification historique j'attache à l'apparition des Essays and Reviews, mon bpinion est qu'un fait semblable niarque l'heure du triomphe complet et définitif, en Angleterre, de ce grand principe : le libre examen. Chose remarquable! l'attaque dirigée pa» la Revue de Westminster contre les auteurs des^ Essays and Reviews a consisté à dire : « Ce qu'il faut, c'est plus que la force d'affranchir le monde, c'est la force d'affronter ses propres conclusions. Dire ce qu'on pense est bien ; croire ce qu'on pense est mieux. Il y a quelque chose de plus nécessaire aujourd'hui que le courage de l'action, c'est le courage de la pensée: » Et la défense de la Revue d'Edimbourg aboutit à demander, en faveur même des membres du clergé, la faculté d'exprimer franchement, librement, et sans courir le risque de perdre leur position, tout ce qu'ils ont dans l'esprit ou dans le cœur! De sorte que le même cri s'élève à la fois de ces deux camps opposés : (c Libre examen! »
Eh quoi ! le libre examen n'est-il pas l'essence même du protestantisme? Oui, sans doute, en principe; mais
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natîques ; ils ne croient guère à refficacité du gouvernement turc, malgré les assertions de M. Layard, dont Toptimisme est peut-être expliqué en partie par ce fait, qu'il est président de la Banque ottomane. Ils savent que, sî^ comme conséquence de la retraite prématurée des Français, trente mille chrétiens suivaient au tombeau, en 1861, les trente mille chrétiens dont l'année 1860 a vu le massacre, TAngleterre, pour avoir pressé cette retraite, risquerait d'avoir à répondre devant l'histoire d'une tragédie de plus...; mais qu'importe? Le progrès de l'influence française! quel malheur, grand Dieu! est comparable à celui-là ?
Aussi il fallait voir avec quelle passion contenue lord Stratford de RedclifFe s'est levé vendredi dernier dans la Chambre des lords pour lui proposer de déclarer, en termes formels, « qu'elle verrait avec un profond regret toute circonstance conduisant à une continuation, quelque courte qu'elle fût {however hrief), de l'occupation de la Syrie par des troupes étrangères au delà du 5 juin suivant, époque fixée pour leur retraite .^.
Et il est à remarquer que, si cette motion a été retirée, « quoique à regret », par son auteur, c'a été sur la déclaration très caractéristique de lord Wodehouse, que le Gouvernement n'avait aucune raison de mettre en doute la retraite des Français à l'époque convenue, et qu'il ne fallait pas même avoir l'air d'en douter.
Dans le discours prononcé par lord Stratford de Redcliffe à l'appui de sa proposition, il y a un passage à la fois menaçant et solennel, que je crois important de vous signaler; c'est celui-ci : « Les mouvements qui ont lieu sur le continent ajoutent chaque jour aux dangers de la Porte et aux tentations de nature à exciter des convoitises qui mettraient l'Angleterre dans la nécessité de se mettre en avant à tout risque (pf stepping forward at every ri'sk). » Sur les lèvres d'un homme qui a si longtemps et
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avec tant d*éclat représenté la politique de l'Angleterre à Constantinople, de tels mots ont une signification que je n'ai pas besoin de faire ressortir.
Après cela, rien de plus curieux que le ton léger affecté par le Times en celte circonstance. A entendre ce Journal, par la voix duquel l'Angleterre est censée parler quand elle s'adresse à l'Europe, les Anglais n'ont que faire, après tout, de la conduite que la France tiendra ou ne tiendra pas en Syrie. S'il lui plaît de rompre un engagement sacré ; si elle est assez mal inspirée par sa vanité et son ambition pour s'obstiner dans une entreprise funeste à ses intérêts comme à son honneur, cela la regarde. Libre à elle de poursuivre ce système d'agression et celle politique d'aventures qui mine ses forces, ruine ses finances, tarit les sources de sa population. Le peuple anglais serait bien bon, vraiment, de s'intéresser à la France plus qu'elle ne s'intéresse à elle-même ! Il se peut qu'elle ait été insincère dans les négociations; que sa présence, en Syrie, ait embrouillé le problème au lieu de le résoudre; qu'elle y ait manœuvré de façon à ne pouvoir plus se retirer qu'en laissant derrière elle la guerre civile; mais, puisqu'il en est ainsi, (l qu'elle recueille tout à son aise les fruits de son crime î> ! — le mot se irouve dans l'article — pourquoi l'Angleterre s'en inquiéteraitelle ? Est-ce que la France, à la supposer en possession de la Syrie, serait pour cela maîtresse de l'Egypte, que protégera toujours, contre la cavalerie, l'artillerie et les bagages d'une armée eavahissftnle, l'infranchissable barrière du désert ? Que l'Angleterre dorme donc en paix, et qu'elle laisse la France faire de la Syrie, si tel est son rêve, ce qu'elle a fait de l'Algérie, c'est-à-dire une colonie militaire où l'industrie, le commerce, cèdent la place à des théâtres et à des cafés !
Beaucoup peut-être sont tentés de ne voir en ce langage qu'un sentiment de dépit caché sous les apparences du
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dédaia ; selon moi, il a une signification beaucoup plus profonde, qu'explique le rôle du Times dans les régions de la publicité.
Le Times n'est pas un journal comme les autres. Sa grande circulation, son énorme influence, le caractère essentiellement politique des classes auxquelles il s'adresse, son crédit dans les chancelleries, la réputation dont ii jouit à tort ou à raison d'être la parole de l'Angleterre, tout concourt à lui donner une importance diplomatique. Il est tel de ses articles qui, à cause de l'effet qu'il produira au dehors, a besoin d'être rédigé avec toute la précaution et toutes les arrière-pensées d'un papier d'État. Or, s'il est une chose que le Times redoute, c'est une rupture de l'Angleterre avec la France; et, comme il craint que la rupture ne soit en germe dans la question de Syrie, il prépare de loin les esprits à l'entendre sans trop d'étonnement s'écrier : « La France reste en Syrie. Eh bien, soit. La dignité de l'Angleterre n'a rien à voir là, et nous serions bien tous de mettre, pour si peu de chose, ie feu au monde. ^
Je ne pousserai pas plus loin cet exposé, où je suis entré, non pas avec un sentiment d'amertume, mais avec un sentiment de douleur; car il est impossible d'aimer le progrès et de voir sans émotion se perpétuer entre la France et l'Angleterre ce misérable esprit de rivalité, de défiance et d'envie, qui tend si fort à entraver leur action respective sur les destinées du monde. Quand donc ces deux grands peuples arriveront-ils à comprendre qu'ils sont faits, non pour se combattre, maiis pour se compléter? Cette inquiétude d'esprit, téméraire quelquefois, mais toujours généreuse, qui porte la France à chercher des solutions imprévues, à marcher à la découverte d'horirizons nouveaux, à pousser la civilisation en avant, n'at-elle pas son contre-poids nécessaire dans ce culte des traditions, ce génie patient et réfléchi, cette crainte des