‹ Dix ans de l'histoire d'Angleterre (volume 5)Chapitre 8 sur 62 · LES « ESSAYS AND REVIEWS · texte numérisé non relu

LES « ESSAYS AND REVIEWS

6 mai.

Quand il faut que la chronique de chaque jour choisisse entre ce qui flotte, pour ainsi dire, à la surface de l'histoire, et ce qui se cache dans ses profondeurs, son choix est fait d'avance. L'attention des observateurs paresseux et celle du monde des oisifs est plus aisément attirée par les accidents de la vie extérieure des peuples que par les péripéties de leur vie intime. Un ministère qui s'en va, nn ministère qui vient, un tournoi parlementaire, une cabale de cour, une intrigue de salon, cela suffit à la eu-

riosité de quiconque ne cherche dans l'histoire qu'un spectacle. Et pourtant, que de faits propres non seulement à intéresser Tesprit, mais à émouvoir le cœur, dans ces régions- de la pensée que, trop souvent, la chronique dédaigne ! Il est tel livre, même parmi ceux qui tombent^ inaperçus d'abord, dans le grand courant des choses humaines et y roulent quelque temps comme submergés, qui porte en lui la destinée de plusieurs millions d'hommes et contient un de ces drames où les acteurs sont des peuples.

Il y a un an, je crois, un livre parut en Angleterre, qui fut, dans les premiers jours,^ assez peu remarqué. C'était la réunion en un seul volume de sept essais, par sept auteurs différents, sur divers aspects, depuis longtemps controversés, de la Bible. Ni par le fond, ni par la forme, ce livre ne semblait de nature à émouvoir le gros du public, et, quant aux savants, il ne contenait rien d'assez neuf pour faire sensation parmi eux.

Eh bien! il se trouve qu'aujourd'hui ce livre crée en Angleterre une agitation qui va croissant et menace de troubler beaucoup de consciences. Attaqué par un petit groupe de libres penseurs comme coupable de réticences peu courageuses et de déguisement; commenté avec colère et terreur par tous les défenseurs des traditions reçues; dénoncé du haut de la chaire protestante comme' attentatoire à l'inviolabilité des croyances populaires; condamné formellement par le ban des évoques; anathématisé par une protestation à laquelle dix mille prêtres ont mis leur signature, il jouit de tous les honneurs d'une excommunication en règle; et, ainsi que l'attestent 'ses neuf éditions successives, il avance, il avance, il avance, au bruit des clameurs. Le vent de la colère épiscopale, en soufflant sur une torche, a tout de suite allumé un incendie.

Il y a là un phénomène historique qui vaut certes qu'on

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s'y arrête. Mais; avant tout, ce qu'il importe de constater, '^

c'est la nature du milieu dans lequel ce phénomène se j

produit. Il existe en Angleterre une association intitulée ]

British and foreign Bible Society, laquelle a fait sortir de ses presses plus de trente-neuf millions d'exemplaires de la Bible, à quoi il faut ajouter environ cinq milions de traités de piété publiés par l'association intitulée Beligious tract Society.

Montaigne dit, en parlant de l'Écriture : c Ce n'est pas raison qu'on permette qu'un garçon de boutique, parmy ses vains et frivoles pensements, s'en entretienne et s'en joue ; n'y n'est certes raison de voir tracasser par une salle et par une cuisine le sainct Livre des sacrés mystères de notre créance. » Et encore : t Ce n'est pas l'étude de tout le monde. Plaisantes gens, qui pensent l'avoir rendue maniable au peuple, pour l'avoir ïnise en langage populaire ! )>

Mais ce n'est pas de cette façon qu'on l'entend dans ce pays-ci. La Bible y est donnée pour rien au pauvre; elle est placée sur le passage du voyageur; elle est glissée, en quelque sorte, dans la main du passant ; on la trouve dans les hôtels, sur la cheminée de sa chambre à coucher; elle traîne sur la table des auberges, et, si le bon Montaigne vivait de nos jours, s'il venait en Angleterre, il se réveillerait, un beau matin, avec la Bible dans sa poche.

Maintenant, qu'est-ce que le livre dont il s'agit? C'est un examen critique de la Bible, au point de vue du rationalisme.

Dans le premier des sept Essais dont cet examen se compose, la race humaine est représentée comme un homme colossal, dont la pensée se forme par le développement logique des croyances et des doctrines des âges successifs. Pascal avait déjà dit : <i L'humanité est un homme qui vit toujours et qui apprend sans cesse. » Or que deviendrait, avec cette théorie, l'autorité d'un livre

qui marque un point d'arrêt, à cet égard, dans le progrès des connaissances de rhomme-humanité, et qui le suppose en pleine possession du vrai, lorsqu'il lui reste encore longtemps à vivre... ?

Le second Essai est une revue des écrits du baron Bunsen. Là, vous lisez que les origines de notre race, telles qu'on les voit dans la Genèse, sont d'un caractère moitié traditionnel et moitié imaginaire ; que les longues vies des patriarches doivent être reléguées dans le domaine des légendes ou des symboles; que la fameuse prophétie d'isa'ie, c II est méprisé et rejeté par les hommes )^, ne s'applique pas au Messie ; que le livre de Daniel a été 'écritsous le règne d'Ântiochus par un barde patriote; que la justification par la foi signifie tout simplement paix de i'âme; que par régénération il faut entendre le réveil des puissances de l'esprit humain ; que le salut exprime la victoire remportée sur le mal et l'erreur ; que l'enfer est l'image du remords et le ciel l'accomplissement de l'amour de Dieu. Il est vrai que tout ceci est tiré des ouvrages de Bunsen, dont l'auteur du second essai n'est que le truchement; mais, comme le dit spirituellement un article inséré, au mois d'octobre 1860, dans la Revue de Westminster y « Teucer lançait ses flèches à l'abri du bouclier d'Ajax >.

La raison et la philosophie peuvent-elles admettre, dans l'ordre de la matière, des phénomènes en contradiction flagrante avec les- lois fondamentales de la matière, et en désaccord avec l'unité des causes physiques? Non. Par conséquent, point de miracles. Voilà la teneur du troisième Essai.

Dans le quatrième, le scalpel que Niebuhr appliqua si vigoureusement à l'histoire romaine est appliqué, en maint passage, à l'histoire des Hébreux. Que penser delà prise de Jérusalem par Shisbak ? Ce que nous pensons du sac de Rome par les Gaulois. Y a-t-il eu un serpent ten-

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