L'OPTIQUE DU POUVOIR
nement qu'il réalise les promesses d'un certain charlatan qui se vantait d'avoir découvert l'art de rendre possible ce qui est impossible.
merveille! M. Bright est, à l'heure où je vous écris, le type de l'homme d'État timoré, l'incarnation du ministre confit en prudence. La responsabilité de, son rôle fait plus que l'émouvoir : elle l'effraye, elle semble l'accabler. C'est au point que son apostolat de tribun n'est plus que l'apostolat de la patience. Necker ne s'écria jamais d'une voix aussi profondément convaincue : « Ne soyez pas envieux du temps! :» Les difficultés sont énormes, selon M. Bright; si énormes, que le « Irish Land bill j> lui semble le nec plus ultra des travaux que la session prochaine puisse accompKr. Il paraît regarder comme une besogne quasi herculéenne l'élaboration parlementaire des réformes qui se lient à Téducation du peuple, à Tabolition des serments universitaires, à l'établissement du « ballot J8> enfin, quelque cher que soit à son cœur l'adoption, tant différée, du vote secret.
Exercice du pouvoir, voilà de tes coups !
Elle est d'autant plus remarquable, cette transformation du tribun le plus vigoureux des temps modernes en homme d'État de la vieille école, que les débuts de ' M. Bright comme ministre n'annonçaient rien de semblable, tant s'en faut! Qui ne se souvient de la façon dont il se plaignait en public de n'avoir rien à faire en sa qualité de ministre du « board of trade », sa besogne se réduisant, disait-il, à donner à ses chers collègues de bons avis que ses chers collègues ne suivaient jamais. Qui n'a présent à l'esprit le discours où, faisant allusion aux idées particulières proposées par lui pour la régénération de l'Irlande, avant qu'il fût ministre, il annonçait son intention de les reprendre et de les soutenir individuellement y après l'être, devenu? Qui ne se rappelle sa terrible lettre aux lords, cette lettre où il leur -criait : « Le vote ou la x. 3
vie ! » cette lettre qui mil M. Gladstone dans la nécessilé de déclarer bien haut que son fougueux ami était seul responsable de ce qu'il lui avait plu d'écrire, et que le gouvernement s'en lavait les mains?
Ces actes d'indiscipline firent croire que le tribun continuerait de vivre dans le ministre. Mais non : l'exercice du pouvoir semble avoir eu sur M. Briglit lui-même Tefifet de la lime sur le fer. Le voici entré dans la catégorie des hommes d'État qui poussent la sagesse jusqu'à la timidité.
Cela peut paraître surprenant, au premier abord ; et pourtant cela s'explique.
M. Bright n'a jamais appartenu à la classe de ces démocrates qui ne songent à détruire qu'en vue d'une reconstruction. Sa politique a toujours été négative; et tout ce qu'il faut à un homme, en défauts comme en qualités, pour faire valoir une politique de ce genre, il l'avait reçu de la nature. Passionné à l'excès, sincère avec violence, dédaigneux, et plus que dédaigneux des obstacles, doué d'une intelligence vive mais sans étendue, incapable d'apercevoir les côtés divers d'une question, et, par conséquent, incapable de peser les raisons de ses adversaires, de rendre justice à leurs sentiments, et même d'admettre leur bonne foi, M. Bright avait été créé tout exprès pour la lutte, d'autant plus propre à combattre ses ennemis de prédilection, qu'il leur ressemble, qu'il est intolérant comme eux, comme eux impénétrable à la discussion, comme eux esclave des préjugés — car il y a des préjugés de plusieurs sortes — et que, pour tout dire en un mot, l'organisation de cet implacable dénonciateur des tories est celle d'un tory!
Étonnez-vous, après cela, que M. Bright, métamorphosé en ministre, se montre tout ahuri ! Étonnez-vous que cet homme de passion et de combat, soudainement enlevé à sa sphère, soit amené à réagir en quelque sorte