CE QUI RESTE D'UN TRIBUN. 2T
terre à gratter. Il en est résulté une concurrence furieuse. Or la concurrence, en général si fatale au pauvre, même quand elle porte sur des objets dont la quantité n'a pas de limite précise, la concurrence est homicide, à la lettre, quand elle porte sur une quantité aussi strictement limitée que la terre. Comment s'étonner, après cela, que l'égoîsme des landlords se soit senti la bride sur le cou? comment s'étonner qu'ils aient affermé leurs terres à des conditions meurtrières; que la rente, en Irlande, se soit élevée à des chiffres effrayants, et que le système des baux à courte durée y ait prévalu au point de mettre le tenancier à la merci de tous les caprices du propriétaire? Oui, voilà le grand obstacle. M. Bright Ta compris et ne s'en est point caché. Reste à savoir par quel re-* méde lui et ses collègues se proposent de combattre le mal. « Une république Irlandaise, s'est-il écrié, ne pourrait rien faire pour l'Irlande qui ne puisse être accompli par un Parlement anglais ayant dans son sein cent honnêtes représentants de l'Irlande. » C'est à voir. En attendant, le ton des derniers discours de M. Bright suggère une remarque.
M. Bright ayant reçu de son expérience ministérielle cette importante leçon que ce qui paraît fort aisé de loin est quelquefois très difficile, et que, par conséquent, il est présomptueux, de la part d'un homme politique, de faire fi trop rondement de l'opinion de ses adversaires, il semble qu'il aurait dû se montrer moins âpre, moins^ entier à l'égard d'idées qui ne sont pas les siennes. Eh bien, non : M. Bright, sauf en ce qui touche le problème particulier qu'il est, comme ministre, appelé à résoudre, est resté aussi incapable qu'il l'a toujours été de peser, de prendre en considération, même de comprendre les arguments sur lesquels s'appuient les opinions qu'il ne partage pas. C'est ainsi que, dans ses discours de Birmingham, il a traité de grosse absurdité ce principe
de la représentation des minorités 'qui a été cependant adopté par des hommes qui lui sont, intellectuellement parlant bien supérieurs, par des hommes tels que John StuartMill. C'est ainsi que l'idée d'avoir dans la Chambre des ouvriers en état de parler savamment des choses qui les concernent d'une manière spéciale l'a conduit à tourner en ridicule les landlords protectionnistes, et à faire des gorges chaudes de ces constructeurs de navires qui n'entendent rien aux lois de la navigation. Nul doute que l'égoïsme de classe et de profession ne risque d'engendrer des vues étroites et des notions fausses. Mais H. Bright, qui est manufacturier dans la moelle des os, serait-il bien aise qu'il n'y eût dans le Parlement aucun manufacturier, pour y aider à l'élucidation des questions qui touchent de près cette catégorie de citoyens? Décidément, M. Bright est un grand homme très incomplet.
31 janvier.
Je vous écrivais, dans les premiers jours de décembre, que la détresse, en Angleterre, était grande; que le commerce y était aux abois ; que le nombre y était considérable des ouvriers sans travail et, par conséquent, sans pain ; qu'on s'y préoccupait avec une anxiété croissante ie la nécessité de trouver au mal un remède efficace, et que le remède mis depuis peu à l'ordre du jour était l'émigration; — non pas l'émigration abandonnée à l'action de l'individu et resserrée dans d'étroites limites, mais l'émigration confiée à la sollicitude de l'État, dirigée par lui,
financièrement soutenue par lui, et organisée sur une vaste échelle. Eh bien, loin de se ralentir, ce mouvement n'a cessé de s'accroître. Un second meeting, plus important et plus retentissant que le premier, vient d'avoir lieu dans « Mansion-House », sous la présidence du lordmaire. D'anières protestations s'y sont élevées, de graves paroles y ont été entendues. Voilà une nouvelle question qui se pose, non moins sérieuse, non moins tragique que celle de la question de la terre en Irlande. Or ce qui est très curieux et vous paraîtra sans doute digne d'être expliqué, c'est que le projet d'une grande émigration nationale conduite par le gouvernement a pourfervents avocats les organes du conservatisme et pour adversaires les organes du parti libéral. « L'Angleterre, disent les premiers, possède dans ses colonies un territoire vierge qui appelle la culture et Taltend; elle a au loin des terres qui sont au moins égales au sol anglais comme fertilité, et lui sont supérieures comme climat et avantages naturels ; tel de ces domaines auxquels il ne manque que letravail de l'homme est cinquante fois plus considérable en étendue que les trois îles britanniques prises ensemble : pourquoi condamner les travailleurs à mourir de faim, au dedans, quand on pourrait leur donner, au dehors, le moyen de vivre? L'émigration ferait plus qu'arracher de la misère ceux qu'on aiderait à partir ; elle améliorerait sensiblement la condition de ceux qui resteraient ; elle changerait, au profil du travailleur, la proportion entre le nombre des bouches à nourrir et la quotité du capital à employer; elle restreindrait les effets de la concurrence que l'ouvrier fait à l'ouvrier ; elle aurait pour conséquence naturelle et nécessaire la hausse des salaires. De semblables résultats valent bien que TÉtat en prenne souci. Ce n'est pas violer les principes de l'économie politique que d'élargir la sphère de ses opérations. Il ne faut pas que dans le corps social, pas plus que dans le corps humain, le sang afflue
au cœur, laissant les extrémités froides. Quand une nation est menacée de la pléthore, le remède indiqué par la nature même des choses n'est-il pas dans une distribulion judicieuse des forces vitales; et si, à cela TÉtat ne doit pas servir, à quoi sert-il ? j^ Et les seconds de répondre par tous les arguments qui se lient à la théorie du laissezfaire. » S'il ne s'agit que d'une émigration volontaire, spontanée, dans laquelle le gouvernement n'aurait rien à voir, fort bien ! Que ceux qui ne trouvent pas au dedans le pain quotidien avisent à l'aller chercher au dehors, il n'y a pas à y contredire. Mais pas de brèche à la doctrine du icbacun pour soi ! pas d'intervention de l'État! pas déporte ouverte au socialisme! l'État n'a que faire de pourvoir au bien-être de l'individu : c'est à l'individu lui-même qu'il appartient d'y pourvoir. D'ailleurs, l'émigration ne saurait jitre qu'un expédient temporaire. Un procédé de ce genre li'il atténue les effets d'une congestion sociale, en laisse subsister les causes. C'est à peine un palliatif, ce n'est pas uo remède. Quand les causes qui ont amené la pléthore la ramèneront, faudra-t-il recommencer? Va-t-on entrer dans le système des émigrations périodiques? Et, quand le moment sera venu où il n'y aura plus de débouches pour la population surabondante, que vaudra l'émigration comme solution du problème de la misère? » Voilà le débat. Si j'avais à prendre parti, je dirais, quant à moi, que ce sont les ,Qonservatistes qui, au double point de vue de la théorie et de la pratique, ont ici raison. Il me semble étrange, et plus qu'étrange, qu'on proclame l'indifférence de l'État en matière de détresse publique. L'État, dans un pays démocratiquement constitué, c'est la société agissant par ses mandataires responsables; et prétendre que la société n'a rien à voir au bien-être des membres qui la composent, quand il est notoire qu'un grand nombre de ses membres sont tenus à la gorge par la misère, sans qu'il y ait de leur faute et sans qu'il soit eu leur pouvoir d'échap-
per, à force d'énergie personnelle, au danger d'être jugulés, c'est, à mon sens, donner pour excuse à une insouciance cruelle une absurdité manifeste. Je voudrais bien savoir sur quoi se fonde, même dans les pays où fleurit le despotisme, lalégitimité des lois faites par les gouvernants. N'est-ce pas sur la supposition qu'elles ajoutent au bien-être des gouvernés ! Oh ! je comprendrais à merveille, dans la discussion que je vous signale, les organes du parti libéral s'ils disaient : « Avant de songer à la colonisation extérieure, occupons-nous de la colonisation intérieure ; avant de demander à l'État d'employer le douloureux remède de l'émigration, demandons-lui si, dans son. opinion, il n'en existe pas d'autre. » Mais ils ne disent rien de tel ; ils disent, en résumé : « Chacun pour soi, et Dieu .pour tous ! i> ce qui revient à dire : « Laissez passer la justice de la faim! >Et, maintenant, d'où vient tout cela? Vous l'avouerai-je? Je soupçonne que, dans la pensée des discutants, la question se présente, sans qu'ils en aient euxmêmes bien conscience, sous Taspect d'une question de parti. Le gouvernement, qui représente le parti libéral, déjà sur les bras, comme vous savez, une énorme affaire : la révolution territoriale à introduire en Irlande. L'opposition conservatiste ne serait donc pas fâchée de lui donner un surcroît d'embarras, de lui jeter, selon l'expression vulgaire, un nouveau bâton dans les jambes. Mener à bien un projet d'émigration nationale conçu et exécuté sur une vaste échelle, ce n'est pas une petite affaire! Le gouvernement trouve déjà la question d'Irlande si lourde, que, dans ses harangues de Birmingham, M. Brighl l'a présentée comme suffisante pour défrayer la session prochaine. Jugez! Et puis il y aurait de l'argent à dépenser, beaucoup d'argent, il y aurait à augmenter les taxes, à mécontenter les contribuables, à biffer du programme ministériel la clause qui a tant contribué à le rendre po- ^pulaire, cejlequi promet une stricte économie, la clause
n DIX ANS DB L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
du retranchement. Enfin dans une entreprise aussi hérissée de difficultés, le plan pourrait être mal exécuté. Dans ce cas, quel thème pour Topposition ! quelle issue ménagée aux critiques de M. Disraeli, dont Tambition doit s'ennuyer de rester si longtemps sous la remise! Les partisans du cabinet semblent deviner le motif secret auquel obéissent ses adversaires. De là leur résistance au mouvement qui n*est, en réalité, ni conservatiste ni libéral, qui est social et démocratique. Or ce serait une erreur que de regarder le cabinet actuel comme une incarnation du principe qu'un mouvement de cette nature invoque. Dans le cabinet, je ne vois qu'un homme en qui ce principe eût chance de trouver appui, dans un moment donné : c'est M. Gladstone. Mais on ne saurait en dire autant, il s'en faut, des deux membres du ministère les plus considérables après M. Gladstone. M. Lowe est le vrai type de cette classe d'économistes qui, sans un battement de cœur, laissent la théorie du laissez-faire aboutir à celle du laisse z-mourir; et, quant à M. Bright, il n'a jamais été l'homme de la démocratie qu'au point de vue de l'aristocratie à dénoncer et à combattre.
7 février.
C'est aujourd'hui qu'on peut mesurer la perte que l'aristocratie anglaise a faite dans la personne de lord Derby; c'est aujourd'hui qu'on sent jusqu'à quel point il réunissait les qualités nécessaires pour conduire le parti tory et la Chambre des lords, dent ce parti forme comme Tes-
sence. Où trouver maintenant un homme qui, au même degré que le duc défunt, joigne à Tautoritéque donne, en un pays tel que celui-ci, l'éclat d'une haute naissance, celle que donne, dans tous les pays du monde, l'éclat du talent? Aristocrate fier, orateur fougueux, grand batailleur, esprit cultivé, littérateur de mérite, patron du turf, roi du beau monde, il avait tout ce qu'il faut pour être le leader du conservatisme dans la Chambre des lords.
Et ce qui ajoutait à sa puissance, c'était, circonstance heureuse et singulière, l'ascendant qu'avait su prendre sur lui le stratégiste par excellence de la Chambre des communes, l'inspirateur, au fond très peu conservatiste, du conservatisme habile et souple ; l'alliance d'un nobleman comme lord Derby et d'un plébéien comme M. Disraeli était, pour le parti tory, d'un prix inestimable. Cette alliance lui rendait l'exercice du pouvoir possible, dans le temps où nous sommes, et le sauvait de la triste nécessité de s'éteindre à petit feu dans les limbes d^une opposition sans avenir.
Lord Derby mort, adieu l'espoir! Où découvrir son successeur? La Chambre des lords a besoin, absolument besoin d'un leader ; où le prendre? Pendant quelque temps, lord Halmesbury a, faute de mieux, rempli ce rôle. Mais de quelle façon! Comme un figurant chargé, en désespoir de cause, de remplacer un acteur.
Puis est venu lord Cairns. Pour le coup, le parti tory dans la Chambre des lords avait à sa tête un homme d'une intelligence pénétrante, d'un talent éprouvé. Maïs ce qui manquait à lord Cairns pour mener au combat la phalange aristocratique, c'était le prestige aristocratique, c'était l'influence d'une allure hautaine, c'était l'orgueil de la naissance, c'était l'autorité. Lord Cairns n'était arrivé à être lord qu'en passant par les fonctions déjuge. Un plébéien endimanché! L'aristocratie anglaise demandait mieux que cela. D'ailleurs, le c lea-
derschip provisoire de lord Cairns n'a été marqué par aucun succès de nature à le recommander. Dans la question de l'église d'Irlande, lord Cairns, par son fameux compromis avec lord Granville, a peut-être arraché la Chambre des lords au plus sérieux danger qu'elle ait couru de sa vie ; mais cela au prix d'une concession humiliante à l'excès.
On n'aime pas à être sauvé ainsi. Lord Cairns le comprenait si bien lui-même qu'il brûlait de se démettre de son commandement. Par malheur, la question était de savoir par qui on le remplacerait... si on le remplaçait. Trois hommes remarquables figurent aujourd'hui au premier plan de la Chambre des lords. Ces trois hommes sont : le nouveau lord Derby (lord Stanley, avant la mort de l'autre), lord Salisbury et lord Carnarvon. Le nouveau lord Derby est loin d'avoir l'éloquence brillante, le feu, la puissance sympathique et, si je puis m'expriraer de la sorte, la verve imposante de son père; mais il lui est bien supérieur par la sagesse, la prudence, l'habileté administrative, l'aptitude au travail. Le mal est, je me place un moment au point de vue conservatiste, le mal est que le lord Derby d'à présent n'est pas, à vrai dire, un tory. Qu'il spit digne d'être rangé parmi les libéraux, non certes : c'est un éclectique, un conservatiste, et si modéré comme libéral, que, s'il existait un parti de l'indifférence en matière politique, il serait de ce parti-là plutôt que de tout autre. Inutile de dire que lord Stanley (devenu par la mort de son père, lord Derby) ne saurait être le leader de la Chambre des lords, il est beaucoup trop raisonnable pour cela, beaucoup trop tolérant, beaucoup trop libéral, beaucoup trop sage. Lord Salisbury et lord Carparvon conviendraient infiniment mieux, attendu qu'ils ont l'un et l'autre, à une dose suffisante et plus que suffisante, la hauteur aristocratique et l'intelligence du rôle à Jouer dans une Chambre des lords pour y dominer. Mais
ils sont Tan et l'autre des conservalistes d'une pièce, et de ces conservatistes-là, le temps est passé. Aussi les efforts de lord Salisbury et de lord Carnarvon pour s'entendre avec M. Disraeli, lorsqu'ils faisaient partie du même ministère, ont-ils misérablement échoué. Il est clair que, entre eux et le tacticien émérite du parti, l'abîme qui est à franchir est... infranchissable.
Or le parti tory ne peut arriver au pouvoir que par une entente parfaite entre le leader de la Chambre des lords et le leader de la Chambre des communes. C'est pourquoi, malgré leurs talents politiques, lord Salisbury et lord Carnarvon sont ici hors de cause. Il a donc fallu en revenir à lord Cairns, qui avait donné sa démission comme chef de l'opposition conservaliste dans la Chambre des lords, et qui, sur de pressantes instances, a enfin consenti à la retirer. La besogne lui déplaît, c'est certain; l'énergie, la vivacité, l'ardeur qu'elle exige sont inconciliables avec le mauvais état de santé de Sa Seigneurie; et l'ancien juge, métamorphosé en grand seigneur, a trop conservé de sa première profession, il s'est trop peu identifié avec sa profession actuelle, pour s'acquitter de sa charge, fût-ce seulement d'une manière passable. Mais que faire? Dans le royaume des aveugles, les borgnes sont rois. Des trois hommes dont la pairie anglaise peut se vanter, l'un, lord Derby, a le défaut de n'être pas assez tory, et les deux autres, lord Salisbury et lord Carnarvon, ont le défaut, non moins capital, de l'être trop. Avec le premier, le conservatisme a* peu de choses à voir. Avec les deux autres, il n'a aucune chance d'arriver à tenir les rênes. aristocratie anglaise, si longtemps vantée comme pépinière d'hommes d'Etat, qu'êtes- vous devenue?
se DIX ANS DIS L'HISTOIRE D'ANGLETERRE.
L'OPTIÛUE DU POUVOIR.
9 février,
La bataille parlementaire va commencer. Les canonniers sont à leurs pièces. Le signal du feu aura été donné quand vous recevrez cette lettre.
Je parle de bataille : la métaphore est-elle bien juste? Est-ce un vrai combat que celui dont l'issue n'est pas douteuse? Les forces sont tellement inégales ! La majorité dont M. Gladstone dispose est si considérable!
Mais M.Gladstone n'en aura pas moins une rude lutte à soutenir, ayant à lutter, contre quoi? Contre... la difficulté des questions, ou plutôt de la grosse question à résoudre, — celle qui se rapporte à la tenure des terres en Irlande.
Et il faut qu'elle ne soit pas médiocre, cette difficulté, puisque M. Bright en est troublé jusqu'au fond de l'âme, comme ses discours, à Birmingham, le prouvent de reste.
Qui jamais se serait attendu à voir M. Bright pâlir devant une réforme jugée nécessaire, à l'entendre gémir de la grandeur des obstacles auxquels on se heurte sur la route du progrès! Eh bien, tel est cependant le spectacle que nous donne M. Bright, devenu ministre.
Il se désole d'avoir à grimper, avec le fardeau de l'Irlande sur son dos, jusqu'au sommet d'une montagne qui se montre de plus en plus raide à. mesure qu'on en approche. Il proclame, d'un ton pathétique, l'impossibilité de faire passer six omnibus de front par « Temple Bar ». Il supplie l'opinion publique de ne pas exiger du gouver-