‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 18 sur 76 · DEUX BONNES MESURES LÉGISLATIVES. 3T · texte numérisé non relu

DEUX BONNES MESURES LÉGISLATIVES. 3T

d'ores et déjà, au sentiment équitable et patriotique qui semble l'avoir inspiré.

En tout cas, le discours dans lequel M. Gladstone l'a recommandé à l'adoption de la Chambre des communes est un des meilleurs qu'il ait jamais prononcés. On n'y trouve aucun effort d'éloquence. Rien n'y est donné à l'effet. L'orateur s'y oublie avec un désintéressement absolu, et cependant pur de toute affectation. Si l'homme d'État s'y montre, c'est parce que la question est de celles qu'un homme d'État seul peut résoudre.

Il y a quelque chose de touchant dans la franchise avec laquelle M. Gladstone reconnaît l'Angleterre coupable d'une négligence prolongée. S'inclinant avec respect devant l'ombre de l'honnête Irlandais Sharman Grawford, il avoue que, si les recommandations du comité créé par Robert Peel, sur les instances de cet excellent patriote, avaient été suivies, le difficile problème dont l'Angleterre aujourd'hui se préoccupe tant aurait été depuis longtemps résolu.

C'est un vrai coup de maître d'avoir rappelé comment^ dans son fameux discours de 1845, lord Derby plaida la cause de l'Irlande, et d'avoir cité le discours tombé de& lèvres de M. Disraeli dans la première nuit de la session, en preuve de la communauté de sentiments qui rapprochait, de ce côté du canal Saint-George, les partis les plus opposés dès qu'il s'agissait de la pacification de l'Irlande, de son bonheur, de sa réconciliation avec l'Angleterre.

Un passage de ce lumineux exposé, qui me plaît singulièrement, est celui où M. Gladstone s'étudie à laver les Irlandais de ce reproche d'excessive inflammabilité dont on ne cesse de les poursuivre. Qu'y a-t-il dans ce reproche? Le fait est qu'en Connaught, où le peuple est de pure race celtique, il se commet beaucoup moins de crimes, agraires ou autres, que dans TUlster, où il existe

un fort mélange de race saxonne et une forte dose de sang écossais. C'est daas FUlster qu'à cet arrêt de mort qu'on appelle une éviction, répond si souvent Tarrêt de mort qu'on appelle un assassinat : M. Gladstone le confesse, il en gémit; mais cela ne Tempêche pas d'attribuer, avec un mouvement d'orgueil involontaire, d'aussi déplorables catastrophes à « la haine de l'oppression, cette haine virile qui a fait la nation anglaise ce qu'elle est ».

Il y a dans cette harangue, dont on se souviendra, un cri parti du cœur et qui mérite d'être recueilli : « Arrière! s'est écrié le ministre honnête homme, les révolutions sociales qui ont pour trait caractéristique de dispenser richesse et propriété de l'accomplissementde tout devoir, et d'ajouter à cette classe d'inutiles, malheureusement trop nombreuse dans notre pays, qui, ayant de l'argent et rien de plus, nous enseignent à multiplier nos besoins, à élever le niveau de nos jouissances, alors que nous sommes encore en quête du secret de soulager les infortunes qui nous entourent! i>

M. Gladstone n'a pas manqué d'exprimer un regret que tout le monde partage. La voix de John Bright, cette voix que « la Chambre des communes aime toujours à entendre », ne retentira point probablement dans le prochain débat. Le grand tribun est malade; il souffre d'un mal cruel, dont il fut atteint il y a déjà quelques années. Ce mal, je l'ai entendu nommer exhaustion of the hrain (épuisement du cerveau). C'est assez dire que John Bright a généreusement prodigué, au service de son pays, le trésor de ses facultés puissantes. Ce sera sa gloire : espérons que ce ne nous sera pas de longtemps un sujet de deuil !

28 février.

Je me suis demandé si je vous entretiendrais du procès en adultère intenté à lady Mordaunt. J'hésitais. Comment, en effet, rendre compte d'un procès aussi scandaleux, sans toucher à des détails immondes, sans côtoyer des allusions de nature à salir l'imagination du lecteur, sans fournir aux curiosités malsaines le genre d'aliment qu'elles préfèrent.

Cependant, toute réflexion faite, j'ai pensé :

Que garder le silence sur une chose qui a eu tant de retentissement serait inutile et presque puéril;

Que j'étais obligé de vous dire, en ma qualité de correspondant, tout ce qui, dans le pays d'où je date mes^ lettres, préoccupe ou émeut l'opinion publique;

Que, si le scandale est un mal, la peur du scandale est un frein;

Que, si la publicité donnée à certaines particularités hideuses est affligeante pour les cœurs honnêtes, elle a presque toujours, en revanche, la double importance d'une leçon bonne à méditer et d'un châtiment salutaire;

Que laisser tomber la lumière sur les faiblesses ou les désordres des grands, c'est leur enseigner l'indulgence à l'égard de ceux qu'ils regardent comme leurs inférieurs, et les corriger du vice de l'orgueil ;

Que la société enfin a intérêt à connaître quelle est, dans les diverses couches doni ^ette se compose, et par-

ticuliërement dans la plus haute, sa situation morale.

Voici les faits.

Sir Thomas et lady Louisa Moncreiffe ont sept filles, toutes d'une exquise beauté. L'une d'elles est cette lady Dudley, dont les btjoux firent, si je ne me trompe, l'admiration du monde fashionable parisien, lors de la dernière Exposition. Une autre est mariée au duc d'Athole. Une troisième est madame Forbes. Sir Charles Mordaunt épousa, le 6 décembre 1866, celle qui vient d'encourir une célébrité si désastreuse. Lord Cole, que cette célébrité enveloppe, était fiancé à une des sœurs.

Sir Charles Mordaunt est décrit comme un brave gentilhomme campagnard, simple, confiant, qui aimait sa femme, se croyait aimé d'elle, et avait si bien pris pour règle de sa conduite conjugale la maxime Honni soit qui mal y pense I qu'il allait, chaque année, en Norvège, pour y jouir des plaisirs de la pêche, laissant sa jeune et charmante femme exposée aux tentations qui s'embusquent sur le passage de la jeunesse et de la beauté. Son esprit était si peu ouvert au soupçon, que, ayant un jour exprimé le désir d'accompagner sa femme à Londres, il fut arrêté court par ce mot de la dame : « Non. J'ai à y faire des emplettes, et vous me gêneriez. »

Le 28 février 1869, les deux époux étaient à Walton- Hall, leur maison de campagne, lorsque lady Mordaunt accoucha d'un enfant dont la naissance était prématurée. Le lendemain, elle déclara spontanément à sir Charles, en présence de la nourrice, que ce n'était pas lui, mais lord Cole, qui était le père de l'enfant. Celte première confession ne tarda pas à être suivie d'une seconde, formulée en ces termes : « J'ai failli {i hâve done wrong) avec lord Cole, sir Frederick Johnstone, le prince de Galles et d'autres, et en plein jour. y>

Quel pouvait être le motif de ces étranges déclarations?

Était-ce le cri d'une conscience bourrelée de remords ?^ Non, puisque, pressée par la nourrice de demander pardon à son mari, lady Mordaunt répondit : « Je ne m'humilierai devant aucun homme; i^non, puisque, interrogée sur le point de savoir si elle ne dirait pas à sir Charles qu'elle était fâchée de ce qui avait eu lieu, elle répondit : « Mais je n'en suis pas fâchée. »

Avait-elle quelque raison particulière pour croire que le secret de sa conduite était impossible à garder ? On a insinué, dans le cours du procès, qu'elle avait voulu devancer par une révélation verbale la révélation muette et moins directe, mais plus terrible, qu'elle craignait de voir résulter d'une certaine maladie de l'enfant. La vérité est que, cet égard, elle fil à la nourrice des questions qui n'étaient pas sans témoigner d'une asser vive inquiétude, inquiétude à laquelle l'état de l'enfant sembla, peu après, donner raison. Mais, ainsi que le juge en fait la remarque dans son résumé, les dates y sont des arguments. La confession se place, non seulement avant l'apparition de toute trace de maladie chez l'enfant, mais après une réponse rassurante de la nourrice. Il y a donc peu d'apparence que la confession ait été déterminée par des appréhensions qui, au moment où elle eut lieu, devaient être dissipées.

Il est, d'ailleurs, acquis, par la déclaration formelle de sir Charles Mordaunt : 1° qu'il n'avait jamais été atteint de la maladie en question; 2^ que, antérieurement aux aveux, lui et lady Mordaunt avaient vécu comme mari et femme; 3° que, jusqu'au moment de ces aveux, il ne lui vint pas un seul instant à l'idée que l'enfant ne fût pas dfr lui. Il est clair, d'après cela, qu'il n'y a pas le moindre fondement dans l'odieuse et avilissante hypothèse que la femme souffrît des conséquences physiques d'une conduite déréglée, conséquences que, dans ce cas, le mari, n'aurait pu ignorer, puisqu'il en aurait souffert lui-même^ X. 4

Reste la supposition qui met des rivélations si difficiles à expliquer, sur le compte de cen^ hallucinations extraordinaires qui hantent quelquefois !e^ femmes en couche.

C'est effectivement ce que sir Charles Morcti^nt crut d'abord, ou s'e/ftrça de croire. Dans les lettres qu'il écrivit à sa belle-mère^ lady Louisa Moncreiffe, du S au 13 mars, on le trouve justifiant sa femme, la plaignant, épiant en elle avec une curiosité douloureuse tous les syfQptômes indicateurs d'un esprit dérangé, préférant enfin à la douleur de la savoir coupable, celle de la savoir tombée dans un passager accès de. folie.

Malheureusement, il découvrit, le 14 mars, plusieurs lettres émanant des personnes qui lui avaient été nommées, et paraissant correspondre aux révélations qu'il avait reçues. Le lendemain, il quitta Walton-Hall, et, à partir de ce moment, ne revit plus sa femme»

Ce jour-là même, lady Louisa Moncreiffe, mère de lady Mordaunt, arrivait à Wallon-Hall, où elle s'installait et où elle fut rejointe, le 20 mars, par sir Thomas Moncreiffe.

Que se passa-t-il dans cet intervalle? Lady Mordaunt donna-t-elle des preuves d'aliénation mentale ? Si tel fut le cas, sa mère ne put l'ignorer, et qui, plus qu'elle, était indéressée à en fournir les preuves? Elle devait même parfaitement connaître et être en état de bien décrire le véritable état de sa fille à l'époque des couches, puisque elle était restée auprès d'elle et l'avait soignée du 3 au 6 mars. Cependant, le système des révélations expliquées par la folie ne fut mis en avant qu'après le 30 avril, jour où le mari intenta l'action en divorce; et il est certainement singulier qu'on n'ait pas vu figurer au procès, comme témoin, celle dont le témoignage aurait eu tant d'autorité : la mère !

Quoi qu'il en soit, le 6 mai, lady Mordaunt fut déclarée être dans un fâcheux état mental par plusieurs médecins

que ses proches avaient appelés à l'examiner. Mais, d'un côté, la mère de sir Charles Mordaunt étant allée, quelques jours après, visiter sa belle-fille, remporta de cette visite l'impression que la folie dont on parlait était simulée.

Ici, une circonstance singulière qui laisse la balance égale entre les deux hypothèses contradictoires. Le, 16 mai, lady Mordaunt, qui avait quitté Walton-Hall Il veille, écrivit de Londres, à son mari, une lettre très raisonnable, alYeclueuse, mais où il n'y avait pas trace de souvenir relativement aux causes du terrible désaccord qui avait éclaté ; — une lettre telle qu'aurait pu l'écrire une femme dont la vie domestique aurait toujours été sans nuage. Était-ce un faux semblant ? était-ce l'indice d'un cerveau troublé?

Ce qui est sûr, c'est que, depuis lors, les indices de folie se multiplièrent, et, comme, sur le caractère décisif de ces indices, on a, non seulement les dépositions plus ou moins suspectes de domestiques attachés à la famille Moncreiffe, mais encore le témoignage de médecins honorables, il paraît hors de doute qu'à l'heure qu'il est, en tout cas, lady Mordaunt est folle.

Mais Tétait-elle à l'époque de la confession faite au mari, de telle sorte que la demande en divorce présentée par celui-ci dût être rejetée ? C'est ce que sir Charles Mordaunt et son avocat M. Ballantine ont nié, sur la foi des documents qui, suivant eux, confirment l'exactitude des révélations spontanées de lady Mordaunt et en démontrent le côté sérieux.

De là l'exposition des faits tendants à établir l'adultère, indépendamment des révélations.

Ces faits, quels sont-ils?

Le plus grave, le seul véritablement grave, est celui qui implique dans cette lamentable affaire lord Cole, jeune homme de vingt-trois à vingt-quatre ans, dont

les rapports familiers avec lady Mordaunt auraient eu leur explication naturelle dans cette circonstance, qu'il devait, comme je l'ai dit, épouser une des sœurs, si rien de plus n'avait pu lui être imputé. Mais vous allez juger si ce savant magistrat, lord Penzance, a eu tort, dans son résumé, d'attacher beaucoup d'importance aux détails quisuivent :

Lady Mordaunt s'attendait à accoucher vers le commencement d'avril, et elle avait fait ses arrangements en conséquence. Or son agenda portait, sous la date du 3 avril, les mots que voici : « 280 jours à partir du 27 juin. j> Le 27 juin, son mari étant alors en Norvège, elle reçut à dîner quelques amis. A l'heure accoutumée, les convives se retirèrent. Tous ? Non, il y en eut un qui resta et resta pendant une heure trois quarts : c'était lord Cole. Nul doute que la mention de l'agenda n'ouvre une large carrière au soupçon, lorsqu'on la rapproche de la date d'une soirée passée en téte-à-tète pendant l'absence du mari, et de la confession subséquente. Ajoutons que lord Cole n'a point paru au procès.

Et pourtant, tout cela ne forme pas encore une preuve péremptoire. Sir Charles Mordaunt partit pour la Norvège le 15 juin 1868. Il était de retour à Londres le 15 juillet. X'enfant naquit le 28 février 1869, huit mois après la visite de lord Cole, et sept mois dix-huit jours après le retour du mari. Que la naissance de l'enfant fût prématurée, c'est ce qui résulte, et delà déposition de la nourrice, et des termes dans lequels, sur la demande du mari, le Morning Post annonça cette naissance. Sir Charles Mordaunt pouvait donc être le père de l'enfant, et l'on a vu qu'il crut l'être, même après que lady Mordaunt lui eût déclaré le contraire. A l'égard de sir Frédéric Johustone, qui a paru, lui, au procès et a formellement nié ce qu'on lui imputait, tout ce qu'on a trouvé, c'est que, le 30 dé- -cembre, il avait dîné avec lady Mordaunt à huit heures, et était resté avec elle jusqu'à minuit.

PROCES MORDAONT, 65

Non moins dénuée de preuves est l'accusation qui, sui l'aile de la « rumeur », était montée jusqu'au prince de Galles. Quoiqu'il n'eût pas été cité comme témoin, il s'es/ présenté devant la cour, et a démenti avec précision, avec netteté, en ce qui le concernait, le fait des relations criminelles dont le bruit avait couru.

Quant à ses lettres à lady Mordaunt, il serait difficile d'imaginer quelque chose de moins compromettant. Le Times les a qualifiées de « stupidement honnêtes » {stupidly honest). Moi qui n'ai pas besoin de jouer le paysan du Danube pour qu'on ne me croie point courtisan, je me contenterai de dire que l'auteur de ces lettres y parle le langage de l'amitié dans ce qu'il y a de plus simple, de plus naturel, de plus bon enfant.

Je vous fais grâce de cette partie de l'histoire qui a trait aux rapports du capitaine Farquhar avec lady Mordaunt, parce qu'elle n'atteste d'une manière bien claire que les habitudes d'espionnage domestique et la malveillance prévoyante des domestiques qui' l'ont racontée.

En somme, la démonstration reste à faire; et la question de savoir si la confession de lady Mordaunt n'était pas un acte de folie ou l'indication d'un commencement de folie peut, à la rigueur et jusqu'à plus ample informé, passer pour un problème.

Aussi bien, les jurés n'avaient pas à le résoudre. La question qui leur a été posée et à laquelle ils ont répondu : c Non, » était celle-ci : « Lady Mordaunt étaitelle, vu l'état de ses facultés mentales {alors) en position de donner à son attomey les instructions nécessaires à sa défense?»

La réponse négative du jury a coupé court au procès pour le moment; mais il est probable qu'il sera repris.

Voici pourquoi :

Il est bien vrai qu'en droit criminel, la jurisprudence anglaise s'oppose à ce qu'on mette en jugement une per-

sonne devenue folle avant l'ouverture des débats, et conséquemment incapable de répousser personnellement l'action intentée contre elle; mais ce qui est vrai en droit criminel ne Test pas en matière civile. Dans quelle catégorie ranger l'action en divorce, laquelle semble participer de l'un et de l'autre caractère?- Le cas ne s'était pas encore présenté. La question est neuve. Elle appelle une discussion. D'où vient qu'on n'a pas, avant d'aller plus loin, éclairci ce point douteux? C'eût été commencer par le commencement. Le Times l'a dit : il a raison.

Au point où en est l'affaire, il faut bien reconnaître que le verdict du jury fait au mari une situation déplorable; car, si l'on devait en rester là, il serait obligé de continuer à admettre à la jouissance de son nom et au partage de sa fortune une femme par qui sa conviction est qu'il fut trahi, et un enfant qu'il croit fermement n'être pas le sien !

. On dit à cela qu'il pourrait reprendre le procès en divorce, le jour où lady Mordaunt recouvrerait sa raison. Mais en attendant ? Et si ce jour n'arrivait jamais?

Pour ce qui est de la leçon à tirer du procès, je me bornerai à une réflexion. Quelque incomplète et conlroversable que soit, jusqu'à présent, la preuve des faits sur lesquels elle a levé un coin de voile, il nous apprend ou, du moins, nous laisse deviner beaucoup de choses touchant le laisser-aller qui règne ici dans le monde élégant. Puisse un tel scandale rendre désormais les Anglais un peu plus modestes, et, surtout, un peu plus réservés dans le jugement qu'ils portent sur ce relâchement des mœurs pour lequel, à les entendre, la société parisienne n'a pas son égale au monde !

Je ne saurais mieux compléter ce compte rendu qu'en rapprochant de ce procès, qui montre un des aspects delà société anglaise, certain récit qui en montre un autre. A Bramber, comté de Sussex, vit un pauvre laboureur

nommé Wolvern. Un de ses enfants — il en a plusieurs — ayant atteint sa neuvième année, il l'envoya travailler aux champs. Il fallait que l'enfant fût là dès six heures du matin. A six heures du soir, il regagnait le logis. Dans l'intervalle, beaucoup de. fatigue et rien à manger. Pour tout salaire, un sou par heure! Mais c'était trois sehellings ajoutés au budget hebdomadaire de la famille, addition considérable, dans un pays où le laboureur gagne à peine douze sehellings par semaine ! Condamné à un travail bien au-dessus de ses forces, l'enfant dépérissait à vue d'œil; que faire? A la maison, la misère était si grande! Il lutta bravement, aussi longtemps qu'il le put. Un jour, il fut trouvé étendu sur la route, la face contre terre, immobile, glacé. On le porta dans une chaumière voisine, où l'on essaya de le réchauffer. Vains efforts ! Les sources de la vie étaient taries dans ce pauvre petit corps. Le travailleur de neuf ans mourut. La fatigue et le froid l'avaient tué. Et de combien cette douloureuse histoire est l'histoire ! Mais quoi ! Lord Shaflesbury et d'autres grands propriétaires du sol n'ont-ils pas obtenu du Parlement qu'il volât des lois ayant pour objet d'arracher les enfants des salariés à la tyrannie du travail en concurrence avec l'école? Oui, en ce qui concerne les districts manufacturiers, mais pas en ce qui concerne les districts agricoles. Lord Shaftesbury et les autres grands propriétaires du sol, dont je parlais, ont trouvé admirable que les manufacturiers, les matadors de la classe moyenne, les lords du coton, fussent soumis aux prescriptions philanthropiques des « faclory acts » ; mais la protection paternelle dont ils couvrent les enfants employés dans les fabriques, ils ont oublié de l'étendre à ceux qui végètent sur leurs propres domaines, tant il est aisé d'avoir le cœur tendre aux dépens d'autrui !

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