‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 20 sur 76 · DEFAITE DU PARTI CONSERVATISTE · texte numérisé non relu

DEFAITE DU PARTI CONSERVATISTE

avaient cru devoir se tenir à l'écart. A. M. R.-N. Fowler, à lord George Hamilton, au duc de Abercorn, était échu l'honneur de porter le drapeau, et à M. Gathorne Hardy, celui de parler au nom de l'armée. J'avoue que j'ai toujours eu je ne sais quel faible pour M. Gathorne Hardy, quoi qu'il ait le tort d'avoir remplacé M. Gladstone dans les bonnes grâces de l'université d'Oxford. C'est, en effet, un de ces adversaires qui vous font plaisir avoir, à entendre et à combattre. Il est franc, il est résolu, il est sincère. Il a une sorte d'éloquence en droite ligne qui contraste, à son crédit, avec la faconde savamment calculée et fmassière de M. Disraeli. Ce qu'il pense, il le dit, et le dit bien. Cependant, je dois à la vérité de reconnaître qu'il n'a pas brillé dans l'occasion dont il s'agit. Premièrement, îl a traité l'histoire de Turc à Maure, absolument comme l'aurait pu faire M. Disraeli lui-même, qui est passé maître dans l'art des manipulations historiques! Où par exemple, M. Gathorne Hardy a-t-il pris que, si, en 1846, le parti conservatiste succomba dans la Chambre des communes, ce ne fut pas sur une question de principe, ainsi qu'on le suppose, mais sur la question de savoir de quelle manière certains principes seraient appliqués? Je comprends à merveille que les souvenirs de 1846 soient importuns au parti conservatiste ; car ils font plus que lui rappeler une grande défaite, ils le somment d'être modeste pour toujours, désormais, dans son appréciation des effets probables de sa politique. Quel formidable tableau les couse rvatistes, en 1846, ne traçaient-ils pas des maux qu'enfanteraient, pour peu qu'on osât la mettre en pratique, la théorie de Cobden, la théorie de Bright, la théorie du pain à bon marché? Abolir les lois sur les céréales ! Ouvrir toutes grandes à la subsistance du peuple les portes de l'Angleterre : quelle folie, dieux bons! Si jamais l'Angleterre se relevait d'un tel coup, elle aurait du bonheur! €e que valaient ces noires prophéties, l'expérience l'a

prouvé, La célèbre victoire remportée, en 1846, par Vanti'Corn ieagfwe a profité, non seulement aux manufacturiers, dont elle était Teffroi, mais à l'agriculture, que, suivant les tories, elle ne pouvait manquer de ruiner. Quand un parti a été myope à ce point. Ton comprend, je le répète, que sa pensée ne remonte pas volontiers aux circonstances qui le lui rappellent. Mais alors on s'étudie à oublier et Ton se tait. A qui donc M. Gathorne Hardy espère-t-il faire croire qu'en 1846 le parti conservatiste n'était pas opposé au libre échange en matière de céréales comme principe, et qu'il ne s'agissait pour lui que d'une question de moyens? Lorsqu'on 1845, sir Robert Peel alors à la tête de l'administration, fit décidément mine de renoncer à ses vieilles convictions protectionnistes, est-ce que les tories ne commencèrent pas à jeter feu et flammes? Est-ce de l'hypocrisie organisée? « Et lorsque sir Robert Peel, se décidant à franchir l'abîme qui séparait sa veille de son lendemain, passa du système de la protection à celui du libre échange, est-ce que ce ne fut pas au bruit des malédiclions de son parti, qui, non content de l'abandonner, le poursuivit des noms de traître et d'apostat. La fureur fut si grande, la rupture si complète, que le duc de Wellington lui-même, autre apostat, reconnut, devant lord Derby, l'impossibilité absolue où sir Robert Peel s'était mis de conduire à l'avenir le parti conservatiste. Et tout cela, parce que sk Robert Peel aurait fini par différer de ces messieurs sur la manière d'exécuter la politique de MM. Cobden et Brigth? Allons donc! Si le duc de Richmond avait été au nombre des convives harangués par M. Gathorne Hardy, qu'aurait-il pensé des explications de l'orateur, lui qui, en 1846, fut des plus ardents à témoigner à sir Robert Peel l'étonnement, la douleur et l'horreur que la guerre faite au principe protectionniste lui inspirait? Mais si M. Gathorne Hardy a été surprenant par sa façon de raconter

l'histoire du parti conservatiste, il ne l'a pas été moins par sa façon de le définir. Le conservatisme, a-t-il dit, c'est la fidélité à l'égard du trône, la justice à l'égard du riche, la justice à l'égard du pauvre, et la liberté pour tous. Je voudrais bien savoir quel est le parti, en Angleterre, qui ne s'applique pas cette définition? Libéraux et radicaux, bourgeois et ouvriers, vous diront qu'ils veulent la justice à l'égard du riche, la justice à l'égard du pauvre, la liberté pcjur tous; et quant à la fidélité envers le trône, je ne connais guère que les fénians Irlandais qui ne la mettent pas au nombre de leurs traits caractéristiques. C*est pourquoi, sauf meilleur avis, M. Gathorne Hardy fera bien de relire son histoire d'Angleterre et de revoir ses définitions. Puisqu'il figure au premier rang des conservatistes, c'est bien le moins qu'il sache ce qu'ils ont fait et ce qu'ils sont.

XY

15 mars.

442 voix pour; il voix contre : tel a été, vendredi dernier, le résultat de la discussion engagée, dans la Chambre des communes, sur la seconde lecture de « l'Irish Land Bill » présenté par M. Gladstone, c'est-à-dire du bill ayant pour objet d'amender la loi relative à Voccupation et à lapropriélé de la terre en Irlande.

Grand et solennel événement que celui-là!

Quelles seront les conséquences de ce voie presque unanime? L'Irlande sera-t-elle satisfaite? L'Irlande serat-elle enfin amenée à oublier les siècles d'oppression

qu'embrasse la tragique liistoire de ses rapports avec l'Angleterre ?

Bien hardi qui l'affirmerait.

Tout ce que je puis vous dire, et ce que dit bien mieux l'énorme majorité de 431 voix, c'est que le bill de M. Gladstone a eu, en Angleterre, cette bonne fortune d'être généralement approuvé. Il a excité l'admiration des uns, et a à demi desarmé l'opposition systématique des autres; il a dissipé beaucoup de ci^iintes; il a éveillé beaucoup d'espérances; il a fait pousser aux plus optimistes ce cri joyeux : le problème est résolu.

Le problème est-il résolu en effet?

Pour en juger, il faut commencer par se rendre un compte exact de la situation de l'Irlande. Le moyen d'apprécier la valeur du remède, sans bien connaître le raal?

Le mal? Il est dans la constitution territoriale du pays»

L'injuste prépondérance et les richesses d'une Église campée au milieu d'un peuple dont la domination de cette Église semblait insulter les croyances, étaient un grief considérable sans doute. Il a été écarté, très bien ; mais aussi longtemps que l'Angleterre aura devant elle un peuple d'affamés, rien de fait.

Dans la Grande-Bretagne, ceux qui vivent par l'agriculture ne forment pas plus d'un tiers de la population. Tout au contraire, l'Irlande est le pays du monde, la Russie exceptée, où il y a le plus d'agriculteurs, eu égard à la population totale. Suivant le témoignage de lord Naas,. le nombre des adultes mâles, en Irlande, est d'environ 1 900000; et, sur ce nombre, sans parler des journaliers^ qu'ils emploient, on compte 600 000 fermiers, constituant avec leurs familles plus de la moitié des habitants. C'est assez dire que l'Irlande est un pays essentiellement agricole.

Inutile d'examiner la question de savoir si, en Irlande, la nature, du sol et celle du climat ne se prêtent pas mieux

à rélève des bestiaux qu'à la culture de la terre. Il est certain que c'est seulement à la fin du siècle dernier que l'Irlande cessa d'être le pays des pâturages par excellence. Mais, que ce soit là, oui ou non, sa condition naturelle, comment revenir à l'ancien ordre des choses, sans une effroyable suppression de main d'œuvre? comment substituer aux laboureurs des bestiaux à l'engrais, sans condamner, littéralement, à mort, une foule de travailleurs qui n'ont d'autre moyen de vivre que la culture d'un morceau de terre? On n'a déjà que trop descendu celte pente, hélas ! De 1860 à 1868, 560000 acres, en Irlande, ont été livrés au pâturage, et 400 000 acres enlevés à la culture. Or M. Gladstone n'hésite pas à mettre ce fait au rang des causes qui ont le plus désastreusement influé sur la condition du travailleur irlandais, au nombre des causes homicides qui, dans l'espace de huit ans, ont porté le chiffre des pauperSy en Irlande, de 170000 à 280000!

La vérité est que, dans ce malheureux pays, on peut dire : « Hors de la terre, point de salut, i^

Et de ce résultat, la domination anglaise, telle que l'histoire du passé nous la montre, est responsable au premier che'f. Les manufacturiers de Manchester, voilà quels furent, dans le passé, les plus cruels ennemis de l'Irlande. Faut-il rappeler ici cet acte du règne d'Elisabeth, qui prohibait l'importation du bétail irlandais, considéré et dénoncé comme une plaie (a nuisance) ? Un second acte du Parlement ayant établi des droits prohibitifs sur les viandes salées, restaient les peaux. Eh bien, l'importation du cuir en Angleterre fut défendue. Le commerce du bétail aboli, les Irlandais s'étudièrent à élever des moutons pour en vendre la laine ; mais les éleveurs anglais prirent aussitôt l'alarme, et un Parlement de Charles II déclara la laine irlandaise objet de contrebande. Ce fut bien pis^ quand les Irlandais essayèrent de X. 5

manufacturer les matières premières qu'ils trouvaient chez eux. Les Anglais, fabricants de fulaine, de flanelle ou de gros drap, protestèrent à fenvi l'un de l'autre. Par un acte de Guillaume III, l'industrie de la laine, en Irlande, fut absolument, radicalement anéantie; 20000 manufacturiers quittèrent le -pays. A son tour, et pour les mêmes raisons, la soie irlandaise fut proscrite. Terrible système, surtout quand on songe qu'il fut appliqué sans relâche pendant deux siècles et demi! Il eut pour effet de pousser la nation entière vers la culture du sol, avec une violence que lord Dufferin, je crois, a comparée à celle d'une rivière qui, soudainement arrêtée dans son cours, rebrousse chemin et noie la vallée jusqu'alors fertilisée par elle.

Les conséquences, est-il besoin de les signaler? Elles ressortent de la nature des choses, dans une situation semblable. Si, même lorsqu'elle s'applique à des quantités indéfinies, la concurrence a quelquefois des effets meurtriers pour le pauvre, on devine de quelle funeste puissance elle est douée, lorsqu'elle a pour objet l'occupation de la terre, qui est une quantité strictement limitée, et qui reste telle, quelle que soit la rapidité avec laquelle la population s'accroît.

En Angleterre, les cultivateurs sont, à pnoprenient parler, des entrepreneurs d'industrie agricole. La cultwre du sol est pour eux un moyen de placer leur capital. Si ce placement ne leur assure pas autant d'avantages que peuvent leur en offrir d'autres branches d'industrie ; si les exigences du landlord sont excessives; si la reste qu'on leur demande est trop élevée, ils chercheront ailleurs un plus fructueux emploi de leur capital. Capables de débattre les conditions, ils se garderont bien d'en aecepter de trop dures. Entre les landlords et eux, il y a bien réellement contraty lorsqu'ils tombent d'accord, parce qu'il y a bien réellement liberté de contrat. Mais, en Irlande, rien de pareil. Là, pas d'agriculteur capitaliste

L'iniSH LAND BILL, 75

en quête d'un bon placement. Le paysan irlandais est un pauvre diable qui a besoin de gratter un morceau de terre pour vivre. Il faut donc qu'il subisse coûte que coûte les conditions qui lui sont imposées. Ah! il s'avise d'hésiter? A son aise! Alors qu'il meure! Aussi n'hésitet-il pas, alors même qu'on exigerait de lui des engagements qu'il sait d'avance impossibles à tenir. La vérité est qu'en Irlande, suivant l'énergique expression de H.-D. Inglis, la compétition pour les terres est la folle enchère de gens réduits à Vextrémité,

Autre infortune. Cet homme qui est sujet à payer une rente énorme, à être ce qu'on appelle rack rented, est, en outre, exposé à être renvoyé, suivant les caprices du landiord; il est tenant ai will. Son congé reçu, il a six mois pour se demander ce qu'il deviendra et ce que deviendra sa famille! Un bail de quelque durée lui inspirerait ce sentiment de sécurité qui est un des bonheurs de la vie, mais non ! il a là devant lui, à toute heure du jour et de la nuit, un spectre : c'est le droit d'éviction. N'attendez pas de sa bonne volonté qu'il s'attache à améliorer un domaine d*où il risque d'être chassé par sommation à bref délai. A quoi bon, d'ailleurs? S'il lui arrivait d'ajouter à la valeur de la ferme, on lui imposerait une rente plus élevée : ce n'est pas la peine !

On doit reconnaître, toutefois, qu'au nord de l'Irlande, dans rUlster, la condition du cultivateur irlandais n'est pas, à beaucoup près, aussi misérable. Et cela, grâce au tenant rightj coutume protectrice que je tâcherai d'expliquer à mes lecteurs, et à laquelle \f € Irish land bill » de M. Gladstone donne force de loi.

18 mars.

Hélas! j'avais bien raison, dans ma dernière lettre, de demander ce qne le <s: Irish land bîll » pourrait pour la pacification de Tlrlande. Le jour même où je posais la question, M. Chichester Fortescue, secrétaire d'Etat pour l'Irlande, constatait, dans la Chambre des communes, que le nombre de ces crimes ou délits qu'on appelle ici « agraires > {agrarian offences) s'était élevé à 767 en 1869, et avait dépassé le chiffre de 500 pendant les deux premiers mois de 1870.

En 1866, le nombre n'avait été que de 7 ! Quelle progression effroyable! Et combien plus effroyable, si Ton réfléchit que ce sinistre phénomène se produit sous une administration libérale et coïncide avec l'adoption de mesures jugées réparatrices !

Sur la gravité de la situation telle qu'elle apparaît an gouvernement lui-même, nul doute possible. Que pourrais-je dire à ce sujet que ne dise avec mille fois plus de force et une éloquence terrible le caractère des propositions soumises par M. Chichester Fortescue à l'approbation du ParlemeïiJ?

En ce qui concerne les districts d'Irlande aujourd'hui placés sous l'empire du Peace préservation act (acte pour la préservation de la paix), le gouvernement propose :

Que la prohibition du port d'armes soit étendue même à ceux qui seraient munis d'un permis de chasse;

Que nul ne puisse, sans autorisation spéciale, avoir en sa possession un revolver;

Que tout contrevenant soit passible d'un emprisonnement d'un an au moins, et de deux ans au plus, avec travail forcé;

Que les perquisitions ayant pour objet la découverte d'armes ou de lettres contenant des menaces soient permises pendant la nuit, aussi bien que pendant le jour;

Que pouvoir soit donné aux magistrats, quand un délit aura été déféré à la justice, d'interroger les témoins, de leur imposer le secret, de les punir s'ils se taisent, et de refuser caution.

En ce qui regarde les districts spécialement désignés par le lord lieutenant, le gouvernement propose :

Que tout individu rencontré hors de chez lui par la police pendant la nuit, dans des circonstances de nature à prêter au soupçon {under suspicions circumstances)^ puisse être conduit devant le magistrat, et, faute d'explications satisfaisantes, condamné à six mois de prison;

Que cette disposition soit applicable aux étrangers ;

Qu'il soil loisible à l'autorité de faire fermer les tavernes après le coucher du soleil.

Enfin, pour ce qui est de l'Irlande prise dans son ensemble, le gouvernement propose :

Que nulle vente d'armes et de munitions ne puisse avoir lieu sans avoir été enregistrée ;

Que les grands jurys soient autorisés à faire peser sur tout district où un crime agraire aurait été commis, l'indemnité due à la victime iu à ses parents ;

Et, ce qui comble la mesure des rigueurs, qu'il soit licite, de la part du lord lieutenant, d'opérer la saisie des journaux réputés par lui séditieux, sauf à la partie lésée le droit d'intenter un procès à la couronne, et de réclamer des dommages-in arêts, dans le cas où le caractère séditieux de la publication ne justifierait pas la saisie.

Y aurait-il beaucoup d'exagération à dire que tout cela revient à la mise en état de siège de l'Irlande?

Il est vrai que le ministère Gladstone ne suspend pas, en Irlande, Ihabeas corpus. Lui, un ministère libéral, suspendre Vhabeas corpus? Fi donc! cela était bon pour le ministère de M. Disraeli, que Dieu confonde !

Vous le voyez : l'Angleterre libérale a, elle aussi, ses principes de 89, qu'elle proclame inviolables en théorie, et viole parfaitement bien en pratique. Le cœur se serre à de tels spectacles. Eh ! quelle nation donnera au monde l'exemple d'un culte persévérant, d'un culte confiant et intrépide de la liberté, si l'Angleterre — l'Angleterre! — s'en déclare aussi solennellement incapable?

Vous imaginez-vous l'effet que produira sur le peuple irlandais ce « Peace préservation biil » cousu à « l'Irish land bill >? Ne voilà-t-il pas un étrange commentaire donné au texte? Quel post-scriptum à mettre au bas de la lettre que M. Gladstone, il y a une semaine, adressait à l'Irlande!

Et, cependant, telle est, à l'époque où nous vivoHS, l'exaltation du sentiment de nationalité, que c'est à qui célébrera, de ce côté du canal Saint-George, la fermeté du ministère. Ses adversaires eux-mêmes n'ont garde de trouver à redire aux mesures proposées. Ce qu'ils reprochent à M. Gladstone et à ses collègues, c'est de ne les avoir pas prises plus tôt, c'est d'avoir dénoncé et condamné, de la part de leurs prédécesseurs, la vigoureuse politique à laquelle ils sont, eux les libéraux par excellence, obligés de recourir; c'est d'avoir cru ou feint de croire qu'on pouvait ramener l'Irlande par la douceur, la gagner par des velléités de justice; c'est de faire, maintenant qu'ils sont au pouvoir, ce qui, à les entendre quand ils étaient dans l'opposition, constituait la grande bévue et le grand tort des conservatistes.

J'admire fort M. Gladstone. J'ai foi dans la pureté de

ses intentions. Je sais ce qu'il y a de courage dans sa sincérité. Raison de plus pour que Je m'afflige de le voir donner barre sur lui à ses adversaires. Eh bien, je le déclare sans détour : l'article du Standard d'aujourd'hui, dans lequel le gouvernement est pris à partie, au sujet du hill présenté par M. Ghichester Fortescue, me paraît non seulement de bonne guerre, mais irréfutable.

« On ne peut pourtant pas laisser tuer les gens, dirat-on : il y a eu, en Irlande, l'année dernière, neuf meurtres et seize tentatives de meurtre, sans compter les attentats contre la propriété, que, suivant M. Ghichester Fortescue, il faut protéger avant tout (ab(^e ail) : comment ne pas chercher les moyens de couper court à un semblable état de choses?

L'argument serait péremptoire, si les moyens auxquels on a recours n'avaient pas été déjà sévèrement critiqués par ceux qui les emploient aujourd'hui, et s'il était manifeste que ces moyens sont les bons. Or, l'argument cloche à ce double point de vue.

Je n'ai pas oublié le discours où M. Gladstone proclamait avec tant de noblesse le souverain pouvoir de la justice sur l'âme humaine. Il disait alors, si j'ai bonne mémoire, qu'un peuple dont le cœur serait absolument fermé au sentiment du juste était un phénomène qui ne s'était jamais vu. Et cela, il le disait à l'occasion de l'Irlande, pour prouver, en ce qui louchait les Irlandais, l'impuissance de la force, comparée à la puissance de la justice. Ge qui est resté dans mon souvenir serait-il sorti du sien?

L'Angleterre de nos jours a beaucoup fait, c'est certain, pour réparer, à l'égard de l'Irlande, les injustices du passé. Elle les a reconnues, d'abord avec une franchise honnête et qui était une première réparation. Elle a offert à l'Irlande le partage égal des libertés politiques qu'elle-même possède. Elle a émancipé les catholiques.

Elle a ouvert aux Irlandais la carrière de tous les emplois. Elle a mis des Irlandais à la tête de ses armées. Elle donnait hier à l'Irlande l'égalité religieuse, et elle s'ingénie aujourd'hui à guérir les plaies de sa constitution territoriale. Tout cela est incontestable. Mais, si, comme le bill présenté par M. Chichester Fortescue le démontre, toutcela n'a pas apaisé le peuple irlandais, que dis-je! si le nombre des crimes agraires s'y est accru en proportion des efforts pacifiques faits pour en tarir la source, et s'il devient nécessaire de mettre, en quelque sorte, l'Irlande en état dé siège, juste au moment où Ton s'applique à la rendre heureuse, il n'y a que deux conclusions possibles : ou les remèdes adoptés ne soni pas ceux que réclame la nature du mal, ou bien l'Irlande est... irréconciliable.

LE « PEAGE PRESERVATION BILL ».

19 mars.

En vérité, plus j'étudie la question irlandaise, plus j'arrive à croire qu'entre l'Angleterre et l'Irlande la nature des choses, d'accord en ceci avec l'histoire, a creusé un abîme qui ne serait pas franchi. Quelle est donc cette fatalité sinistre qui, chaque fois qu'il y a effort pour rapprocher les deux pays, les éloigne violemment l'un de l'autre? Quand les conservatistes étaient au pouvoir, ils crurent qu'aux menaces du fénianisme la seule réponse à faire était l'adoption d'une politique inexorable, ils suspendirent Vhabeas corpus^ ce fameux palladium de la liberté saxonne ; ils courbèrent l'Irlande sous un régime d'airain. Là-dessus, vives protestations de la part de

LE * PEAGE PRESERVATION BILL ». 81

M. Gladstone et du parti libéral. Cette politique des tories, prétendue ferme et dictée par la nécessité, était, disent les libéraux, ce qu'il y avait au inonde de plus faux, de plus téméraire, de plus funeste. Ne touchant pas aux causes du mécontentement des Irlandais, comment espérer qu'elle en atténuât les effets? Elle ne pouvait qu'envenimer la grande plaie ouverte aux flancs de l'Angleterre, en exaltant jusqu'au désespoir, des colères qui n'étaient déjà que trop profondes. A supposer qu'on parvint à les contenir, ces colères, à force d'employer... la force, combien de temps cela durerait-il? Un pays ne saurait, d'une manière permanente et indéfiniment, en gouverner un autre par la terreur. La tyrannie s'use par son excès même; et, le jour où celle-ci se ralentirait, combien l'Irlande ne se trouverait-elle pas plus formidable, ayant eu à grossir de tant de douleurs récentes l'amer trésor de ses anciens ressentiments? L'irriter de plus belle? Ah! elle n'était déjà que trop irritée! Il fallait, au contraire, essayer de la ramener par la douceur; il fallait la soumettre au pouvoir sacré de la justice; il fallait montrer que l'Angleterre compatissait aux maux de l'île-sœur, voulait y porter remède, et le voulait avec passion. Tel fut le langage de M. Gladstone et de ses amis. Ils dénoncèrent comme inhumaine, aveugle, impuissante, dangereuse, la politique des rigueurs systématiques, et ils le firent avec tant de succès que leur élévation au pouvoir fut en partie le résultat de cette dénonciation. Cependant que font-ils aujourd'hui? Ce qu'ils avaient tant reproché à leurs rivaux de faire. Le bill que M. Chichester Fortescue, secrétaire général pour l'Irlande, vient de présenter sous le titre de Peace préservation bill, est empreint d'une violence à rendre jaloux les plus emportés d'entre les conservatistes. Prohibition du port d'armes, défense de posséder un revolver, perquisitions nocturnes et violations de domiciles autorisées, droit accordé à la po-

82 DIX ANS l)K Ï-'HISTOIRE D'ANGLETERRE.

lice d'arrêter pendant la nuit tout individu suspect d'être sorti de chez lui sans de bons motifs, droit accordé à Tautorité de faire fermer les tavernes après le coucher du soleil... responsabilité d'un fait de meurtre étendue à tout un district; pouvoir conféré aux magistrats d'interrog«r des témoins, de punir leur refus de répondre, même dans le cas où personne n'aurait été arrêté, saisie de tout journal réputé séditieux... rien n'y manque. Mais de quoi se plaindraient les Irlandais? On veut bien leur faire grâce de la suspension de Vhabeas corpus, afin que les libéraux ne ressemblent pas trop auxconservatistes. Heureuse Irlande. Inutile après cela de demander quel accueil elle fera à le c Irish land bill t>. Cette mesure fût-elle cent fois plus réparatrice qu'elle ne l'est, il est clair qu'associée si désaslreusement au Peace préservation bill, elle n'aura aux yeux du peuple Irlandais que le caractère d'un don présenté par un ennemi. Frappée d'une main pendant qu'on la caresse de l'autre, la caresse lui paraîtra hypocrite, et elle croira que le coup seul est sincère. Je dois à la vérité de reconnaître que l'état de l'Irlande est alarmant. Loin d'avoir diminué depuis l'avènement du ministère libéral, le nombre des attentats à la vie et à la propriété s'est accru. Les chiffres tragiques cités par M. Chichester Fortescue à l'appui des mesures proposées ne permettent malheureusement aucun doute à cet égard. Mais j'ai bien peur que ce résultat ne puisse être jusqu'à un certain point attribué à la politique indécise et en apparence contradictoire du ministère. Placé entre la nécessité de ménager l'Irlande et celle de ne pas offenser l'orgueil de l'Angleterre, il semble avoir pris à tâche, dans cette question, de ne rien faire sans le défaire. C'est ainsi qu'après avoir avancé l'œuvre de la réconciliation par l'abolition du monopole religieux en Irlande, il a détruit son propre ouvrage par le refus hautain d'accorder aux prisonniers fénians une amnistie que

LE « PEAGE PRESERVATION BILL >. 83

rirlande presque tout entière désirait. Et c'est ainsi qu'après avoir présenté le c Irish land bill » pour désarmer le mécontentement des cultivateurs irlandais, il sème de nouvelles causes d'irritation en Irlande par des mesures qui semblent la mettre au régime de l'état de siège. La raison sur laquelle M. Gladstone a fondé son refus d'amnistier les prisonniers fénians, est que l'amnistie avait été demandée par les Irlandais^ non comme une faveur, mais comme un droit. Excellente raison, si le fénianisme n'était pas né de ce sentiment de nationalité si cher aux Irlandais. Leur dire que ceux qui avaient risqué leur vie sous l'inspiration de ce sentiment, et qu'ils regardent comme les martyrs de la patrie ne méritent d'être pardonnés qu'à la condition qu'on sollicitera leur pardon bien humblement, la tête basse, à genoux, c'était, au point de vue où se place l'Irlande, le comble de l'injure. Car, on ne doit pas l'oublier, elle se considère toujours comme une nation appelée à traiter avec l'Angleterre sur un pied d'égalité ; et ce seul mot de pardon appliqué aux soldats de la nationalité irlandaise se lie à une idée de domination qui lui est odieuse. Mais voilà ce qu'il est absolument impossible aux Anglais de comprendre. Ils le comprennent si peu, qu'ils ont trouvé tout simple de ne £sdre aucune distinction, soit en théorie, soit en pratique, entre les fénians et les criminels ordinaires. Vous avez lu, je pense, la lettre d'O'Donovan Rossa, publiée par la Marseillaise. Est-il vrai que, dans la prison où on l'a jeté, il s'est vu soiunis à toute sorte de persécutions flétrissantes; que, pendant plusieurs mois, une fois par jour, il a été mis nu, et assujetti à je ne sais quelle inspection hideuse; qu'il a été, en certaines occasions, roué de coups ; qu'il a été attelé à une charrette, etc., etc.. ? Les journaux anglais ont crié bien haut, que, si la lettre était authentique, O'Donovan Rossa avait calomniél 'Angleterre. Mais ce qu'ils n'ont pas nié et ce qu'ils ne pouvaient nier.

c'est qu'O'Donovan Rossa et ses compagnons ont été traités, aux termes de la loi anglaise, non comme des ennemis politiques, mais comme des criminels de la plus vile espèce, c'est-à-dire frappés de peines, non seulement très dures, mais dégradantes. Eh bien, voilà où est le scandale. Et il y a dans une pareille confusion quelque chose de bien propre à révolter doublement les âmes justes, quand on songe qu'elle est faite sous l'administration de l'homme qui, dans son éloquent et terrible tableau des prisons de l'ancien roi de Naples, l'avait si vivement dénoncée. M. Gladstone, souvenez-vous de M. Gladstone

24 mars.

Le 24 mars, le correspondant du Times écrivait, de Tours, à ce journal :

c Je vous ai déjà fait part de ma conviction que, dans les circonstances présentes, la haute cour est constituée de façon à assurer à la cause du prisonnier un avantage décidé... Le président désigne en général le prince sous le nom d' « accusé », et s'abstient de toute reconnaissance trop ouverte de son rang; mais l'obséquiosité des subalternes est un mal que personne ne peut guérir. On accorde au prince, dans des riens, tels privilèges qui ne seraient certainement jamais accordés à un prisonnier ordinaire. Je ne puis vous dire avec quelle indignation des hommes de tous les partis — conservatistes et impérialistes y compris — voient

des hommes comme Rochefort, Millière et autres de cette catégorie, entrer et sortir chacun sous lescorte de deux gendarmes, anges gardiens qui ne les quittent pas un instant, et les empêchent quelquefois de com* muniquer avec les personnes présentes, tandis que le prince, devant les juges, semble parfaitement libre de toute surveillance. Tunique agent de la force publique qui ait charge de l'accompagner étant un capitaine de gendarmerie, qui se tient soigneusement en arrière, comme caché derrière une cloison de bois, s'éclipse de son mieux, salue le prisonnier avec le plus profond respect, à la sortie comme à l'entrée de la salle, et fait descendre le constable au rôle de maître des cérémonies. Mais, en ce qui concerne la cour, il y a quelque chose de pire encore. Le président — homme, il faut le dire, qui paraît s'attacher à remplir d'une manière tolérablement stricte et honorable ses fonctions — ne se fait pourtant pas faute d'arrêter et de réprimander ceux des témoins qui laissent échapper contre le prisonnier des expressions inconvenantes; mais il n'y a pas d'exemple, jusqu'à ce jour, qu'on l'ait entendu adresser les mêmes reproches au prince, qui, dans les deux premières audiences, aujourd'hui encore à plusieurs reprises, s'est permis d'employer contre ses adversaires un langage non moins offensant. D'un autre côté, plusieurs des jurés s'abstiennent de prêter à ce qui se passe cette attention impartiale et impassible qui est le devoir de leur office, et manifestent en plein leur sympathie pour tout ce qui semble en faveur du prisonnier, soit dans les dépositions des témoins, soit dans les remarques des avocats, fronçant le sourcil, au contraire, à chaque mot qui pourrait être interprété à son désavantage. Mais le plus coupable est le procureur général, M. Grandperret, dont c'est l'office d'être l'accusateur public du princp. et qui, cependant, a la cause du

prince tellement à cœur, que, souvent, par mégarde peutêtre, en s' adressant aux avocats de la famille Noir, qui sont de son côté et conduisent l'action civile contre le prince, il les appelle « les avocats de la défense » — solécisme dont les lecteurs anglais se feront une idée en se demandant ce qu'ils penseraient de M. Disraeli, s'ils l'entendaient appeler sir John Packington, ou lord John Manners, « les très honorables gentlemen de l'autre côté de la Chambre >. De simples mots pourraient n'être qu'un lapsus lingucBy résultat de Tinattention ou de l'habitude ; mais, malheureusement, les actes ne sont que trop en harmonie avec les mots. Il est rare que le procureur général ouvre la bouche sans contredire les avocats de la poursuite, soit colère de les voir intervenir dans une action dont il se figure que le monopole lui appartient, soit antipathie à l'égard des avocats eux-mêmes et du parti qui a engagé leurs services, soit enfin prédisposition inconcevable en faveur du prisonnier. Dans les circonstances actuelles, il ne faut pas s'étomner si cette flagrante violation du devoir, si ce manifeste renversement des rôles, engendre dans l'esprit de quelques-unes des personnes impressionnables qui m'entourent le soupçon qu'il y a, de la part des autorités, parti pris d'oc* quitter le prince y — « parti pris que voudraient également conjurer, et ceux qui se considèrent comme lésés par son adoption, et ceux qui se préoccupent douloureusement de l'effet qu'un dénouement semblable pourrait avoir sur la conscience publique ».

Aujourd'hui, sous l'influence de cette nouvelle : « Le prince est acquitté! :> le Times écrit :

« Le résultat du procès du prince Pierre Bonaparte trompera l'attente publique et blessera le sentiment de la justice publique en France. Le prince Pierre Bonaparte a été acquitté. Ce résultat, quelque motif qu'on ait eu de le prévoir, est à regretter. A Irave s un nuage de déposi-

tiens n'ayant aucnn rapport à l'affaire portée devant la cour, ou ayant avec cette affaire un rapport si éloigné, que l'esprit des jurés a été plutôt dépaysé qu'éclairé, et en dépit de témoignages contradictoires montrant peu de re^ect pour la vérité en comparaison du service à rendre à un ami ou patron, les contours de la tragédie d'Anteuil sont devenus de jour en jour plus distincts et plus sombres. Le caractère du prince a été mis en plein relief. Pas de nuances qui soient venues adoucir et mitiger la mauvaise impression produite par ce caractère. Si nous n'adoptons pas la description qu'en a faite, dit-on, M. Emmanuel Arago, nous devons avouer sans hésitation que son trait distinctif est la brutalité d'une volonté ingouvernable. Il est vrai que ses adversaires ont fait de leur mieux pour étouffer notre sympathie à l'égard de sa victime ; mais il reste ce fait, impossible à obscurcir, que le prince s'est montré un membre dangereux de la société, et tel que sa liberté doit être restreinte, si l'on veut que ceux qui auront le malheur d'être en contact avec lui jouissent de quelque sécurité personnelle. L'avocat du prince, dans son plaidoyer, s'est efforoé d'expliquer, de manière à empêcher qu'on n'en tint compte, les antécédents de son client, les offenses — pour employer l'expression la plus douce — commises à Rome et dans les îles Ioniennes. Le prince a été malheureux, non criminel.

Il est malheureux, en effet, qu'un homme soit poursuivi d'infortunes qui sont toutes de la même espèce; mais nous pouvons mettre de côté la preuve de faits qui n'auraient pas été admis, si le prince eût été jugé en Angleterre, et apprécier l'accusation actuelle d'après notre méthode, plus stricte, de procédure, en nous bornant à ajouter les déclarations que le prince, interrogé, a faites lui-^méme. Il est admis que, lorsque la fatale entrevue eut Heu dans le salon d'Auteuil, le prince entra avec un

revolver chargé dans sa poche. Il a été silencieusement reconnu que, depuis le commencement, il tint sa main droite sur l'arme ainsi logée dans sa poche. Les premières paroles par lui adressées à Noir et à Fonvielle furent des paroles d'insulte. Il leur demanda s'ils étaient les manœuvres de Rocbefort. Ce langage fut accompagné d'un geste violent de la main gauche, dont l'objet, suivant le prince, était d'accentuer ses paroles. Ce qui suivit immédiatement est matière à contestation; mais, après un court intervalle, le revolver est tiré de la poche de droite et Noir est tué. Il parut alors, sinon avant, que M. de Fonvielle aussi était armé; car il dirigea vers le prince un revolver, mais essaya en vain de l'armer. Le prince, en cette situation, tira un second coup à son ennemi et le manqua. Il fit feu, a-t-il expliqué, parce que M. de Fonvielle, de son côté, s'efforçait de faire feu. La vérité est que, arrivée à ce point, l'affaire était entre eux une question de vie ou de mort. M. de Fonvielle n'ayant pas réussi à décharger son pistolet, son objet était de s'échapper, et, par une chance extraordinaire, il parvint à sortir de l'appartement, à gagner la rue, criant que le prince venait d'assassiner son ami. Quant au prince, ainsi laissé seul dans sa chambre, il rechargea son revolver, parce que, comme il l'explique, il craignait une attaque du dehors. On voit que le caractère de l'acte dépend de ce qui eut lieu immédiatement avant que le coup fatal eût été tiré. L'entrevue avait commencé, les paroles insultantes avaient été lancées, le geste naturellement interprété comme une menace avait été fait. Le prince déclare que Noir répondit à ses paroles par un soufflet, et que là-dessus il fit feu. M. de Fonvielle déclare que le geste du prince se termina, de sa part, par un coup, que suivit instantanément la décharge du revolver. Le prince et lui sont les deux seules personnes qui aient survécu à la scène^ et nous devons recourir aux circonstances pour discerner

lequel des deux dit la vérité. Le prince a produit une foule de témoins pour établir que, après Tévénement, sa joue portait les traces du coup qu'il avait reçu. Il n'est pas douteux qu'il n'y eût des marques visibles sur son visage, et le fait que, en les décrivant, les termes employés par les témoins ont excessivement varié, est sans importance. Sur ce point, le témoignage le plus important est la déclaration du docteur Pinel, un des témoins, disant qu'il ne croyait pas que la contusion eût pu être occasionnée par un coup porté avec la main, bien qu'elle eût pu l'être par une bague. Mais, contre tout cela, il y a cette circonstance, attestée par plusieurs témoins, sans que personne Tait niée, que, lorsque Noir est tombé, il tenait son chapeau de la main droite. Ce n'est pas tout. 11 a été prouvé que les mains de Noir ont été trouvées gantées, et que les gants étaient boutonnés, collés sur la peau, intacts. Il a été prouvé, en outre, que, lorsque le cadavre de Noir fut porté, de la maison du prince, dans une pharmacie voisine, uu témoin dépose avoir entendu quelqu'un dire, dans la rue : a Le prince a tué mon ami, mais il a reçu un fameux soufQet! i> et ce témoin a subséquemment reconnu cette voix comme étant celle de M. de Fonvielle. Un autre témoin déclare que, dans la boutique, M. de Fonvielle a dit que Noir avait frappé le prince. Mais le premier de ces deux témoins ne déposa pas du fait lors du 'premier interrogatoire, et les deux hommes qui portèrent le corps dans la pharmacie, un agent qui les aidait, le pharmacien lui-même, un rédacteur du Moniteur, qui était dans la boutique recueillant les témoignages, tous confirment la dénégation de M. de Fonvielle, en déposant qu'ijs n'ont rien entendu de pareil. Il est invinciblement prouvé qu'à l'égard du coup porté par le prince, M. de Fonvielle n'a jamais varié dans ses assertions ; et cette conclusion est également évidente, que la contusion sur le visage du prince n'a pu provenir d'un coup parti

de la main de Victor Noir. Les circonstances atténuantas peuvent être trouvées dans les attaques venimeuses dirigées par la presse républicaine contre le prince et la famille impériale, attaques qui ont poussé la violente nature de Pierre Bonaparte à un état de sanguinaire démence. C'est cet homme qui a été acquitté, alors que la seule question à décider semblail devoir être celle de savoir jusqu'où irait le châtiment. Son attitude durant le procès confirme la pire des impressions qu'on puisse recevoir de son caractère. Sa conduite a ^été décrite par notre correspondant à Tours en termes qui peuvent être répétés : « Il se tient habituellement la tête rejetée en arrière, immobile, et, en apparence, impassible comme une statue; mais, tout d'un coup, il éclate en paroxysmes de rage, s'irritant à la manière d'un chat sauvage, et se répandant en invectives amères, dont pas une, grâce à sa voix claire, quoique discordante, ne tombe à terre. » Ce triste tableau ne correspond que trop bien avec les faits de Fhistoire du prince. Il a laissé ses passions s'emparer de lui au point de devenir une créature à qui ne devraient jamais être confiées des armes défensives, de peur qu'au premier obstacle rencontré par sa volonté, la brutalité de sa nature n'éclate par quelque acte de fureur homicide. Le châtiment approprié au caractère d'un tel coupable eût été celui qui aurait embrassé la surveillance perpétuelle, et la défense de porter des armes. Il est permis de croire que Louis le Grand eût traité de la sorte tout membre de sa famille qui aurait, au même degré, révolté la conscience de la nation et se serait montré indigne des privilèges d'honneur.

Voilà ce que pense de la manière dont le procès de Pierre Bonaparte a été conduit à Tours, et de l'acquittement du prince , le journal le plus antirépublicain, le plus bonapartiste et le plus influent de l'Angleterre.

LE DROIT DES FEMMES. 9i

J'ai traduit textuellement le texte. J'abandonne à mes lecteurs les commentaires.

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