‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 3 sur 76 · ENCORE CHRISTMAS · texte numérisé non relu

ENCORE CHRISTMAS

5 jaiivior.

C'est Armand Marrasl, je crois, qui a dit : « Le peuple anglais est un peuple à tiroirs. j> Mot profond !

Dans certaines circonstances, le peuple anglais ouvre un tiroir : il en tire la tristesse. Cela arrive, par exemple, quand une personne appartenant à la famille royale daigne mourir.

Oh! alors, il ferait beau voir une dame qui se pique de sai^oir-vivre ne pas prendre le deuil! Le deuil, on ne Ta pas dans le cœur : comment cela serait-il possible? Mais ne pas l'avoir dans ses vêtements serait une violation de toutes les convenances, — au moins de la part de quiconque ne fait point partie de la classe des gens de peu.

Vous pensez bien que, s'il y a un tiroir où Ton enferme la tristesse, il y en a un où est enfermée la joie.

C'est à Chrislmas que celui-ci doit être ouvert. La joie 6n sort à point nommé.

Ne pas être heureux, à Christmas? Autant voudrait dire qu'il est permis d'avoir appétit à une autre heure que celle marquée par la pendule.

Mais comment s'y prendre pour être heureux?

Il est, en Angleterre, quatre manières de l'être, à Christmas.

. Elles consistent :

1 ° A subir la douce tyrannie de Leurs Majestés les enfants ;

2* A donner de la besogne, beaucoup de besogne, à MM. les apothicaires ;

3® A s'étouffer anx portes des théâtres, dans la fié-

vreuse attente de ce spectacle, toujours le même et toujours nouveau : une pantomime ;

4^'^ A courir les soirées, coûte que coûte.

Mais qu'y a-t-il de sacré pour l'esprit révolutionnaire? Vous verrez qu'il ne respectera pas même les réjouissances traditionnelles de Christmas, pour peu qu'on lui mette la bride sur le cou. Déjà les ravages du progrès commencent.

Toutefois, la révolution n'a pas encore attenté à la charmante souveraineté dont Noël investit les enfants. On leur a obéi, cette année, comme à l'ordinaire; et je ne sache pas qu'il y ait eu diminution notable dans le chiffre de l'impôt qu'ils lèvent, à époque fixe, en joujonx, poupées, bonbons, cadeaux de toute provenance et friandises de toute espèce.

Ce qui n'a pas diminué non plus, à en juger par les apparences, c'est l'appétit surnaturel, c'est la soif vraiment féroce, dont l'Angleterre se trouve tout à coup douée, entre une année qui vient et une année qui s'en va. Je soupçonne véhémentement M. Taine d'avoir eu de^ vant lui l'image de l'Angleterre attablée le 25 décembre, lorsqu'il a parlé « des estomacs voraces, repus de viande et réchauffés par des liqueurs fortes, qui sont encore aujourd'hui 3), assure-t-il, « les traits que l'hérédité et le climat maintiennent dans la race saxonne "»,

La vérité est qu'en 1869, on a fait ici bombance dans l'ancien style, à la façon des ancêtres. Le culte du bœnf — du bœuf convenablement arrosé de sherry ou d'ale — n'a rien perdu de sa ferveur. L'aloyau a conservé ses titres à l'estime publique, et prouvé de plus belle que Charles II eut raison de lui conférer l'ordre de la chevalerie et de le nommer sir Loin. Le dindon et le mince pie ont eu, absolument comme au temps jadis, leur place d'honneur dans la consommation pantagruélique du jour* L'an dernier, un grand statisticien de ma connaissance

ENCORE GHRI5TMAS. 7

supputa que le nombre des plum-puddings dévorés en vingt-quatre heures dans le Royaume-Uni s'était élevé à six millions. Il est probable que ce chiffre imposant est resté le chiffre normal.

A ce propos, une histoire caractéristique. Le jour même de Ghristmas, le feu ayant pris à une maison, dans Sandwich strect, six personnes furent brûlées vives, parce que le landlord, un M. Winnett, avait oublié de donner l'alarme; son unique pensée, à la vue des flammes, ayant été de courir à son armoire et de sauver son plum-pudding!

Conçoit-on rien de plus bouffon à la fois et de plus épouvantable ?

Passons vite.

Où le génie malfaisant des révolutions s'est révélé, c'est dans les coups portés à la pantomime. Sur les vingt et quelques théâtres de Londres, quatre ou cinq seulement se sont montrés fidèles à la tradition.

décadence î

Eh quoi ! les lacs merveilleux, les fées court vêtues, les cavernes de diamants, les coqs et les crocodiles qui sont des hommes, les déesses de l'air qui sont des femmes, les diablotins qui sont des enfants, Arlequin et sa batte, Colombine et ses pirouettes, le « clown » et les coups de pied qu'il donne, Pantalon et les coups de pied qu'il reçoit, et les éternelles plaisanteries, éternellement applaudies, dont notre ami le policeman fait les frais : tout cela serait désormais parmi les choses qui furent! Quoi! nous n'entendrions plus, à l'occasion de tant d'adorables bêtises, les Anglais rire de ce rire puissant que ne connaissent pas les nations qui savent sourire!

Serait-ce donc que la race saxonne est dégénérée, qu'elle a perdu le goût de la pantomime? Non; et la preuve, hélas! c'est qu'à Bristol, il en a coûté la vie à dix-huit personnes, broyées, à la porte du théâtre, par

une multitude ivre d'empressement, furieuse de curio-

siie

Mais les décors et le reste coûtent trop, paraît-il, et, quelque énormes que soient les receltes, elles ne suffisent pas à couvrir les dépenses. Je le tiens de bonne source, puisque je dois l'explication de ce mystère au triomphant envahisseur de la scène anglaise, au Guillaume le Conquérant du monde des acteurs, à notre compatriote Fechter.

Question de recettes. Auri sacra famés.

J'arrive aux soirées (evening parties). Autrefois, quand on voulait réunir chez soi ses amis, pour causer agréablement avec eux entre le thé et les gâteaux, faire asseoir les grands-parents au leur d'une table de jeu, et faire danser sans façon les jeunes filles, on commençait par calculer le nombre d'invités que pouvait contenir l'appartement destiné à les recevoir, et l'on avait en vue, dans les préparatifs de ces petites fêtes de famille, le plaisir qu'elles étaient de nature à procurer à soi et aux autres. Il n'en va plus de même aujourd'hui. Une soirée, c'est une cohue. Entretenir les amitiés anciennes, mettre la dernière main à celles qui ne sont encore qu'ébauchées, être pendant quelques heures joyeux de la joie qu'on procure, on n'y songe guère. Il s'agit bien de cela pour une maîtresse de maison qui reçoit! La question, quand on ne figure pas parmi les dames de haut rang, est d'égaler les plus huppées de celte catégorie, et d'éclipser madame telle et madame telle. A cet effet, on se lance tête baissée dans le superflu, sauf à se rattraper plus tard sur le nécessaire ; on invile, pour se faire croire recherché de tout le monde, des myriades de gens qu'on connaît à peine, sans parler de ceux qu'on ne connaît pas du tout ; et, comme on a malheureusement une maison beaucoup trop petite, on y met tout sens dessus dessous; on transformera une chambre à coucher en boudoir, la salle, où

ENCORE CHRISTMAS. d

Ton a ses livres en salle de bal. Vains efforts! Quand Je flot des invités a franchi le seuil, la maison est littéralement submergée. Encombrement dans les salons» encombrement dans la salle à manger, encombrement dans la salle de bal, encombrement sur les escaliers, encombre* ment partout. Impossible d'approcher, même d'apercevoir la dame du lieu; impossible de se mettre à la recherche d'un visage de connaissance. Au moment où vous marchez sur la robe de votre voisine de droite, votre voisin de gaiich« tous écrase l'orteil. On se heurte en musique, sous prétexte de danser. Puis, au milieu d'une confusion indescriptible, on soupe debout, comme on peut, quand on le peut.

Cela s'appelle une soirée, et constitue une des manières de célébrer l'époque de Christmas. La dépense y tient lieu d'agrément.

. Et le plaisant de l'affaire, c'est que les victimes de cette hospitalité en mesurent le mérite aux souffrances qu'elle leur inflige.

Un ambassadeur anglais à Naples, raconte Chamfort, avait donné une fête charmante, mais qui n'avait pas coûté bien cher. On le sut, et l'on partit de là pour dénigrer sa fête. Sur ce, il en donne une autre. Chacun d'accourir, dans l'espoir qu'il allait prendre sa revanche. Point d'apprêts. Un réchaud à l'esprit-de-vin est apporté. 11 y jette une poignée de billets de banque, et dit : « Je ne doute pas, messieurs, que maintenant vous ne soyez contents de moi. Adieu, la fête est finie. »

J'aurais beaucoup à dire encore, si je voulais moraliser. Mais je m'aperçois que l'espace va me manquer, et que j*ai à réparer une omission grave. J'ai oublié, je ne sais comment, de mentionner parmi les diverses manières d*être heureux à Christmas, celle qui consiste à ouvrir aux malheureux son cœur et sa bourse. Oh ! c'est la meilleure, celfe-là; que dis-je! c'est la bonne. Heureux mo-

ment^ moment béni, que celui où les riches ont faim dans la personne des pauvres! Oh! que ne sommes-nous à Christmas toute l'année !

Page 1