‹ Dix ans de l'histoire d'AngleterreChapitre 55 sur 76 · SUR [QUELLE BASE L'ARISTOCRATIE REPOSE EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

SUR [QUELLE BASE L'ARISTOCRATIE REPOSE EN ANGLETERRE

Dans son roman de Coningshy^ M. Disraeli dit qu'en 4471, après celte fameuse bataille de Tewkesbury, où Edouard IV battit et fit prisonnière Marguerite d'Anjou, un baron normand était presque aussi rare en Angleterre que l'est aujourd*hni un loup, tant la guerre des deux Roses moissonna de nobles ! Le même auteur rappelle que, lorsque Henri VII convoqua son premier Parlement, on ne put trouver dans tout le royaume que vingt-neuf pairs temporels. Et, de ces vingt-neuf pairs» combien ont survécu dans leurs descendants? Pas cinq! George II avait coutume de dire que le meilleur gentilhomme d'Angleterre était lord Denbigh, parce que celui-là descendait des comtes de Habsbourg. Ce qui est sûr, c'est que les fanf)illes des grands barons d'autrefois sont aujourd'hui éteintes. Il n'y a pas, de nos jours, en Angleterre, de noblesse qu'on puisse appeler noblesse du sang; c'en est fait, en ce qui la concerne, des arbres généalogiques.

D'où vient donc le prestige extraordinaire qui entoure l'aristocratie anglaise? Est-il dû au nombre très restreint de ses membres ? S'explique-t-il par ce fait que le nombre

là.

ilO DIX Airs DB L'BISTOIHE D'ANeLETBTtlIff.

des pairUs, dans le royaume , n'y excède pas le ehiffip* de 687, et celui des titulaires le ohiffire de> 570t Gettt imposante Chambre des lords, où vont s'asseoir to»8 lei lords anglais et gallois, dès qu'ils ont atteint l'âge de vhigt et un ans, et où seize lords élus pour chaque session par la pairie écossaise représentent l'Ecosse, tandis que vingthuit pairs nommés à vie par les lords irlandais y représentent l'Irlande, tire-t-elle sa considération de ce qu'elle ne compte dans son sein que 3 ducs royaux, 3 archevêques, 27 évoques, 20 ducs, 22 marquis, 131 comtes, 28 vicomtes et 225 barons : ea tout,. 30 pairs spirituels et 429 pairs temporels? Le croire, ce serait tomber dans une étrange erreur.

En Angleterre, on a compris, ce qui ne le fut jamais en France par la noblesse, quand il y avait en France une noblesse, que le principe aristocratique ' ne peut rien gagner à s'enfermer dans un cercle étroit, jalousemei^t tracé, inabordable ou presque inabordable. En Angleterre, loin de tendre à se séparer du gros de la nation^ l'aristocratie ne cesse d'y plonger. C*est parmi les notabilités de tout genre et de toute condition qu'elle se recrute; à la classe des riches, elle a demandé l'opuleiit [personnage qui s'appelle aujourd'hui lord Overstone. A a classe des gens de lettres, elle a demandé Fillustre historien qui est mort lord Macaulay. Un homme de beaucoup d'esprit que j'ai connu pendant quinze ans sous le nom de Monckton-Milnes, ne m'est plus connu, depuis quelques mois, que sous le titre du lord Houghton. Ainsi, et grâce au droit qu'a le souverain de créer des pairs d'Angleterre, laristocratie est une puissance qui se maintient, s'alimente, se rajeunit perpétuellement, par l'accession de toutes les forces vives du pays.

Encore si cet avantage était le seul ! Mais non : le système adopté a pour effet d'ôter à l'aristocratie le caractère toujours odieux d*une caste. Accessible à chacun, elle

PROl^RIÉTAIMiS ET PKRIllïlfeS ANfiLAFS. M«

ft'êst à personne tm sujet d'offense. Bile offre un but â rambitioiiy ce qui TeBipèche d^ètre te point de mire de Pentic.

La féodftUtëy d'aiUeurs, n'a pas eu en Angleterre le même earaotère qu'en France. En France, où les seigneurs féodaux étaient quelquefois indépendants ou presque indépendants de la couronne, et où la puissance de te royauté fut souvent tenue en échec par celle des grand» vassaux, la ftodalité pesa rudement sur le paysan. En Angleterre, au contraire, ce fut sur les grands vassaux que pesa la féodalité, par les exactions auxquelles les soumit la couronne, qu'ils n'étaient pas assez forts pour contenir. La féodalité a eu, en Angleterre, un caractère fiscal dont les riches surtout ont eu à souffrir. Elle a été, beaucoup moins oppressive qu'en France, partant âioins odieuse.

Aussi quelles conquêtes que celles de l'esprit aristo*» eratique en ce pays! Pas de classe où il n'ait pénétré, pas de condition qu'il ne soit parvenu à envahir. Il est descendu, à travers les couches successives de la société, jusqu'en ses dernières profondeurs. On le respire dans le réduit où se cache la pauvreté, comme dans le palais où s'étale l'opulence. On le rencontre même dans le inonde de la domesticité, qui a ses magnats et son étiquette. L'Angleterre le sue par tous les pores.

Il faut reconnaître, au surplus, qu'en Angleterre le principe de l'égalité devant la loi sert à déguiser jusqu'à un certain point le règne des inégalités sociales; je dis jusqu'à un certain point, car le régime de l'égalité devant la lot ne saurait exister dans toute son intégrité là où il est loisible au riche, en matière de délits correctionnels, d'échapper à la prison par l'amende, et où les lords ne peuvent être arrêtés pour dettes. Sous George II, lord Ferrers ayant commis un meurtre, on crut un moment qu'il ne serait pas pendu ; mais le roi, qui voulait popu-

lariser la dynastie nouvelle qu'il représentait, insista. On pendit conséquemment lord Ferrers, mais avec un cordon de soie ! Il est, en outre, à remarquer que les lords déposent, non sur leur serment, mais sur leur honneur.

N'importe ! que l'opinion publique s'accommode des inégalités sociales, c'est certain; et ce qui ne Test pas moins, c'est qu'elle les considère comme parfaitement compatibles avec la liberté. Milton n'a fait qu'exprimer une idée très généralement répandue ici, lorsqu'il a écrit : c Si nous ne sommes pas tous égaux, nous sommes tous libres, également libres, les ordres à la hiérarchie s'accordant très bien avec la liberté, loin de lui être contraires. » Il est juste d'ajouter que Milton, républicain déterminé, a mis ce langage dans la bouche de Satan.

Ajoutez à tout cela les services réels rendus par l'aristocratie, l'activité politique de ses membres, l'initiative que plusieurs d'entre eux s'étudient à prendre dans les questions liées, soit au progrès intellectuel, soit au bienêtre matériel des travailleurs.

Voilà bien des raisons, n'est-ce pas, pour expliquer Fascendant de l'aristocratie anglaise? Mais aucune de ces raisons n'est la raison décisive. L'accumulation de la propriété territoriale entre les mains d'un nombre limité de grandes familles, tel est le véritable pivot autour duquel tourne le système social qui fait de l'Angleterre ce qu'elle est; et M. Bright frappe juste lorsque, voulant ébranler l'édifice de la puissance aristocratique, il s'attaque au mode de tenure des terres.

D'après des évaluations qui me furent fournies, il y a peu d'années, et que j'ai lieu de croire fort exactes, on comptait alors dans la Grande-Bretagne (Angleterre proprement dite et Ecosse), quatre millions de familles, comprenant environ vingt millions d'âmes. Or, sur ce nombre, la population agricole était évaluée à douze cent cinquante mille familles, réparties comme suit :

PROPRIÉTAIRES BT FERMIERS ANGLAI3 213

Familles de propriétaires ayant chacun environ six fermiers 30000

Familles de fermiers occupant chacun à peu près cinq laboureurs 180 000

Familles cultivant, pour leur propre compte, des champs, des jardins, de petites fermes. 140000

Familles de journaliers travaillant pour le compte d'autrui 900000

Total 1250000

Chacune de ces trente mille propriétés étant, en moyenne, d'environ six cents hectares d'un seul tenant, il en résulte que ce n'est pas à plus de trente mille familles qu'appartenait alors, sinon la totalité, au moins une très notable partie du sol.

Quant aux fermiers, ce sont des capitalistes plus ou moins considérables, possédant, en bétail, en instruments aratoires, etc., quelque dix livres sterling par acre, et pesant d'un poids énorme sur la masse des journaliers.

La base sur laquelle repose cet échafaudage est le droit de primogénilure, combiné avec le droit de substitution.

Ce n'est pas, comme certains le croient, que la loi anglaise consacre le droit d'aînesse d'une manière absolue. Elle n'intervient qu'eu égard aux successions ab intestat. Lorsqu'un homme meurt sans laisser de testament, ses biens personnels ou mobiliers sont partagés entre tous les enfants de l'un ou de l'autre sexe ; mais, quant à ses biens réels (les immeubles), ils sont dévolus par la loi à l'aîné des fils, à l'exclusion de ses frères et sœurs.

Du reste, la liberté de tester est entière, et rien n'empêche un propriétaire de faire de sa propriété, pour le temps où il ne sera plus, l'usage qu'il jugera convenable, à moins qu'il ne s'agisse de terres frappées de substitution. Seulement, l'usage est en harmonie parfaite avec

M DIX ANS DS L'HISTOIAS D^AKGLBTITRIIB.

la loi, et il est rare qu'en fkitdesncoesfiionsmimdMIières, riiéritier exclusivement désigné par un testament ne soit pas i'alné. Notez bien que ceci s'applique, non seulement au fondis, qui appartient à la noblesse, mais eœore aux bestiaux, aux instruments aratoires, aux baux, dont se composé la propriété mobilière du fermi^. Si te dernier peut, à la rigueur, déshériter son ftls atné, diviser sa fortune, en disposai* à sa guise, il est très rare qu'il ose de ce droit. Comme ses supérieurs, il veut perpétuerson iiora, se suivre dans un héritier. Aristocratie de seconde main !

Eh bien, c'est surtout ce mécanisme, complété par le droit de substitution, qui, en conservant la classe des grands propriétaires fonciers, et en mettant obstacle à la division du sol, permet à Taristocratie anglaise de s& maintenir. M. Bright ne s'y trompe pas, et, je le répète, il la vise droit au cœur, lorsqu'il proteste contre le divorce établi; en Angleterre, entre le paysan et la terre.

OëUX systèmes BN PEÉSENGE : PKTITB CULTURS ET GftA.NPB CULTURE*

Jean-Jacques Rousseau a-t-il eu raison d'écrire : c Le premier qui, ayant enclos un tetrain, s'avisa de dire : Ceci êst à moi! et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ; que éf crimes, de meurtres, que de misères et d'horreurs a'eât point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût erié à ses semblables :

PftOFftlÉTAlRES ET FERXIERft AlfOLAIS. %të

€ fiardei-vottsd'éeoitter cet impostéfurl toqs èle»perdas » si vous oabltes qae its fruits sont à t^Mis et qae la terre » n'est à personne. »

Quand Rousseau, d'un co&ar éfmi, traça ces lignes élo-*qoenteSy il oubKa combien il est nécessaire, dans l'iûtérêt même du genre hunain, que la terre soit divisée pour être cultivée; il ne prit pas .^arde que wôt ne «e dojmerait la peine de semer s'M avait >la 0ef)Mti^<de iji<»ss0ii^ fier,

;Itiil«daffte qtie la terre «e soit le domsiiie 4e rhtrm»mité, C€iH»f»e la kmière du ^seèetL, ^c&mme Tair, coqoffme lettt œ qai «st absolument Indispenssble à Tesistence de J'JbenMe» Mats, d'une part, la imnière et l'air nous scdd donnés gratuitemenft ipiar la nflUure, tandis que la terre i9«i»i êlre toniviaillée.; et, d'autre pari, la lumière et l'air «MS-ao»t éonaaés en profusion, tandis que k terre est une quantité limitée. Pour qu'elle profite »n genre hu- «liajii, la première cooiditiwi, «'est «que le travail qu'elle «eqniertue seit pas tro«iblé ou teftdn iftipessiMe par les 4îsp«ites que sa possession, si elle était incertaine, ne manquerait pas de preiveqa^.

La tenre diâière an^sî de la kiniîère et de Pair en ee Mne qn'eUe ne conr^itne pas, elle^ nne ricbesse inépai- MÉie. Leîn ée là : ette e^ sujetite à se détériorer ; elle se fiitigoe; eHe s'époinse. Que de plaines, en Asie et dians tfAMique, sont devenues ariées, qui jadis fnrent fertiles! 'Q^de pays sont des déserts^ qui autrefeis nourrissaient des pofwlaiions nombreuses! Même en Europe, l'épuise>- •ftent des forces productives de la terre pourrait devenir «n danger, s'il n'était heureusement combattu pw l'ardttmr de l'inteUi^euee humnànie à se pourveîr d'engrais ; ^ar celte substmcefécendante que «eus fonmvssent certaÎMes Iles de l'océan Paeifique^ le g^ame^ n'est pas un trésbr dont il est iinpossible de voir la ftn. iéi jottiaisnnee durable des biettfaéts de kterre est donc,

pour l'homme, au prix d'une lutte dans laquelle il faut qu'il triomphe, sous peine de mort; et, par conséquent, dès qu'il s'agit d'appropriation du sol, la question qui domine tout est celle de savoir quels sont les arrangements sociaux les plus propres à réaliser ce but souverain : la conservation de la race humaine.

Que les produits de la culture appartiennent à celui dont elle a employé le travail et le capital, ou, en d'autres termes, que celui-là soit appelé à recueillir, qui a semé, c'est ce que semble impérieusement réclamer l'intérêt de l'agriculture; mais cet intérêt exige-t-il qu'à côté el au-dessus du cultivateur, il y ait un seigneur féodal, et que, dans la tenure du sol, la propriété du produit soit distincte de celle du fonds?

La France et l'Angleterre ont donné à ce problème deux solutions, non seulement différentes, mais absolument contraires.

C'est le premier système que la France s'efforça de faire prévaloir, lorsqu'elle mit la main, en 89, sur les biens du clergé ; lorsque, après avoir rompu tant de vastes domaines, elle en vendit à bas prix les lambeaux; lorsque, dans son empressement à faciliter les achats de terre et à précipiter la liquidation de la société féodale, elle créa tout exprès un papier-monnaie; lorsque, enfin, elle écrivit dans le Code : « Les libéralités, soit par acte entre vifs, soit par testament, ne peuvent excéder la moitié des biens du disposant, s'il ne laisse qu'un enfant légitime; le tiers, s'il laisse deux enfants; le quart, s'il en laisse trois ou un plus grand nombre. — Un propriétaire ne peut disposer de plus de la moitié de ses terres si, à défaut d'enfants, il laisse un ou plusieurs ascendants dans chacune des lignes paternelle ou maternelle ; mais il peut disposer des trois quarts s'il ne laisse d'ascendants que dans une seule ligne. — Les enfants ou leurs descendants succèdent par égales portions et par tête. »

PROPRIiTAïRBS ET FERMIERS ANGLAIS. 217

Ces dispositions législatives ont mis fin, en France, à la tenure monarchique et féodale des terres ; elles ont inauguré le système qui tend à faire de la culture la condition du droit de propriété, qui tend à donner le sol au

En Angleterre, au contraire, l'opinion publique et la loi se sont unies pour concentrer la propriété du sol«ntre les mains d'un nombre limité de grandes familles qui ne le possèdent ni comme récompense de leur labeur ni comme remboursement de leur capital. Quant un landowner meurt, c'est son fils aîné seul qui hérite, soit par la volonté du père, s'il fait un testament, soit conformément à la loi, s'il meurt intestat. Il en résulte que le sol échappe au morcellement; que la classe des opulents propriétaires se maintient, et qu'à côté, au-dessus du cultivateur qui vit du produit de ^n travail et de l'application de son capital à la culture, il y a le landowner qui vit de la rente que le premier lui paye.

De ces deux procédés, lequel est préférable?

Chacun d'eux a des inconvénienls très graves : Tun^ . plus particulièrement, au point de vue du développement de la richesse agricole; l'autre, plus particulièrement, au point de vue de la justice dislributive et de la rémunération due au travail.

En France, la multiplication des propriétaires, qui est un bien, a eu pour effet la petite culture, qui est un mal.

En Angleterre, la dégradation du travailleur, qui est un mal, a été le résultat de la grande culture, qui est un bien.

L'association n'offrirait-elle pas un moyen naturel de prendre à chacun de ces deux systèmes ce qu'il a de bon, en écartant ce qu'il a de mauvais?

9i8 DIX ANS DE L'HISTOIRB D'ANGLETERRE.

LA PROPRIÉTÉ TERRITORIALE ET LBÇ RÉFORMES PROPOSÉES EN AN6L:ETERRE PAR M. BRI6HT.

Il était attendu avec grande impatienee, le discours quef M. Bright a prononcé hier dans le Town Hall de Birmingham. Pouvait-il en être autrement? Accusé par le Time$ d'avoir prêché le système de la loi agraire, de nourrir contre l'aristocratie anglaise des pensées de spoliation, de vouloir la division gratuite des propriétés territoriales des riches entre tous les pauvres, M. Bright n'avait opposé jusqu'ici à cette accusation, homicide en Angleterre, qu'un silence stolque et méprisant; il avait laissé son ami H. Cobden s'élancer seul au plus fort de la mêlée et combattre leur commun combat. Qu'aliait-il dire, la première fois qu'il ferait retentir en public les accents de sa sauvage et forte éloquence? En quels termes allait-il répondre, et pour le compte de M. Cobden et pouf le sien propre, aux attaques du plus puissant journal qui soit au monde? Mais, surtout, quel remède allait-il demander qu'on appliquât à ces maux de la classe agricole qu'il avait si énergiquement dénoncés?

Eh bien, M. Bright a parlé. Et, le dirai-je? sa harangue,, quoique applaudie à Birmingham avec passion, a produit sur moi un effet trop semblable à celui du désappointement.

A la partie agressive de ce disccurs, je n'ai rien à redire, bien qu'en général la violence ne soit guère de mon goût, parce qu'un orateur, lorsque l'approbation enthou-

siaste de son auditoire lui donne de Taiguillon dans le flanc, n'est pas aussi maître de sa parole qu'un écrivain Test de sa plume.

Contre le Times^ M. Bright a été ce qu'il est toujours : éloquemment terrible. La calomnie dont lui et son ami avaient été l'objet, il l'a repoussée avec un singulier mélange de hauteur dédaigneuse, de colère et d'ironie. Quel formidable usage il a fait de cette figure de rhétorique : la pépétition ! Lorsque, par allusion à la souveraineté anonyme du TimeSy il ramène, presque à chaque phrase, en les appliquant au rédacteur en chef du journal en question, ces mots vengeurs : « L'homme au masque {the gentleman in the mask), » on dirait le marteau tombant sur l'enclume.

Et il n'a pas été moins terrible contre la classe des grands propriétaires du sol (the landowners)^ lorsqu'il les a représentés en proie à la rage aveugle d'acquérir, et incapables de s'élever,— dans les questions vitales, celles de la Corn Law, par exemple, — à l'intelligence de leurs propres intérêts. Mais où M. Bright a fléchi, c'est dans l'exposé de ses vues en ce qui touche le meilleur mode de tenure des terres. Dire d'une voix retentissante, d'une voix qui va droit au cœur, que la situation du laboureur, en Angteterre, est encore aujourd'hui ce qu'elle était au temps de la féodalité, et qu'il ne peut y avoir que souffrance et misère dans des cabanes Jiantées par la vermine, où jusqu'à sept ou huit personnes dorment entassées; et que dix schellings parsemaineconstituent un piètre salaire ; et que ceux^à se moquent du paysan d'une façon bien cruelle, qui lui recommandent, comme moyen d'atteindre au beau idéal de sa condition, d'élever respectablement une famille nombreuse, de saluer les gens comme il faut, d'aller régulièrement à l'église le dimanche, d'éviter le cabaret, et de se laisser guider au ciel par les jeunes dames de l'endroit, agissant de concert avec

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le pasteur... Oh! certes, rien de mieux. Mais cela suffitil? Une vive description de la maladie ne saurait tenir lieu des moyens de guérison.

Or que propose H. Bright?

Eu Angleterre, quand un homme meurt sans avoir fait de testament, la loi divise par portions égales entre tous ses enfants sa propriété mobilière : M. Bright demande que cette disposition soit étendue à la propriété territoriale.

En Angleterre, il est loisible au testateur de laisser la terre qu'il possède non seulement à une personne qui n'est pas encore née, mais à une personne qui peut ne venir au monde que vingt et un ans après la confection du testament : M. Bright demande que le droit de tester ne se puisse exercer qu'en faveur de personnes vivantes.

En Angleterre, l'homme qui vend une propriété territoriale et celui qui l'achète ont tant de chemin à faire pour remonter au titre originaire, et trouvent la transmission de ce genre de richesse gouvernée par des règles si obscures, si incertaines, si difficiles à débrouiller, que, selon le mot de notre orateur, un autre jugement de Salomon serait, en pareille occurrence, nécessaire : M. Bright demande qu'on en finisse avec les complications législatives qui s'opposent à la mobilisation de la terre.

En tout ceci, M. Bright prouve qu'il ne voit ni d'assez haut ni assez loin.

D'abord, il servirait de peu d'étendre à la propriété territoriale, dans un pays tel que l'Angleterre, la loi du partage égal entre les enfants, pour le cas d'un propriétaire mort intestat. Et la raison en est bien simple : le nombre de ceux qui. meurent ici sans laisser de testament est si petit, que ce ne serait vraiment pas la peine. En réalité, le droit de primogéniture, en Angleterre, repose sur l'opinion publique beaucoup plus que sur la loi.

Tout propriétaire foncier, en ce pays, brûle de se survivre dans un héritier; de perpétuer son bien dans sa famille en le concentrant sur une seule tête, et d'attacher ainsi à son nom le prestige d'une fortune indivise. C'est ce désir, universellement répandu, très réfléchi et profondément enraciné dans les cœurs, que la loi sanctionne, en maintenant, pour les cas — très rares — où nul testament n'aurait été fait, ce qui aurait eu lieu s'il en avait été fait un. Abolir cette loi et la remplacer par le principe de régal partage, en cas de mort ab intestat^ ce ne serait pas toucher au but. Tout ce qui résulterait de là probablement, c'est que pour soustraire son héritage à l'action du nouveau principe, tel se hâterait de tester, qui aujourd'hui s'en dispense, sachant bien que ce qu'il néglige de faire, la loi le fera à sa place.

Il est vrai que, si le droit de primogéniture est condam nable, injuste, il y aurait quelque avantage à lui retirer, au moins, Tappui, l'encouragement, la sanction morale de la loi. Mais l'Angleterre est un pays que gouvernent souverainement l'usage, la tradition reçue, l'opinion; et l'avantage dont il s'agit y serait inappréciable, la liberté de tester y restant absolue et l'esprit aristocratique intact.

Pour que le droit de primogéniture fût réellement supprimé, il faudrait que, comme en France, la loi allât jusqu'à poser, en vue de l'égal partage, des limites à la liberté de tester ; et cela, l'audace démocratique de M. Bright ne va pas jusqu'à le proposer.

Quant à renfermer le droit de substitution dans des bornes plus étroites, et à faciliter la vente des propriétés foncières, nul doute que l'un et l'autre procédé ne rentrent dans la catégorie des moyens propres à porter atteinte à la tenure féodale du sol. Mais, d'une part, aucun de ces procédés n'est décisif, et, d'autre part, M. Bright n'a pas expliqué, en ce qui concerne le second, par quel

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système il entendait sortir descomplications qni obstrueiS, en Angleterre, le transfert des propriétés territoriales.

Quoi qu'il en soit, une chose est claire : c'est que H. Bright envie les pays de petite culture. A-t-il raison? A^t-il tort? Je répondrai à la question, en revenant au point où je l'ai laissée dans ma dernière lettre.

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