CHAPITRE X
Les établissements de bienfaisance en Chine. — Macao. — Description de la ville. — Ses habitants. — Swaton. — Sa colonie étrangère. — Chao-chow-fou. — Les peintres d'éventails de Swaton. — Les modeleurs. — L*art chinois. — La guerre de villages. — Amoy. — Le quartier indigène. — Les demeures des pauvres. — L'infanticide. — Le commerce des engrais. — Restes humains conser>'és dans des jarres. — Contribution de guerre. — Paysage romantique. — Koulang-sou. — Sa colonie étrangère.
Les établissements de bienfaisance, peu nombreux en Chine, y sont en général assez mal organisés. En 1871, il était question, parmi les Chinois, d'ouvrir à Canton un bureau de bienfaisance exclusivement chinois, pour le soulagement des pauvres et des malades, aussi bien que pour fournir des cercueils à ceux dont les familles ne pouvaient faire cette dépense. Les fondateurs de cet établissement avaient, à ce qu'on suppose, l'intention de réagir ainsi contre l'influence des hôpitaux et autres institutions de charité organisés par les soins des Missions chrétiennes. Mais lorsque je quittai Canton, cet établissement n'était point encore ouvert, bien qu*on eût acheté une maison qui avait appartenu au célèbre Punting-qua le dernier des Hongs*, dont les biens, comme je l'ai déjà 4it, avaient été confisqués par le gouvernement. Cette maison était une des plus belles que j'aie vues en Chine, et ses somptueuses décorations donnaient quelque idée de l'immense fortune dont Punting-qua, s'était vu dépouiller par les autorités. Il existe à Hongkong un établissement du môme genre, je veux dire soutenu par la communauté chinoise. Nous voyons dans le Rapport de la Société médicale des missions en Chine, année 1867, que les Chinois ont souscrit 47,000 dollars (247,000 fr.) et le gouvernement colonial 15,000 (75,000 fr.^ pour la fondation de cet établissement. Des médecins indigènes y doivent être employés. Ce sont des gens qui n'ont jamais obtenu aucune espèce de diplôme et qui, selon toute apparence, n'auront d'autre titre à ce poste que leur habileté à composer de prétendus
I. Nous avons déjà dit que led Ilongs étaient les marchands qui avaient lo privilège de faire le commerce avec l'étranger.
remèdes, et leur connaissance des jours propices à Tadministration de ces drogues. Là, ils pourront jouir tout à leur aise du privilège de guérir ou de tuer leurs malades, sans être exposés à rinconvénient, très-scrieux pour eux dans toutes les cités chinoises, de perdre leurs honoraires en cas d'insuccès. Je n'exagère pas en disant que, en fait de science médicale, Tignorance des Chinois est presque absolue. La chance et les présages favorables sont tout à leurs yeux; et il est certain qu'une bonne constitution, capable de résister à TefTet de leurs plus atroces médicaments, est encore ce qu'il y a de mieux pour le malade qui a le malheur de tomber, par hasard ou auautrement, entre les mains d'un de ces célestes charlatans. Peut-être, après tout, suivent-ils un bon principe quand ils administrent à ceux qui s'obstinent à ne pas guérir, un peu de tout, afin que la maladie» quelle qu'elle soit, puisse choisir, dans la masse hétérogène, le remède qui lui convient. Cet hôpital de Hongkong devrait être sous la surveillance d'Européens, et Ton ne devrait y admettre les praticiens indigènes que peu à peu et h mesure qu'ils adopteraient notre pharmacopée et étudieraient notre système de thérapeutique. Mais, avec leur croyance aveugle en leur supériorité comme hommes et comme médecins, les Chinois ne sauraient manquer de considérer nos avances dans ce sens comme une reconnaissance tacite de Texcellence d'un système qui n'est en réalité que le produit de l'ignorance et de la superstition. D'un autre côté, le gouvernement chinois nous a sérieusement payés de retour en nommant le D' Dudgeon professeur à l'ccole do médecine de Péking; et d'après ce que je sais dos nioritos do col habilo modooin anglais et de la façon dont il parie la langue chinoiso, je no doute pas qu'il ne fasse des élèves capables de devenir un jour, dans leur pays, les fondateurs d'une nouvelle écolo médicale.
Entre autres olablissomenls do bienfaisance h Canton, il v a un village pour les lépreux. Surplusiours points do l'empire, il se trouve dos asiles de ce genre i)our los malheureux aflligos de cette terrible maladie; mais comme jo n'en ai visité qu'un seul, je réserverai pour un autre chapitre ce que j'ai à dire sur ce sujet. 11 y a aussi des asiles pour les vieillards elles indrmes, et, pour les enfants abandonnés, un hospice où ces pauvres petits êtres sont, dit-on, fort mal nourris. Le D'^ Kerr a donné, dans le n*" de septembre 1873 de la C/finrf Jteview, dos détails intéressants sur l'administration de cet hospic(^ l'nci seule nourrice, dit-il, a parfois jusqu'à trois enfants à nourrir, et elle gagne à peine de quoi se nourrir elle-même, car son salaire n'est que d'environ 10 francs par mois. La plupart des nou^ rissous meurent, ("omnio on peut bien le penser, et ceux qui survivent finissent par être vendus au prix de trois ou quatre francs par tête, (^e sont surtout des onfanls du sexe féminin que l'on abandonne,
les filles étant regardées en Chine comme une charge sans compensation pour une famille pauvre, et comme un reproche vivant pour leurs mères, qui ne devraient donner naissance qu*â des garçons. Ces enfants sont vendues, soit à des gens riches qui les élèvent pour en faire des servantes ou des concubines, soit à d'ignobles mégères qui les achètent pour en tirer un jour un infâme revenu en les livrant à un commerce que nous n'avons pas besoin de nommer.
Cette sorte de spéculation, qui consiste à acheter des jeunes filles et à les élever avec soin jusqu'au jour où leur beauté leur donnera une grande valeur sur le marché, est un des plus tristes côtés de ce commerce d'esclaves qui se fait ouvertement et cyniquement sur tout le territoire chinois, et, quoique plus secrètement, parmi les indigènes qui résident à Hongkong*, ainsi que le prouvent les rapports de la police.
Le gouvernement chinois pourrait dans une certaine mesure remédier à ce mal en encourageant l'émigration des femmes, et en la dirigeant vers les pays où jusqu'ici n'ont émigré que des hommes. Dans la plupart de ces pays, les Chinoises trouveraient à s'employer fort avantageusement, sans s'adonner aux vices dont nous venons de parler *. Il y a du reste des pays où les Chinois sont encore à peu près inconnus, — l'Afrique, par exemple, — et où, accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants, sous un ciel qui leur convient, sur un sol riche et favorable aux cultures qui leur sont familières, ils pourraient défricher et coloniser de vastes espaces. Nous ne voyons que ce moyen de débarrasser la mère patrie de cette surabondance de population qui jusqu'ici n'a été tenue en échec que par la famine, l'infanticide et la guerre civile. Le colonel Gordon, — mieux connu sous le nom de Gordon le Chinois, — est maintenant en Afrique; il s'est chargé de pénétrer jusqu'au cœur de ce continent, et mieux que personne, si un tel projet lui souriait, il pourrait ouvrir de nouveaux horizons à l'entreprise des infatigables travailleurs du Cathay, pour lesquels déjà, en d'autres circonstances, il s'est montré un bienfaiteur.
Macao est le seul établissement que possèdent les Portugais sur les côtes de la Chine, et à ce titre il est doublement intéressant. De Hongkong ou de Canton on y va en bateau à vapeur, et c'est durant l'été un des endroits les plus fréquentés par les résidents de notre petite colonie. Dans cette jolie ville, on peut jouir des fraîches brises de mer, et se figurer presque, en se promenant sur la vaste îraya Grande, qui entoure à demi une baie pittoresque, qu'on a
1. Ne dirait-OD pas que cel ignoble commerce esl inconnu en Europe?
2. L'auteur semble ignorer dans quelles proportions se fait l'émigration des Ûlles chinoises en Californie. Voir, à ce sujet, la Conquête blanche de M. W. Hepworth Dixon. —Édition Hachotle. 1877.
été soudainement transporté dans quelque ancienne ville maritime d'Europe. Macao est dans son genre une magnifique curiosité. Les Chinois prétendent qu'elle n'a pas le moindre droit de se trouver où elle est; que le sol sur lequel elle est bâtie leur appartient, tandis que les Portugais soutiennent que ce terrain a été cédé au roi de Portugal en retour de services effectifs rendus au gouvernement chinois. Quoi qu'il en soit, il faut que ces services n'aient pas été appréciés comme ils le méritaient, car, en 1573, les Chinois, pour mettre les étrangers hors du Cathay, élevèrent une muraille en travers de Tisthme qui rattache au continent la presqu'île sur laquelle s'élève la ville. L'histoire de Macao, qui, depuis sa fondation, a été txmtôt sous l'autorité de son gouvernement légitime, tantôt sous la domination chinoise, est une histoire fort agitée. Mais, quelle que soit rimportance de cette histoire au point de vue des intérêts portugais, nous la passerons d'autant plus volontiers sous silence qu'elle est grosse d'épisodes qui ne font pas un honneur infini à la nation qu'illustra Camoëns. Nous nous contenterons donc d'examiner ce qui peut actuellement nous offrir le plus d'intérêt dans la colonie. De la Praya Grande, avec sa belle jetée, son hôtel du gouvernement et ses maisons peintes, nous passons dans une petite rue, — il y en a beaucoup de pareilles, — bordée de chaque côté par de hautes murailles. 11 est midi, et l'on ne voit personne dehors. Les fenêtres des maisons sont garnies de gros barreaux de fer; à leur physionomie, on reconnaît que ces maisons sont des espèces de prisons, des barracoum^ ou, pour leur donner le nom menteur qu'elles portent, des agencx^s d'émigration. C'est d'une singulière façon qu'où veille dans ces agences sur le sort des pauvres éuiigrants. Des hommes à mine rébarbative sont de garde à toutes les perles pour empêcher les coulies de sortir, de crainte qu'ils ne s'égarent, les pauvres innocents I Hélas! tous ces infortunés ont été enlevés, pris de force, et j'en ai vu, le matin, à l'aube, qu'on emmenait par bandes, (ju'on jetait dans des bateaux et qu'on dirigeait sur des navires à TauiM-e dans la rade, pour les conduire dans les îles du Pérou, où ils sont censés faire leur fortune à récolter du guano. Un navire partit de Macao en 1S(m avec 500 émigranls à bord. Le nombre de ces malheureux lorsque le vaisseau toucha à Tahiti n'était plus que de 102. Cette cargaison d'esclaves, car ces coulies sont en réalité des esclaves, ne fit pas ses frais : ce' fut, pour cette f<»is, une mauvaise spéculation. Le commerce des coulies vient d'être aboli h Macao i)ar un gouverneur dont l'administration est aussi impopulaire qu'elle est éclairée. Comment, en effet, ne serait-il pas impopulaire le gouverneur qui ose abolir un commerce^ si lucratil?
Le gouvernement chinois s'est aussi décidé ii s'enquérir de ce que^
deviennent les émigrants, et, à cet effet, il a récemment envoyé une députation au Pérou.
Nous nous approchons des fenêtres d'une des maisons de la rue où nous venons d'entrer, et, à travers les barreaux, nous apercevons un certain nombre de misérables prisonniers indigènes, qui nous demandent la charité. Un capitaine américain, en compagnie duquel j'ai remonté plus tard le Yang-tze-kiang, m'a raconté l'histoire suivante qui se rapporte à cette prison et qui lui semblait corroborer sa foi aux esprits. Son père, capitaine marchand comme lui, était un jour sur le point de mettre à la voile. En se rendant à son navire, il passa près de cette prison. Ému par les cris de désespoir des misérables qui y étaient enfermés, il se détourna de son chemin et apprit que trois des captifs étaient condamnés à ôtre exécutés le lendemain. Avant de partir, il donna aux pauvres diables tout ce qu'il avait de petite monnaie, et n'y pensa plus. Lorsqu'il arriva à San Francisco, il se rendit on toute hâte chez son armateur, où il fut surpris de ne trouver pour lui aucune lettre de sa famille. Il pensa qu'un malheur était arrivé, et, sur les conseils qu'on lui donna, il se décida à consulter un certain médium bien connu dans la ville. Quel ne fut pas son étonnement lorsque, dès le début de la séance, le médium l'informa de la présence de certains esprits qui Tentou- Taient, s'inclinaient devant lui et le remerciaient pour quelque grande faveur qu'il leur avait accordée. Us portaient leur tète sous leur bras. C'étaient, dit le médium, les esprits de Chinois de Macao qui ^avaient ^lé décapités le lendemain du départ du capitaine et qui venaient de traverser l'Océan pour lui porter leurs actions de grâce.
On ne voit pour ainsi dire personne dans les principales rues de jyfacao. Les maisons sont peintes de toutes sortes de couleurs, et quelques-unes des fenêtres sont bordées de rouge, ce qui les fait ressembler à des yeux enflammés sur des visages peints. En revanche, les portes sont larges, les escaliers magnifiques, les salles vastes, trop vastes peut-être pour la race diminulive qui les habite. Cette race est dite portugaise ; mais la comparaison entre ces gens-là et les Portugais récemment arrivés n'est pas à l'avantage des premiers. Us ont le teint plus foncé que celui des Portugais d*£urope, voire que celui des Chinois. Il se fait quelque commerce dans certaines rues; mais ce commerce est très-languissant, et, somme toute, il ne parait y avoir de vie que dans les maisons de jeu et les églises. Les forts, naturellement, ont pour garnison des troupes européennes, et le bruit de tambours et de trompettes qui s'y fait entendre sans intermittence est tel qu'un étranger serait tenté de croire que les troupes prennent les armes pour repousser les assauts d'une armée chinoise. Il faut que Macao soit vraiment une yiU& bien pieuse. Jamais les cloches n'y cessent de sonner, et trois
fois par jour, le matin, à midi, le soir, on peut voir les habitants se rendre en foule à la cathédrale et aux autres églises pour y faire leurs dévotions. Vers quatre heures de l'après-midi, la colonie semble s'éveiller ; les carrosses roulent, les chaises à porteurs s'en vont vers le rivage, et les solitudes de la Praya Grande se peuplent de promeneurs élégants. Les dames s'y réunissent, vôtues 'des costumes les plus légers et des couleurs les plus gaies. Quelques-unes sont jolies ; mais le plus grand nombre ont le teint jaune, l'air peu intéressant, et sont chamarrées de rubans dont les couleurs voyantes produisent des contrastes si choquants qu'on se demande comment le peintre Chinnery a pu passer tant d'années de sa vie dans un milieu où les goûts artistiques font si complètement défaut. Les jeunes gens, — car il ne semble pas y avoir de vieillards, tous s'habillant de môme, en dépit des différences d'âge, — sont élancés, m^ petits. Ces pygmées donnent à leur toilette beaucoup de temps et'de soins; ils font, pour se conformer à la mode, tout ce que leur permettent leurs modiques ressources, et certains d'entre eux, je le sais, vont jusqu'à se priver du nécessaire et engager d'avance leur traitement afin de se procurer les élégantes cravates, les gants de chevreau et les bottes vernies dont ils s'ornent pour faire à la cathédrale ou sur la Praya leurs dévotions au beau sexe. Ils ont, pour récompense de leurs efforts, les regards que, du haut de leurs fenêtres ou balcons, les dames, à demi cachées derrière leurs éventails, laissent tomber sur ces dévots admirateurs.
Si Macao est intéressant comme le seul établissement qui, de tous <:oux(jue les preniiors navigateurs fonderont en Chine, reste aujourd'hui au Portugal, il est aussi intéressant à d'autres points de vue. C'est là que le poëto Camoëns trouva une retraite ; c'est là aussi que Chinnery produisit une multitude d'esquisses et de tableaux qui réellement n'ont pas été sans inlluence sur le développement de l'art dans le sud de la Chine.
La ville prochaine sur notre route vers le nord est Swaton, et, pour nous y rendre, nous avons le steamer de Hongkong. Je dois dire, une fois pour toutes, qu'il y a tout le long de la côte chinoise un service presque quotidien de magnifi([ues bateaux à vapeur. Les arrangements pris pour le confort des passagers et les facilités données pour le transport des marchandises sur ces navires laissent peu de chose à désirer ; et lorsqu'on son«;o à la nature dangereuse des eûtes le long desquelles ils naviguent et aux typhons terribles auxquels ils sont exposés, on est étonné du petit nombre d'accidenU qui arrivent.
Swaton est le port de la ville de Chao-chou-fou. Il est situé, comme je l'ai déjà dit, dans la province de Kwang-tung. Chao-choufou aurait dû être l'entrepôt du commerce étranger ; mais la turbu-
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lence des dans du voisinage a fait abandonner cette idée. La ville est bâtie sur les rives du Han, et le district baigné par ce fleuve est Tun des plus fertiles de la province. Le port de Swalon peut recevoir les navires du plus fort tonnage, et sous ce rappocl convient mieux que Chao-chou-fou au commerce étranger ; car cette derniÈre ville est à une cinquante de kilomètres dans les terres et n'est an-essible qu'aux n.ivires d'un faible liranl d'eau. Les résidoiifes
de la colonie étrang^re sont disséminées sur une rangée de collines basses qui ressemblent à d'énormes tas de cendres et rappellent les collines incultes d'Aden ; sur le penchant de ces collines, d'immenses rocs de granit se dressent çà et là dans les positions les plus extraordinaires ; quelques-uns forment comme des cercles druidiques; d'autres affectent la foume de grands obélisques. Sur plu- sieurs on voit des inscriptions en caractères chinois, de sorte que
si le peuple chinois était un jour chassé de cette région, les antiquaires y trouveraient encore un champ de recherches des plus riches. Il ne manquerait pas alors de se produire une foule de théories pour expliquer l'origine de ces cercles sacrés et de ces obélisques chargés d'inscriptions, lesquels sont tout simplement le? rocs laissés nus dans leur position naturelle, à mesure que le sol autour d'eux s'est détaché et a été entraîné par les eaux. Quant aux inscriptions, elles ne sont rien de plus que l'œuvre de Chinois qui se sont amusés à transmettre leurs noms ou leurs élucubrations poétiques à la postérité, ou à confier à la surface impérissable de ces pierres le souvenir de quelque événement local. Les maisons des étrangers et celles de beaucoup d'indigènes sont construites avec une espèce de béton fait avec une argile feldspathique qui se trouve, ainsi que la chaux, en abondance dans le voisinage. A la longue, ce béton se durcit et forme une substance pierreuse avec laquelle on construit des murailles solides et de longue durée. L'intérieur des habitations n'est pas moins remarquable que l'extérieur ; les plafonds sont ornés de corcorniches magnifiques représentant, avec une variété et une proî*usion infinies, toutes sortes de fleurs et d'oiseaux. Les hommes qui exécutent ce travail artistique ne difl'èrent guère, en apparence, des simples coulies et ne gagnent pas beaucoup plus à ce travail qu'à bêcher la terre ou à puiser de l'eau; et cependant, pour apprendre leur métier, ils doivent faire un long apprentissage et recevoir ce qui pour un Chinois est une haute éducation artistique. Ils travaillent assis par terre, ayant h côté d'eux une auge pleine de stuc et devant eux une planchette sur laquelle, avec leurs doigts, sans autre instrument qu'une truelle, ils modèlent branches, feuilles, fleurs, fruits, oiseaux, passant les diverses parties, à mesure qu'ils les Unissent, à un ouvrier dont la fonction est de réunir les morceaux et de les fixer ensemble dans la position qu'ils doivent occuper. Ni moules ni modèles de bois d'aucune sorte ne sont employés; tout est fait ^ la main et merveilleusement.
Du quartier indigène de Swaton, inutile de parler : il ressemble plus ou moins aux (juartiers des bords du fleuve de Canton, de Fatshan ou de toute autre ville du sud de la Chine ; mais je ne puis cependant omettre de dire ici quelques mots d'une des plus remarquables industries artistiques de Swaton, celle des peintres d'éventails. Accompagné d'un négociant anglais dont l'aimable hospitalité ne fait pas exception parmi ses confrères en Chine, je me rendis chez le fabriquant d'éventails le plus renommé h Swaton pour la beauté des œuvres qui sortent de ses magasins. On nous montra d'abord quelques-uns des plus charmants échantillons de peinture sur éventail qu'il m'ait été donné de voir. Je demandai à être présenté aux artistes et l'on nous conduisit dans un atelier où travail-
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laient trois peintres. Deux d'entre eux, assis à une table, étaient occupés à esquisser divers sujets ; le troisième était étendu sur un divan, fumant une pipe d'opium. Tous trois étaient des fumeurs d'opium, et je fus frappé de ce fait que leurs plus charmantes peintures étaient conçues et exécutées sous l'influence de cette drogue. Chose remarquable, les lois de la perspective étaient soigneusement observées et le choix des sujets aussi bien que la façon dont ils étaient traités, témoignaient de la plus grande délicatesse et des sentiments les plus tendres. Enfin je me trouvais en présence de l'art chinois dans toute sa pureté et sa simplicité, sans la moindre association avec des éléments étrangers, comme à Hongkong ; et je dois dire que^ dans mon opinion, cet art est infiniment supérieur à tout ce que nous en avons jusqu'ici pensé. N'oublions pas, à ce propos, que tout ce que nous savons de la Chine et de son art est fort peu de chose. Ce n'est qu'il y a très-peu de temps que, me trouvant à Péking, j'eus l'occasion de me procurer un ou deux vieux dessins qui avaient fait partie de la collection de tableaux d'un riche particulier chinois, et ces deux seuls échantillons me donnèrent une bien plus haute idée de l'art chinois que celle que je m'étais faite jusqu'alors. L'un des deux consiste en une série d'esquisses originales représentant des enfants en train déjouer, et aussi remarquables par la grâce et le naturel que par l'habileté de l'exécution.
Ce ne sont pourtant que de simples esquisses à la plume. Dans un postcriptum placé à la fin du livre, l'artiste dit modestement : «J'ai réuni une douzaine d'esquisses destinées à illustrer les quatre saisons de l'année ; elles commencent par une représentation des réjouissances du nouvel an, et finissent avec le dessin qui nous montre le lion de neige. Je ne puis prétendre sans doute à la perfection des artistes d'autrefois; ipais peut-être puis-je aspirer à six ou sept dixièmes de leur talent. Écrit le quatrième jour du quatrième mois de l'année Woo-shin par Pe-Hea de Hang-chow. » Il est certain que l'art, en Chine, a subi une période de décadence, et les Chinois eux-mêmes l'avouent, comme il appert de la note ci-dessus. En outre, les classes riches et lettrées, en Chine comme chez nous, ne reculent devant aucun prix pour se procurer les œuvres des anciens maîtres, et ceux qui les possèdent les gardent pieusement. Puis, la plupjirt de ces vieilles peintures sont exécutées sur des rouleaux de soie, de sorte qu'une galerie de tableaux, en Chine, ne ressemble à rien de ce que nous pourrions, avec nos idées, nous attendre à voir. Les peintures ne sont point encadrées ni exposées sur les murs ; elles sont soigneusement roulées et tenues à l'abri du jour et de l'air. Ce n'est, dans ces conditions, que par une chance bien rare que des Européens peuvent arriver à contempler ces trésors artistiques gardés avec tant de soin par une armée de
collectionneurs. Mon ami M. Wylie, dont le nom est bien connu des orientalistes, examinant un jour plusieurs anciennes peintures que j'avais rapportées de Péking, me fit à ce sujet quelques remarques fort intéressantes. « La renommée des anciens maîtres, dit-il, s'est transmise jusqu^à nous par des traditions qui, pour être anecdotiques, n'en sont pas moins dignes d'attention. On raconte, par exemple, qu'au troisième siècle, un peintre, Tsao-Puh-Ying, ayant Uni un écran pour Tempercur, s'amusa à y peindre çà et là quelques mouches, et eut la satisfaction de voir Sa Majesté prendre son mouchoir pour chasser ces mouches. Non moins célèbre était Hwan- Smeu, qui llorissait vers Tan mil. Ayant été chargé des décorations murales d'une des salles du palais, il y peignit plusieurs faisans. Or, des envoyés étrangers qui apportaient dès faucons en présent h l'empereur ayant été introduits dans cette salle, les oiseaux de proie ne virent pas plutôt les faisans peints sur lé mur qu'ils s'élancèrent sur eux au détriment de leurs têtes plus qu'à la satisfaction de leur instinct vorace. » Les peintres d'éventail de Swaton sont les plus remarquables représentants de l'ancienne école de peinture dans le sud de la Chine, et s'il était encore de mode de recruter le harem royal en choisissant sur leur portrait les plus belles femmes de l'empire, les artistes de Swaton pourraient employer lurralivenient leurs talents à peindre les futures favorites du palais. Les plus beaux éventails sont assez difficiles à se procurer, tant est grande la concurrence dos acheteurs. Il est cependant assez étrange qu'il en soit ainsi dans un district où l'on voit nu>me des gens d'apparence trcs-res|)('rlal)le eniployiT, i)()ur se rafraîchir, un expédient beaucoup i)lus simple encore que l'usage de l'éventail. Il m'est arrivé, en ellet, de i-encontrer par une chaude journée, entre Swaton et Chao-i^hou-lbu, des gens absolument nus, portant tout ce qu'ils avaient de vêlements en paciuet sur la tOte. Ainsi ils allaient, sans paraître avoir la moindre idée que leur nudité ne fût pas une chose parfaitement convenable. Plus haut l'on remonte le cours du Han et plus rébarbatives paraissent les i)opulations. Toutefois, la paix, comme je l'ai dit, avait tout récemment été rétablie dans la province. Quehiue temps auparavant, les habitants d'un village, appelé Oting-poe, s'étaient permis d'attaquer l'équipage d'une chaloupe appartenant à une canonnière anglaise *, ce qui leur avait valu le bom*^ bardement de leur village. La chose s'était faite avec tant de décision et de promptitude, et ces sauvages de villageois avaient été tellement snri)ris, (jue dans un rayon de 40 h 50 kilomètres de leurs murs en ruines ils étaient devenus civils niùme envers les étrangers. Il n'en était pas tout à fait de môme h Chao-chou-fou. Lu,