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pas dénué d ambition, et en un sens on aura raison. Les parents ont himbition d'avoir des enfants instruits et qui puissent se présenter aux examens établis par le gouvernement pour les candidats aux fonctions publiques; et il n'y a probablement pas d'hommes au monde qui convoitent plus ardemment le pouvoir, la fortune, les places que ne le font les Chinois qui ont passé avec quelque suco&s leurs examens. Cela tient à ce qu'ils savent qu'il n'y a point de limites à la réalisation de leurs ambitieux désirs. Avec des protections et du génie, les plus pauvres d'entre eux peuvent aspirer aux plus hautes fonctions du gouvernement impérial.. Mais naturellement il s'agit ici des classes lettrées et non des masses laborieuses dont nous venons de parler.
Si le lecteur le veut bien, je le conduirai m<iintenant aux jardins de Pun-sing-qua. Pun-sing-qua ou Pun-shi-cheng, à qui ap partenaient autrefois ces jardins, était un riche marchand à qui le gouvernement trouva le moyen de soutirer son argent, en le forçant h payer une somme plus que ronde pour le monopole du commerce du sel. Il arriva un moment oîi, à force d'être arriéré dans ses paiements, il ne put plus trouver de quoi satisfaire aux exactions du gouvernement. Alors ses biens furent confisqués et ses beaux jardins mis en loterie. Signalons en passant cet exemple du danger qu'il y a h devenir trop riche en Chine. Sa maison, remarquablement belle, fut vendue à la société anti-étrangère et antimissionnaire de Canton : et à l'époque où je visitai ces lieux de plaisance, leurs curiousos constructions portaient déjà des signes visibles de dccadi'ure. Je rencontrai d'abord la petite rivière 6V y>/(fc//r (Urerl ^ (jni contourne l'ouest de la ville, puis je longeai ime suite d'édiliccs dclahrcs, trislcnicnt penches sur une fragile jetée de bois (pii les sépare de la rivicre. T.a plupart de ces jetées étaient en fort mauvais étal, et Ton avait dû. au dernier moment, les étaycr, leurs bois de charpente vieux et moisis menaçant de tomber et (le s'enterrer dans le lit boueux de la rivière. D'étroites fent^tres barrées s'ouvrent datis les murs de bricpie dont la mousse cache l'état de déj^^radalion ; des effets sèchent sur des cordes tendues d'un mur h l'autre et soutenues par des perches de bambou. Des femmes sont à la>er près de là, et des enfants sont assis sur la jetée à des endroits (»ù, en les voyant, on tremble pour leur sùrt»té. Des chiens aboient et ni(»ntrent les dents aux portes des maisons, cl des animaux domestiques, porcs et volailles, errent h l'aventure, pendant (jue les hommes font tremper dans la rivière des étoffes de coton bleu foncé. Une pagnde ù trois étages indi(ine la sitnatinn des jardins iW Pun-sing-qua, où nous péné-
1, Suiphur Crpt'k.
irons par une porte qui s'ouvre dans le mur extérieur. Une fois dans rintérieur, il nous semble pour la première fois que nous voyons enfin devant nous la Chine telle qu'elle nous fut dépeinte dans notre jeunesse. C'est bien là le vrai modèle des jardins chinois, avec ses saules pleureurs, ses sentiers qui n'arrivent nulle part, et ses lacs à feuilles de lotus, sur lesquels flottent des barques dorées. C'est là aussi que se voient le fameux pont et le non moins fameux pavillon que les dessins de certains services de table ont rendus familiers à tout le monde. Mais il y manque les deux oiseaux inséparables, et le père aux pieds en queue de poisson, poursuivant, sans se presser et une lampe à la main, la fille désobéissante qui, sans se presser non plus, court après le berger à la houlette. Je Tai photographié, ce pont ; mais plus je le regarde sur ma photographie, plus je le trouve inférieur à celui que dans mon enfance j'admirais sur mes assiettes à soupe. Où donc, par exemple, est le pavillon tout en ornements, où la palissade qui serpente sur le premier plan, où l'arbre qui ne porte que des balles à jouer, et celui sur lequel ne fleurissent que les beaux ramages que l'on sait? Et cependant ces jardins ont une physionomie qui leur est propre. Leurs sentiers tortueux conduisent à des grottes habilement disposées, et des tunnels creusés dans des rochers couverts de mousse et de fougères nous amènent à quelque pavillon en amphithéâtre qui se mire dans une pièce d'eau où des poissons dorés jouent au soleil et où des grenouilles à la peau reluisante se carrent majestueusement sur de larges feuilles de lotus.
Jin-lin, gouverneur du Kwang-tung, dont Canton est la capitale, aussi bien que du Kwang-si, province voisine, est un officier qui a de beaux états de ser\ ices, et qui est peut-être, de tous les grands dignitaires de la Chine, le plus connu des Européens. C'est un homme remarquable par ses talents administratifs , et qui a grandement contribué, par les mesures qu'il a prises, à la prospérité des provinces qu'il gouverne. C'est, en grande partie, à son influence que sont dues les relations pacifiques maintenues depuis quelque temps entre la Chine et les nations étrangères ; c'est aussi à lui que revient l'honneur d'avoir organisé un service de canonnières à vapeur dont les vaisseaux pirates ont déjà ressenti les effets. Jin-lin est Mantchou de naissance, et fort jeune il fut appelé à remplir des fonctions publiques dans la capitale. Là il gagna les bonnes grâces de l'empereur Tao-Kwang et devint l'un de ses ministres. Lorsque les troupes chinoises furent battues à Pa-li-chiao, et que les alliés marchèrent sur Pékin, il subit une disgrâce passagère; mais il rentra bientôt en faveur et fut nommé général de la garnison tartare de Canton. Peu de temps après il quitta ce poste pour celui qu'il occupe maintenant. Sa carrière de gouverneur général a été signalée
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par tlus niesiircs ppoppossives et par une politique i^i-lairf'e et ratme libérale. Il a rétabli l'ordre rinns un riistrirl pn>funriémeiit lioiibU', près de Chao-rhow-fou, Pten suppri niant les rlnnsTill,ig:e<>isquî,#piii«ni)nihr»Ml'anni^e''. ne rt'cniinai*>-iiii-iit aiicmii>;iiitr'riti'. il a rvnilu
in s^i:nrilé aux personnes cl aux propriéti^s. Ces Tîllagos. t cbacun par une seule grande famille oiirlan. en gnerrt* avec tous les dans du voisinage, étaient comme aul-int de forteresses occupées militairement. Les jeunes gens étant loujoui-s prêts à so batti-e.
et les hommes plus âgés à subvenir aux besoins des combattants, ces guerres intestines n'avaient ni trêve ni cesse.
Du temps que j'étais à Ghao-chow-fou, je visitai plusieurs de ces villages et je pus me faire une idée des mœurs que leurs habitants avaient contractées à la suite de ces guerres. Les malheureux qui tombaient comme prisonniers de guerre aux mains de leurs ennemis étaient fréquemment réduits en esclavage. Quelquefois, leur destin était plus tciste encore, leurs vainqueurs les traitant comme des articles de commerce et les envoyant, émigrants involontaires, en pays étranger. Au temps de la moisson, il n'était pas rare qu'un village, dans une expédition nocturne sur les terres de ses voisins, fit une razzia de toutes les récoltes. Il y avait, entre autres, une vieille querelle entre le village de Sin-chew et un certain nombre de hameaux plus petits. Un nommé Aching et son frère, fatigués enfin de se battre et d'être constamment interrompus dans leurs plus paisibles et plus profitables occupations, résolurent d'aller chercher du travail et la paix dans la province de Fu-kien. Leur paquet sur le dos, ils quittèrent leur village, mais ils s'arrêtèrent à quelque distance pour pêcher. Pendant qu'ils étaient ainsi occupés, un bateau monté par quelques-uns de leurs ennemis soigneusement déguisés s'approcha d'eux, et les gens du bateau leur proposèrent d'acheter le poisson qu'ils avaient pris. Les deux frères, tombant dans le piège, se laissèrent entourer et prendre et furent emmenés parleurs ennemis qui les tuèrent et les mutilèrent de la plus horrible façon. Le cœur d'Aching fut arraché, cuit et mange par ses sauvages vainqueurs, qui se figuraient devenir, h la suite de ce révoltant repas, plus sanguinaires et plus audacieux encore. Cela se passait en 1869. Je me bornerai à citer un autre exemple de l'esprit de ruse et de trahison qui règne. Deux hommes de clans ennemis avaient résolu de quitter la province avec le butin qu'ils avaient fait pendant la guerre. Par le plus grand des hasards, ils se trouvèrent en môme temps à Ching-lin, à la recherche du même objet, un bateau. L'un des deux, ayant appris la présence de l'autre en cet endroit, soudoya un certain nombre de coquins à qui il promit une somme d'environ cent cinquante francs s'ils lui apportaient la tête et le cœur de son ennemi. Les misérables, tentés par cette offre libérale, s'emparèrent de l'homme, et ils allaient le tuer, lorsque celui-ci, s'étant enquis de ce qu'ils devaient recevoir pour prix de leur crime, leur offrit le double, et avec toute sorte de garanties, pour qu'ils tuassent à sa place son astucieux ennemi. Ils n'hésitèrent pas à accepter cette proposition, et ce fut en conséquence celui qui les avait engagés le premier qui fut la victime de sa propre perfidie et de la leur. Les choses en vinrent au point qu'il fallut envoyer une petite armée dans ces provinces et y rétablir l'ordre par des exécutions sommaires,
grâce auxquelles, vers Topoque où je visitai ces lieux, il était devenu possible à un homme décemment mis de parcourir le pays sans cràiiite d'ôtre dépouillé, battu, vendu comme esclave ou môme tué.
On remarque dans ces provinces et dans quelques autres une race vigoureuse, celle dos Hak-kas, que beaucoup de personnes regardent comme un peuple tout à fait distinct des Chinois. Les Hak kasont une langue h part et se rapprochent plus du type indien que du type chinois. On prétend, d'un autre côté, qu'ils sont origincaires du district de Ming-h\va, dans la province de Fu-kien, ce qu'un des rédacteurs de la C/n'na Revietv a récemment entrepris de prouver au moyen des documents conservés dans les principales familles des Hak-kas. Quelle que soit leur origine, il est certain qu'ils se sont fait une place importante dans la riche province de Kwangtung. Je les ai retrouvés aussi, croissant, multipliant et travaillant dans l'île de Formose. Durant la dernière guerre, ce furent eux qui, ne craignant pas de manifester leur peu de sympathie pour les Puntis de Canton, formèrent le corps de coulies des troupes alliées anglo-françaises, et se firent une haute réputation de solidité et de bravoure. On dit môme qu'on les a vus se jeter à l'eau, sous une grêle de balles, pour sauver des soldats anglais blessés qui se noyaient. Le D'^ Eilel, qui a vécu longtemps parmi eux,' et qui a bien voulu me faire part de ses observations, les représente comme les travailleurs les plus industrieux et les plus actifs de toute la province do Kwang-lung, ol ne boudant pas plus à la bataille qu'au travail lorscjno, par siiilo (riin cnnllit d'inlorols, ils sont on Inlte aver les Puntis, ou indiiirnos {\(} la provinro. Depuis deux siècles, un courant d'onnii:ralio!i llak-ka so diri^o, à Iravors un uavs niontai^noux et pou pouplr, vers lo dr|)artoniont {\(\ Ka-ying-chow. Ce niouveniout oontiuu(\ ot voici coniuu'ul, lo plus souvent, procèdent les Hak-kas. Ils sou vout, au uouibit* {\q doux, à un village Punti où ils so loiuMîl (^►nnno ;^aro(»us do rornio. Aussitôt qu'ils sont parvenus à niottre do ool»' un ])ou d'argon L ils louent quelques acres de terre inculte, lando ni(»ulaguouso ou marécage. En raison de l'audace des voloiu-sot dos bandits, dans les districts pou peuplés, il est dangereux do cultiver los torros (jui sont éloignées do tout village. Les braves llak-kas trouvent donc faciloniont des propriétaires qui ne demandent i)as mieux que do leur affernior ces terres éloignées de tout centre de population à un prix purement nominal. Peu à peu les autres <linioultés sont siu'niontées, et le moment arrive enfin où les Hakkas peuvent faire venir leurs familles et leurs amis et s'établir avec eux dans des huttes de terre qu'ils bâtissent comme des forts et entourent de fossés et d'impénétrables fourrés de buissons épineux et de bambous. Ce premier succès en amène d'autres ; le hameau
croît rapidement, et les immigrants accourent et s'établissent dans le voisinage du premier hameau. Toutefois ces hameaux, dispersés en apparence, forment une confédération, et bientôt les Hak-kas demandent une réduction du fermage. Si cette réduction est refusée, on attend et tout marche encore assez bien, jusqu'au jour où la confédération, se sentant assez forte pour tenir tôte aux propriétaires, refuse de payer aucun fermage. Cependant les Hak-kas, de crainte que le gouvernement n'intervienne, ne manquent pas de faire savoir d'avance aux mandarins qu'ils sont prêts à leur payer, à eux, le fermage ; et, comme, dans la plupart des bureaux du gouvernement de la province de Kwang-tung, les employés subalternes sont des Hak-kas, ils peuvent toujours apprécier sûrement la force qu'ils possèdent, opposer intrigue à intrigue et ne jamais se permettre de dépasser dans leurs querelles la limite où ils auraient affaire au gouvernement. Les autorités, d'ailleurs, regardent ce genre de querelles comme n'offrant point de grands dangers et n'inter\'iennent de temps à autre que pour pressurer les deux partis. Quand il s'agit de se battre, les Puntis emploient des mercenaires, tandis que les lîak-kas ne confient pas fi d'autres qu'à eux-mêmes le soin de (lélendre leurs intérêts ; aussi ces derniers l'emportent-ils toujours
11 m'est impossible de dire si ce soldat et diplomate renommé, Jin-lin, éprouve quelque sympathie pour les étrangers ou quelque désir d'encourager <los relations amicales entre eux et le peuple chinois. S'il éprouvait de pareils désirs, il serait î\ coup sûr une exception parmi les hommes d'Etat de la Chine. Je croirais plutôt que s'il a adopté une politi((ue de conciliation, c'est en partie parce qu'il y est forcé comme représentant du gouvernement impérial, et en partie parce qu'il sait à quoi s'en tenir sur la puissance et les ressources des naticnis européennes. Des événements récents prouvent qu'il existe encore parmi les classes dirigeantes de la province de Kwang-tung, une profonde hostilité envers les étranf;ers. La dernière explosion de ce sentiment eut lieu en 1871, et Ton peut dire que si le mouvement de Shan-shin-fan n'eût pas été arrêté à temps, il aurait pu aboutir au massacre^ de tous les chrétiens indigènes et étrangers de la province, et i\ des troubles sérieux dans notre propre colonie de Hong-Kong, (certains individus appartenant à la classe des lettrés étaient, dit-on, les meneurs secrets de toute Taffaire. Grâce à leur concours, on put faire imprimer et répandre en grand nombre des proclamations furibondes ; on fit aussi composer et distribuer à la populace des pilules qui, assuraiton, avaient été faites par les missionnaires et avaient le pouvoir d*ensorceler les femmes et de rendre les hommes accessibles aux entreprises du prosélytisme. A la suite de cette propagande, des
émeutes éclatèrent dans plusieurs quartiers. Une chapelle fut incendiée à Fatshan, et un sentiment d*intense aversion et de haine implacable pour les étrangers fut excité au sein d'une population qui, quoique simple et pacifique comme l'est généralement celle des .^^ campagnes, n'en est que plus encline à la superstition et plus mal disposée pour tout ce qui est étranger. Le sentiment public n*étaîl pas moins surexcité qu'à Tépoque du massacre de Tien-tsin ; mais It promptitude avec laquelle le lieutenant gouverneur de Hong-Ki envoya une canonnière à Canton et la vivacité des représen du consul anglais firent comprendre aux autorités le danger a elles s'exposaient, et celles-ci se hâtèrent de prendre des mesu assez rigoureuses pour que Tordre fût promptement rétabli.
Avant de quitter Canton nous jetterons un coup d'œil sur un quartier qui, depuis les dix dernières années,a complétementcbangé. ^' Non loin de Tendroit où s'élevait l'ancienne factorerie, tout près d0. la rivière, il y a aujourd'hui une rangée de belles maisons de briquAM^V mais en 1869, ces maisons n'existaient pas, et ce terrain était abui^ donné à un étrange ramassis de tout ce qu'il y avait de plus parmi les pauvres gens de la ville. Incapables de payer le loyer d*i bateau ou d'une masure, ils vivaiqnt on ne sait comment, sur CM terrains vagues, entre le fleuve et le mur de la ville. Les huttes qu'ils s'y construisirent ressemblaient à de véritables chenils ; et cependant, au sein de cette extrême pauvreté, ils semblaient asseï satisfaits. Je me rappelle une de ces huttes faite de débris d'un vieux bateau, de morceaux de caisses, sur lesquels on voyait encore les marques des maisons de commerce auxquelles elles avaient appartenu, de vieilles nattes en loques, de terre glaise, de boue et de paille, le tout recouvert de quel((ues tuiles et de morceaux de poilM cassés. Dans l'étroit espace ainsi abrité avaient trouvé moyen de se^ loger un cochon maigre qui vivait de rebuts, deux vieilles fem un vieillard, sa fille et l'enfant de celle-ci. La cuisine se faisait plein air, et sur une partie du toit et dans un ou deux pots cassés voyait pousser des légumes ou des fleurs. J'ai vu tout ce monde-i au brillant soleil du matin, se régaler des restes ramassés dans I rues de la ville. Les huttes de celte espèce étaient nombreuses ei ce lieu, et le mgdecin du district habitait à quelques pas. Ce doctei était très-vieux, et, bien qu'il fût encore en vie, il semblait aToicj été depuis longtemps déjà embaumé et conservé à l'état de momie. On pouvait le consulter à toute heure, sur le pas de sa porte? où il se tenait habituellement préparant ses herbes et ses drogues, vêtu d'une paire de pantoufles et de culottes de coton et portant sur son nez ratatiné d'énormes hniettes. La porte et le mur de la maison de ce bienfaiteur de l'humanité étaient couverts d'une multitude d'emplâtres noircis que le vieillard montrait avec orgueil comme
autant de preuves incontestables de son habileté professionnelle. Ces emplâtres jouissaient d'une grande célébrité parmi ses pauvres clients, et plus d'un, en signe de profonde gratitude pour quelque cure signalée, avait rapporté son emplâtre comme un certificat digne d'orner la résidence de son sauveur.
En quittant ce quartier et nous dirigeant vers les faubourgs qui se trouvent au nord des établissements de la colonie étrangère, nous arrivons à un temple qui est peut-ôtre le plus intéressant de tous ceux que Ton peut admirer à Canton. C'est le temple des Cinq cents Dieux, fondé, dit M. Bowra, dans sa traduction de l'histoire indigène de la province, par Bôdidharama, moine bouddhiste originaire de rinde, vers Tannée 520 de notre ère. C'est ce Bôdidharama que Ton voit représenté sur les tasses à thé chinoises, remontant le Yangtsze sur son radeau de bambou. Le temple fut rebâti en 1755, sous les auspices de l'empereur Kien-hmg. Il contient le Ho-hangtang ou Salle des saints, et les bâtiments du temple, les maisons des prêtres, les lacs, les jardins couvrent un espace considérable. Le colonel Yule, dans sa dernière édition de Marco Polo, dit qu'une des statues de ce temple est l'image du voyageur vénitien. Mais il résulte d'une enquête minutieuse que cette affirmation est inexacte, car aucune des statues ne présente le* type du visage européen, et toutes les traditions relatives à ces statues sont d'une antiquité qui dépasse de beaucoup le siècle de Marco Polo. C est, il y a cinq ans environ, en compagnie d'un Chinois employé à la douane, que je visitai ce temple pour la première fois. Le vieil abbé> qui occupe la place du milieu dans la gravure représentant les joueurs d'échecs, nous reçut avec beaucoup de cordialité et nous fît entrer dans ses appartements privés, où il nous offrit du thé et des gâteaux, et où nous passâmes quelques instants à examiner une collection d'arbres nains et d'arbrisseaux florescents qu'il cultivait dans une cour sur laquelle ouvrait son salon. Au centre de cette cour était une pièce d'eau au milieu de laquelle on voyait un lotus sacré en pleine floraison. Les poissons dorés se rencontraient çâ et là parmi une multitude de plantes aquatiques du plus beau vert qui flottaient à la surface de l'eau. C'était de la dé\otion que le vieux moine avait pour son jardin, et il m'exprima tout le plaisir qu'il éprouvait à voir un étranger partageant son amour pour les fleurs. Les appartements de ce prélat avaient un aspect de froide et rigide uniformité. Le sol était pavé en marbre, et les tables et les chaises étaient aussi de marbre ou de marbre et d'ébène associés. Si les chaises vous faisaient passer dans le sang un frisson par trop rhumatismal, vous n'aviez pour vous remettre que le choix entre un bloc de roche polie qui se trouvait dans un coin ou des tabourets de porcelaine émaillée.Divers textes dessaintes écrituresdubouddhismo
so lisniciit sur les sombres raurailleii, et ces caractères Étranges avaient l'air d'énormes araignées mnnlanl en ftle vers le plafonfl. Tout était en place et scrupuleusement propre. Mais à la longue nous découvrîmes, quand un certain nombre de moines se furent joints à nous, que ces silencieus et pensifs habitants du rloître pouvaient tout aussi bien que d'autres se dérider et prendre un vif plaisir auï commérages et aux histoires plus ou moins scandaleuses de la grande ville de Canton, Ils poussèrent la politesse à notre égard jusqu'à nous conduire dans une gentille petite cour intérieure oii
une table était somptueusement servie sous l'ombrage d'un platanier ou bananier de paradis. Je laissai là les moines, qui se mirent ù jouer avec leur vénérable abbé une partie d'échecs, et j'allai visiter l'intérieur du temple et photographier le maitre-autel . Quelque» personnes y faisaient leurs dévolions et consacraient des offrandes aux idoles dont elles voulaient obtenir la protection. Il y avait des dames parées de magnifiques robes de soie, et mon entrée produisit un tel BlTet sur ces belles dévotes qu'elles auraient pris la Aiite si les prêtreso'étaientintervenus et ne leuravaient assuré quej'étaisunsage uniquement désireux de s'Instruire et qui avait quitté une ile obscure et éloignée pour venir admirer le plus grand des temples de la Terre des Fleurs et emporter avec lui des images de ses roeneilles. Les statues qui ornent ce temple, quoique la plupart excessivement
grotesques, révèlent, par l.i diversité de leurs .ittiludes, par leur
Bule ère U la Tan ilk
modelé, par l'expression variée des visages, une science de cette
Jeunes bitfllières
*«^anche particulière de l'art que l'on ne saurait trouver nulle part
2i2 DIX ANS DE VOYAGES
ailleurs en Chine, et dont le (Mractère est plutôt indien que chinois.
Notre visite laite, nous regagnons la rivière par de petites rues tortueuses, et nous prenons un des bateaux de louage que Ton trouve eu jrrand nombre h toutes les jetées.
L'écpiipage de ce batelet se compose de trois jeunes filles, et ces batelières sont bien les plus jolies et les plus attrayantes personnes de leur sexe que l'on puisse trouver en liberté ^ dans cette partie de la Chine. Elles ne se peignent jamais le visage, et, pour ce raotîl^ sont regardées par leurs compatriotes comme d*uno respeetabililéi.; <louteuse. Quelques-unes d'entre elles méritent d*ôtre jugées ainaii^ mais en présen(*e des Européens elles se conduisent avec autant " modestie cpie de décorum. Leurs bateaux sont d'une propreté rablc, et leur costume est aussi simple que pittoresque. On reconi d'ailleurs les couleurs de la santé sur leurs joues olivâtres, et 11 yeux ont un éclat qui relève admirablement les fleurs rouges quN portent dans les tresses d'ébène de leur chevelure. Elles sent leur bateau, à la godille ou à la rame, avec une dextérité faite, et glissent pour ainsi dire dans la foule des navires ou à trti les étroits passages qui forment les rues de celte ville flottante des milliers d'indigènes poursuivent leurs occupations et mènent: existence tout à fait à part de celle des gens qui vivent sur terre. Hjï^?' fait dans la plupart de ces étroites avenues]mouvantes un commereèf tort actif, et les petits marchands ambulants ont leur boutique 8lir la proue de leur bateau et leur cabine à la poupe. Si par hasard les affaires languissent sur un poinl de la ville, ils se transportent à l'extrémité opposée ou s'en vont faire un tour dans les provinces, dans ((uel<iue partie du pays où leur famille respirera l'air embaume des champs et où rétalajLi:e des produits de la ville réjouira les yeux des nisli<iues.
Prenant soin d'éviter un des marchés llnttants de cette Babel a(iuali(iue, nous arrivons en présence d'une rangée de bateaux do Heurs, sortes de salons de musiijue ou cafés <*hantantsdu lleuve. 11 commence à faire nuit, et les nombreuses lampes suspendues autour de ces bateaux produisent un charmant effet. Chaque salon élève au-dessus de l'eau son toit ornementé de sculptures qui représfntt»nt toutes sortes d'animaux et de végétaux, de beautés terres- Irtvs t't de merveilles célestes. A travers les vides que laissent entre elles les sculptures nous pouvons distinguer de fort jolis visages de feuimes, et soudain nous voyons apparaître au-dessus du bastingage
l. Ko tiî\t(î (lit hors fh's tuaisim.'i : Ir Icoleur comprendra qu'il s'agit ici de la di>liiiriion ciilro I»-s femmes qui restent enfermées chez elles et celles qui soTieoi *'\ se monlrenl à loul le moniie.
sculpté une foule de belles jeunes fllles qui ont Tair de faire partie des ornements du bateau. Non moins soudainement elles disparaissent, et aussitôt nous voyons arriver un joyeux groupe de jeunes gens en robes de soie, qui, de leur barque, passent dans le salon flottant. Bientôt un luth et de clairs accents féminins se font entendre : ce sont ces demoiselles qui sont descendues de leur perchoir pour entretenir les jeunes gens venus de la cité pour dîner, fumer une pipe d*opium et jouir de sourires si irrésistibles qu'ils semblent devoir à tout le moins faire craquer l'émail qui couvre le visage des belles musiciennes.
Sortir de là n'est pas une petite affaire pour notre équipage ; mais •ils ou plutôt elles redoublent d'efforts, car, comme elles disent : « pleuly piecee bad man hab got this side, too muchee likee eut throat pidjcis, » * et bientôt nous nous trouvons de nouveau au milieu du fleuve. Là nous passons sous les sombres coques d'une flotte de vieilles jonques dont les flancs portent les traces des tempêtes auxquelles elles ont été exposées. Comme tout le monde sait à quoi s'en tenir sur ces jonques et sur Tair qu'elles ont, avec leurs gros yeux qui s'ouvrent à la proue pour effrayer les démons de la mer profonde, il est inutile que j'en donne ici une description : mais je puis dire au lecteur que si j'obtins de prendre la photographie du pont d'une jonque qui accompagne ce récit, ce ne fut pas sans peine. Voici dans quelles circonstances j'obtins celte permission. J'étais un jour avec deux artistes de mes amis à naviguer dans le port de Hongkong en quête d'im bon sujet à photographier. Nous eûmes l'idée de monter sur le pont d'une jonque où nous trouvâmes l'équipage manœuvrant pour mettre à la voile. Tout à coup les matelots laissèrent là leurs câbles et leurs treuils, et, avec des gestes de fureur, s'avancèrent pour nous barrer le passage. Nous demandâmes les idtqpitaines, qui sont en général au nombre d'une demi-douzaine, tàr ces jonques sont construites par compartiments étanches, et chaque propriétaire d'une cargaison est capitaine pour ce qui concerne le compartiment où sont emmagasinées ses marchandises. Si donc il y a six compartiments, il y a six capitaines, et chaque capitaine a un sixième de commandement sur le navire. Le résultat de cet arrangement équitable est que l'équipage est quelquefois'sommé de naviguer dans six directions différentes à la fois, et dans ce cas l'équipage se décide à en faire à sa tôte ou à consulter Joss, qui dans sa niche, au fond de la cabine, oppose un front serein à toutes les tempêtes de la mer et du bord. 11 arriva que, sur la jonque où nous itiontâmes, il n'y avait que deux capitaines ; mais tandis que l'un
1 . Cela paraît vouloir dire : « Il y a trop de mauvaises gens de ce côté ; ils * pourraient bien vous couper la gorge. »
des deux se montrait poli envers nous, l'autre voulait nous jeter h Teau. On nous pria d'attendre que Joss eût été consulté. L'idole, parait-il, décida qu'on nous ferait bon accueil, car les capitaines et l'équipage m'aidèrent de tout leur pouvoir à prendre une bonne photographie du pont du navire.