S66 DIX ANS DE VOYAGES
pont, de chaque côté de là chaussée, s*élève une rangée de maisons dont la projection en dehors des parapets est telle que, sur les trois quarts de leur profondeur totale, elles sont suspendues au-dessns du fleuve et ne -setfibleht tenir à la construction générale que par le mur delà fà^de qui repose sur le pont. De longues et fortes poutres portant sur les projections des contre-forts, les soutiennent audessus dé Teau, dé la même façon qu'une console est supportée par ses appuiSé G*ést ce qu'on peut appeler une architecture du genre casse-cou, et cependant le marché de la ville se tient sur ce pont, et ces maisons servent de boutiques et dliabitations aux marchands. G*estlà qu*ils vivent, c*est là qu*ils vendent et achètent, c*cst là qu'ils dorment, attendant avec calme le moment qui les verra, eux et leurs fragiles demeures, faire le plongeon dans un tombeau vaseux. Mais la sécurité dont ils jouissent tient encore à autre chose. Entre chacune des arches sont suspendues deux légers cadres de bois que les habitants relèvent le j'our et laissent pieusement tomber la nuit pour empêcher les esprits malfaisants de passer sous leurs demeures et de leur jouer de mauvais toùih. Ils n'avaient pas prévu cette inventiQn\*lës esprits malfaisants.
'C^U-chow-f6uesioJivèrt;aùi;<^ e^ Ton à uile
où â^hi fois, maïs' en vain, essayé a'y établir un consulat anglais. La turbulente populace 'dé céUe"villé persiste à recevoir les étrangers à coups de pierres, et à l'époque de ma visite il n'y avait pas d'autre Européen que le vice-consul. Quand je lui racontai comment j'avais été attaqué par la foule, il me répondit tranquillement : « Vous devez vous estimer heureux d'en avoir été quitte à si bon marché ; aucun Européen ne peut s'attendre à mieux de la part de la canaille indisciplinée de cette ville. » Aussi ne fus-je pas fâché de tourner le dos à cette partie du Kwang-tung et de redescendre à Swaton.
Chaque année voit augmenter le nombre des émigrants qui quittent cette partie de la Chine pour aller travailler sur les plantations de Siam, de la Cochinchine ou des Détroits. On compte qu'en 1870, il en est parti de ce port plus de 20,000, et nous pouvons croire que le travail est à bien bas prix en Chine, quand nous voyons qu'un salaire de deux à quatre dollars par mois suffit pour attirer les coulies hors de chez eux. Ce qu'il y a de plus surprenant, c^est que, sur une somme si modique, ils parviennent encore à. mettre de côté un peu d'argent pour louer une ferme à leur retour au pays. C'était dans cette région que le gouverneur dont j'ai parlé, Juilin, envoya un mandarin militaire à la tête de 2,(j00 hommes pour rétablir la paix.
Cet officier, à l'époque de ma visite, était dans le district de Chaoyang. Il avait à peu près rempli sa mission, et le pays jouissait d'une paix et d'une prospérité qui depuis longtemps lui avaient été incon-
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de Kwin-Kong et le somma de livrer 200 des principaux rebelles de son village. Kwin-Knng en livra iOO, pauvres diables choisis arbitrairemenl par lui comme victimes expiatoires. De nouvelles menaces l'amenèrent à en livrer encore quelques-uns. Toute ta bande fut décapitée et la tôle de Kwin-Kong lui-mCme alla grossir le las des letes coupées. Plus de 1,000 personnes furent snppliciées^durant la marche mémorable de Fang-Yao.
Swaboi, un des plus puissants villages de la province, est & environ trois kilomètres de Swalon. Ce village a pour ainsi dire monopoliné
Petits pipds.
le droit de fournir des coulies à la ville. 11 y a environ dix ans dix-sept autres villages se ligu^rent contre Swaboi, et résolnn?nl d'employer au besoin la force pour mettre un terme à ce monopole du travail. La guerre dura quatre ans et se termina à l'avantage de Swaboi. Pendant ces guerres les villageois commettent les uns envers les autres tes plus exécrables cruautés; ils vont par exemple jusqu'à en terrer leurs ennemis tout vivants et la t&le en bas, dans des trous où de la chaux vive est mêlée à la terre. Ce fut aussi dans ce district que je pus obser\'er les traitements inhumains que l'on fait subir aux idiots dans certaines parties de la Chine. Feu le docteur Thompson, de Swaton, vit dans une de ses excursions une femme aux petits pieds qui s'en allait en boitant, privée de la
canne qui est nécessaire à ces femmes-là pour marcher. Elle fit voir qu'elle était folle en se dirigeant tout droit vers la chaise à porteurs du docteur Thompson. Il n'est pas, en effet, dans cette partie de la Chine, une seule Chinoise qui ne se sauve à l'approche d'un étranger. Arrivée en sa présence, elle se prosterna à ses pieds, comme s'il eût été un fonctionnaire d'un rang élevé. Sa chevelure pendait en désordre sur ses épaules ; elle avait sur la tête des traces de coups et des blessures dont plusieurs saignaient encore, et ses vêtements tombaient en loques sur ses membres décharnés. Le docteur Thompson aurait voulu l'emmener au village prochain pour y panser ses plaies ; mais les porteurs chinois ne voulurent pas en entendre parler. « Elle est folle, dirent-ils, elle est folle, qu'elle s'en aille avec les corbeaux ! » Moi-même, j'ai vu un idiot exposé hors d'un village dans une cage de bois, pour y être nourri par les passants, ou plutôt pour y mourir de faim. Plus tard, quand je repassai par là, je cherchai à voir ce malheureux qui avait plutôt l'air d'un animal que d'un homme, mais il était mort dans sa cage.
Le premier port libre que nous rencontrons maintenant en remontant vers le nord est Amoy. Bien qu'il soit situé dans la province de Fukien, les caractères géologiques du sol sont les mêmes que ceux de Swaton. Les mêmes collines de terres friables à travers lesquelles percent d'énormes rocs de granit se voient à l'entrée du port, et sur la face d'un de ces rochers tournée vers le port sont gravées en gros caractères des inscriptions relatant quelques traits de l'histoire locale. Dans le port même, plusieurs de ces rochers élèvent leurs têtes grises à une grande hauteur au-dessus de l'eau; on en voit d'autres tout près de là sur le rivage, et ils sont l'objet de la vénération des indigènes qui les regardent comme des sortes de Fing-shui ou bonnes divinités du port. Il est bien rare cependant que dans un endroit comme celui-ci les divinités soient favorables aux classes les plus pauvres et les plus superstitieuses. Les hommes d'Amoy font, dit-on, de bons soldats ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'ils combattirent vaillamment pour leur indépendance, furent les derniers à se soumettre aux envahisseurs tarlares, et que ce fut sur eux que la conquête pesa le plus lourdement. Ils portent encore aujourd'hui le turban qu'ils adoptèrent comme coiffure pour cacher la tonsure et la queue dont la mode leur fut imposée parles vainqueurs. Le dialecte d'Amoy est si différent de celui de Canton que mes serviteurs se crurent encore une fois en pays étranger; mais le simple aspect delà ville les rassura bientôt. Ils y trouvèrent en effet des gens de leur province, et des odeurs et des habitudes si incontestablement chinoises qu'il n'y avait point à s'y tromper. A Amoy comme à Swaton, les maisons dans le quartier indigène se pressenties unes contre les autres comme des spectateurs qui voudraient tous être au
premier rang le long de la baie. Un grand nombre de ces mniâons sont dans un élat de décrépitude déplorable, et la longue, obscure et étroite rue qui traverse celte partie de la ville, est pavée de dalles de pierre si usées el si mal jointes qu'il s'est formé partout des trous pleins de boue, et que si vous ne posez pas le pied avec précaution sur ces pierres branlantes, vous Oies éclaboussé de la plus indigne façon. Une boutique sur deux dans celte rue pue la graisse fondue
elles oignons; les chiens galeux et les cochons maigres que vons dérangez dans leurs occupations aboient ou grognent, et c'est: dit reste à eux »culs qu'est laissé le soin de faire disparaître les ordltKs de toutes sortes que l'gn jelte dans la rue : il n'j a pas ù Amoy d'ailtres agents de la salubrité publique, .^joutez k cela que toujours, sur quelque point, la rue est encombrée par quelque rassenablemenl (orme autour d'une bande de musiciens ambulants, et vous pourm vous faire une idée des charmes de ce quartier. Celui des marcbands étrangers n'est pas beaucoup plus beau, du moins exlérieuremeat: mais, une fois qu'on y est, on a la satisfaction de voir des bureaux bien tenus el des magasins regorgeant de produits de toulo sorte et montrant tous les signes de l'activité commerciale.
Le commerce de ce porl subit l'inllucnce favorable de la prospérité croissanlo de la riche Furmose; mais le commerce d'importa-
ion et la circulation des produits à Tintérieur sont tenus en échec )ar un système, d'ailleurs fort illégal, de droits de transit que rien le règle sinon le besoin ou Tavarice des fonctionnaires dispersés dans e pays. Une des plus lourdes contributions est celle qui, sous le îom de hekin, imposée autrefois comme taxe de guerre sur les proluits étrangers, n'a jamais été levée. Sauf les ports de Formose, il l'y en a pas d'autres où le commerce soit chargé de si lourdes conributions.
« A Swaton, dit à ce sujet le consul américain *, les taxes locales evées à l'importation sont toujours les mômes, c'est-à-dire un quarantième environ de ce qu'elles sont à Amoy, de sorte que les indigènes trouvent du bénéfice à transporter par terre de Swaton, aux portes mômes d'Amoy, des marchandises étrangères qu'ils y vendent ï meilleur marché que celles qui sont directement importées et venlues à Amoy. -^ La taxe de guerre dont nous venons de parler fut imposée pour subvenir aux dépenses que l'on dut faire pour combattre l'insurrection des Taï-pings et celle deiî petits couteaux. Cette dernière éclata en 1853 et fut pour le district d'Amoy une très-sérieuse affaire. Le chef de cette société du poignard était, dit-on, un (Minois de Siugapore du nom de Tan-Keng-Ghin. Cette insurrection fut l'œuvre d'une de ces sociétés secrètes qui ont été une source de troubles continuels pour tous les pays où des travailleurs chinois se sont établis.
En 1864, alors que depuis quelques mois déjà Nankin était tombé aux mains des Impériaux et que la cause de Tien-Wang, ou Roi céleste, était perdue ou à peu près, ses partisans firent un dernier effort et s'emparèrent de Chang-chou-fou, ville (jui est à Amoy ce que Chao-chou-fou est à Swaton. Après une lutte désespérée, la ville fut reprise par les Impériaux, et cette guerre barbare se termina par des massacres prémédités dont l'horreur n'est dépassée par aucun de ceux qui ont souillé les annales de la révolte des Tsûi-pings, révolte qui ne fut vaincue que grâce à l'intervention étrangère et à quelques efforts décisifs sous lesquels succombèrent les principales places fortes occupées par les rebelles. Ces succès ne furent que trop souvent suivis de massacres dans lesquels ni le sexe ni l'âge ne furent épargnés : tels sont les moyens par lesquels les gouvernements faibles cherchent à imprimer la terreur dans le cœur du peuple.
Des faits comme celui que j'ai à mentionner n'étaient pas rares ^lors. Le massacre fini, on ramassa deux cent cinquante-quatre tôtes, deux cent trente-une queues et autant d'oreilles censées avoir appartenu à des rebelles. En tout cas, c'étaient des têtes, des queues
1. Rapport sur Amoy et sur file de Formose ^ par A. W. Le Gendre.
et des oreilles, et les troupes impériales eurent la gloire de déposer ces trophées aux pieds des autorités. On ne saurait se Ûgurer à quelles cruelles blessures quelques-uns de ces pauvres mutilés survécurent. L'un d'eux me raconta qu'il avait été obligé de tenir sa tête pour qu'elle ne tombât pas, tant elle avait été profondément tranchée. Il est certain qu'on voyait sur son cou d'affreuses cicatrices semblables à celles que M. Hughes a décrites dans la China Review du mois de juin 1873. J'ai aussi vu un homme qui jouissait d'une très-bonne santé, bien que ses deux oreilles eussent été coupées et qu'il eût été en partie scalpé. M. Hughes nous dit, dans un autre article, que l'infanticide est plus commun peut-être dans cette partie delà province de Fukien que dans aucune autre partie de l'empire, et cette affirmation corrobore l'enquête que j'ai moi-même faite sur les lieux.
Un jour, dit M. Hughes, je rencontrai un grand et gros gaillard de la classe des coulies qui portait deux jolis paniers ronds suspendus aux bouts d'une perche. Entendant un cri d'enfant, je l'arrêtai, et je vis qu'il y avait deux enfants dans chaque panier. Ce spéculateur en innocents allait vendre ces pauvres petits êtres à l'hospice des enfants trouvés, où il comptait recevoir environ dix sous par tête d'enfant du sexe féminin et soixante-dix ou soixante- quinze firancs par tôte d'enfant du sexe masculin.
Cet hospice avait été fondé par un négociant chinois que j*ai eu le plaisir de voir quelquefois. C'est un fait lamentable msds certain que pour dix sous des mères abandonnent volontiers un enfant du sexe féminin.
L'hospice d'Amoy est plus libéralement administré que celui de Canton ; car si Ton veut s'y procurer un enfant, on peut le faire sans payer, pourvu qu'on ait de sullisantes attestations de moralité. D'après un des missionnaires chrétiens qui résident à Amoy, l'infanticide sévirait dans ce district sur 25 p. 100 des enfants du sexe féminin. Les indigènes eux-mêmes n'en font pas mystère : j'ai vu une vieille femme qui avouait s'être débarrassée ainsi de trois filles. Us donnent pour excuse leur extrême dénùment, et il est bien certain que je n'avais, avant d'avoir visité leurs demeures, aucune idée d'ini tel degré de misère. Les environs sont naturellement pauvres, stériles môme, et les incursions et les pillages des rebelles et des Impériaux ont anéanti les ressources et abattu l'énergie des classes les plus pauvres. 11 est vrai, d'un autre côté, que la guerre a éclairci la population, mais pas assez pour que sa densité en soit matériellement affectée. Un homme dans la force de l'âge ne peut gagner que dix sous par jour, et un ouvrier habile seize.
Il se fait dans un des quartiers, ou plutôt dans un des faubourgs
de la villi.', un ftrand commerce d'engrais composés de lout ce que les habitants peuvent recueillir d'ordures et de rebuta de toutes sortes. Les gens qui font ce commerce babitent le voisinage mi^nie des fosses infectes où ils préparent ce geure d'engrais ; le loyer des bouges oii ils grouillent leur coule environ dix sous par mois.
Non loin de ce lieu, sur une colline, est le cimetière des pauvres. Sur les fosses, s.ins pierres tombales, sans tertres de gazon, on jette de la chaux môlée de fragments de verre et de pots cassés pour empêcher les chiens elles porcs de déterrer les cadavres. Comment les pauvres gens de ce quartier font pour vivre, c'est ce que je ne sau-
*ru8 dire. A en juger par la multitude des fusses du cimetière, iJs ^toeurent en grand nombre, et qui pourrait s'en étonner en songeant r^ l'atmosphère empestée dans laquelle ils vivent. Je visitai quelques- -unes de ces habitations, misérables buttes élevées sur le sol nu. Sou- ^TOnt elles ne contenaient pas un seul meuble, et la saleté des pau- *'Tres déguenillés qui les habitaient était révollunle. Cependant, de *'toug côtés couraient des enfants occupés h jeter des pierres dans les 'mares ou à chasser les porcs et les chiens pour les empêcher do dé- 'Torer les ordures, seul article de commerce de la localilé. Presque
tous les enfants étaient du sexe masculin, et comme, après tout, ''garçons coûtent tout autant it nourrir que les filles, il ne semble
les ^^^Hj lie pas ^^^^H
que Texlrême pauvreté suffise à expliquer la coutume de Tinfanticide. Le besoin est sans doute une des causes, mais non moins indirecte que directe, en ce sens que le besoin produit une insensibilité extrême, une dureté de cœur et un égoïsme sauvage, qui, à la longue, pétrifient le cœur et rendent la mère capable de vendre ou de tuer son enfant.
Il y avait non loin de là une autre colline, du haut de laquelle on . apercevait le port. Sur cette colline je trouvai une rangée de grandes jarres de terre et dans chaque jarre un squelette. Un de ces vases ayant été cassé, les ossements gisaient dispersés sur le sol, et des enfants jouaient à la balle avec le crâne. Que pouvaient bien être ces restes déshonorés, sur lesquels un Ezéchiel aurait pu prophétiser et déplorer la chute de son peuple ? C'étaient les restes de gens attendant les honneurs de la sépulture.
Disons en passant que l'inhumation ne se doit accomplir que selon les prescriptions des Feng-shui. Mais, hélas ! aucun Feng-shui ne fera jamais que la plupart de ces squelettes connaissent d^autre lieu de repos que les vases de terre où ils ont été déposés ; car, ou ceux de leurs parents qui leur ont survécu sont morts depuis, ou ils sont trop pauvres pour faire les frais de l'enterrement si souvent ajourné. Maintenant le lecteur peut se rendre compte de la force des motifs qui poussent les Chinois à consacrer, bien longtemps avant leur mort, une partie ou la totalité de leurs économies à Tachât d'un cercueil, d'un suaire et du terrain où ils seront un jour enterrés.
C'est une peinture bien sombre que celle que jusqu'ici j'ai faite
d'Amoy. 11 ne fiindrait copendanl pas croire que môme les plus
pauvres quartiers n'y soient pas éclaires parfois de quelques rayons
de lumière. Dans une de mes nombreuses tournées, je visitai un
jour une sombre ruelle dont je trouvai les habitants engagés dans
ane industrie nouvelle pour moi. Hommes, iemmes, enfants, étaient
occupés à fabriquer des Heurs artificielles de toute beauté, avec
■ la moelle d'une plante de Founase XAralia papyrifera. C'est la
plante avec laquelle on l'ait le papier improprement appelé papier
de riz. Dans toutes les maisons où j'entrai, je trouvai des milliers
de fieurs étalées sur des plateaux et si exactement semblables aux
fleurs naturelles qu'on aurait pu les croire vivantes. De petites
mains délicates étaient à l'œuvre dans ces ateliers et sous leurs
doigts naissaient avec une rapidité inconcevable les roses, les lis,
les azalées et les camélias. Atelier, magasin, bureau, habitation,
chaque maison est tout cela à la fois, et les ouvriers y sont tellement
à l'étroit que les étrangers, pour les voir au travail, ou pour faire
quelques achats, sont assez souvent forces de rester dehors, sur le
pas de la porte. J'achetai un grand nombre de ces fieurs à un homme
dont la boutique me parut une des plus pauvres de l'endroit. Il me
demanda de lui faire une avance d'argent, et m'oflrit même de fournir caution, si je le désirais. Je lui prêtai quelques dollars, sans lui demander la moindre garantie, et quoique je lui fusse absolument inconnu, il tint ses engagements avec Thonnêteté la plus scrupuleuse.
Il y a, à Amoy, beaucoup de riches marchands chinois qui mènent une. existence large et habitent de belles maisons situées sur les hauteurs du voisinage. Sur ces mêmes hauteurs s'élèvent des temples et des monastères, bâtis dans les situations les plus romantiques, parmi d'énormes rochers de granit dont les sommets dominent la plaine de plusieurs centaines de mètres. Du haut du rocher sur lequel est bâti le monastère du Cerf-Blanc, entre autres, on a une vue admirable de la ville, du port et de Tîle de Kou-langseu. Cette île est le lieu de résidence de la plupart des Européens, et ses maisons, avec leurs beaux parcs et jardins, ne le cèdent en rien à aucune de celles qu'on peut trouver en Chine. Il s'y trouve aussi quelques établissements appartenant aux missions chrétiennes, qui, à coup sûr, ne trouveront nulle part ailleurs un pays où leurs services soient plus nécessaires que dans cet ignorant et malheureux district d'Amoy. Il faut bien cependant que j'ajoute qu'en dépit de tout ce que j'ai raconté de la population de cette ville et de ses institutions, on peut passer très-agréablement un mois à Amoy, grâce à l'aimable hospitalité qu'on trouve chez les négociants. J'ai joui de cette hospitalité, et je ne saurais dire combien de facilités elle m'a values pour visiter tout ce qui pouvait m'oflVir quelque intérêt. L'un m'offrait son bateau, l'autre mettait son cheval à ma disposition. A propos de chevaux, il y a dans une étroite plaine, tout près des forts qui l'un après l'autre tombèrent en notre pouvoir en 1841, un champ de course. (Juelques gros canons rouverts de rouille y sont encore en place et marquent la scène de la lutte qui se termina par la prise de l'île d'Amoy.
Cette île est depuis deux ou trois siècles un des points sur lesquels le commerce étranger s'est le plus fidèlement donné rendez-vous; mais ce n'est que durant les dernières années que ce commerce a acquis une véritable importance. J'ai vu sur les collines un certain nombre de tombeaux européens, dont quelques-uns remontent au quinzième siècle.
Le 1" avril 1871, je pris le bateau à vapeur pour aller d'Amoy à Formose ; mais, avant de quitter le port, j'allai, abord du Yesso, dire adieu à un ami que sa mauvaise santé forçait de retourner au pays. Je ne devais plus le revoir; il mourut en route. C'est trop souvent ce qui arrive à nos compatriotes. Us se figurent, une fois malades, que la saison froide les remettra, et ils patientent sous ce climat qui mine leur santé. Trop tard ils s'aperçoivent qu'ils ont compté sur