CONTENTS
Introduction ....
Text:
(i) Maman Nunu .
(2) Les Vices du Capitaine .
(3) Le Remplaçant
(4) Un Enterrement dramatique
(5) Le Coucher du Soleil
(6) Le bon Crime .
(7) L'Adoption
(8) Le Morceau de Pain
(9) Guignol ....
(10) Le Pain cher .
Notes
VOCABULARY
parents n'étaient pas assez riches pour avoir une servante. Certes non, les pauvres gens ! et je me souviens même qu'elles duraient très longtemps, les redingotes à collet de velours de mon père, et que maman faisait assez souvent de petits savonnages.^ 5 Dès le matin, le pauvre homme s'en allait à son ministère, 2 emportant dans sa poche un morceau de pain fourré de charcuterie pour son déjeuner ; mes deux sœurs — elles étudiaient la peinture — partaient pour leur atelier, et tandis que la cadette, celle qui 10 devait mourir à vingt-trois ans, hélas ! et que nous appehons alors " la grosse Marie," finissait le ménage, ma pauvre mère s'installait à son petit bureau, près de la fenêtre, et commençait à copier des mémoires ^ de charpente ou de sernu-erie pour les entrepreneurs du 15 voisinage. Or j'étais alors un important personnage de six ans, désigné ordinairement par le sobriquet de " Cicis," ^ un gamin maladif vêtu d'un petit caban ^ de drap écossais, à carreaux blancs et rouges, chefd'œuvre de l'industrie maternelle, dont j'étais très fier. 20
i6 DIX CONTES PAR FRANÇOIS COPPÉE |
Ma sœur Marie, bien que déjà elle se rendit utile à> la maison, n'avait que trois ans de plus que moi, eti d'aussi jeunes enfants avaient besoin d'exercice et d^ grand air. ^
5 Aussi, vers midi, la mère Bernu, une pauvre vieille! du quartier, venait nous prendre tous les deux pour^ ^ nous mener à la promenade. Elle déjeunait sur un coid de table et maman lui donnait dix sous. Avec cette! petite ressource, les secours du bureau de bienfaisance 4
10 et quelques autres aumônes peut-être, elle trouvait encore moyen de vivre ; et mes humbles, très humble^ parents, qui, par des prodiges d'économie, conservaient^ dans la pauvreté un air de décente bourgeoisie,^ devaien^ lui faire l'effet ^ de puissants capitalistes. '|
15 Très âgée, avec un bonnet d'aïeule campagnarde^ d'une blancheur éclatante, une robe brune à petites fleurs et un châle vert toujours tiré à quatre épingles,*] '' maman Nunu," comme nous la nommions, offrait! un visage aux traits réguliers, ridé comme une pommé
20 de conserve, où quelques poils blancs frisaient autour] d'une bouche édentée. Elle était d'une propreté] scrupuleuse, conservait les formes polies du peuple^; d'autrefois, et, ayant eu elle-même une nombreuse! famille, s'entendait à merveille ^ au gouvernement des]
25 bambins. ^
Maman Nunu nous emmenait donc, ma sœur Maries et moi, dans les avenues désertes qui rayonnent autoui| des Invandes."^ J'habite aujourd'hui de ce côté ; j suis revenu là, poussé par un irrésistible attrait ; ca
30 le Parisien est plus fidèle qu'on ne croit à ses souveniral d'enfance et garde un sentiment attendri pour soi^ quartier natal. Il y avait à cette époque, sur ce.'-!
^^lointains boulevards, de magnifiques ormes qui ont été coupés pendant le siège, de vieux bancs de bois vermoulu, des fossés pleins d'herbe et des réverbères à potence ^ datant du Paris révolutionnaire, des réverbères à pendre ^ l'aristocrate. C'était un lieu mélan- 5 colique, presque agreste, très solitaire. On n'y rencontrait que de rares invalides,^ — ancien modèle,* — avec l'habit bleu à pans retroussés et le grand tricorne à cocarde, porté en bataille,^ ou des pauvresses à cornettes de nonnes et à fichus croisés sur la poitrine, 10 qui vivaient de la charité des hôtels et des couvents du faubourg Saint-Germain,^ tout proche, et qui, dans la journée, se chauffaient sur les bancs au soleil. La mère Bernu prenait place auprès d'elles et faisait volontiers un bout de causette,'' tandis que, Marie et 15 moi, nous nous accroupissions à ses pieds et jouions avec le sable.
Mais, si petit bonhomme que je fusse, j'avais déjà de l'imagination, et les récits que la mère Bernu faisait à ses simples compagnons m'intéressaient puissamment. 20 Éco-utée avec respect à cause de son grand âge, elle leur parlait souvent, comme d'une personne considérable et qui faisait honneur à sa famille, de sa fille, l'unique enfant qu'il lui restât, — car les autres, tous des garçons, avaient été tués pendant les guerres de 25 l'Empire, — de sa fille qui tenait la loge^ d'un hôtel 'du faubourg Saint-Honoré,^ où son mari était cocher, et qui, par un hasard ironique, s'appelait Madame Napoléon. Ce nom de Madame Napoléon, qui revenait constamment dans les discours de la mère Bernu, 30 exerçait sur moi une sorte de fascination, et je ne pouvais me figurer la concierge du faubourg Saint-
i8 DIX CONTES PAR FRANÇOIS COPPÉE i
Honoré que coiffée de la couronne et traînant le manteau i impérial. Un jour, maman Nunu nous conduisit chez I sa fille : c'était une grosse commère,^ déjà vieille, ' qui nous offrit des tartines d'excellent raisiné.^ Mais] 5 mon cerveau d'enfant ne voulut pas admettre cette ; réalité, et, même après cette visite, le nom prononcé^ de Madame Napoléon n'évoqua jamais dans ma pensée \ que l'image d'une radieuse impératrice. i
Comme toutes les personnes âgées, la mère Bernu, j
10 dans ses entretiens du boulevard des Invalides, re- J montait volontiers vers ses plus lointains souvenirs. ; Elle avait dîné dans la rue, sur une table dressée devant i sa maison, le jour de la Fédération ^ ; elle avait vu \ passer Marie-Antoinette dans la charrette, " en camisole ;
15 blanche " ; elle décrivait son fils aîné, le grenadier de la garde impériale, avec son grand bonnet à poils ] et ses hautes guêtres noires ; et j'entrevoyais, en ] l'écoutant, des drames confus et de vagues splendeurs, i Hélas! ce qu'elle se rappelait le mieux, c'étaient les 1
20 réjouissances publiques dont le petit peuple a sa part : i la fête de l'Empereur* et les distributions de vin, le j jour de la naissance du roi,^ où l'on jetait des cervelas ! à la foule. Chose navrante — j'y songe aujourd'hui — ; que ce cours d'histoire contemporaine fait par une i
25 pauvresse ! !
Un jour, elle voulut montrer son logis à l'une de ses ;
vieilles amies et la conduisit, avec nous, bien entendu, |
dans une misérable maison de la rue Rousselet.^ Nous |
entrâmes dans'une chambre au carreau froid, mal éclairée j
30 par un châssis à tabatière,^ où il n'y avait qu'un lit de ; paysan et quelques chaises de paille. Pourtant, sur ; une vieille commode, une petite chapelle en plâtre, ]
dont les fenêtres étaient garnies de verres de couleur, charma mon attention enfantine. Maman Nunu expliqua l'origine de ce singulier objet à sa camarade. Sous l'ancien régime, le jour de la Fête-Dieu,^ les enfants du peuple, comme ils font encore aujourd'hui, 5 disposaient de petites chapelles aux portes des maisons ; mais ils n'avaient pas besoin d'importuner les passants pour leur arracher quelques sous : car, en ce temps-là, les personnes de qualité faisaient arrêter leurs voitures devant la petite chapelle, mettaient pied à terre, 10 s'agenouillaient un instant et laissaient une large aumône. C'était ainsi que la mère Bernu, alors toute jeune fillette, avait vu descendre de son carrosse et prier devant cette chapelle de plâtre un vieux seigneur " très paré " qui, son oraison dite, lui avait souri et 15 donné un louis d'or, le seul peut-être qu'elle eût touché de sa vie ; et ce seigneur n'était autre que le maréchal de Richelieu 2 en personne, alors extrêmement âgé et tombé dans la dévotion. La mère Bernu, qui se vantait d'avoir été jolie, avait eu le dernier sourire 20 de Fronsac !
Ainsi je passais mes après-midi à écouter les belles histoires de maman Nunu ; puis à la tombée du jour nous revenions vers la rue Vanneau,^ où demeurait ma famille, et nous remontions nos cinq étages. Les 25 grandes sœurs étaient de retour, et, riant de leur beau rire de jeunes filles, aidaient la mère à mettre le couvert. Puis le père revenait de son bureau, fatigué, courbé, pauvre homme d'esprit et de rêverie qui s'usait sur des paperasses ! Mais quand il avait embrassé tout son 30 monde, son visage, son naïf et fin visage sans barbe, sous une brosse de cheveux gris d'argent, s'éclairait
d'un heureux sourire. Il ôtait sa redingote, — cette ! redingote qui durait si longtemps ! — disait : " Ouf ! " ; en enfilant sa robe de chambre ; et, comme la soupière l fumait déjà sur la table et que la mère Bernu la re- i 5 gardait du coin de l'œil, tout en faisant mine de s'en \ aller, il lui disait gaiement, avec sa générosité de \ pauvre et sa bonne grâce de gentilhomme : J
" Asseyez-vous là, maman Nunu . . . vous dînerez I
Peu importe le nom de la petite ville de province où le capitaine Mercadier — trente-six ans de, services, vingt-deux campagnes, trois blessures — se retira quand il fut mis à la retraite.^
Elle était pareille à toutes les petites villes qui sol- 5 licitent, sans l'obtenir, un embranchement de chemin de fer ; comme si ce n'était pas l'unique distraction des indigènes d'aller tous les jours, à la même heure, sur la place de la Fontaine, ^ voir arriver au grand galop la diligence, avec son bruit joyeux de 10 claquements de fouet et de grelots. Elle comptait trois mille habitants, que la statistique appelait ambitieusement des âmes, et tirait vanité de son titre de chef -lieu de canton.^ Elle possédait des remparts plantés d'arbres, une jolie rivière pour pêcher à la 15 ligne, et une église de la charmante époque du gothique flamboyant,* déshonorée par un affreux Chemin de Croix ^ venu tout droit du quartier Saint-Sulpice.^ Tous les lundis, elle s'émaillait ^ des grands parapluies bleus et rouges de son marché, et les gens de la cam- 20 pagne y venaient en charrettes et en berlingots ^ ; mais,
le reste de la semaine, elle se replongeait avec délices dans le silence et dans la solitude qui la rendaient chère à sa population de petits bourgeois. Ses rues étaient pavées en têtes de chat ^ ; on y apercevait, 5 par les fenêtres des rez-de-chaussée, des tableaux en cheveux ^ et des bouquets de mariées sous un verre,^ et, par les demi-portes des jardins, des statuettes de Napoléon en coquillages. La principale auberge s'appelait naturellement * VÉcu de France, et le re-
10 ceveur de ^ l'enregistrement ^ rimait des acrostiches pour les dames de la société.
Le capitaine Mercadier avait choisi cette résidence de retraite par la raison frivole qu'il y avait autrefois vu le jour, et que, dans sa tapageuse enfance, il y
15 avait décroché les enseignes ' et maçonné ^ les boutons de sonnettes. Pourtant il ne venait retrouver là ni parents, ni amis, ni connaissances, et les souvenirs de son jeune âge ne lui retraçaient que des visages indignés de marchands qui lui montraient le poing
20 du seuil de leur boutique, un catéchisme où Ton le menaçait de l'enfer, une école où on lui prédisait l'échafaud,^ et, enfin, son départ pour le régiment, hâté par une malédiction paternelle.
Car ce n'était pas un saint homme que le ^^ capitaine.
25 Son ancienne feuille de punitions ^^ était noire de jours de salle de police ^^ infligés pour actes d'indiscipline, absences aux appels et tapages nocturnes dans les chambrées. Bien des fois on avait dû lui arracher ses galons de caporal et de sergent, et il lui avait fallu
30 tout le hasard et toute la licence de la vie de campagne pour gagner enfin sa première épaulette.^^ Dur et brave soldat, il avait passé presque toute sa vie en
Algérie, s' étant engagé dans le temps où nos fantassins portaient le haut képi ^ droit, les buffleteries blanches et la grosse giberne. ^ Il avait eu Lamoricière ^ pour commandant ; le duc de Nemours,* près duquel il reçut sa première blessure, l'avait décoré, et, quand il était 5 sergent-major, le père Bugeaud ^ l'appelait par son nom et lui tirait les oreiUes. Il avait été prisonnier d'Abd-el-Kader,^ portait les traces d'un coup de yatagan ^ sur la nuque, d'une balle dans l'épaule et d'une autre dans la cuisse ; et, malgré l'absinthe,^ 10 les duels, les dettes de jeu et les juives aux yeux noirs en amande, il avait péniblement conquis,^ à la pointe de la baïonnette et du sabre, son grade de capitaine au 1^^ régiment de tirailleurs.^^
Le capitaine Mercadier — trente-six ans de services, 15 vingt-deux campagnes, trois blessures — venait donc d'obtenir sa pension de retraite, pas tout à fait deux mille francs, qui, joints aux deux cent cinquante francs de sa croix, ^^ le mettaient dans cet état de misère honorable ^^ que l'État réserve à ses anciens 20 serviteurs.
Son entrée dans sa ville natale fut exempte de faste. ^^ Il arriva, un matin, sur l'impériale de la diligence, mâchonnant un cigare éteint et déjà lié ^^ avec le conducteur, à qui, pendant le trajet, il avait raconté le 25 passage des Portes de Fer ^^ ; plein d'indulgence, du reste, pour les distractions ^^ de son auditeur, qui l'interrompait souvent par un blasphème ou par l'épithète de carcan adressée à la jument de droite. Quand la voiture s'arrêta, il lança sur le trottoir sa vieille 30 valise, maculée d'étiquettes de chemins de fer, aussi nombreuses que les changements de garnison de son
propriétaire ; et les oisifs d'alentour furent absolument stupéfaits de voir un homme décoré — chose encore rare en province — offrir le vin blanc au cocher sur le comptoir du prochain cabaret.
5 II s'installa sommairement.^ Dans une maison de faubourg, où mugissaient deux vaches captives et où les poules et les canards passaient et repassaient sous la porte charretière,^ une chambre meublée était à louer. Précédé d'une maritorne,^ le capitaine gravit
10 un escalier à grosse rampe de bois, parfumé d'une forte odeur d'étable,* et pénétra dans une vaste pièce carrelée que tapissait un papier bizarre, représentant, imprimée en bleu sur fond blanc et répétée à l'infini, l'image de Joseph Poniatowski,^ à cheval, sautant dans
15 l'Elster.^ Cette décoration monotone, mais qui rappelait nos gloires militaires, séduisit sans doute le capitaine, car, sans s'inquiéter ^ du peu de confortable des chaises de paille, des meubles de noyer et du petit lit aux rideaux jaunis, il conclut ^ sans hésitation.
20 Un quart d'heure lui suffit pour vider sa malle, pendre ses habits, reléguer dans un coin ses bottes, et orner la muraille d'un trophée composé de trois pipes, d'un sabre et d'une paire de pistolets. Après une visite à l'épicier d'en face, chez lequel il acheta une livre de
25 bougies et une bouteille de rhum, il revint, déposa son emplette sur la cheminée, et promena autour de lui le regard d'un homme très satisfait. Puis, avec la promptitude des camps, il se rasa sans miroir, brossa sa redingote, inclina son chapeau sur
30 l'oreille, et s'alla ^ promener par la ville, en quête d'un café.
Le séjour de ^ l'estaminet était une habitude invétérée chez le capitaine. Il y satisfaisait à la fois les trois vices égaux dans son cœur : le tabac, l'absinthe et les cartes. Sa vie toute entière s'y était écoulée, et il aurait pu dresser, de toutes les villes où il avait 5 garnisonné, un plan par cantines,^ marchands de tabac à comptoir,^ cafés et cercles mihtaires. Il ne se sentait vraiment à son aise qu'une fois assis sur le velours ras d'une banquette, devant un carré de drap vert près duquel s'amoncellent les chopes ^ et les soucoupes.^ 10 Son cigare ne lui semblait bon que s'il avait frotté l'allumette sous le marbre de la table, et jamais il n'avait manqué, après avoir attaché son sabre et son képi à la pat ère et s'être installé en lâchant quelques boutons de sa tunique, de pousser un profond soupir 15 de soulagement et de s'écrier :
— Ça va mieux !
Son premier soin fut donc de rechercher l'établissement qu'il fréquenterait, et, après avoir fait un tour de ville sans rien trouver à sa convenance, il arrêta enfin 20 son regard de connaisseur sur le café Prosper, situé à l'angle de la place du Marché et de la rue de la Paroisse.
Ce n'était pas son idéal. L'extérieur offrait bien quelques détails par * trop provinciaux : ce garçon 25 en tablier noir, par exemple, et ces petits ifs dans leurs caisses vertes, et ces tabourets, et ces tables de bois recouvertes de toile cirée. Mais l'intérieur plut au capitaine. Il fut réjoui, dès son entrée, par le bruit du timbre que toucha la grasse et fraîche dame 30
du comptoir, en robe claire, avec un ruban ponceau dans ses cheveux bien pommadés. Il salua galamment cette personne et jugea qu'elle occupait avec une suffisante majesté sa place triomphale entre les deux 5 édifices de bols à punch, congrûment couronnés par des billes de billard. Il constata que la salle était gaie, propre, également semée de sable jaune ; il en fit le tour, se regarda passer ^ dans les glaces, apprécia les panneaux, où des mousquetaires et des amazones
10 sablaient ^ le Champagne dans des paysages pleins de roses trémières,^ se fit servir, fuma, trouva le divan moelleux et l'absinthe savoureuse,* et fut assez indulgent pour ne pas se plaindre des mouches qui se baignaient dans les consommations avec une familiarité
15 toute campagnarde.
Huit jours après, il était devenu un pilier ^ du café Prosper.
On y connut bien vite ses habitudes ponctuelles ; on prévint ses désirs, et il ne tarda point à prendre ses
20 repas avec les patrons du lieu. Recrue précieuse pour les habitués, gens terrassés par le terrible ennui de la province et pour qui l'arrivée de ce nouveau venu, passé maître à tous les jeux et racontant assez gaiement ses guerres et ses amours, était une véritable bonne
25 fortune ; le capitaine fut lui-même enchanté de rencontrer des humains encore ignorants de son répertoire.^ Il en avait donc pour six mois "^ à dire ses razzias,^ ses chasses, ses batailles, la retraite de Constantine,^ la capture de Bou-Maza,^^ et les réceptions d'officiers avec
30 leur total effrayant de punchs au kirsch.^^
Faiblesse humaine ! Il n'était pas fâché d'être un peu oracle quelque part, lui dont les petits sous-
lieutenants, arrivant de Saint-Cyr,^ fuyaient naguère ^ les trop longues histoires.
Ses auditeurs ordinaires étaient le maître du café, gros sac à bière ^ silencieux et stupide, toujours en manches de veste * et remarquable seulement par ses 5 pipes à sujets ^ ; Thuissier-priseur, personnage goguenard et vêtu de noir, méprisé pour son habitude peu élégante d'emporter le reste de son sucre ; le receveur de l'enregistrement, — celui des acrostiches, — être très doux et d'une constitution faible, qui envoyait aux 10 journaux illustrés la solution des mots carrés ^ et des rébus ^ ; et enfin le vétérinaire du canton, le seul qui, en sa qualité d'athée et de démocrate, se permît quelquefois de contredire le capitaine. Ce praticien, homme à favoris touffus et à pince-nez, présidait le 15 comité radical aux époques d'élections, et, lorsque le curé faisait une petite collecte ^ parmi ses dévotes pour orner son église de quelque horrible statue en plâtre doré et enluminé, dénonçait par une lettre au Siècle ^ la cupidité des fils de Loyola. ^^ 20
Le capitaine étant un soir sorti pour aller chercher des cigares, après une discussion politique assez vive, le susdit vétérinaire grommela quelques phrases sourdes et irritées où il était question de " dire son fait," " de " trâîneur de sabre," ^"^ et de " couper la figure." ^^ 25 Mais, l'objet de ces menaces vagues étant rentré soudain, en sifflant une marche et en faisant le moulinet ^^ avec sa canne, l'incident n'eut pas de suites.
En somme, le groupe vivait en bonne intelligence ^^ et se laissait volontiers présider par le nouvel habitué, 30 dont la tête martiale et la barbiche blanche étaient vraiment assez imposantes ; et la petite ville, qui
était déjà fière de bien des choses, pouvait l'être aussi de son capitaine en retraite.
Le bonheur parfait n'existe pas, et le capitaine Mercadier, qui croyait l'avoir rencontré au café Prosper, 5 dut bientôt revenir de ^ cette illusion.
Le fait est que le lundi, jour de marché, l'estaminet n'était pas tenable.^
Dès l'aube, il était envahi par les maraîchers, les fermiers, les marchands de cochons, les marchands de
10 volailles ; gens à grosse voix, à gros cous rouges, à gros fouet à la main, portant la blouse neuve et la casquette de loutre, concluant leurs affaires autour d'un litre, tapant du pied, frappant du poing, tutoyant le garçon et crevant ^ le billard.
15 Quand le capitaine arrivait à onze heures pour absorber sa première absinthe, il trouvait tout ce monde déjà gris et commandant des déjeuners considérables. Sa place ordinaire était prise ; on le servait lentement et mal. Le timbre du comptoir ne cessait
20 de retentir ; le patron et le garçon, la serviette sous le bras, couraient, affolés. Bref, c'était un jour néfaste et * qui bouleversait son existence.
Or, un lundi matin qu'il était resté chez lui, sûr d'avance que le café serait trop bruyant et trop en-
25 combré, un doux rayon de soleil d'automne l'engagea à descendre s'asseoir sur le banc de pierre placé à côté de la porte de la maison. Il était là, assez mélancolique et fumant un cigare humide, quand il vit venir
du bout de la rue, — c'était une ruelle mal pavée et aboutissant à la campagne, — une demi-douzaine d'oies que chassait devant elle avec une gaule une petite fille de huit ou dix ans.
Le capitaine, en arrêtant son regard distrait sur 5 cette enfant, s'aperçut qu'elle avait une jambe de bois.
Il n'y avait rien de paternel dans le cœur de ce soudard.^ C'était celui d'un céHbataire endurci.^ Lorsque jadis, dans les rues d'Alger, les petits men- 10 diants arabes le poursuivaient de leurs prières importunes, le capitaine les avait souvent chassés d'un coup de cravache ; et les rares fois qu'il avait pénétré dans le ménage nomade^ d'un camarade marié et père de famille, il était parti en maugréant contre les 15 bambins criards et malpropres qui avaient touché avec leurs mains grasses aux dorures de son uniforme.
Mais la vue de cette infirmité particulière, qui lui rappelait le douloureux spectacle des blessures et des amputations, émut cependant le vieux soldat. Il 20 éprouva presque un serrement de cœur devant cette chétive créature, à peine vêtue d'un jupon en loques et d'une mauvaise chemise, et qui courait bravement derrière ses oies, son pied nu dans la poussière, en boitant sur son pilon mal équarri.^ 25
Les volailles, reconnaissant leur domicile, entrèrent dans la cour de la laiterie, et la petite se disposait à les suivre, quand le capitaine l'arrêta par cette question :
— Eh ! fillette, comment t'appelles-tu ?
— Pierrette, monsieur, pour vous servir,^ répondit- 30 elle en fixant sur lui ses grands yeux noirs, et en écartant de son front sa chevelure en désordre.
— Tu es donc de la maison ? Je ne t'avais pas encore vue.
— Oui-dà, et je vous connais bien, allez ! ^ Car je couche sous l'escalier, et vous me réveillez, en rentrant,
5 tous les soirs.
— Vraiment, petiote ? ^ Eh bien, on marchera sur ses pointes,^ à l'avenir. Et quel âge as- tu ?
— Neuf ans, monsieur, vienne la Toussaint.*
— La patronne d'ici est-elle ta parente ? 10 — Non, monsieur, je suis en service.
— • On te donne ? . . .
— La soupe et le lit sous l'escalier.
— Et qu'est-ce qui t'a arrangée ^ comme cela, ma pauvre petite ?
15 — Un coup de pied de vache, quand j'avais cinq ans.
— As-tu ton père et ta mère ?
L'enfant rougit sous son hâle.^
— Je sors des Enfants-Trouvés,' dit-elle d'une voix brève.
20 Puis, ayant gauchement salué, elle rentra dans la maison en claudicant, et le capitaine entendit s'éloigner, sur le pavé de la cour, le bruit sec de la petite jambe de bois.
— Nom de nom ! ^ songea-t-il en reprenant ma- 25 chinalement le chemin du café, voilà qui n'est pas
réglementaire.^ Un soldat, du moins, on le flanque ^^ aux Invalides, avec l'argent de sa médaille ^^ pour s'acheter du tabac. Un officier, on lui colle une perception ^2 et il se marie dans sa province. Mais, à cette 30 gamine, une pareille infirmité ! Voilà qui n'est pas réglementaire.
Ayant constaté en ces termes l'injustice de la des-
tinée, le capitaine vint jusqu'au seuil de son cher café ; mais il y aperçut une telle cohue de blouses bleues, il y entendit un tel brouhaha de gros rires et de carambolages,^ qu'il rentra chez lui, plein d'humeur.^
Sa chambre — c'était peut-être la première fois 5 qu'il y passait plusieurs heures de la journée — lui parut sordide. Les rideaux du lit avaient le ton d'une pipe culottée,^ le foyer était jonché de crachats et de bouts de cigares, et on aurait pu écrire son nom dans la poussière qui revêtait tous les meubles. 10
Il contempla quelque temps les murailles où le sublime lancier de Leipsick trouvait cent fois un glorieux trépas ^ ; puis, pour se désennuyer, il passa en revue sa garde-robe. Ce fut une lamentable série de poches percées, de chaussettes à jours,^ de chemises 15 sans bouton.
— Il me faudrait une servante, se dit-il. Puis il songea à la petite boiteuse.
— Voilà. Je louerais le cabinet voisin. L'hiver vient, et la petite doit geler sous l'escalier. Elle sur- 20 veillerait mes vêtements, mon linge, nettoierait le casernement. Un brosseur,^ quoi ?
Mais un nuage assombrit ce tableau confortable. Le capitaine se souvenait que l'échéance '^ de son trimestre était encore lointaine, et que sa note prenait 25 des proportions inquiétantes au café Prosper.
— Pas assez riche, rêvait-il en monologuant. Et cependant on me vole là-bas, c'est positif. La pension est beaucoup trop coûteuse, et ce barbu de vétérinaire joue comme feu Bézigue.^ Voilà huit jours que je 30 paie sa consommation.^ Qui sait ? je ferais peutêtre mieux de charger la petite de l'ordinaire.^^ La
soupe au café i le matin, le pot-au-feu à midi et un rata 2 tous les soirs. Les vivres de campagne, enfin. Ça me connaît.^
Décidément, il était tenté. En sortant, il vit juste- 5 ment * la maîtresse de la maison, grosse paysanne brutale, et la petite invalide, qui, toutes deux, la fourche à la main, remuaient le fumier dans la cour.
— Sait-elle coudre, savonner, faire la soupe ? demanda-t-il brusquement.
10 — Qui ? Pierrette ? Pourquoi donc ?
— Sait-elle un peu de tout cela ?
— Dame ! ^ elle sort de l'hospice, où l'on apprend à se servir soi-même.
— Dis-moi, fillette, ajouta le capitaine en s' adressant 15 à l'enfant, je ne te fais pas peur. Non, n'est-ce pas ?
Et vous, la mère, voulez- vous me la céder ? J'ai besoin d'une domestique.
— Si vous vous chargez de son entretien.^
— Alors, c'est dit. Voilà vingt francs. Qu'elle ait, 20 ce soir, une robe et un soulier. Demain nous arrangerons le reste.
. Et, après avoir donné une petite tape amicale sur la joue de Pierrette, le capitaine s'éloigna, enchanté de ce qu'il venait de conclure.
25 — Il faudra peut-être rogner ' quelques bocks et quelques absinthes, pensait-il, et se méfier du bézigue du vétérinaire. Mais il n'y a pas à dire,^ ce sera bien plus réglementaire.
— Capitaine, vous êtes un lâcheur.^
Telle fut l'apostrophe dont les cariatides ^ du café Prosper saluèrent désormais les entrées du capitaine de jour en jour plus rares.
Car le pauvre homme n'avait pas prévu toutes 5 les conséquences de sa bonne action. La suppression de l'absinthe matinale avait suffi à couvrir les modestes frais de l'entretien de Pierrette ; mais combien n'avait-il pas fallu d'autres réformes pour parer aux^ dépenses imprévues de son ménage de garçon ! Pleine 10 de reconnaissance, la petite fille voulait la prouver par son zèle. Déjà la chambre avait changé d'aspect. Les meubles étaient rangés et astiqués, le foyer décent, le carreau verni, et les araignées ne filaient plus leurs toiles sur les Morts de Poniatowski placées dans les 15 coins. Quand le capitaine revenait, la soupe aux choux l'invitait par son parfum dès l'escalier, et la vue des plats fumants sur la nappe grossière mais blanche, auprès d'une assiette à fleurs et d'un couvert ^ reluisant, achevait de le mettre en appétit. Pierrette 20 profitait alors de la bonne humeur de son maître pour avouer quelque secrète ambition. Il fallait des chenets pour la cheminée, où elle faisait maintenant du feu, un moule pour les gâteaux qu'elle réussirait ^ si bien. Et le capitaine, que la demande de l'enfant faisait sourire et 25 qui se sentait doucement gagner ^ par les voluptés du at home, promettait d'y penser, et le lendemain remplaçait ses londrès '^ par des cigares d'un sou, hésitait devant l'offre de cinq points d'écarté,^ ou se refusait son troisième bock ^ ou son second verre de chartreuse. 30
\ Certes, la lutte fut longue ; elle fut cruelle. Bien i
des fois, vers l'heure d'un apéritif ^ interdit par l'éco- i
nomie, quand la soif lui séchait la gorge, le capitaine 1
dut faire un effort héroïque pour retirer sa main déjà '
5 posée sur le bec de cane ^ de l'estaminet ; bien des fois i
il erra en rêvant de roi retourné ^ et de quinte * et \
quatorze.^ Maispresque toujours il rentrait courageuse- ,
ment chez lui ; et comme il aimait davantage Pierrette j
à chaque sacrifice qu'il lui faisait, il l'embrassait mieux i
10 ces jours-là. Car il l'embrassait. Ce n'était plus sa ; servante. Une fois qu'elle se tenait debout près de j la table, l'appelant : Monsieur, et toute respectueuse, j il n'y put tenir, ^ il lui prit les deux mains et il lui dit i avec fureur : ;
15 — Embrasse-moi d'abord, et puis assieds- toi et fais- i
moi le plaisir de me tutoyer, mille tonnerres ! i
Aujourd'hui c'est fini.^ La rencontre d'un enfant |
a sauvé cet homme d'une vieillesse ignominieuse. Il ■
a substitué à ses vieux vices une jeune passion ; il |
20 adore ce petit être infirme qui sautille autour de lui \ dans la chambre commode et bien ameublée.
Déjà il a appris à lire à Pierrette, et voici que, se \ rappelant sa calligraphie de sergent-major, il lui trace l des exemples ^ d'écriture. Sa plus grande joie, c'est \
25 lorsque l'enfant, attentive devant son papier et faisant j parfois un pâté qu'elle enlève vivement avec sa langue, ■ est parvenue à copier toutes les lettres d'un inter- i minable adverbe en ment. Son inquiétude, c'est de | songer qu'il devient vieux et qu'il n'a rien à laisser \
30 à son adoptée. \
Aussi voilà qu'il est ^ presque avare ; il thésaurise ^^ ; |
il veut se sevrer ^^ de tabac, bien que Pierrette lui i
bourre sa pipe et la lui allume. Il compte épargner sur son maigre revenu de quoi acheter plus tard un petit fonds ^ de mercerie. C'est là que, lorsqu'il sera mort, elle vivra obscure et paisible, gardant accrochée quelque part, dans l' arrière-boutique, une vieille croix 5 d'honneur qui la fera se souvenir du capitaine.
Tous les jours, il va se promener avec elle sur le rempart. Quelquefois passent par là des gens étrangers à la ville, qui jettent un regard de compassion surprise sur ce vieux soldat épargné par la guerre 10 et sur cette pauvre enfant estropiée ; et alors il se sent attendrir — oh ! délicieusement, jusqu'aux larmes, — quand un de ces passants murmure en s' éloignant :
— Pauvre père ! sa fille est pourtant jolie ! 15
Il avait dix ans à peine quand on l'arrêta, une première fois, pour vagabondage.
Il dit aux juges ceci :
— Je m'appelle Jean-François Leturc, et voilà six 5 mois que je suis auprès de l'homme qui chante, entre deux lanternes, sur la place de la Bastille,^ en frottant une corde à boyau. ^ Je dis le refrain en même temps que lui, et ensuite c'est moi qui crie : " Demandez ^ le recueil de chansons nouvelles, dix centimes, deux
10 sous." Il était toujours en ribotte * et me battait ; voilà pourquoi les agents m'ont trouvé, l'autre nuit, dans les démolitions.^ Avant, j'étais avec celui qui vend du poil à gratter.^ Ma mère était blanchisseuse, elle se nommait Adèle. Autrefois un monsieur l'avait
15 établie dans un rez-de-chaussée, à Montmartre."^ C'était une bonne ouvrière et qui m'aimait bien. Elle gagnait de l'argent parce qu'elle avait la clientèle des garçons de café et que ces gens-là ont besoin de beaucoup de linge. Le dimanche, elle me couchait de bonne heure,
20 pour aller au bal; mais, en semaine,^ elle m'envoyait chez les Frères ^ où j'ai appris à lire. Enfin, voilà. Le sergent de ville qui battait son quart ^ dans notre rue s'arrêtait toujours devant la fenêtre pour lui parler. Un bel homme, avec la médaille de Crimée. Ils se
sont mariés, et tout a marché de travers.^ Il m'avait pris en grippe ^ et excitait maman contre moi. Tout le monde me flanquait des calottes,^ et c'est alors que, pour fuir la maison, j'ai passé des journées entières sur la place Clichy,* où j'ai connu les saltimbanques. 5 Mon beau-père perdit sa place, maman ses pratiques ^ ; elle alla au lavoir pour nourrir son homme. C'est là qu'elle est devenue poitrinaire, rapport à ^ la buée. Elle est morte à Lariboisière.' C'était une bonne femme. Depuis ce temps-là, j'ai vécu avec le mar- 10 chand de poil à gratter et le racleur de corde à boyau. — Est-ce qu'on va me mettre 3n prison ?
Il parla ainsi carrément,^ cyniquement, comme un homme. C'était un petit galopin déguenillé, haut comme une botte, le front caché sous une étrange 15 tignasse ^ jaune.
Personne ne le réclamant, on le mit aux Jeunes Détenus.^^
Peu intelligent, paresseux, surtout maladroit de ses mains, il ne put apprendre là qu'un mauvais métier, 20 rempailleur de chaises.. Pourtant il était obéissant, d'un naturel passif et taciturne, et ne semblait pas trop profondément corrompu dans cette école de vice. Mais lorsque, arrivé à sa dix-septième année, il fut relancé sur le pavé ^^ parisien, il y retrouva, pour son 25 malheur, ses camarades de prison, tous affreux drôles ^^ exerçant les professions de la boue. C'était des éleveurs de dogues pour la chasse aux rats dans les égouts ; des cireurs de souliers, les nuits de bal, dans le passage ^^ de l'Opéra ; des lutteurs amateurs se laissant volon- 30 tairement tomber ^^ par les hercules de foire ^^ ; des pêcheurs à la ligne, en plein soleil, sur les trains de
bois.i II fit un peu de tout cela, et, quelques mois j après sa sortie de la maison de correction, il fut de \ nouveau arrêté pour un petit vol : une paire de vieux 1 souliers enlevée à un étalage. Résultat : un an de | 5 prison à Sainte-Pélagie,^ où il servit de brosseur ^ aux ; détenus politiques.
Il vécut, étonné, dans ce groupe de prisonniers, j tous très jeunes et négligemment vêtus, qui parlaient \ à voix haute et portaient la tête d'une façon si solen- i
10 neUe. Ils se réunissaient dans la cellule du plus âgé j d'entre eux, garçon d'une trentaine d'années, incarcéré \ depuis longtemps déjà et comme installé * à Sainte- ' Pélagie ; une grande cellule, tapissée de caricatures j coloriées-, et par la fenêtre de laquelle on voyait tout i
15 Paris, ses toits, ses clochers et ses dômes, et là-bas, j la ligne lointaine des coteaux, bleue et vague sur le ' ciel. Il y avait aux murailles quelques planches j chargées de volumes et tout un vieil attirail de salle j d'armes : masques crevés, fleurets rouilles, plastrons et \
20 gants perdant leur étoupe. C'est là que les politiques ^ \ dînaient ensemble, ajoutant à l'immuable " soupe et | le bœuf," des fruits, du fromage, et des litres de vin que Jean-François allait acheter à la cantine : repas tumultueux, interrompus de violentes disputes, où l'on
25 chantait en chœur au dessert la Carmagnole ^ et le Ça ira '^ ! On prenait cependant un air de dignité, les jours où l'on faisait place à un nouveau venu, traité d'abord gravement de ^ citoyen, mais dès le lendemain tutoyé et appelé par son petit nom. Il se disait là des
30 grands mots : Corporation, Solidarité, et des phrases tout à fait inintelligibles pour Jean-François, telles que celle-ci, par exemple, qu'il entendit une fois proférer
impérieusement par un affreux petit bossu qui noircissait du papier ^ toutes les nuits :
— C'est dit. Le cabinet est ainsi composé : Raymond à l'instruction publique, ^ Martial à l'intérieur,^ et moi aux affaires étrangères.* 5
Son temps fait, il erra de nouveau à travers Paris, surveillé de loin par la police, à la façon de ces hannetons que les enfants cruels font voler au bout d'un fil. Il devenait un de ces êtres fuyants et craintifs que la loi, avec une sorte de coquetterie, arrête et relâche 10 tour à tour, un peu comme ces pêcheurs platoniques ^ qui, pour ne pas dépeupler leur vivier, rejettent bien vite à l'eau le poisson sortant à peine du filet. Sans se douter^ qu'on fît tant d'honneur à son chétif individu, il avait un dossier ^ spécial dans les mystérieux 15 cartons de la rue de Jérusalem,*^ ses nom et prénoms étaient écrits en belle bâtarde ^ sur le papier gris ^^ de la couverture, et les notes et rapports, soigneusement classés, lui donnaient ces appellations graduées : le nommé Leturc, l'inculpé Leturc, et enfin le con- 20 damné Leturc.
Il resta deux ans hors de prison, dînant à la Californie,^^ couchant dans les garnis ^^ à la nuit, et quelquefois dans les fours à chaux, et prenant part, avec ses semblables, à d'interminables parties de bouchon ^^ 25 sur les boulevards, près des barrières. Il portait la casquette grasse en arrière, les pantoufles de tapisserie et la courte blouse blanche. Quand il avait cinq sous, il se faisait friser. Il dansait chez Constant, à Montparnasse,^* achetait deux sous, pour le revendre 30 quatre, à la porte de Bobino,^^ le valet de cœur ^^ ou l'as de trèfle ^^ servant de contremarque,^^ ouvrait
à l'occasion une portière de voiture, entraînait des rosses ^ au marché aux chevaux. Tous les malheurs ! il tira au sort et amena un bon numéro. ^ Qui sait si l'atmosphère d'honneur qu'on respire au régiment, 5 si la discipline militaire, ne l'auraient pas sauvé ? Repris, dans un coup de filet, avec de jeunes rôdeurs qui dévalisaient les ivrognes endormis sur les trottoirs, il se défendit très énergiquement d'avoir pris part à leurs expéditions. C'était peut-être vrai. Mais ses
10 antécédents tinrent lieu de preuve, et il fut envoyé pour trois ans à Poissy.^ Là, il fabriqua de grossiers jouets d'enfant, se fit tatouer les pectoraux* et apprit l'argot et le Code pénal. Nouvelle libération, nouveau plongeon dans le cloaque ^ parisien, mais bien court,
15 cette fois, car au bout de six semaines tout au plus il fut de nouveau compromis dans un vol nocturne, aggravé d'escalade et d'effraction,^ affaire ténébreuse,'^ où il avait joué un rôle obscur, moitié dupe et moitié receleur.^ En somme, sa complicité parut évidente,
20 et il fut condamné à cinq années de travaux forcés.^ Son chagrin, dans cette aventure, fut surtout d'être séparé d'un vieux chien qu'il avait ramassé sur un tas d'ordures et guéri de la gale. Cette bête l'avait aimé.
25 Toulon, le boulet au pied, le travail dans le port, les coups de bâton, les sabots sans paille,^^ la soupe aux gourganes ^^ datant de Trafalgar, pas d'argent pour le tabac, et l'horrible sommeil du lit de camp grouillant de forçats, voilà ce qu'il connut pendant cinq étés
30 torrides et cinq hivers souffletés par le mistral. ^^ Il sortit de là, ahuri, fut envoyé en surveillance à Vernon,^^ où il travailla quelque temps sur la rivière ;
puis, vagabond incorrigible, il rompit son ban ^ et revint encore à Paris.
Il avait sa masse,^ cinquante-six francs, c'est-à-dire le temps de la réflexion. Pendant sa longue absence, ses anciens et horribles camarades s'étaient dispersés. 5 Il était bien caché et couchait dans une soupente, chez une vieille femme à qui il s'était donné ^ comme un marin las de la mer, ayant perdu ses papiers dans un récent naufrage, et qui voulait essayer d'un autre état.* Sa face hâlée, ses mains calleuses, et quelques 10 termes de bord^ qu'il lâchait de temps à autre, rendaient ce roman assez vraisemblable.
Un jour qu'il s'était risqué à flâner par les rues, et que le hasard de la marche l'avait conduit jusque dans ce Montmartre où il était né, un souvenir in- 15 attendu l'arrêta devant la porte de l'école des Frères dans laquelle il avait appris à lire. Comme il faisait très chaud, cette porte était ouverte, et, d'un seul regard, le farouche ^ passant put reconnaître la paisible salle d'étude. Rien n'était changé : ni la lumière 20 crue tombant par le grand châssis, ni le crucifix audessus de la chaire, ni les gradins réguliers avec les planchettes "^ garnies d'encriers de plomb, ni le tableau des poids et mesures, ni la carte géographique sur laquelle étaient même encore piquées les épingles 25 indiquant les opérations d'une ancienne guerre. Distrait et sans réfléchir, Jean-François lut, sur la planche noircie,^ cette parole de l'Évangile qu'une main savante y avait tracée comme exemple d'écriture :
— Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui 30 se repent que pour cent justes qui persévèrent.^
C'était sans doute l'heure de la récréation, car le
Frère professeur avait quitté sa cathèdre,^ et, assis sur le bord d'une table, il semblait conter une histoire à tous les gamins qui l'entouraient, attentifs et levant les yeux. Quelle physionomie innocente et gaie que 5 celle de ce jeune homme imberbe, en longue robe noire, en rabat blanc, en gros vilains souliers, et dont les cheveux bruns mal coupés se retroussaient par derrière ! Toutes ces figures pâlottes d'enfants du peuple qui le regardaient paraissaient moins enfantines
10 que la sienne, surtout lorsque, charmé d'une candide plaisanterie de prêtre qu'il venait de faire, il partait d'un bon et franc éclat de rire qui montrait ses dents saines et bien rangées, et si communicatif, que tous les écoliers éclataient bruyamment à leur tour. Et
15 c'était simple et doux ce groupe dans ce rayon joyeux
qui faisait étinceler les yeux clairs et les boucles blondes.
Jean-François le considéra quelque temps en silence,
et, pour la première fois, dans cette nature sauvage,
toute d'instinct et d'appétit, s'éveilla une mystérieuse,
20 une douce émotion. Son cœur, ce rude cœur cuirassé, que la trique du chiourme ^ ou la lourde poigne ^ de l'argousin * tombant sur l'épaule ne faisait plus tressaillir, battit jusqu'à l'oppression. Devant ce spectacle, où il revoyait son enfance, ses paupières se fermèrent
25 douloureusement, et, contenant un geste violent, en proie à la torture du regret, il s'éloigna à grands pas. Les mots écrits sur le tableau noir lui revinrent alors à la pensée.
— S'il n'était pas trop tard, après tout ? murmura
30 t-il. Si je pouvais encore, comme les autres, mordre honnêtement dans mon pain bis,^ dormir mon somme sans cauchemar ? Bien malin le mouchard qui me
reconnaîtrait.^ Ma barbe, que je rasais là-bas, a repoussé maintenant drue et forte. On peut se terrer ^ dans la grande fourmilière, et la besogne n'y manque pas. Quiconque ne crève point tout de suite dans l'enfer du bagne ^ en sort agile et robuste, et j'y ai 5 appris à monter aux cordages avec des charges sur le dos. On bâtit partout ici, et les maçons ont besoin d'aides.^ Trois francs par jour, je n'en ai jamais tant gagné. Qu'on m'oublie, c'est tout ce que je demande.
Il suivit sa courageuse résolution, il y fut fidèle, 10 et, trois mois après, c'était un autre homme. Le maître pour lequel il travaillait le citait comme son meilleur compagnon.^ Après la longue journée, passée sur l'échelle, au grand soleil, dans la poussière, à ployer et à redresser constamment les reins pour prendre 15 le moellon des mains de l'homme placé à ses pieds et le repasser à l'homme placé au-dessus de sa tête, il rentrait manger la soupe à la gargote,^ éreinté, les jambes lourdes, les mains brûlantes et les cils collés par le plâtre, mais content de lui et portant son argent 20 bien gagné dans le nœud de son mouchoir. Il sortait maintenant sans rien craindre, car son masque blanc le rendait méconnaissable, et puis il avait observé que le regard méfiant du policier s'arrête peu sur le vrai travailleur. Il était silencieux et sobre. Il dormait 25 le bon sommeil de la bonne fatigue. Il était libre.
Enfin, récompense suprême ! il eut ' un ami.
C'était un garçon maçon comme lui, nommé Savinien, un petit paysan limousin,^ aux joues rouges, venu à Paris le bâton sur l'épaule, avec le paquet au 30 bout, qui fuyait ^ le marchand de vin et allait à la messe le dimanche. Jean-François l'aima pour sa santé.
pour sa candeur, pour son honnêteté, pour tout ce que ;
lui-même avait perdu, et depuis si longtemps. Ce |
fut une passion profonde, contenue, qui se traduisait i
par des soins et des prévenances ^ de père. Savinien, \
5 lui, nature molle et égoïste, se laissait faire, ^ satisfait \
seulement d'avoir trouvé un camarade qui partageait j
son horreur du cabaret. Les deux amis logeaient j
ensemble, dans un garni assez propre, mais leurs res- |
sources étant très bornées, ils avaient dû admettre !
10 dans leur chambre un troisième compagnon, vieil j
Auvergnat ^ sombre et rapace, qui trouvait encore |
moyen ^ d'économiser sur son maigre salaire ^ de quoi \
acheter du bien ^ dans son pays. j
Jean-François et Savinien ne se quittaient presque j
15 pas. Les jours de repos, ils allaient faire ensemble ;
de longues promenades aux environs de Paris et j
dîner sous la tonnelle, dans une de ces guinguettes l
où il y a beaucoup de champignons dans les sauces i
et d'innocents rébus au fond des assiettes. Jean- |
20 François se faisait alors conter par son ami tout ce {
qu'ignorent ceux qui sont nés dans les villes. Il |
apprenait le nom des arbres, des fleurs et des plantes, \
l'époque des différentes récoltes ; il écoutait avide- j.
ment les mille détails du grand labeur bucolique ^ : ^
25 les semailles d'automne, le labourage d'hiver, les fêtes j
splendides de la moisson et de la vendange, et les i
fléaux battant le sol, et le bruit des moulins au bord |
de l'eau, et les chevaux las menés à l'abreuvoir, et les ]
chasses matinales dans le brouillard, et surtout les \
30 longues veillées, autour du feu de sarment, abrégées i
par les histoires merveilleuses. Il découvrait en lui- 1
même une source d'imagination jusqu'alors inconnue, j
trouvant une volupté singulière au seul récit de ces choses douces, calmes et monotones.
Une crainte le troublait pourtant, celle que Savinien ne vînt à connaître son passé. Parfois il lui échappait un mot ténébreux ^ d'argot, un geste ignoble, vestiges 5 de son horrible existence d'autrefois, et il éprouvait la douleur d'un homme de qui les anciennes blessures se rouvrent ; d'autant plus qu'il croyait voir alors, chez Savinien, s'éveiller une curiosité malsaine. Quand le jeune homme, déjà tenté par les plaisirs que Paris 10 offre aux plus pauvres, l'interrogeait sur les mystères de la grande ville, Jean-François feignait l'ignorance et détournait l'entretien ; mais il concevait alors sur l'avenir de son ami une vague inquiétude.
Elle n'était point sans fondement, et Savinien ne 15 devait pas rester longtemps le naïf campagnard qu'il était lors de son arrivée à Paris. Si les joies grossières et bruyantes du cabaret lui répugnaient toujours, il était profondément troublé par d'autres désirs pleins de dangers pour l'inexpérience de ses vingt ans. Quand 20 vint le printemps, il commença à chercher la solitude et erra d'abord devant l'entrée illuminée des bals de barrières ^ qu'il voyait franchir par les couples de fillettes en cheveux, se tenant par la taille et se parlant tout bas. Puis, un soir que les lilas embaumaient et que 25 l'appel des quadrilles était plus entraînant, il franchit le seuil, et, dès lors, Jean-François le vit changer peu à peu de mœurs et de physionomie. Savinien devint plus coquet, plus dépensier ; souvent il empruntait à son ami sa misérable épargne, qu'il oubliait de lui 30 rendre. Jean-François, se sentant abandonné, à la fois indulgent et jaloux, souffrait et se taisait. Il ne
se croyait pas le droit d'adresser des reproches ; mais j son amitié pénétrante avait de cruels, d'insurmontables \ pressentiments.
Un soir qu'il gravissait l'escalier de son garni, ;
5 absorbé dans ses préoccupations, il entendit dans !
la chambre où il allait entrer un dialogue de voix ]
irritées, parmi lesquelles il reconnut celle du vieil |
Auvergnat qui logeait avec lui et Savinien. Une i
ancienne habitude de méfiance le fit s'arrêter sur le j
10 palier, et il écouta pour connaître la cause de ce trouble. \
— Oui, disait l'Auvergnat avec colère, je suis sûr ;
qu'on a ouvert ma malle et qu'on y a volé les trois 1
louis que j'avais cachés dans une petite boîte ; et \
celui qui a fait le coup ^ ne peut être qu'un des deux ^
15 compagnons qui couchent ici, à moins que ce ne soit ;
Maria, la servante. La chose vous regarde autant j
que moi, puisque vous êtes le maître de la maison, et ;
c'est vous que je traînerai en justice,^ si vous ne me j
laissez pas tout de suite chambarder ^ les valises des i
20 deux maçons. Mon pauvre magot * ! il était encore ]
hier à sa place, et je vais vous dire comment il est j
fait, pour que, si nous le retrouvons, on ne m'accuse \
pas encore d'avoir menti. Oh ! je les connais, mes !
trois belles pièces d'or, et je les vois comme je vous \
25 vois. Il y en a une plus usée que les autres, d'un or '
un peu vert, et c'est le portrait du grand Empereur ; j
l'autre, c'est celui d'un gros vieux ^ qui a une queue ■
et des épaulettes, et la troisième, où il y a dessus ^ un ]
Philippe '^ en favoris, je l'ai marquée avec mes dents. '■
30 C'est qu'on ne me triche pas, moi.^ Savez-vous qu'il \
ne m'en fallait plus que deux autres comme ça pour \
payer ma vigne. Allons ! fouillez avec moi dans les ?
nippes des camarades, ou je vais appeler la garde, fouchtra ^ !
— Soit, répondit la voix du patron de l'hôtel, nous allons chercher avec Maria. Tant pis si vous ne trouvez rien et si les maçons se fâchent. C'est vous 5 qui m'aurez forcé.
Jean-François avait l'âme remplie d'épouvante. Il se rappelait la gêne ^ et les petits emprunts de Savinien, l'air sombre qu'il lui ^ avait trouvé depuis quelques jours. Cependant il ne voulait pas croire à un vol. 10 11 entendait l'Auvergnat haleter, dans l'ardeur de sa recherche, et il serrait ses poings fermés contre sa poitrine, comme pour comprimer les battements furieux de son cœur.
— Les voilà ! hurla tout à coup l'avare victorieux. 15 Les voilà ! mes louis, mon cher trésor ! Et dans le gilet des dimanches de ce petit hypocrite de Limousin. Voyez, patron, ils sont bien comme je vous ai dit. Voilà le Napoléon, et l'homme à la queue, et le Philippe que j'ai mordu. Regardez l'encoche.* Ah ! le petit 20 gueux ! avec son air de sainte-nitouche.^ J'aurais plutôt soupçonné l'autre. Ah ! le scélérat ! faudra qu'il aille au bagne.
En ce moment, Jean-François entendit le pas bien connu de Savinien qui montait lentement l'escalier. 25
— Il va se trahir, pensa-t-il. Trois étages. J'ai le temps.
Et, poussant la porte, il entra, pâle comme un mort, dans la chambre où il vit l'hôtelier et la bonne stupéfaite dans un coin, et l'Auvergnat à genoux parmi les 30 hardes en désordre, qui baisait amoureusement ses pièces d'or.
— En voilà assez, fit-il d'une voix sourde. C'est ; moi qui ai pris l'argent et qui l'ai mis dans la malle ■ du camarade. Mais c'est trop dégoûtant. ^ Je suis i un voleur et non pas un Judas. ^ Allez chercher la ;
5 police. Je ne me sauverai pas. Seulement il faut ]
que je dise un mot en particulier^ à Savinien, que j
voilà. I
Le petit Limousin venait en effet d'arriver et, voyant |
son crime découvert, se croyant perdu, il restait là, |
10 les yeux fixes, les bras ballants.*
Jean-François lui sauta violemment au cou, comme j pour l'embrasser ; il colla sa bouche à l'oreille de ] Savinien, et lui dit d'une voix basse et suppliante : |
— Tais-toi ! ^ 15 Puis se tournant vers les autres : \
— Laissez-moi seul avec lui. Je ne m'en irai pas, i vous dis-je. Enfermez-nous, si vous voulez, mais ; laissez-nous seuls.
Et, d'un geste qui commandait, il leur montra la i
20 porte. Ils sortirent. \
Savinien, brisé par l'angoisse, s'était assis sur un j
lit et baissait les yeux sans comprendre. •
— Écoute, dit Jean-François qui vint lui prendre i les mains. Je devine. Tu as volé les trois pièces d'or ;
25 pour acheter quelque chiffon à une fille. Cela t'aurait : valu ^ six mois de prison. Mais on ne sort de là que j pour y rentrer, et tu serais devenu un pilier ^ de cor- | rectionnelle et de cours d'assises. Je m'y entends.'^ , J'ai fait sept ans aux Jeunes Détenus, un an à Sainte- l
30 Pélagie, trois ans à Poissy, cinq ans à Toulon. Main- \ tenant, n'aie pas peur. Tout est arrangé. J'ai mis ; l'affaire sur mon dos.^ -;
— Malheureux ! s'écria Savinien ; mais l'espérance renaissait déjà dans ce lâche cœur.
— Quand le frère aîné est sous les drapeaux, le cadet ne part pas,^ reprit Jean-François. Je suis ton remplaçant,^ voilà tout. Tu m'aimes un peu, n'est-ce 5 pas ? Je suis payé. Pas d'enfantillage. Ne refuse pas. On m'aurait rebouclé ^ un de ces jours ; car je suis en rupture de ban.* Et puis, vois-tu, cette vie-là,
ce sera moins dur pour moi que pour toi ; ça me connaît,^ et je ne me plains pas si je ne te rends pas ce 10 service pour rien et si tu me jures que tu ne le feras plus. Savinien, je t'ai bien aimé, et ton amitié m'a rendu bien heureux ; car c'est grâce à elle que, tant que je t'ai connu, je suis resté honnête et pur, et tel que j'aurais toujours été peut-être, si j'avais eu comme 15 toi un père pour me mettre un outil dans la main, une mère pour m' apprendre mes prières. Mon seul regret, *c' était de t'être inutile et de te tromper sur mon compte.^ Aujourd'hui, je me démasque en te sauvant. Tout est bien. — Allons, adieu ! ne pleurniche pas, et embrasse- 20 moi ; car j'entends déjà les grosses bottes sur l'escalier. Ils reviennent avec la rousse,"^ et il ne faut pas que nous ayons l'air de nous connaître si bien devant ces gens-là.
Il serra brusquement Savinien contre sa poitrine ; puis il le repoussa loin de lui, lorsque la porte se rouvrit 25 toute grande.
C'était l'hôtelier et l'Auvergnat qui amenaient les sergents de ville. Jean-François s'élança sur le palier,
•ndit ses mains aux menottes et s'écria en riant : — En route, mauvaise troupe ! 30
Aujourd'hui, il est à Cayenne,^ condamné à perpétuité, comme récidiviste.^
IV i
Pendant vingt-cinq ans, il avait joué les troisièmes \ rôles ^ au boulevard du Crime ^ ; et sa voix âpre, son i nez en bec d'aigle, son œil brillant d'une lueur mauvaise, i avaient même fait de lui un assez bon comédien dans | 5 cet emploi. Pendant vingt-cinq ans, vêtu de l'habit i de tête-ronde et serré par le ceinturon de cuir fauve de j Mordaunt,^ il avait reculé, avec une allure de scorpion | blessé, devant la colichemarde * de d'Artagnan ; drapé | dans la lévite crasseuse de Rodin,^ il avait frotté ses |
10 mains sèches en murmurant le terrible : Patience h i patience ! et, plongé dans le fauteuil du duc d'Esté, i il avait dit à Lucrèce Borgia,^ avec un regard de côté , suffisamment infernal: Ayez soin de ne pas vous trom- ' per. . . Le flacon d'or, Madame ! Quand, précédé d'un '•
15 trémolo, il faisait son entrée en scène, la troisième \ galerie frissonnait, et un soupir de soulagement ac- j cueillait le moment où le jeune-premier ' lui disait i enfin : A nous deux maintenant ! et l'immolait pour le j plus grand triomphe de la vertu. i
20 Mais ce genre de succès, qui ne se traduit que par ; des murmures d'horreur, n'est pas de ceux qui rendent ; bien séduisante la carrière dramatique ; et d'ailleurs ! le vieil acteur avait toujours caché dans un repli de j son âme l'idéal bourgeois ^ qui est au fond de presque i
tous les artistes. Il souhaitait pour ses vieux jours l'aisance et la considération du boutiquier retiré ; la maison de campagne où l'on s'attable en famille, devant un melon, sous la tonnelle ^ ; les soirées à gâteaux, l'hiver ; sa fille élevée au couvent ; son fils en 5 uniforme de polytechnicien ^ ; la croix d'honneur.
Or, quand nous eûmes occasion de le connaître, il avait déjà presque réalisé son rêve.
A la suite de la faillite du théâtre où il était engagé depuis longtemps, des capitalistes avaient songé à 10 lui pour relever l'entreprise.^ Avec de l'ordre, du bon sens, une grande pratique de son métier, un instinct littéraire assez juste,* il était devenu un excellent directeur. Il possédait des rentes sur le Grand-Livre,^ une villa à Montmorency ^ ; son fils achevait ses 15 études à Sainte-Barbe '^ ; sa fille venait de sortir des Oiseaux ^ ; et, si les malies des pectits journaux avaient retardé sa nomination dans la Légion d'honneur, en rappelant chaque année, aux environs du i^^ janvier, ses anciens ravages dans les avant-scènes, jadis, quand 20 il jouait les " rôles à collants," ^ il pouvait espérer que le ruban rouge ne tarderait pas à fleurir sa boutonnière.i^ Il avait bien ^^ conservé quelques habitudes de cabotin,^^ comme de tutoyer tout le monde et de se teindre les moustaches ; mais, comme il était, en 25 somme, bon, honnête et serviable, il avait conquis l'estime et l'amitié de tous ceux qui l'approchaient.
Aussi ce fut avec une peine très sincère que tout le monde dramatique apprit un jour l'affreux malheur qui venait de frapper ce brave homme. Sa fille, une 30 enfant de dix-sept ans, était morte subitement d'une fièvre cérébrale.
Nous savions quelle adoration il avait pour cette enfant, comment il l'avait élevée dans les principes les plus sévères de famille et de religion, loin du théâtre, un peu comme Triboulet ^ cache sa fille Blanche dans 5 la petite maison du cul-de-sac Bucy.^ Nous avions deviné que toutes les ambitions et les espérances de cet homme reposaient sur la tête de cet être charmant, qui, tout près de la corruption des coulisses, avait grandi dans l'innocence et dan& la pureté, de
10 même que parfois, dans l'herbe rare des faubourgs,^ on voit une fleur des champs croître à la porte d'un bouge.
Un des premiers nous nous rendîmes au funèbre rendez- vous que .nous avait assigné le billet bordé
15 de noir.
Devant la maison mortuaire, le menu* peuple des environs encombrait la rue, attiré par les pompes de l'enterrement de première classe ^ commandé par le vieux comédien, qui avait conservé le goût de la
20 mise en scène ** jusque dans sa douleur. Le corbillard magnifique et les nombreuses voitures de deuil, aux chevaux drapés et empanachés, stationnaient déjà le long du trottoir et, sous la porte, dans l'ombre des lourdes draperies frangées et écussonnées d'argent,
25 parmi les scintillements de la chapelle ardente,"^ entre
deux béguines ^ lisant des prières dans leurs eucologes,^
le cercueil massif se dessinait sous son drap blanc,
chargé de bouquets de violettes de Parme.
Tout en nous promenant parmi la foule, nous re-
30 marquâmes bientôt les groupes formés par ceux qui, comme nous, attendaient le départ du convoi. Il y avait là presque tous les comédiens et toutes les
comédiennes de Paris, qui étaient venus rendre le dernier devoir ^ à la fille de leur camarade. Rien n'était plus naturel, sans doute ; mais nous n'en éprouvâmes pas moins un sentiment étrange en voyant autour du cercueil de cette pure jeune fille, qui avait 5 exhalé son dernier soupir dans une prière, la réunion de tous ces visages marqués par la flétrissure du théâtre. Ils étaient tous là : les premiers rôles, les comiques, les amoureux, les traîtres ; elles ne manquaient aucune : les soubrettes,^ les duègnes,^ les coquettes, les in- 10 génuités.* Drapé dans un paletot-sac et coiffé d'un feutre d'où débordaient ses longs cheveux gris, le superbe aventurier de tous les drames de cape et d'épée ^ s'adossait au contre- vent d'une boutique, dans son attitude familière, et croisait les bras pour montrer 15 ses belles mains ; tandis qu'un petit vieux au masque chiffonné ^ de paillasse lui parlait vivement, en le tenant par un bouton, de cette voix grasse et éraillée "^ qui nous avait fait si souvent pouffer de rire. A côté du jeune-premier séculaire,^ qui, sanglé dans sa redingote 20 trop courte et dans son pantalon collant à sous-pieds, massait de sa main gantée les boucles trop noires ^ de ses cheveux, un grand gaillard, d'une beauté de modèle, n'avait pas voulu renoncer, même pour ce jour-là, à ses excentricités de costume, et se carrait 25 dans une cape de velours noir et dans ses bottes à l'écuyère. Oh ! comme elles paraissaient tristes, vieilles et fatiguées, au jour gris de ce matin d'hiver, toutes ces têtes pathétiques, gracieuses ou risibles, que nous n'étions habitués à voir que transfigurées 30 par le prestige de la scène ! Les mentons étaient devenus bleuâtres sous le rasoir trop fréquent, les
cheveux rares et secs sous le fer chaud du coiffeur, les peaux rugueuses sous l'action mordante des onguents et des vinaigres, et les yeux atones, brûlés par la lumière de la rampe, ^ clignotaient, presque rétractiles, 5 comme ceux des hiboux au soleil.
Les femmes surtout faisaient pitié. Forcées, par extraordinaire, de se lever de très bonne heure, et n'ayant pas trouvé le temps exigé pour leur savante ^ et minutieuse toilette, elles se tenaient par groupes
10 de quatre ou cinq, frileuses et emmitouflées sous les manteaux de fourrure, les manchons et les triples voilettes noires. Malgré le petit bout de maquillage fait à la hâte, elles étaient méconnaissables, et il nous fallut un effort de pensée pour retrouver en elles un
15 souvenir de ce sublime sérail ^ des théâtres parisiens. Sur tous ces types charmants apparaissaient les stigmates de la lassitude et de l'âge. Les uns s'ossifiaient dans une maigreur fanée ; les autres s'alourdissaient d'une graisse malsaine et adipeuse. Les
20 rides rayaient les fronts et étoilaient les tempes ; les lèvres étaient livides, les yeux cernés de plomb ; le teint surtout effrayait : ce teint uniforme, morbide et empoisonné, œuvre du rouge végétal ^ et du blanc gras.^ Cette grosse commère à l'encolure ^ de bour-
25 geoise, à qui l'on eût rêvé un cabas,'' c'était la reine terrible et fatale des grandes œuvres romantiques, et cette petite personne blonde et pâlotte, si fade sous ses dentelles, et qu'aurait si bien complétée le rouleau de toile cirée de la maîtresse de piano
30 au cachet,^ c'était l'exquise ingénue que tous les vaudevillistes ^ avaient mariée ^^ au dénouement de leurs pièces. Il y avait là, des airs de tête de
vieille copiste du Louvre/ des sourires de Célimène^ macabre.
Bientôt arrivèrent dans des fiacres les fonctionnaires de l'administration des théâtres, en gants noirs et en habit, ^ avec un air de tristesse officielle ; les jeunes 5 reporters, saute-ruisseau * du journalisme, regardant tout le monde sous le nez,^ en prenant des notes ; les auteurs dramatiques, les feuilletonnistes ^ du lundi ; enfin tous ces êtres nocturnes, éreintés et blasés, qu'on est convenu d'appeler le Tout-Paris des premières J 10
Les groupes devinrent plus compacts, des conversations animées s'engagèrent. D'anciens camarades se retrouvaient. On échangeait des poignées de main ; on reprenait, vu la circonstance, ses sourires de cordialité ; des femmes s'embrassaient à travers le 15 voile.
Au passage on saisissait des lambeaux de dialogue, tels que ceux-ci : Quand passe la machine de chose ^ ? — Étais-tu hier à la première des Variétés ^ ? Des termes de coulisses ^^ étaient entendus : Mes moyens}'^ mon 20 charme, mon physique. Il se faisait même des affaires. Un nouveau directeur était très entouré ; une vieille actrice organisait son bénéfice. ^^
Tout à coup, il se fit un mouvement dans la foule. Les croque-morts venaient de placer le cercueil dans 25 le corbillard et les jeunes filles de la confrérie de la Vierge,^^ dont était la morte, se rangeaient, voilées de blanc, sur deux lignes, aux côtés du char funèbre. Précédé d'un maître de cérémonies en bas de soie et le tricorne à la main, le pauvre père avait paru sur le 30 trottoir, en grand deuil, en cravate blanche, bouleversé de douleur et soutenu par des amis.
Le convoi se mit en marche et Ton arriva à la paroisse,^ heureusement toute proche.
On dit une grand' messe en musique qui n'en finissait pas. 2 II faisait trop chaud dans l'église bondée de 5 monde, et l'inattention était générale. Des gens, qui ne s'étaient reconnus que là, se saluaient de loin d'un léger mouvement de tête ; des entretiens à voix basse s'échangeaient ; quelques jeunes acteurs prenaient des attitudes, en se tournant du côté des femmes, et des
10 pituites ^ répondaient aux Dominus vobiscum * chevrotes par le prêtre. A l'élévation, derrière l'autel, éclata un magnifique Pie Jesu ^ chanté par un baryton célèbre qui n'avait jamais mis dans sa voix plus de langueur amoureuse. Dans les bas-côtés,^ les petites gens du
15 quartier, se hissant sur la pointe du pied et s' accrochant à la balustrade, se montraient du doigt les célébrités.
L' office terminé, le long défilé commença, et tous allèrent, au seuil de l'église, jeter quelques gouttes
20 d'eau bénite sur la bière, et serrer la main du vieil acteur, qui, brisé de désespoir et ayant à peine la force de tenir son chapeau, s'appuyait contre un pilier. Ce fut le moment le plus horrible.
Emportés par l'habitude de " jouer la situation," tous
25 ces gens de théâtre mirent dans la marque de sympathie donnée à leur ami le caractère de leur emploi.'^ Le premier-rôle s'avançait gravement, posait sa tête de trois quarts, et jetait ** le regard à la destinée." ^ L'ancien tragédien à barbe grise prenait une mine
30 stoïque et n'oubliait pas de "vibrer" en prononçant un mâle ^ : Du courage ! Le pitre ^^ s'approchait, trottinant, secouant la tête en faisant trembler ses
joues et murmurait : Ma pauvre vieille ^ / Et la reine de féerie, prise d'attendrissement, se jetait avec emphase au cou du malheureux père, qui, le visage boursouflé, les yeux sanglants, la lèvre pendante, noircissait sa figure et ses mains gantées de blanc avec la teinture 5 de ses moustaches, délayée par les larmes.
Et pendant ce temps-là, à quelques pas de cette scène grotesque et sinistre, nous pouvions voir, — dernier mot de l'antithèse,^ — les blanches jeunes filles de la confrérie agenouillées sur les chaises les plus 10 rapprochées du cercueil de leur compagne, et qui pour elle sans doute demandaient à Dieu, dans leur naïve et virginale prière, le paradis qu'elles pouvaient rêver ; un joli paradis du style jésuite, tout en bois sculpté et doré et en marbre polychrome,^ où Ton 15 voit au fond, dans une lumière de transparent et de trompe-rœil,^ la Vierge couronnée, d'étoiles avec le .serpent sous ses pieds, tandis que de petits chérubins font voler au-dessus de sa tête une banderolle d'azur, sur laquelle ces mots flamboient : Ecce Regina 20 A ngelorum.^
Cette après-midi de fin d'octobre avait été magnifique, et le paisible flâneur l'avait employée tout entière à bouquiner.^ Il avait passé en revue les étalages, en commençant par le parapet '^ du quai Saint-Michel,^ 5 non dans l'espoir de découvrir l'Aide rarissime ^ ou l'introuvable Elzévir,^ — il est loin le temps où l'on pouvait dénicher le Pâtissier français ^ dans la case à deux sous! — mais pour jouir plus longuement de la belle promenade des bords de la Seine et pour y
10 charmer sa rêverie au dernier sourire de la belle saison.. La bonne journée ! Un ciel pur, un soleil tiède, et parfois la subite caresse d'un vent frais et léger. Vers la moitié de sa course, devant l'hôtel des Monnaies,^ le bouquineur avait trouvé et acquis, pour la modique
15 somme de deux francs, un exemplaire un peu piqué,^ mais très présentable encore, du Gaspard de la Nuit,^ d'Aloysius Bertrand, ^^ qui comblait la plus importante lacune de sa collection de romantiques ^^ ; puis, serrant tendrement sa trouvaille sous son bras, il avait con-
20 tinué son inspection jusqu'au Pont-Royal,^^ où il arriva vers cinq heures. Il était un peu fatigué ; les tables rondes rangées devant le café d'Orsay ^^ l'invitèrent au repos. Il s'assit donc et se fit servir un verre de bière.
Alors il promena ses regards autour de lui ; l'heure était exquise. Là-bas, sur la gauche, dans l'azur pâle qu'il moirait ^ de ses rayons, le soleil descendait majestueusement, jetant à l'admirable paysage de Paris son adieu doré. Le bouquet de platanes dont 5 les branches se mêlent aux vergues de la Frégate,^ les sveltes peupliers qui ombragent les bains Vigier,^ et, plus loin, les marronniers touffus de la Terrasse * du bord de l'eau, venaient de s'enflammer au long baiser du couchant, et leurs feuillages semblaient de 10 cuivre et d'or. Un éclair pourpré jaillissait de toutes les fenêtres du pavillon des Tuileries,^ et la ligne harmonieuse et grise du vieux Louvre ® était baignée d'un reflet rose. Une lumière éblouissante et chaude frappait obliquement tous les objets, allongeant les 15 ombres sur le sol, obligeant les passants à cligner des yeux, faisant miroiter le cuir verni des voitures et la croupe luisante des chevaux. La nature, cette grande virtuose désintéressée, faisait, ce jour-là, de l'art pour l'art ^ et soignait ^ son coucher de soleil ; et le flâneur, 20 qui contemplait par hasard ce spectacle, se sentit tout à coup pris d'un enthousiasme enivré, devant la calme et radieuse splendeur qui transfigurait les édifices, les arbres et le ciel.
Cependant, parmi les nombreux piétons regagnant 25 leur logis, qui venaient de franchir le pont et de traverser le quai, plusieurs passaient devant les tables du café, et le consommateur saisissait au vol des lambeaux de conversation.
Ce furent d'abord deux hommes graves, tout de 30 noir vêtus, — têtes d'avocats à pince-nez et à favoris, — chargés de lourdes serviettes ^ de chagrin noir.
6o DIX CONTES PAR FRANÇOIS COPPÉE
— Et vous croyez que le groupe Lavigne ^ votera avec les droites, disait l'un d'eux avec fureur. . . Mais ce serait une infamie !
— Que voulez- vous ! répondit l'autre d'un ait im- 5 portant. C'est de la tactique parlementaire.
Et ils s'éloignèrent, tout à cet intéressant dialogue, sans honorer d'un regard le soleil couchant.
Soudain les milHers de petits oiseaux dont la palpitation d'ailes secouait d'un frisson les platanes de la
10 Frégate commencèrent ce que le peuple appelle naïvement leur prière du soir. Après un prélude de quelques cris isolés, le concert éclata, brusquement, et des grands arbres criblés d'étincelles un gazouillis fou s'éleva, où se mêlaient le sifflet des merles, le guilleri ^
15 des moineaux et le fringottement ^ des pinsons, unis
et confondus dans un chœur immense, qui imitait le
bruit clair et continu d'un torrent lancé sur des pierres.
Deux jeunes bourgeoises, assez élégamment mises,
passèrent alors en bavardant. Auprès d'elles marchait
20 un petit garçon, habillé comme un chien savant * et tenant à la main un ballon captif sur lequel étaient écrits ces deux mots : Au Louvre.^
— Je vous assure, ma chère, disait l'une des deux femmes à sa compagne, que vous avez eu tort d'acheter
25 aujourd'hui vos gants de Suède. . . Il y aura samedi une exposition ^ au Bon Marché . . . Des occasions ' superbes . . .
Et, sans attirer l'attention de ces étourdies ni de personne, le soleil descendait toujours, avec une pompe
30 et une lenteur royales. Maintenant il touchait presque au dôme vitré du Palais de l'Industrie,^ qui flambait comme une montagne de diamant. La voûte céleste
LE COUCHER DU SOLEIL 6i
avait changé d'aspect. Restée pure vers le levant, elle prenait une nuance plus foncée, tandis qu'à l'ouest, de longs nuages violets, frangés d'or, restaient immobiles dans un abîme d'un bleu de turquoise.
Un gros capitaine et un mince sous-lieutenant de 5 hussards, sanglés ^ dans leurs uniformes, arrivèrent alors du côté du quartier de cavalerie en traînant leurs sabres sur le trottoir, et s'arrêtèrent un moment au seuil du café.
— -J'en suis certain, mon capitaine. . . Le lieutenant 10 Tardieu sera compris dans la promotion ^ de janvier. . . C'est son " tour de bête." ^
— Eh bien, moi, je vous réponds qu'il n'a pas son rang d'ancienneté.*
— Il est bien aisé de nous en assurer. . . Consultons 15 V Annuaire.^
Et ils entrèrent dans l'estaminet, où les appelait du reste l'heure de l'absinthe.^
A ce moment, l'astre, que voilaient les arbres lointains des Champs-Elysées,'^ plongea derrière l'horizon 20 et soudain tout s'assombrit. En quelques secondes, les maisons et les monuments devinrent tristes et noirs comme s'ils avaient vieilli de cent ans ; les feuillages d'automne, dont tout à l'heure la cime brillait encore, prirent un funèbre ton de rouille ; le 25 concert des oiseaux continua pendant une minute en s' affaiblissant, puis se tut ; un vent froid souffla du nord et traversa l'espace, pareil à un long soupir de regret.
Mais, en même temps, obéissant à la loi qui veut 30 que tous les foyers qui s'éteignent jettent en mourant un plus brillant éclat, le soleil, déjà disparu, déploya.
dans le coin du ciel où régnait encore son souvenir, toutes les magnificences du crépuscule ; et, là-bas, vers le pont de la Concorde,^ au-dessus de la rivière, se creusa dans Thorizon une grotte de pierreries, qui 5 faisait songer à l'entrée des souterrains où les despotes d'Asie 2 enfouissent leurs trésors. Autour de ce foyer fulgurant, les nuages s'amoncelaient, variant sans cesse de nuances et de formes. D'abord ils s'étaient massés comme une chaîne de montagnes d'or ; puis, la
10 cordillère s'était rompue, et un archipel d'îlots couleur de rubis nagea dans un océan d'un vert adorablement tendre ; mais voilà que les îles s'allongeaient et se transformaient en serpents de lumière, en poissons de feu ; et tout à coup, sans qu'on s'en fût aperçu,
15 d'autres nuages s'étaient formés, plus loin, à droite, à gauche, partout, ébauchant ^ des chimères fugitives, se revêtant de tons à désespérer Véronèse,* construisant et détruisant à la hâte des Babels aériennes. Il y en avait d'énormes, dont les plans ^ î^' enfonçaient dans
20 le lointain avec des perspectives d'architecture ; un gros nuage, d'un brun violacé, se tordait comme un crocodile, en ouvrant une gueule monstrueuse, et là-haut, toute seule, une petite nuée, pure comme une vierge, semblait une fleur s' épanouissant dans
25 l'infini.
Un omnibus traversait alors le Pont-Royal ; il était complet,^ et tout un rang de voyageurs de l'impériale ^ était placé juste en face du merveilleux crépuscule. Mais il se passait alors un événement à
30 sensation, — triple assassinat ou crise ministérielle, — et tous ces hommes assis lisaient le journal du soir, mettant la banalité d'un premier-Paris ^ ou l'horreur
d'un fait-divers ^ entre leurs regards et les sublimes féeries du couchant.
Le soleil était vaincu ; mais avant de disparaître tout à fait il tenta un suprême effort contre l'indifférence des citadins, et du fond de son gouffre il lança 5 une telle lueur de pourpre que tout le paysage en fut incendié. Les solitudes du ciel rougirent, comme prises de pudeur ; le fleuve roula dans ses flots du sang et des roses ; et les façades des maisons et les visages des passants eux-mêmes se colorèrent de ce 10 reflet érubescent.^
Mais le bouquineur, assis devant le café d'Orsay, observa vainement les physionomies, écouta vainement les fragments d'entretiens de ceux qui défilaient devant lui. C'étaient des artisans silencieux, revenant 15 vers la soupe du soir, courbés par le labeur, les yeux fixés au sol ; c'était un couple d'hommes de lettres en train de déchirer un confrère ; c'étaient des gens de négoce et de finance, absorbés dans un calcul mental, rêvant à quelque stratagème contre le bien du pro- 20 chain ; c'était une jolie femme dont les regards ne cherchaient que la flatterie caressante des autres regards.
Aucun de ces êtres-là ne se souciait du coucher du soleil. 25
Seul, un bourgeois, qui donnait le bras à son épouse, daigna jeter les yeux sur l'horizon ; puis il prononça ces simples paroles :
— Le ciel est rouge. . . C'est signe de vent.
La nuit montait. Dans le sombre azur du levant ^ 30 venaient d'éclore quelques débiles étoiles ; il ne restait plus du crépuscule qu'une brume rousse, semblable à
celle qui suit les feux d'artifice ; et le flâneur quelconque, dont la contemplation de la nature avait, ce soir-là, fait un poète, fut un instant tout fier et tout troublé en songeant que le soleil s'était couché 5 pour lui seul.
Un soir de juin, — vous savez, un de ces purs et calmes soirs où il semble que la nuit ne viendra jamais, et où, dans le ciel couleur de turquoise, passent et repassent les souples hirondelles, — le père Volcan, le vieux marchand de tabac du village de Saint- 5 Martin-l' Église, était assis sur un banc de bois, près du seuil de sa boutique, et fumait délicieusement sa pipe.
Je me fais mal comprendre en disant qu'il fumait sa pipe. Je devrais plutôt dire que sa pipe était fumée par lui : car, dans le ménage, excellent d'ailleurs, 10 que faisaient ensemble ^ le père Volcan et sa pipe, c'était évidemment celle-ci qui était la personne la plus considérable de l'association, et qui, si j'ose m'exprimer ainsi, portait la culotte. ^ Le père Volcan, ainsi surnommé par tous les habitants du village à 15 cause du nuage de tabac dont il était sans cesse enveloppé, appartenait à sa pipe, en était l'humble serviteur. Il lui prodiguait mille soins amoureux, l'essuyait et la faisait reluire, à chaque instant, du revers de la manche, en nettoyait souvent le tuyau 20 avec un fil de fer, et, quand elle n'était pas à sa bouche, elle reposait près de son cœur, à l'intérieur de sa veste, douillettement couchée dans un étui. Entre
nous, je crois bien qu'il la considérait comme un être \ doué de raison et de volonté. Après l'avoir bourrée de \ caporal,^ le père Volcan, avant de frotter l'allumette, | jetait à sa pipe un regard tendre et respectueux, comme \ 5 s'il lui eût demandé la permission de l'allumer ; et \ elle la lui donnait sans doute par un signe visible pour \ lui seul : car, à l'expression de bonheur et de recon- \ naissance qui se peignait sur le visage du bonhomme ] dès la première bouffée, on devait reconnaître qu'il '
10 jouissait alors d'une rare faveur et que cette pipe-là j
ne se laissait fumer que parce qu'elle le voulait bien, !
Il y avait une dizaine d'années que ce fumeur senti- i
mental était venu s'établir à Saint-Martin-l' Église, j
dans la Brie,^ afin d'y gérer le bureau ^ de tabac, |
15 dont la titulaire,^ veuve d'un préfet,^ habitait Paris. \ Avec ce petit revenu et sa retraite de sous-officier, ; le père Volcan, qui s'appelait en réalité Pierre Masson, : vivait parfaitement heureux, ayant de nombreux ] loisirs qu'il consacrait à sa chère pipe. Tous ceux qui \
20 venaient dans son étroite boutique pour y remplir ; leur blague ^ et y boire la goutte avaient pris en \ amitié cette probe et rude figure d'ancien soldat. \ Aux jeunes paysans, avides de récits de guerre, il \ racontait, pas trop longuement, ses campagnes, — \
25 Solferino,^ le Mexique,^ les batailles sous Paris,^ — et ] les commères l'avaient en estime, parce qu'il ne voulait J pas d'ivrognes devant son petit comptoir d'étain ^ et parce qu'il était le premier à dire à ses clients, quand ■ ils s'échauffaient trop : "En voilà assez pour ce soir, ;
30 les camarades ! . . . Allez vous coucher !" •
Donc, par cette paisible et belle soirée de juin, le \
père Volcan fumait, assis devant sa porte, lorsqu'il \
aperçut, au bout de la rue du village, le curé, M. l'abbé Poulier, qui venait, obèse dans sa soutane et son chapeau romain ^ en arrière, acheter, selon son habitude quotidienne, ses quatre sous de tabac à priser.^
La sympathie était née depuis longtemps entre ce 5 fumeur émérite ^ et ce priseur déterminé : car tous deux étaient de braves gens. Et, ce soir-là, le curé, après avoir puisé une première prise dans sa tabatière fraîchement remplie, s'assit sur le banc,* à côté du père Volcan, pour prendre le frais et faire un bout de 10 causette.
Mais le marchand de tabac était taciturne. Vainement l'abbé, qui s'intéressait aux biens de la terre, essaya de mettre la conversation sur les cerises, qui étaient, cette année-là, particulièrement savoureuses, 15 et sur la récolte des avoines, qui s'annonçait ^ comme magnifique ; le vieux soldat ne répondait que par monosyllabes. Il était tout à coup devenu sombre, comme si la présence d'un prêtre eût réveillé au fond de lui-même un ancien souci. 20
Il finit par retirer sa pipe de sa bouche, la regarda pendant une minute comme pour lui demander conseil, et, ayant reçu d'elle, probablement, une tacite approbation, il se tourna brusquement vers l'abbé Poulier.
"Monsieur le curé, dit-il avec un peu d'embarras, 25 vous ne me voyez pas à la messe et aux vêpres, mais vous ne m'en voulez point, et vous avez raison, car vous savez que je suis seul à la maison et que je ne peux pas fermer mon débit ^ pendant le temps des offices. . . Au fond, j'ai de la religion, et, le jour où 30 je serai très malade et où je sentirai que je vais passer l'arme à gauche,' soyez tranquille, je vous enverrai
chercher avec le bon Dieu et tout le fourniment . . . i
Avant le départ, vous me ferez passer la revue d'in- | spection^ et vous m'expédierez au Paradis, devant
saint Pierre, en tenue numéro un 2... C'est con- |
5 venu. . . Je n'ai rien fait d'impardonnable, vous vous ;
en doutez bien . . . Pourtant, il y a une action de ma i
vie qui me préoccupe, quand je me la rappelle, plus 1
que toutes les autres, oh ! mais, là,^ qui me préoccupe '
au point que j'ai eu souvent envie d'aller vous voir ] 10 et de vous la raconter.
— Rien n'est plus facile, répondit le prêtre, assez \ surpris du ton sérieux dont le père Volcan avait j prononcé ces dernières paroles. Je suis, tous les \ samedis, de cinq à six, au confessionnal. . ." j
15 Mais le marchand de tabac l'interrompit : 1
" Ah ! voilà * ! . . . C'est plus compliqué que ça n'en \
a l'air. . . Et il y a des moments où je me demande ]
si cette action est la plus mauvaise ou la meilleure ;
que j'aie commise... Écoutez, monsieur le curé! j
20 Vous êtes des tombeaux à secrets,^ vous autres, par ; profession... Si je vous disais la chose, ici, tout ; bonnement, pour avoir votre avis d'homme à homme, j ça mourrait tout de même entre nous, n'est-ce pas ?. . . ]
— Assurément, fit le curé. Même en dehors du i 25 tribunal de la pénitence, je sais être discret. Et si ^
cette confidence peut vous soulager ... . J
— Eh bien, ça va ^. . . Merci, s'écria le bonhomme. ] Vous me rendez là un vrai service. . ." ^
Puis, baissant la voix : ^
30 "Ah! dame,*^ l'histoire est terrible... C'est égal, \
la confiance me revietit, et j'ai comme ^ une idée que l
vous me jugerez avec indulgence... En deux mots, J
LE BON CRIME 6g
voici la chose : j'ai été complice d'une escroquerie et j'ai tué un homme. . . mais je crois quand même que j'ai bien fait. . . Écoutez-moi ça."
Avec un sursaut involontaire, l'abbé s'était instinctivement reculé jusqu'au bout du banc. Mais 5 le père Volcan n'y prit pas garde.^ Il vida et rebourra sa pipe avec soin, l'alluma sans se presser, rêva pendant quelques secondes, en regardant le ciel glauque ^ où ne glissaient plus d'hirondelles et où venaient d'éclore les premières étoiles, et commença tranquillement son récit : 10
" D'abord il faut vous dire que, vers 1868, avant la guerre, j'étais déjà un vieux brisquart.^ Quatorze ans de service. Je venais de me rengager^ et de toucher la prime. ^ J'étais sergent et je devais toujours rester sergent, bien entendu. Je ne sais même pas 15 mettre l'orthographe.^ Ma carrière militaire était donc réglée d'avance. Encore un congé,'^ et j'aurais ma retraite et la médaille, comme ça s'est passé effectivement. C'était plein de badernes,^ de pieds de banc ^ comme moi, l'ancienne armée. Souvent des vieilles bêtes, des 20 vieux pochards,^^ qui avaient dans les amygdales ^^ un grain de sel qui ne voulait pas fondre. Mais, au feu, de rudes lapins ^^ tout de même ! Je ne veux pas dire de mal des régiments d'enfants que nous avons aujourd'hui. Pourtant, il faudra voir ça,i^ 25 à l'usage.
" Parmi les vétérans à deux brisques,^^ j'étais un des moins abrutis, attendu que je n'ai jamais aimé à lever le coude. ^^ Or, voilà qu'on immatricule dans ma compagnie, la troisième du premier,^^ un engagé 30 volontaire, un jeune homme bien né, qui n'avait pas de quoi payer la pension à l'École Militaire,!^ mais
qui voulait quand même être soldat et décrocher répaulette,^ par le plus long,^ en passant par les plus bas grades. Il me plut tout de suite, le nouveau. Un beau garçon blond, à moustaches rousses, ayant 5 une flamme de bravoure dans le regard, poli et bon enfant pour tout le monde, mais avec je ne sais quoi de sérieux dans sa personne, qui faisait dire : " Toi, tu seras un chef ! " Comme instructeur, je lui mis le premier un fusil entre les mains et je lui enseignai 10 " par le flanc droit ^ ! " Bah ! au bout de quinze jours, il aurait pu m'en remontrer.* Né militaire, que je vous dis. C'était dans le sang. Je me pris de goût pour ce Louis Pascal — c'était son nom — et je pus lui donner d'abord quelques bons conseils, 15 lui adoucir les ennuis du début. ^ Caporal au bout de six mois, il attrapait bientôt son galon d'or,^ et nous devenions une paire d'amis. Bien qu'il ne fût que mon égal par le grade, je savais bien qu'il était mon supérieur de toutes façons. Mais il avait la bonté de 20 ne pas me le faire sentir, me montrant de la déférence, au contraire, en ma qualité d'ancien, se rappelant toujours les petits services de rien du tout '^ que je lui avais rendus, à son arrivée au corps. Ah ! le brave enfant!... Notez qu'il était orphelin, sans fortune, 25 qu'il avait fait ses études comme boursier ^ dans un collège,^ et qu'il ne recevait, pour son potage,^^ que vingt francs par mois d'une vieille parente. N'importe ! il était le sous-oflicier le mieux tenu^^ de la compagnie. Pas un liard de dettes, et toujours cent sous 30 pour obliger un camarade. Une perle, vous entendez bien... ; Qu'est-ce qu'un vieil imbécile comme moi avait de mieux à faire que de se dévouer corps et
âme, quand il rencontrait un ami de cette qualitélà ?.. . Et puis, un jour, voilà qu'il a un duel et qu'il flanque un joli coup de pointe à un autre sergent de la compagnie, un fruit sec ^ de Saint-Cyr ^ . . . Je demande pourquoi à Louis Pascal ; il me répond : 5 " Rien, des niaiseries." Mais le lendemain, j'apprends que le saint-cyrien raté, le petit pédant, s'^était moqué de ma façon de rouler ^ les r en commandant l'exercice, et que Pascal s'était battu à cause de moi. . . Alors, vous comprenez, monsieur le curé, s'il avait voulu, 10 il n'aurait eu qu'à siffler pour que j'aille me faire couper en quatre.*
** Là-dessus, la guerre est déclarée, et nous sommes du premier coup de chien,^ à Wissembourg. ^ C'est là que j'ai vu Pascal au feu. Oh ! superbe ! L'in- 15 trépidité froide, la meilleure. Rien qu'une ride en forme de V entre les deux sourcils. Mais aussi solide qu'un vieux troupier ^ et maniant son fusil comme à la parade. . . C'est dans les mauvais jours qu'on juge un homme. Et pendant la retraite, allez ! ce ne sont 20 pas les lignards de notre peloton qui se sont débandés en jetant leurs armes. Louis était là, infatigable, montrant l'exemple. . . Un soldat d'élite, je l'avais bien deviné... A Châlons,^ quand on essaye de reformer les débris de l'armée et d'accommoder les 25 restes, on le nomme officier, et c'était justice... Vous dire le plaisir que j'ai eu à ne plus le tutoyer et à lui dire: "mon lieutenant!..." Quelques jours après, à Sedan,^ voilà que nous sommes encore écrasés. Mais nous étions du corps de Vinoy,^^ qui 30 se dégage et rentre dans Paris, où il n'y en avait pas trop, des pantalons rouges,^^ et où c'était toujours
nous autres qu'on mettait devant, dans toutes les affaires. . . A Champigny,^ j'attrape un pruneau ^ dans la cuisse, et j'étais pris par les Prussiens, si mon brave Pascal, qui lui-même saignait de deux blessures, ne 5 m'avait pas pris sous le bras et ramené à l'ambulance, au milieu des balles. . . Vous concevez, n'est-ce pas ? que j'adorais cet homme-là... Aussi, lorsqu'il put venir me voir, au Val-de-Grâce,^ après la capitulation, au moment où je commençais à marcher avec
10 une canne, et lorsque je vis ses deux galons * et sa croix, ma foi ! j'ai envoyé promener la hiérarchie ^ et je suis tombé dans ses bras en pleurant comme une bête . . . Lieutenant et décoré ! A vingt-cinq ans ! Il était sûr, maintenant, de devenir colonel, général,
15 est-ce que je sais ?
" Un chagrin, par exemple, c'est que nous n'alHons plus être ensemble. On l'envoyait à Bordeaux, avec son nouveau grade, tandis que je restais au régiment, où je n'avais plus que trois ans à tirer pour obtenir
20 mon congé définitif.
'* Mais le lieutenant Pascal n'était pas homme à oublier son vieux frère d'armes. Tous les deux mois, je recevais de lui un petit billet, très amical, avec un bout de mandat,^ pour mon tabac, pour de petites
25 douceurs, et je répondais de mon mieux, certain qu'il aurait plaisir à reconnaître ma grosse écriture de nourrice.'
" Du temps passa. Me voilà libéré. Et, comme les quelques centaines de francs de ma retraite c'était
30 un peu court, et même trop court, je cherche et je trouve un emploi de gardien de chantier, chez un entrepreneur de démolitions,^ du côté de la gare
d'Ivry... Une après-midi, j'étais en train de ranger de vieilles ferrailles, quand je m'entends appeler par mon nom. Je me retourne et je vois devant moi mon lieutenant en bourgeois, le tuyau de poêle ^ sur la tête, mais toujours bel homme dans sa redingote 5 boutonnée, avec le petit bout de ruban rouge.
" Ah ! pas plus fier qu'autrefois. On se donne raccolade,^ il me demande si je vais bien, si je suis content, et, comme il m' arrive de lui dire :
— " Savez-vous, mon lieutenant, que c'est la 10 première fois que je vous vois en tenue civile ?
— " Eh bien, mon brave Pierre, qu'il me répond, tu ne me verras plus autrement.
— " Comment ? Qu'est-ce que ça signifie ?. . .
— " Que je ne suis plus miUtaire, que j'ai donné 15 ma démission."
" Mon sang ne fit qu'un tour.^ Un si bon, un si beau soldat ! Abandonner l'armée, renoncer à un avancement certain, à une carrière superbe ! Sans doute, il fallait qu'il eût pour ça de vraies raisons. 20 Mais, tout de même, c'était un crève-cœur !
" Tout en faisant les cent pas à côté de moi dans le chantier plein de débris, il me conta son affaire. Une femme ! . . . J'aurais dû le deviner. . . Il quittait le service à cause d'une femme. A Toulouse, où il 25 tenait garnison en dernier lieu, mon jobard* de lieutenant était devenu amoureux fou de la fille d'un professeur du lycée, qui logeait dans la même maison que lui. Mais voilà ! un officier ne peut se marier qu'en justifiant de la dot ^ réglementaire, et le pauvre 30 garçon, pas plus que le futur beau-père, n'avait le premier sou des trente mille francs. Alors il avait.
par coup de tête,^ donné sa démission. Heureusement qu'il avait alors trouvé une bonne place, à Paris, chez un banquier, à cause de sa décoration. Et, franchement, disait-il, il ne regrettait rien, attendu qu'il 5 était heureux comme un dieu avec sa petite femme, qui allait bientôt lui donner un bébé. Et il venait m' inviter à déjeuner avec eux, le dimanche suivant, dans leur petit nid d'amoureux, au cinquième étage d'une maison du boulevard des Batignolles.^
10 "J'y allai, avec ma redingote à manger du rôti,^ astiqué * comme pour la revue du colonel. Et, dès que j'eus vu Mme Pascal, allez ! j'excusai la folie de mon lieutenant. Un amour de blonde, toute jeune, et si gaie, si aimable, avec de la bonté plein ses yeux
15 bleus, qui lui faisaient le tour de la tête ! Il était charmant à voir auprès d'elle. On sentait qu'il l'aimait de passion et de tendresse, comme une femme et comme un enfant. Ah ! le gentil déjeuner ! La petite madame me traita comme un vieil ami, et ça
20 me réjouit le cœur de constater que son mari lui avait souvent parlé de son vieux camarade. Il y avait un vin de Saumur,^ dont on avait tort de ne pas se méfier, et dont je vidai pas mal de verres à la santé du mioche qu'on espérait, de sorte que, en m'en retournant à
25 Ivry-la-Gare, j'étais un peu vent-debout vent-arrière ^ et que je chantonnais tout bas des chansons de route. Mais, malgré mon petit coup de sirop, je pensais tout le temps au joli couple que faisaient mon lieutenant et sa blonde, et je leur souhaitais du bonheur en veux-
30 tu en voilà '^ !
" Ils en eurent d'abord et beaucoup.
" Il paraît que Pascal avait tout de suite attrapé
le maniement des affaires, si bien que son patron, au bout de deux ans, le prenait pour associé, et que mon lieutenant allait tous les jours à la Bourse,^ et qu'il gagnait de l'argent gros ^ comme lui. Même chance du côté du ménage. Trois bébés en trois ans, deux 5 garçons et une fille. Et beaux ! De vrais enfants d'amoureux ! Le premier dimanche de chaque mois — c'était convenu — je déjeunais là, en famille. Car la prospérité ne change pas les bons cœurs, et le mari ni la femme ne rougissaient de leur humble ami. Ah ! 10 ils ne logeaient plus au cinquième, mais dans un bel appartement au premier, boulevard Haussmann,^ s'il vous plaît, et c'était un domestique en cravate blanche qui vous changeait les assiettes. Pour faire honneur à mes hôtes, je me mettais sur mon trente-et-un,* ça 15 va sans dire ; mais, malgré tout, j'avais l'air de ce que je suis, pas vrai ? d'un homme du commun, d'un pauvre diable. Eh bien ! monsieur le curé, j'ai toujours été reçu chez les Pascal par la cordiale poignée de main de mon lieutenant, par le sourire de sa jolie 20 dame, et les enfants venaient tout de suite m' embrasser. Trouvez-en beaucoup,^ des riches comme ceux-là !
" Tout alla bien jusqu'à l'hiver de 1880 ; et, bien des fois, en songeant que Pascal roulait carrosse, à présent, je m'étais dit qu'il avait eu une crâne idée, 25 après tout, de lâcher le métier militaire et de rendre son épaulette.. Mais, le premier dimanche de décembre, en déjeunant chez lui, je m'aperçus qu'il était distrait, préoccupé, et que, de temps en temps, reprenant une habitude d'autrefois quand il avait quelque souci, il 30 saisissait le bout de sa longue moustache rousse et la mettait entre ses dents pour la mordiller.
— " Qu'est-ce qu'il y a donc ? songeais-je en m'en allant. Ses enfants grandissent et se portent bien. Il a toujours, en regardant sa femme, des yeux de lune de miel . . . Pourvu que ses affaires ne marchent
5 pas de travers i. . . Avec ce diable d'argent, on n'est jamais sûr de rien."
"Et, cette nuit-là, je dormis mal... Les vraies amitiés, voyez-vous, c'est une manière de baromètre. . . Toute la journée du lendemain, je fus inquiet, j'eus 10 comme le pressentiment d'un malheur. . .
" Vers dix heures du soir, avant de me coucher, j'allume ma lanterne et je commence ma ronde dans le chantier comme je faisais tous les jours. Le temps était boueux et humide. Pas une étoile au ciel. Tout 15 à coup, voilà qu'on sonne à la grille. Ça me surprend. Qu'est-ce qui pouvait venir si tard ? Je vais ouvrir et, à la lueur de ma lanterne, je reconnais mon lieutenant, engoncé ^ dans la fourrure de sa pelisse. Ah ! je compris bien qu'il s'agissait de choses graves. Il 20 était pâle, et je vis, là, entre ses deux sourcils, cette ride en forme de V, qui s'y creusait jadis, dans les batailles, quand ça chauffait ferme.^ " Alors il me dit brusquement :
— " Masson, j'ai besoin de toi, mon vieux... 25 Peux-tu m' accompagner. . . tout de suite ?. . .
— "Bien sûr... Présent! que je* réponds sans hésiter.
— "Tu peux sortir de ton chantier, y rentrer deux heures après, dis-moi, sans qu'on s'en aperçoive, sans
30 que personne se doute de rien ?
— " Rien de plus facile. Je suis tout seul ici, la nuit... Qui est-ce qui s'occupe de moi?... Un
quartier désert, pas un chat dans la rue, dès la nuit close.
— *' Alors, viens, reprend mon lieutenant, d'une voix sèche qui ne me disait rien de bon. Eteins cette lanterne, ferme cette grille, mets la clef dans ta 5 poche... et suis-moi."
" J'obéis, naturellement. J'étais tout paré pour sortir. J'avais ma casquette et ma peau de bique.^ Nous voilà partis. Il allait si vite que j'avais peine à marcher à son côté. Nous enfilons le quai jusqu'au 10 pont d'Austerlitz.2 Pas un mot. Parfois, je lui jetais un regard de côté, timidement. Son profil, à moitié caché par le collet de fourrure, était comme crispé, ratatiné,^ et me faisait peur. Et, à chaque instant, d'un geste nerveux, il se fourrait sa moustache dans 15 la bouche pour la mordre. J'avais bien envie de l'interrompre, de lui demander où nous allions d'un tel train ; mais je n'osais pas.
" Comme nous passions devant la Halle aux Vins,* il me dit entre les dents : 20
— "Tu n'es pas fatigué ?. . . Tu peux aller comme ça jusqu'à l'Esplanade des Invalides ^ ?.. . C'est là que nous avons affaire.
— " Jusqu'où vous voudrez, mon lieutenant."
"Ah! je ne l'oublierai jamais, la promenade!... 25 Une, deux . . . Une, deux ... Au pas gymnastique ^ . . . Des quais, et encore des quais, avec le reflet des becs de gaz dans la rivière noire . . . Presque personne dehors, à cause du sale temps . . . Un fiacre, par-ci par-là ... De rares passants qui se hâtaient ... Et 30 puis, quelquefois, un omnibus qui roulait lourdement, d'un air endormi. Je vous le répète, quand il va se
passer quelque chose de vilain pour un homme qu'on aime tendrement, comme j'aimais Louis Pascal, ça se pressent, ça se devine ... Et mon cœur faisait : " poum ! poum ! " dans ma poitrine.
5 " Enfin, nous y arrivons, à cette Esplanade. Absolument déserte. J'entendis une horloge éloignée sonner le quart avant onze heures. Mon lieutenant s'engagea sous un quinconce,^ du côté du Gros-Caillou. ^ Les arbres étaient dépouillés, mais il y faisait quand 10 même très noir. Nous faillîmes nous heurter contre un banc. Il s'y laissa tomber, comme accablé de fatigue, et m'ordonna, de sa voix effrayante :
— " Assieds- toi."
" Mais, quand j'eus pris place à ses côtés, il m'em- 15 poigna la main, et je sentis que la paume de la sienne était' chaude à faire cuire un œuf.
— "Tu m'aimes, n'est-ce pas ? qu'il me dit alors.
— " Voyons, mon lieutenant, est-ce que ça se demande ^ ? . . .
20 — " C'est que je vais exiger de toi une chose très grave.
— " Allez toujours.
— "Eh bien, écoute... Je suis un homme perdu !. . ."
25 " Et le ton dont il me lança ces mots-là, ah ! monsieur le curé, ça me donna la petite mort.
— " Perdu ! . . . Et sans ressource ! . . . Ah ! pourquoi ne suis-je pas resté le pauvre officier, qui n'avait pas vingt francs dans la poche à la fin du mois, quand
30 il avait payé sa chambre, sa pension, donné des .acomptes* au maître bottier,^ au maître tailleur, à toute la séquelle ^ ? . . . Enfin, ce qui est fait est fait . . .
Figure-toi, mon vieux camarade, que Krielmann, mon associé, est un coquin, qu'il a abusé de ma signature, qu'il m'a compromis dans un tas de sales tripot ages,i que, dans un mois, deux mois, ce sera la catastrophe, la faillite, et que nous serons, lui et moi, déshonorés !" 5
" C'était pour me faire crever d'apoplexie, une pareille confidence. Dans un éclair de souvenir, je me rappelai ce capitaine-trésorier ^ qui avait mangé la grenouille,^ — une vieille histoire, quand j'étais à Mostaganem,* — ce vétéran à moustaches grises, qu'on 10 avait dégradé devant le régiment rangé en bataille . . . Et je revoyais le plus ancien sergent lui arracher ses épaulettes !
— "Je n'ai été que faible, aveugle, tu n'en doutes pas, dit alors mon malheureux ami. Mais j'ai mis 15 mon nom sur les paperasses, je suis responsable... Nous allons manquer, et d'une somme énorme... Mais sois tranquille ! Ton lieutenant ne sera pas un banqueroutier ... Ce soir, après que ce misérable Krielmann m'eut montré la situation telle qu'elle 20 est, désespérée, je suis rentré à la maison et j'ai chargé mon revolver d'ordonnance." ^
" Étourdi de surprise et de douleur, je lui criai :
— ' ' Vous vous tueriez ? . . .
— "Aimerais-tu mieux, me répondit-il, me voir 25 arrêté, condamné, rayé des cadres de la Légion d'honneur?... Car c'est ainsi; il s'agit pour moi de la police correctionnelle^... Pas de sensiblerie^! Je sais que je parle à un homme ! Sache que je n'ai plus qu'à me faire sauter le caisson." ^ 30
'* Monsieur le curé, j'aimais mon lieutenant comme un frère. Mais l'honneur avant tout. Puisque les
8o DIX CONTES PAR FRANÇOIS COPPÉE
choses en étaient là, je n'avais plus qu'à l'approuver, c'est-à-dire à me taire.
— " Donc, c'est convenu, reprit le pauvre garçon. Si tu me refuses ce que je vais maintenant te deman-
5 der, je rentre chez moi. . . et, " feu ! " dans la tempe droite. . . Je mourrai avec cette atroce pensée que je laisse ma femme et mes enfants sans un sou, dans la misère ... Eh bien ! cette douleur-là, mon vieux Masson, tu peux me l'épargner." 10 "Je crus qu'il devenait fou et je dis machinalement :
— " Comment ça ? "
" Mais mon lieutenant avait son idée, et une terrible idée, comme vous allez voir.
— " Depuis quelques années, comme tu sais, mur- 15 mura-t-il en s' approchant de moi, il m'a passé beaucoup
d'argent par les mains. Je n'ai pas fait d'économies, je croyais que ça durerait toujours, que j'avais bien le temps. Et puis, c'était si doux d'entourer de bienêtre et de luxe ceux que j'aimais ! Pourtant j'ai pris
20 une bonne précaution. J'ai contracté, en faveur de ma femme, une assurance sur la vie. . . Si je meurs, mais de mort naturelle, — car le suicide, dans ces cas-là, ça ne compte pas, — on lui paiera cent mille francs . . . Maintenant, suis-moi bien . . . Voici un couteau,
25 prends. . . Je vais te donner ma montre, mon portemonnaie . . . Tu vas me frapper au cœur, me tuer d'un coup. . . Puis tu ouvriras mes vêtements comme si l'on m'avait fouillé... et tu t'en retourneras bien vite là-bas, à ton chantier, en emportant le couteau . . .
30 N'oublie pas, surtout, d'emporter le couteau... Personne ne se doutera de rien . . . Demain, on trouvera ici le cadavre d'un homme assassiné, la compagnie
LE BON CRIME 8i
paiera la prime, et ma famille aura du pain ! . . . Je sais bien, je vole les assureurs... Mais, bah! la compagnie est riche, et puis, ça c'est l'affaire de ma conscience, je m'en expliquerai avec le bon Dieu, s'il y en a un . . . Pour toi, ce que je te demande, c'est tout 5 simplement de rendre ce dernier service à ton ami, à ton compagnon d'armes . . . Voyons, mon vieux Masson, as-tu compris ? "
" Certes ! oui, j'avais compris. Mais j'étais glacé jusqu'aux moelles. Le tuer de ma main ! Mon Heu- 10 tenant ! mon seul ami ! Non ! non ! . . . Jamais je n'aurais ce courage-là ! . . . Mais il me prit les mains, me supplia, en pleurant sur mon épaule, avec des caresses de petit enfant ! . . . Le malheureux, qui comptait bien que je finirais par consentir, avait dit 15 à sa femme, après dîner, qu'il souffrait d'une migraine, qu'il allait faire une longue promenade... Quoi de plus vraisemblable qu'une attaque nocturne, que le meurtre d'un promeneur solitaire ?. . . Oh ! je vivrais mille ans que je m'en souviendrais toujours, de l'heure 20 épouvantable que j'ai passée là, dans la nuit, sur ce banc désert, à entendre mon pauvre Pascal sangloter et me demander la mort L . .
" Enfin, à force de me prier, à force de m' apitoyer sur les siens, — tant pis si je vous fais horreur, monsieur 25 le curé, — mais il m'a décidé à faire ce qu'il voulait. . . Et je lui ai obéi ! Oui, pour le suprême adieu, je l'ai serré sur mon cœur, je l'ai baisé sur la bouche, comme à la salle d'armes,^ avant l'assaut, et je l'ai frappé en pleine poitrine, et je me suis enfui comme si mes habits 30 avaient pris feu . . . Au coin du pont de la Concorde, j'ai jeté dans la Seine le couteau tout sanglant, avec
la montre et le porte-monnaie, et je suis revenu quatre à quatre à^ Ivry, où j'ai pleuré toute la nuit dans mon galetas ! . . . Et tout s'est passé comme il l'avait prévu. On a cru qu'un rôdeur l'avait tué, pour le dépouiller, 5 la compagnie d'assurances a versé la somme, et Mme Pascal a eu de quoi vivre et élever ses enfants.
" Seulement, après ce que j'avais fait, leur vue me devint un supplice. . , Non ! voir celle que j'avais rendue veuve et que rien ne pouvait consoler ! Voir
10 ces pauvres orphelins qui me sautaient au cou, dès que j'arrivais, et qu'il me fallait caresser avec cette main qui avait tué leur père ! . . . Non ! je ne pouvais plus ! . . . C'est alors qu'on m'a proposé la gérance de ce bureau de tabac, et j'acceptai pour m'éloigner
15 d'eux, pour quitter Paris. Je leur écris seulement de
temps à autre, et je sais qu'ils ne sont pas trop mal-
heuteux. Mon action, du moins, n'aura pas été inutile.
" N'importe ! j'y pense souvent, la nuit, quand je
n'ai pas sommeil, et je suis alors bien triste, et, plus
20 d'une fois, j'ai eu l'envie d'aller vous raconter la chose, monsieur le curé, dans votre guérite 2 . . . Mais, dans d'autres moments, quand j'y réfléchis bien, je me dis que je ne pouvais pas refuser ce service-là à mon lieutenant, que j'ai agi comme un véritable ami,
25 et je me sens tout à fait tranquille. . . Eh bien ! maintenant, dites-moi franchement ce que vous en pensez." L'abbé Poulier, qui avait écouté le récit du père Volcan avec une émotion profonde, resta pensif pendant quelques minutes, ouvrit sa tabatière et y plongea le
30 pouce et l'index, comme pour y puiser sa réponse. Enfin, se décidant, il renifla une copieuse prise et dit I l'ancien soldat :
" Mon cher ami, si nous étions au tribunal de la pénitence, mon devoir serait de me rappeler, avant tout, le saint commandement : " Homicide point ne seras," ^ et je n'aurais qu'à vous ordonner de vous repentir de votre action... Mais, ici, je me contente 5 de vous tendre la main et de vous dire : *' Vous êtes un brave homme."
Le curé s'éloigna, sur cette bonne parole. Elle fit, à coup sûr, grand plaisir au père Volcan, à qui, pourtant, restait un scrupule. Resté seul dans la clarté de la 10 nuit d'étoiles, il s'adressa, pour le calmer, à sa pipe éteinte, qu'il roulait entre ses doigts, à sa pipe, qui était un peu sa conscience. Il la considéra longuement et lui trouva sans doute l'air de la pipe d'un innocent, car, subitement rasséréné, il lui demanda et obtint 15 d'elle la permission de la fumer une dernière fois, avant d'aller se mettre au lit.