CONTE DE NOËL
Depuis vingt ans, Jean Vignol écrivait des romansfeuilletons 1 pour les journaux populaires, des romans où il n'était question, comme de juste, que d'assassinats et d'enfants substitués à d'autres dès le berceau. Il 5 n'était vraiment pas plus maladroit que ses rivaux dans cette spécialité. Si jamais vous faites une dangereuse maladie — ce dont Dieu vous garde ! — et si vous ^e savez comment remplir les heures d'ennui d'une longue convalescence, lisez les Mystères de
10 Ménilmontant,'^ qui n'ont pas moins de vingt-cinq mille lignes. Vous retrouverez là tous les ingrédients accoutumés de cette cuisine ^ littéraire.
Le début est saisissant, surtout, quand ce scélérat de duc de Vieux-Donjon, à la sortie de l'Opéra, descend
15 dans l'égout collecteur,* où il a rendez- vous avec un forçat libéré de sa connaissance, qui doit lui remettre des papiers susceptibles de perdre la belle marquise des Deux-Poivrières,^ laquelle, ayant été changée en nourrice, n'est pas la fille d'un Grand d'Espagne de première
20 classe, comme tout le faubourg Saint-Germain ^ en est convaincu, mais celle d'un ébéniste de la rue Popincourt,"^ jadis condamné à mort par suite d'une erreur judiciaire,
et guillotiné, selon les rites, au lieu et place du forçat à qui le duc a donné ce rendez-vous inconfortable et souterrain.
Vous voyez, d'après ce simple exemple, que Jean Vignol connaissait parfaitement son métier. 5,
Pourtant le pauvre homme ne réussissait guère, avait beaucoup de mal à placer ^ sa " copie," vivait fort chichement.2 Ah ! voilà. C'est d'abord qu'il n'avait pas de chance, et puis qu'il était un modeste, un timide, ne sachant pas jouer des coudes,^ faire son 10 chemin à la mode américaine.
Bien entendu, il n'avait pas débuté dans les lettres par le roman-feuilleton. Il conservait toujours, au fond d'un tiroir, mais sans espérance de les mettre au jour, ses deux ouvrages de jeunesse, composés par lui 15 du temps où il avait encore tous ses cheveux et l'ambition du grand art. C'était d'abord le manuscrit d'un volume d'élégies. Fleurs de poison,^ où le poète se plaignait notamment des infidélités d'une jeune personne qu'il désignait sous le romantique pseudonyme 20 de Fragoletta et qu'il comparait à toutes les amoureuses célèbres depuis l'antiquité la plus reculée jusqu'à nos jours, tandis que, dans la réalité des faits, l'inconstante demoiselle se nommait Agathe et était trottin ^ chez une fleuriste. L'autre manuscrit, plus volumineux, 25 contenait un drame très horrifique et moyen-âgeux, portant ce titre sanglant, les Écorcheurs,^ et tout le long duquel des gens coiffés du chaperon ^ et chaussés de souliers à la poulaine ^ se passaient réciproquement au travers du corps des épées à deux 30 mains et des tirades à n'en plus finir.^
Malheureusement, les drames en vers ne sont pas
comestibles, et les fleurs de poison ne peuvent pas même servir, comme les capucines,^ à parer la salade. Il fallait vivre là-haut, à Belleville,^ dans le petit logement, au cinquième étage, où Jean Vignol habitait 5 avec sa mère, tordue de rhumatismes et gémissant du matin au soir. Pour gagner quelque argent — oh ! très peu — le poète devint romancier populaire, à peu près comme un peintre raté ^ se fait photographe. Doux et résigné, il accepta le métier, y mit tous ses 10 soins, mais, comme nous l'avons dit, sans grand succès. C'était assez juste, après tout, car il manquait de conviction, de sincérité, ne prenait pas assez au sérieux ses marquises qui avaient pour père un ébéniste guillotiné et ses ducs qui se promenaient dans les égouts en 15 pelisse de fourrure et en cravate blanche.
Le directeur du Petit Prolétaire,^ où Jean Vignol publiait ses histoires à dormir debout,^ le lui disait tout crûment : " Mon cher, on sent que vous n'y croyez pas," et ne le payait que deux sous la ligne. 20 Le pauvre garçon savait qu'il était supérieur à sa grossière besogne, en souffrait, poussait souvent un gros soupir. Mais quoi ? c'était sa destinée, et, pour faire bouillir son maigre pot-au-feu, il s'épuisait à inventer des aventures de plus en plus extravagantes. 25 Une fois, par exemple, il n'aurait pu payer deux termes ^ en retard et il eût sans doute été saisi,' s'il n'avait, au dernier moment, obtenu une avance du directeur du Petit Prolétaire, séduit par le sujet d'un roman dont voici en substance le premier feuilleton : 30 " Un musicien de l'orchestre de l'Ambigu,^ qui est d'ailleurs, sans s'en douter, le bâtard d'un pair d'Angleterre, rentre chez lui après le spectacle et découvre
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un squelette dans l'étui ^ de sa contrebasse." La suite au prochain numéro.
Tant que la maman avait vécu, Jean Vignol, modèle de piété filiale, avait assez bien supporté la vie. Mais, depuis deux ans qu'il était seul au monde, — point 5 de parents, peu d'amis, des habitudes casanières ^ — il s'ennuyait ferme, dans son haut logis de Belleville.
Il était, à présent, un petit homme de quarante-sept ans, avec un commencement de bedaine, une large barbe noire, un nez socratique,^ des yeux de bon chien 10 et l'épi de Saint-Pierre * sur un crâne beurre-frais.^ Ayant peu de santé et un estomac de deuxième classe, il avait même dû renoncer aux consolations du tabac. Jamais les personnages ordinaires de ses fictions, — assassins en gants jaunes ; vertueuses ouvrières mises 15 à mal ® et lâchement abandonnées par un vil aristocrate ; généreux ingénieurs, sortis de l'École Centrale,' fils de leurs œuvres,^ et obtenant, au dénouement, le ruban rouge ^ et la main de la jeune personne dix fois menacée, dans le cours du roman, des pires outrages, — jamais, 20 dis- je, toutes les marionnettes de son guignol mélodramatique ne lui avaient semblé plus fastidieuses. Positivement, le malheureux se dégoûtait de son métier.
"Quelle scie^^! se disait-il un soir de veille de 25 Noël, en montant avec lenteur ses cinq étages, car il devenait un peu asthmatique. Quelle scie ! Voilà qu'ils trouvent encore, au journal, que ma dernière machine,^^ Mazas et Compagnie, manque de coups de couteau. Il va falloir que je ressuscite Bouffe- 30 Toujours,^^ mon forçat, que j'ai fait précipiter, il
y a huit jours, du haut de la tour Eiffel, et que je lui fournisse des victimes... Et, après cette complaisance, vous verrez qu'ils refuseront encore de me mettre à vingt centimes la ligne . . . Ah ! la 5 chienne de vie ! "
Rentré chez lui, il éprouva plusieurs menus désagréments.^ Après un regard de mélancolie à son râtelier de pipes, Jean Vignol's s'aperçut que son feu de coke, qu'il avait pourtant bien couvert de cendres avant
10 de sortir, était complètement éteint. Il dut, pour le rallumer, se salir les mains au mâchefer. ^ Sa lampe avait été mal préparée, le matin, par la portière ; il fut obligé de changer la mèche ; alors seulement il s'aperçut qu'il n'y avait plus que deux allumettes
15 dans sa boîte de " suédoises."
" Tonnerre de brindezingue ^ ! s'écria-t-il, en lâchant son juron favori. Me voilà frais,* si mon feu ou ma lampe s'éteignent encore... Car il faut que je passe ma nuit pour ressusciter ce forçat...
20 Un joli réveillon,^ entre parenthèses!... Et cinq étages à descendre et à remonter, d'abord, pour ces allumettes... Ah! mais non! je vais en demander quelques-unes à la voisine."
La voisine, c'était la mère Mathieu, une pauvre
25 vieille, dont la fille, récemment abandonnée par son mari, était morte en couches, au mois de juillet. Le petit avait cinq mois, et l'aïeule, couturière à la mécanique,^ l' élevait au biberon. Bien de la misère, dans ce taudis-là. Le romancier, qui était un brave*
30 homme, y était entré quelquefois et y avait laissé sa pièce de cent sous, bien qu'il n'en eût pas de trop pour lui-même.
"Toc... toc... Bonsoir, mère Mathieu. Donnezmoi donc quelques allumettes."
Mais il s'arrêta sur le seuil, tout interdit. A la lueur d'un bout de bougie, la vieille femme, accroupie, roulait et ficelait son unique matelas. Près du méchant 3 lit de bois rouge, où ne restait plus que la paillasse, l'enfant dormait dans un berceau d'osier.
"Eh ! mère Mathieu, qu'est-ce que vous faites donc là ?
— Vous le voyez bien, monsieur Vignol, répondit 10 la vieille toute pleurnichante. Je vas porter ça au Mont-de-Piété,i et il faut que je me dépêche ; car
le bureau ferme à huit heures ... On me donnera toujours bien dix francs... C'est de la bonne laine, allez... 15
— Comment ! Votre seul matelas ? . . .
— Il faut bien . . . Figurez- vous que ma sœur cadette, veuve comme moi, celle qui reste aux Lilas ^ et qui fait des ménages, vient encore de s'aliter, et qu'on ne veut pas d'elle à l'hôpital, rapport à ^ ce 20 qu'elle a une maladie chronique... Alors, je dois l'aider un peu. Elle a été si bonne pour moi. . . Je coucherai quelques jours sur la paille. On n'en meurt pas. . . Car j'espère bien dégager mon matelas, quand
je toucherai ma quinzaine ^. . . Ce qui m'inquiète, c'est 25 le petit. Il me faut au moins une heure pour aller au Mont-de-Piété et chez ma malade. D'ordinaire, je le confie à la concierge, qui est une bonne femme . . . Mais vous avez vu ? Ce soir, veille de Noël, ils ont un repas de famille, dans la loge, et ils en sont aux 30 chansons du dessert... Comment que je vas ^ faire pour le gosse ?"
Vivent les pauvres gens ! Jean Vignol a des larmes plein ^ ses yeux de bon chien.
" Pas de ça, mère Mathieu ! . . . Laissez votre literie. J'ai encore quinze francs. En voilà dix. . . Et courez 5 chez votre sœur . . . Quant au mioche, eh bien ! portezle chez moi. Il dort comme un bienheureux ; il ne m'empêchera pas de travailler. . . Et puis, s'il se met à faire de la musique, eh bien ! ce n'est pas si malin de le bercer et de lui donner à boire."
10 C'est la vieille, maintenant, qui est contente. " Ah ! mon brave, mon gentil monsieur Vignol ! " Et l'on installe le berceau près de la table à écrire du romancier, et la mère Mathieu se sauve en marmottant des bénédictions. Et, resté seul avec le
15 petit, l'écrivain se met à rire tout bas dans sa grande barbe.
" Allons ! me voilà nourrice sèche." Tout ragaillardi par sa bonne action, il s'installe sous sa lampe, prend la plume. Car, bigre ^ ! ne
20 l'oublions pas, c'est demain matin qu'il doit envoyer à l'imprimerie son feuilleton. Tout le roman est modifié par la résurrection de ce Bouffe-Toujours. Mais, ce soir, il est en train, le conteur. Son forçat, précipité du deuxième plateau de la Tout Eiffel par
25 un élégant gredin, un vicomte descendant des Croisades et membre du Jockey-Club, attrape une barre de fer à la volée et dégringole jusqu'au quai avec l'agilité d'un ouistiti.^ Après-demain, il poignardera trois sergents de ville. J'espère que les abonnés vont en avoir,
30 des émotions.
Soudain le petit commence à piauler. Jean Vignol, amusé par ses nouvelles fonctions, prend le biberon,
fait boire l'enfant, pas trop maladroitement, ma foi ! pour un début, puis le berce et le rendort.
Mais le romancier ne retourne pas à sa table. Il reste là, pensif, à regarder ce pauvre petit être, la tête au fond de l'oreiller et serrant ses deux poings mignons 5 sur sa poitrine emmaillotée.
Les berceaux ? Les enfants ? S'en est-il assez servi, Jean Vignol, dans ses absurdes romans ! Comme il les trouve stupides, à cette heure, .toutes ces invraisemblables histoires d'enfants volés et substitués 10 les uns aux autres ! Un enfant ! En voilà un, pour de bon,i un orphelin, un fils de la misère ! Que deviendra-t-il ? Sa grand' mère est vieille, épuisée de travail et de privations ; elle n'ira pas loin. Alors il sera un de ces petits malheureux que l'Assistance 15 pubhque ^ élève par milliers et qui tournent mal, le plus souvent. C'est parmi eux que se recrute l'armée des malfaiteurs, des futurs forçats, — les vrais, ceuxlà. — Ce pauvre mioche ! Qu'est-ce que la vie lui réserve ? La vie ! Un mystérieux roman, qui devient 20 plus incompréhensible à chaque feuilleton et dont le monotone dénouement n'explique rien !
Jean Vignol tombe dans une douloureuse rêverie. Il n'est pas tout à fait mort en lui, le poète qu'il a rêvé d'être, quand il était jeune. Voilà, maintenant, qu'il 25 se souvient que c'est demain Noël, et que, devant ce berceau, il songe à l'Enfant qui dormait sur la paille d'or, dans l'étable de Bethléem.^ Il était venu au monde, celui-là, pour ordonner aux hommes de s'aimer les uns les autres, et, bien que les éghses où l'on prêche 30 sa doctrine depuis deux mille ans soient encore debout, le mal et la misère existent toujours.
L'enfant matériellement et moralement abandonné, l'enfant dédié, par une sorte de fatalité sociale, au vice et au crime, voilà le livre qu'il faudrait écrire, en y laissant couler toutes les charités, toutes les 5 tendresses, toutes les indignations, toutes les colères de son cœur. Voilà le roman que Jean Vignol devrait faire, si. . . Mais à quoi pense-t-il ? Jean Vignol n'a pas de talent, n'en a jamais eu. Et il le sait bien. Et si des larmes l' étouffent en ce moment, il pleure à 10 la fois sur l'infortune de ce pauvre enfant et sur sa propre impuissance.
Cependant la porte s'ouvre. C'est la mère Mathieu qui revient tout essoufflée. Oh ! qu'elle est fatiguée et caduque ^ ! Et quel lamentable visage aux mille 15 rides, entouré du lainage noir !
Tant pis ! le brave homme cède au désir qui le tourmente depuis quelques minutes.
" Écoutez, mère Mathieu, j'ai réfléchi pendant
votre absence... Du temps de maman, je gagnais
20 assez pour deux... Eh bien! je vous prends avec
moi, voulez-vous ? . . . Vous vous occuperez du ménage,
et je vous aiderai à élever le petit."
La pauvre femme pousse un cri, tombe sur une
chaise, se voile la face de ses mains ; et comme l'enfant,
25 éveillé en sursaut, se met aussi à gémir, Jean Vignol
le prend dans son berceau, le regarde de près et pose
sur sa joue molle et tendre un baiser déjà paternel. . .
Mais ce n'est pas tout. Savez-vous que la généreuse
30 conduite de Jean Vignol a été, pour lui-même, très
avantageuse ? Il continue, bien sûr, à servir les
mêmes balivernes ^ à son public spécial. Pourtant,
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il y a dans son dernier roman, V Orphelin de Belleville, on ne sait quoi qui n'était pas dans les autres et qui a fait sangloter les grisettes.^ Le tirage du Petit Prolétaire en a monté, et l'écrivain a désormais ses quatre sous la ligne. 5
L'ouvrage a même été reproduit dans plusieurs feuilles de province ; et comme, l'autre jour, Jean Vignol était venu toucher ses droits ^ à la caisse de la Société des Gens de Lettres, il a eu la seule joie de sa vie littéraire. 10
Le plus illustre, le premier des romanciers de ce temps lui a touché l'épaule devant le guichet :
" Dites donc, monsieur Vignol, j'ai lu deux ou trois feuilletons de vous, ces jours derniers. . . et j'ai trouvé là des choses très bien, très sincères, très émues, sur 15 les enfants. . ."
Le pauvre homme en rougit jusqu'aux oreilles.
" Merci bien, mon cher maître, répondit-il en bégayant de plaisir. Mais c'est que... voyez- vous .. . maintenant... quand j'écris quelque chose sur les 20 enfants. . . je travaille d'après nature." ^
Le jeune duc de Hardimont se trouvait à Aix en Savoie,^ où il faisait prendre les eaux à sa fameuse jument Périchole, devenue poussive depuis le " chaud et froid " qu'elle avait attrapé au Derby, ^ et il finis- 5 sait de déjeuner, lorsque ayant jeté un regard distrait sur le journal, il y lut la nouvelle du désastre de Reichshoffen.^
Il vida son verre de chartreuse,^ posa sa serviette sur la table du restaurant, fit donner à son valet de
10 chambre l'ordre de boucler les malles, prit, deux heures après, l'express de Paris, et courut au bureau de recrutement s'engager dans un régiment de ligne.
On a beau avoir mené, de dix-neuf à vingt-cinq ans, l'existence énervante du petit crevé ^ — c'était
15 le mot d'alors, — on a beau s'être abruti'^ dans les écuries de courses et dans les boudoirs de chanteuses d'opérettes, il est des circonstances où l'on ne peut oublier qu'Enguerrand de Hardimont est mort de la peste à Tunis, le même jour que saint Louis,'^ que Jean
20 de Hardimont a commandé les Grandes Compagnies ^ sous Du Guesclin,^ et que François-Henri de Hardimont a été tué en chargeant à Fontenoi avec la Maison- Rouge.^^ Si épuisé qu'il fût par ses scandaleuses et imbéciles aventures à Paris, le jeune duc, en apprenant
qu'une bataille avait été perdue par des Français sur le territoire français, sentit le sang lui monter au visage et eut l'horrible impression d'un soufflet.
C'est pourquoi, dans les premiers jours de novembre 1870, rentré dans Paris avec son régiment qui faisait 5 partie du corps de Vinoy,^ Henri de Hardimont, fusilier à ** la troisième" du "second" et membre du Jockey, était de grand' garde avec sa compagnie devant la redoute des Hautes-Bruyères, position fortifiée à la hâte, que protégeait le canon du fort 10 de Bicêtre.2
L'endroit était sinistre : une route plantée de manches à balais ^ et toute défoncée de boueuses ornières, traversant les champs lépreux de la banlieue, et, sur le bord de cette route, un cabaret abandonné, un cabaret 15 à tonnelles,* où les soldats avaient établi leur poste. On s'était battu là peu de jours auparavant ; la mitraille avait cassé en deux quelques-uns des baliveaux de la route, et tous portaient sur leur écorce les blanches cicatrices des coups de feu. Quant à la maison, son 20 aspect faisait frémir ; le toit avait été crevé par un obus, et les murs lie de vin semblaient badigeonnés avec du sang. Les tonnelles éventrées, sous leurs réseaux de brindilles noires, le jeu de tonneau ^ renversé, la balançoire dont le vent humide faisait grincer les 25 cordes mouillées, et les inscriptions auprès de la porte, égratignées par les balles : Cabinets de société — A bsinthe ■ — Vermouth — Vin à 60 cent, le litre — qui encadraient un lapin mort, peint au-dessus de deux queues de billard liées en croix par un ruban, tout rappelait avec une 30 ironie cruelle la joie populaire des dimanches d'autrefois. Et, sur tout cela, un vilain ciel d'hiver où roulaient de
gros nuages couleur de mine de plomb, un ciel bas, colère, haineux.
A la porte du cabaret, le jeune due se tenait immobile, son chassepot ^ en bandoulière, son képi sur
5 les yeux, ses mains gourdes dans les poches de son pantalon rouge, et grelottant sous sa peau de mouton. Il s'abandonnait à sa sombre rêverie, ce soldat de la défaite, et il regardait d'un œil navré la ligne des coteaux, perdus dans la brume, d'où s'échappait à
10 chaque instant,avec une détonation, le flocon blanc de la fumée d'un canon Krupp.
Tout à coup, il sentit qu'il avait faim. Il mit un genou en terre et tira de son sac, posé près de lui contre le mur, un gros morceau de pain de
15 munition ^ ; puis, comme il avait perdu son couteau, il mordit à même ^ et mangea lentement.
Mais, après quelques bouchées, il en eut assez ; le pain était dur et avait un goût amer. Dire qu'on n'en aurait de frais qu'à la distribution du lendemain, si
20 l'intendance * le voulait bien, encore. Allons, c'était quelquefois bien rude, le métier ; et ne voilà-t-il pas qu'il se souvenait, à présent, de ce qu'il appelait jadis ses déjeuners hygiéniques,^ lorsque, le lendemain d'un souper un peu trop échauffant, il s'asseyait contre une
25 fenêtre du rez-de-chaussée, au Café Anglais,^ qu'il se faisait servir — mon Dieu, la moindre des choses ; — une côtelette, des œufs brouillés ^ aux pointes d'asperges, et que le sommelier, connaissant ses habitudes, posait sur la nappe et débouchait avec précaution une fine bouteille
,30 de vieux léoville,^ doucement couchée dans un panier. Fichtre ^ de fichtre ! C'était le bon temps tout de même, et il ne s'habituerait jamais à ce pain de misère.
Et, dans un moment d'impatience, le jeune homme jeta le reste de son pain dans la boue.
Au même instant, un lignard sortait du cabaret ; il se baissa, ramassa le morceau, s'éloigna de quelques 5 pas, essuya le pain avec sa manche et se mit à le dévorer avidement.
Henri de Hardimont avait déjà honte de son action et considérait avec pitié le pauvre diable qui faisait preuve d'un si bon appétit. C'était un long et grand 10 garçon, assez mal bâti, avec des yeux de fiévreux et une barbe d'hôpital,^ et d'une maigreur telle que ses omoplates faisaient saillie sous le drap de sa capote usée.
— Tu as donc bien faim, camarade ? dit-il en s' approchant du soldat. 15
^fcComme tu vois, répondit celui-ci, la bouche pleine. ^■^ — Excuse-moi donc. Si j'avais su qu'il pût te faire plaisir, je n'aurais pas jeté mon pain.
— Il n'y a pas de mal, va,^ reprit le soldat. Je ne suis pas si dégoûté.^ 20
— N'importe, dit le gentilhomme, ce que j'ai fait est mal et je me le reproche. Mais je ne veux pas que tu emportes une mauvaise opinion de moi, et comme j'ai du vieux cognac dans mon bidon... parbleu! nous allons boire la goutte * ensemble. 25
L'homme avait fini de manger. Le duc et lui burent une gorgée d'eau-de-vie ; la connaissance était faite.
— Et tu t'appelles ? demanda le lignard.
— Hardimont, répondit le duc, en supprimant son titre et sa particule ^. . . Et toi ? 30
— Jean- Victor. . . On vient seulement de me verser dans la compagnie... Je sors de l'ambulance...
J'ai été blessé à Châtillon i . . . Ah ! l'on était bien, î à Tambulance, et l'infirmier vous y donnait de \ bon bouillon de cheval . . . Mais je n'avais qu'une \ égratignure ; le major ^ m'a signé ma sortie, et, tant \ 5 pis ! on va recommencer à crever de faim . . . Car, ; tu me croiras si tu veux, camarade, mais, tel que tu 1 me vois,^ j'ai eu faim toute ma vie. !
Le mot était effrayant, dit à un voluptueux qui : s'était surpris ^ tout à l'heure à regretter la cuisine du \
10 Café Anglais, et le duc de Hardimont regarda son com- : pagnon avec un étonnement presque épouvanté. Le j soldat eut un sourire douloureux, qui laissa voir ses \ dents de loup, ses dents d'affamé, si blanches dans sa 1 face terreuse, et comme s'il eût compris qu'on attendait |
15 de lui une confidence : '
— Tenez, dit-il en cessant brusquement de tutoyer 1
son camarade, devinant sans doute en lui un heureux ^ j
et un riche, — tenez, promenons-nous un peu de long \
en large sur la route pour nous réchauffer les pieds, et \
20 je vous dirai des choses que vous n'avez sans doute i jamais entendues ... Je m'appelle Jean- Victor, Jean- ; Victor tout court, parce que je suis un enfant trouvé, et ^ mon seul bon souvenir, c'est le temps de ma première j enfance, à l'hospice..^ Les draps étaient blancs, à nos :
25 petits lits, dans le dortoir ; on jouait dans un jardin, \ sous de grands arbres, et il y avait une bonne sœur, j toute jeune, pâle comme un cierge, — elle s'en allait ' \ de la poitrine — dont j'étais le préféré et auprès de qui : j'aimais mieux me promener que de jouer avec les i
30 autres enfants, parce qu'elle m'attirait contre sa jupe ; en posant sur mon front sa main maigre et chaude . . . ! Mais à douze ans, après la première communion,^ plus i
rien que de la misère ! L'administration m'avait mis en apprentissage chez un rempailleur de chaises du faubourg Saint- Jacques.^ Ce n'est pas un métier, vous savez ; impossible d'y gagner sa vie, à preuve ^ que, la plupart du temps, le patron ne pouvait em- 5 baucher comme apprentis que les pauvres petits qui sortent des Jeunes-Aveugles.^ Aussi c'est là que j'ai commencé à souffrir de la faim. Le patron et la patronne, — deux vieux Limousins,* qui sont morts assassinés, — étaient des avares terribles, et le pain, 10 dont on vous coupait un petit morceau à chaque repas, restait sous clef le reste du temps. Et le soir donc, au souper, il fallait voir la patronne avec son bonnet noir, quand elle nous servait la soupe, en poussant un soupir à chaque coup de louche dans la soupière . . . Les 15 deux autres apprentis, les " Jeunes Aveugles,'* étaient les moins malheureux ; on ne leur en donnait pas plus qu'à moi, mais ils ne voyaient pas du moins le regard de reproche de cette méchante femme quand elle me tendait mon assiette ... Et voilà le malheur, 20 j'avais déjà un gros appétit. Est-ce de ma faute, voyons^ ? ... J'ai fait là trois ans d'apprentissage, avec une fringale ^ continuelle . . . Trois ans ! On connaît le métier en un mois ; . mais l'administration ne peut pas tout savoir et ne se doute pas qu'on exploite 25 les enfants ... Ah ! vous vous étonniez de me voir prendre du pain dans la boue ? Allez, j'ai l'habitude ; j'en ai assez ramassé des croûtes dans les ordures, et quand elles étaient trop sèches, je les laissais tremper toute la nuit dans ma cuvette ... Il y avait quelque- 30 fois des aubaines aussi, il faut tout dire, les morceaux de pain grignotés d'un bout, que les gamins tirent de
leurs paniers et jettent sur le trottoir, en sortant de l'école. Je tâchais de rôder par là, en faisant les courses 1... Et puis, quand l'apprentissage a été fini, ce fut le métier, comme je vous le disais, qui ne 5 nourrissait pas son homme. Oh ! j'en ai fait d'autres, j ' avais du cœur à l' ouvrage, allez ! J ' ai servi les maçons ; j'ai été garçon de magasin, trotteur, ^ est-ce que je sais ? Bah ! aujourd'hui, l'ouvrage manquait ; une autre fois, j e perdais ma place . . . Bref, j e ne mangeais j amais
10 à ma suffisance ^. . . Ah ! tonnerre ! j'en ai eu de ces rages * en passant devant les boulangeries ! Heureusement pour moi, dans ces moments-là, je me suis toujours souvenu de ma bonne sœur de l'hospice, qui me recommandait si souvent d'être honnête, et j'ai cru sentir sur
15 mon front la chaleur de sa petite main . . . Enfin, à dix-huit ans, je me suis engagé... Vous le savez aussi bien que moi, le troupier en a tout juste assez . . . Maintenant — ce serait presque pour en rire ^ — voilà le siège et la famine ! . . . Vous voyez
20 que je ne vous ai pas menti, tout à l'heure,^ quand je vous disais que j'avais toujours, toujours eu faim !
Le jeune duc avait bon cœur, et en écoutant cette plainte terrible, dite par un homme comme lui, par un soldat que l'uniforme faisait son égal, il se sentit
25 profondément ému. Ce fut même heureux pour son flegme '^ de dandy que le vent du soir séchât dans ses yeux deux larmes qui venaient de les obscurcir.
— Jean- Victor, dit-il en cessant à son tour par un instinct délicat de tutoyer l'enfant trouvé, si nous
30 survivons tous deux à cette affreuse guerre, nous nous re verrons et j'espère vous être utile. Mais, pour le
LE MORCEAU DE PAIN loi
moment, comme il n'y a pas d'autre boulanger aux avant-postes que le caporal d'ordinaire ^ et comme ma ration de pain est deux fois trop grosse pour mon mince appétit, — c'est dit, n'est-ce pas ? — nous partagerons en bons camarades. 5
Elle fut solide et chaude, la poignée de main que se donnèrent les deux hommes ; puis, comme la nuit tombait et qu'ils étaient harassés par les veilles et les alertes, ils rentrèrent dans la salle du cabaret où une douzaine de soldats étaient couchés sur de la paille 10 et, s'y jetant à côté l'un de l'autre, ils s'endormirent d'un profond sommeil.
Vers minuit, Jean- Victor s'éveilla seul, ayant faim probablement. Le vent avait balayé les nuages, et un rayon de lune, pénétrant dans le cabaret par le trou du 15 toit, éclairait la blonde et charmante tête du jeune duc, endormi comme un Endymion.^ Encore tout attendri de la bonté de son camarade, Jean- Victor le regardait avec une admiration naïve quand le sergent du peloton ^ ouvrit la porte et appela les cinq hommes qui devaient 20 aller relever les sentinelles * avancées. Le duc était du nombre, mais il ne s'éveilla point à l'appel de son nom.
— Hardimont, debout ! répéta le sous-officier.
— Si vous le voulez bien, mon sergent, dit Jean- Victor en se levant, je monterai sa faction ^ ... il dort 25 si bien ... et c'est mon camarade.
— Comme tu voudras.
Et, les cinq hommes partis, les ronflements recommencèrent.
Mais, une demi-heure après, des coups de feu, pressés 30 et tout proches, éclatèrent dans la nuit. En un instant, tout le monde fut sur pied ; les soldats sortirent du
cabaret, marchant avec précaution, la main au tonnerre ^ <
du fusil, et regardant au loin sur la route, toute blanchie |
par la lune. \
— Mais quelle heure est-il donc ? dit le duc. J'étais \
5 de faction cette nuit.
Quelqu'un lui répondit : j
— Jean- Victor y est allé à votre place. s En ce moment, on vit un soldat qui arrivait en I
courant sur la route. ;
10 — Eh bien? lui demanda-t-on, quand il s'arrêta, J
tout essoufflé. l
— Les Prussiens attaquent . . . replions-nous sur la j redoute. \
— Et les camarades ? j 15 — Ils viennent ... Il n'y a que ce pauvre Jean- |
Victor ...
— Comment? s'écria le duc. j
— Tué raide d'une balle dans la tête ... Il n'a pas | dit : ouf ! \
20 Une nuit de l'hiver dernier, vers deux heures du I
matin, le duc de Hardimont sortait du cercle avec son :
voisin, le comte de Saulnes ; il venait de perdre quel- '
ques centaines de louis et sentait un peu de migraine. ;
— Si vous le voulez bien, André, dit-il à son com- i 25 pagnon, nous reviendrons à pied ... J'ai besoin de \
prendre l'air. j
— Comme il vous plaira, cher ami, quoique le pavé ^ j soit bien mauvais. \
Ils renvoyèrent donc leurs coupés, relevèrent le \
30 collet de leurs pelisses et descendirent vers la Madeleine.^ i
Tout à coup le duc fit rouler un objet qu'il avait frappé j
du bout de sa bottine ; c'était un gros croûton de pain tout souillé de boue.
Alors, à sa stupéfaction, M. de Saulnes vit le duc de Hardimont ramasser le morceau de pain, l'essuyer soigneusement avec son mouchoir armorié et le poser sur 5 un banc du boulevard, dans la lumière d'un bec de gaz, bien en évidence.^
— Qu'est-ce que vous faites donc là ? dit le comte en éclatant de rire. Êtes-vous fou ?
— C'est en souvenir d'un pauvre homme qui est 10 mort pour moi, répondit le duc dont la voix tremblait légèrement ... Ne riez pas, mon cher, vous me désobligeriez ^ !
C'ÉTAIT à Pau,^ en février dernier, lorsque m'accabla, pour la première fois, le mal contre lequel je me débats encore aujourd'hui.
Ah ! je m'en souviendrai longtemps, de ma chambre 5 à V Hôtel de France, où je m'étais d'abord installé si joyeusement, en ouvrant ma fenêtre sur l'éblouissant panorama des Pyrénées, et où, quelques jours après, je grelottais sous les couvertures, claquant des dents, trempé de sueur algide,^ et sentant trembler mes doigts 10 brûlants entre les mains affectueuses de la sœur gardemalade, debout et inquiète à mon chevet. Oui, je me les rappelle avec épouvante, ces gerbes de fleurs sur le papier de tenture, que je voyais, dans mon demi-délire, se transformer en têtes de vieux soldats 15 romains — pourquoi des soldats romains ? — si tristes et d'une si horrible laideur sous le casque à mentonnière,^ qui soulevaient à demi leurs lourdes paupières et me regardaient lugubrement avec leurs yeux blancs d'aveugle.
20 Mais les aurores, surtout, après les nuits d'insomnie, étaient affreuses.
" Ma sœur, quelle heure est-il ?
— Sept heures viennent de sonner, monsieur."
Les ailes de la cornette * avaient palpité, au
fond du grand fauteuil où la sœur venait de somnoler un peu.
" Il doit faire jour," disait-elle.
Elle se levait, et, dans son bon regard, un moment fixé sur moi, je devinais une pitié qui me faisait mal. 5 Elle allait alors vers la fenêtre, blanc fantôme à taille épaisse, dans la lueur de la veilleuse, et, brusquement, ouvrait les rideaux. Parmi les nuages sales d'un pluvieux matin, apparaissaient, çà et là, quelques pans ^ de neige sur la montagne ; et le ciel ressemblait à 10 des paquets d'ouate souillés.
Non, je ne l'oublierai jamais, l'angoisse et la détresse de mes réveils de malade dans ce logis de hasard, si loin des êtres chéris !
Mais c'est le moins triste de mes souvenirs d'alors 15 que je voudrais raconter aujourd'hui.
Deux semaines ont passé depuis le premier frisson. Le bistouri du chirurgien m'a sauvé — jusqu'à nouvel accident. Je suis toujours au lit, encore bien faible, mais plus calme, sans la moindre fièvre. Les masques 20 hideux de légionnaires romains, sur le papier de tenture, sont redevenus des bouquets de fleurs. C'est l'aprèsmidi. Il fait beau, et le doux climat du Béarn ^ permet de laisser la fenêtre ouverte. Quand, du volume que je lis, le coude dans l'oreiller, je lève un instant les yeux, 25 c'est pour admirer un morceau de la chaîne pyrénéenne et le pic d'Ossau,^ dont les cimes blanches, légèrement teintées de lilas, se découpent dans le frais azur du ciel. Quel calme ! J'entends monter, confondues en une rumeur vague, les conversations des promeneurs, les 30 voix joyeuses des enfants qui jouent, sur le large boulevard, devant l'hôtel. La sœur dominicaine * est
io6 DIX CONTES PAR FRANÇOIS COPPÉE
toujours assise auprès de mon lit, mais je ne l'inquiète plus et je ne la distrais plus, à chaque minute, de ses prières.
Soudain, aux bruits du dehors se mêle le son fêlé 5 d'une clochette qu'on agite.
" Ah ! sœur Séraphique, il est quatre heures . . . Guignol va donner sa réprésentation."
Nous sommes maintenant une paire d'amis, la sœur Séraphique et moi. C'est une excellente fille, d'humble
10 origine, évidemment, d'âge incertain ^ — quarante ans peut-être — point jolie, le visage congestionné ^ dans ses coiffes blanches, mais portant son habit avec dignité, et d'une telle douceur ! En elle, tout est doux : le regard, le geste et la voix, malgré Vacent.^ Au début
15 de ma maladie, elle était assez silencieuse ; puis je
lui ai inspiré confiance, et elle me raconte, à présent,
sans se douter qu'elle est admirable, son train-train * de
dévouement, toujours le même, de charité monotone.
Comme vous êtes loin, spirituelles "rosseries"^ et
20 mots cruels des conversations parisiennes, éreintement ^ d'un absent par les camarades, déchiquetage d'une absente entre mondaines ' ! Oserais- je le dire ? Je ne vous regrette nullement, entretiens savoureux et empoisonnés ; et je me contente très bien, pour dissiper
25 mon ennui de convalescent, des petites histoires de la bonne sœur, où il n'est guère question que d'exercices dévots, de soins donnés à des malades, et d'où semble s'exhaler un parfum combiné d'encens et d'acide phénique. Vous faites ricaner nerveusement, jolies
30 méchancetés de salon. Mais quel charme, quel apaisement il y a dans les propos qui viennent d'un cœur simple et pur !
Or, un de mes amusements, — et, pour le moment, je n'en ai guère, — c'est — lorsque Guignol commence à faire entendre sa voix enrouée — de voir la sœur mettre son chapelet en poche, baiser à la hâte quelque médaille bénite, puis s'approcher de la fenêtre et là, 5 dissimulée à demi par le rideau, jouir délicieusement du spectacle.
A coup sûr, c'est tout ce que la pauvre sœur a connu et connaîtra jamais, en fait ^ de théâtre ; mais l'âme de la sainte fille est aussi naïve que celle de l'auditoire 10 enfantin assemblé devant la guérite ^ des marionnettes ; et, rougissant de son plaisir, se voilant parfois le visage avec ses mains pour cacher sa gaieté, qu'elle juge tout de même un peu immodeste, voilà qu'elle rit, la religieuse réservée et si douce, qu'elle rit franchement de toutes 15 les incongruités et de toutes les actions cruelles du petit bonhomme lyonnais.^
De mon lit, moi, je n'entends qu'assez vaguement l'organe éraillé de Guignol, ses éclats de joie après chaque nouveau crime, et le bruit sec des coups de 20 bâton sur les têtes de bois ; mais je connais de reste* la parade ^ triviale et féroce qui excite irrésistiblement l'hilarité, non seulement des tout petits installés sur les bancs, mais encore des badauds groupés au delà de la corde. 25
Car la vieille farce ne varie guère. La femme de Guignol lui reproche d'être un paresseux et un ivrogne, et Guignol lui chiffonne le bonnet du bout de sa trique. Le portier se présente, une quittance de loyer ^ à la main, et Guignol, qui est en train de déménager ses 30 meubles par la fenêtre, coiffe le portier avec le vase de nuit. Le propriétaire intervient, et Guignol rosse
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le propriétaire. La gendarmerie accourt, et Guignol assomme les gendarmes. La justice humaine est impuissante contre cet indomptable malfaiteur. Quand arrive le magistrat coiffé de sa toque ^ et drapé dans son
5 jupon 2 noir, Guignol l'abat sans pitié, du revers de son rondin,^ et lui scie le cou sur le rebord du théâtre. Le bourreau lui-même et le diable en personne ne peuvent venir à bout ^ du forcené. Il pend le bourreau à sa propre potence, étrangle le diable avec sa propre
10 fourche. Et toutes ces abominations, Guignol les commet au milieu des éclats d'une effrayante allégresse, en s' ébrouant,^ en secouant ses épaules, en jetant aux échos son rire triomphal. Oh ! le scélérat !
Quel fonds de perversité fermente donc dans l'âme
15 humaine, pour que ce spectacle, où font explosion tous les mauvais instincts, contienne un comique si puissant et si sûr, constitue une récréation si attrayante précisément pour les innocents, — pour ces enfants qui ignorent encore le mal et pour cette servante de Dieu,
20 qui approche, autant que cela est possible, de la perfection morale ?
Je me pose cette question avec tristesse, quand sœur Séraphique — la représentation étant terminée — abandonne son poste auprès de la fenêtre et se rapproche
25 de mon lit, un peu confuse.
" Mais quel mauvais sujet ^ que ce Guignol !" me dit-elle. " Quel coquin ! quel garnement ! . . . Mais c'est qu'il bat et qu'il tue tout le monde ! . . . Est-il possible qu'on amuse les enfants avec de si vilaines
30 choses ? . . . Moi-même, je me sens toute honteuse de m' être divertie . . .
— D'autant plus, ma sœur, — ajouté- je pour la
taquiner amicalement, — que vous en avez oublié l'heure de votre méditation."
Et, vite, la sœur se rassied, reprend son chapelet et son livre, baisse le nez sous sa cornette. Pauvre sœur ! Elle se fait un scrupule ^ de sa distraction de tout à 5 l'heure, et demain elle s'accusera, au confessionnal, je le gagerais, d'avoir regardé Guignol et d'y avoir pris plaisir.
Rassurez- vous, ma sœur. La faute est vénielle. ^ Pourtant, ce fut un étonnement pour moi de vous voir, 10 vous dont la vie est faite d'obéissance et de douceur, vous amuser un instant de cette basse charge de l'homme tel qu'il est au fond de sa nature et tel qu'il peut se montrer soudain, quand il n'est plus maître de ses passions, c'est-à-dire une brute impulsive, capable des 15 plus furieuses révoltes et des pires cruautés.
Dans votre ignorance, ma pauvre sœur, vous avez ri de Guignol ; mais, j'en suis certain, vous pleureriez amèrement devant d'autres marionnettes que vous ne connaissez pas, devant les marionnettes de la société, 20 qui sont plus hypocrites, mais non moins méchantes ni moins scandaleuses. Ce n'est pas à coups de bâton que les hommes se débarrassent de leurs ennemis, c'est avec des armes bien plus dangereuses et bien plus perfides ; et beaucoup d'entre eux n'hésitent pas à devenir des 25 tortionnaires ^ et des bourreaux, pour la satisfaction de leur égoïsme et de leur orgueil.
Plus j'y réfléchis et plus je songe qu'il n'est pas inutile que cette pieuse fille ait eu cette minute de défaillance, qu'elle ait vu cette caricature d'un scélérat et qu'elle en 30 ait ri. Elle se le reprochera, redoublera de zèle, et comprendra mieux qu'auparavant l'esprit de sa vocation,
iio DIX CONTES PAR FRANÇOIS COPPÉE
qui est d'expier pour autrui. Car, quoi qu'en disent les esprits forts,^ c'est un sentiment sublime et supérieur même à celui de la justice, que cette foi chrétienne qui veut que les prières et les œuvres des plus inno- 5 cents et des plus purs atténuent et rachètent, aux yeux de Dieu, les propos ignobles, les actions viles et honteuses, et jusqu'aux crimes des méchants.
Le pain cher ! . . . La disette ! . . . Ces mots sinistres, aujourd'hui prononcés de tous les côtés, répandent une émotion profonde. Car nul ne reste indifférent devant cette menaçante nouvelle. Elle fait de la peine à tous les braves gens et, aux pires égoïstes, elle 5 inspire quelque terreur. Les uns sont apitoyés, les autres inquiets ; tous sont troublés. La question du prix du pain est la seule, en effet, que nous ne puissions pas remettre au lendemain, en disant, comme nous le faisons pour tant d'autres problèmes qui nous solli- 10 citent : "Cela s'arrangera plus tard." Ici, l'optimisme et r ajournement, 1 qui ne sont souvent que des manifestations hypocrites de la froideur et de la dureté des cœurs, sont absolument interdits. La faim n'admet point de délais. Il y a urgence, devant les estomacs vides. A 15 l'heure effrayante où les maigres commencent à crier : " Du pain !" les gras sont bien forcés de se souvenir que, quand les affamés n'ont rien à manger, ils sont prêts à mordre.
Qu'on y prenne garde. La taxe ^ du pain, c'est le 20 thermomètre qui indique le degré de patience des pauvres. Sur l'afiiche blanche du boulanger, comme sur la pile ^ d'un pont, où sont marquées * les crues d'un fleuve et les dates des inondations célèbres, on peut
noter le moment précis où la colère des misérables va déborder.
Le fléau vient d'éclater. On a élevé le prix du pain et, demain sans doute, on sera forcé de l'augmenter 5 encore.
Dans une grande partie de la France, la récolte est nulle ; tout a été détruit, haché, pourri par les orages ; et, dans les régions que la grêle a épargnées, c'est encore une mauvaise année, une année d'épis médiocres et de
10 mesquines javelles.^ Notre consommation annuelle est de cent vingt millions d'hectoHtres ^ de blé. Il nous en manque, d'après les calculs les plus favorables, trente millions.
Donc, le dilemme s'impose, formidable : ou maintenir
15 notre régime de douanes, ce qui semble à peu près impossible, car ce serait, à brève échéance, le pain trop cher et, chose encore plus grave, le pain trop rare, — ou rouvrir nos ports aux céréales à vil prix d'Amérique ; et c'est la ruine des cultivateurs. Tout cela sans parler
20 d'un autre danger, encore plus redoutable, c'est-à-dire de la spéculation sur les blés, de l'accaparement,^ que la Convention * dut jadis châtier comme crime capital, mais que les lois actuelles ne poursuivent et ne punissent — assez faiblement, du reste, — que lorsqu'il y a
25 coalition d'accapareurs, coalition toujours facile à dissimuler. Or, si l'accaparement, — et c'est, hélas ! trop vraisemblable, — vient compliquer et aggraver la crise actuelle, tout est à craindre, même la famine et ses effroyables conséquences.
30 Parbleu ! J'entends bien d'ici la voix onctueuse des éternels rassureurs ^ :
" On exagère. On s'alarme à tort. Il n'y a point
péril en la demeure. Ce n'est pas la première fois qu'on voit le pain à cinq sous la livre. Un sou de plus, c'est si peu de chose ! D'ailleurs, le pain tient-il, aujourd'hui, une telle place dans le budget des travailleurs ? Une aisance relative s'est répandue dans les classes labo- 5 rieuses. Montrez-moi un ouvrier qui ne mange pas de la viande tous les jours, etc., etc."
Ne croirait-on pas entendre cette grande dame de l'ancien régime,^ qui, comme on disait devant elle que les pauvres gens manquaient de pain, s'écria : " Eh bien, 10 qu'ils mangent de la brioche ^ ! "
Les personnages qui vous tiennent ces discours émollients ^ ont en général du bien au soleil,* de solides rentes ou quelque bonne place. Ils sont vêtus d'imposantes redingotes, s'occupent d'économie politique, et 15 vous fourrent tout de suite sous le nez un in-octavo bourré de chiffres, qui vous prouve, clair comme le jour, que les pauvres sont dans leur tort ^ et que, s'ils restent dans la misère, c'est qu'ils le veulent bien.
Ce sont des gens terribles. N'essayez pas de leur 20 insinuer que, si la plupart des ouvriers se nourrissent en effet de viande, afin de résister à la fatigue, on voit pourtant sur leur table de ménage moins de gigots de mouton et de filets de bœuf que de grosses soupes où la cuiller tient debout ^ et de platées de pommes de terre ; 25 qu'il y a un très grand nombre de pauvres vieux, de veuves chargées d'orphelins, d'ouvrières isolées et ne gagnant qu'un salaire '^ infime, dont le pain est l'aliment principal et qui ne se permettent, comme luxe de bouche, que la charcuterie et la salade ; qu'un sou est un sou ; 30 que cinq centimes par livre de pain et par jour font dixhuit francs au bout de l'année ; et que cinq ou six H
fois dix-huit francs, — et, dans beaucoup de familles populaires, on consomme quotidiennement cinq ou six livres de pain, — cela fait un total très inquiétant pour les petites bourses. N ' essayez pas d' avancer de pareilles 5 énormités devant un économiste armé de ses tableaux à deux entrées ^ et de ses statistiques hérissées de reports et d'accolades.^ Il se fâcherait, vous répondrait que vous n'y entendez rien, vous traiterait enfin de ^ sentimental et peut-être de socialiste.
10 Cependant, le fait est là. Le pain est cher, et si nous ne nous décidons pas promptement à faire une brèche dans cette muraille de la Chine * où nous sommes enfermés par les lois protectionnistes, l'hiver prochain, le prix du pain augmentera encore davantage. Cette
15 dernière supposition n'est pas admissible, car il y aurait là un danger public. Certainement, on finira par se résoudre à diminuer, au moins momentanément, les droits sur les blés étrangers, ce qui sera, d'ailleurs, déplorable et portera un coup très sensible ^ à l'agri-
20 culture française, déjà si profondément atteinte.^ Mais il le faut.
Hélas ! que le monde est peu sage. Il est évident que la vérité de l'avenir, c'est le libre échange,' et l'on doit, malgré tout, espérer que, tôt ou tard, les nations
25 adopteront, pour régler leurs rapports économiques, la formule du gamin de Paris: "Donne-moi d'quoi qu't'as, j'te donnerai d' quoi qu'j'ai." En attendant, elles en sont encore à la concurrence ^ féroce, à la lutte sans pitié. Elles se font moins souvent la guerre à coups de
30 canons, — tout en continuant de se ruiner à fabriquer des canons, — mais elles se font une guerre acharnée à coups de tarifs. Le seul soldat qui serve à quelque
chose, en ce temps d'armées inutiles, c'est le douanier. Sans les lois Méline,^ qu'on doit approuver, en somme, — car notre pays est dans le cas de légitime défense, — les États-Unis nous mitrailleraient ^ avec du blé, nous bombarderaient de sacs de farine, réduiraient nos 5 paysans à la famine en gorgeant la France de froment, nous tueraient avec ce qui fait vivre.
Il n'y a pas à dire,^ l'humanité est un peu bête.
Enfin, nous y sommes forcés. Résignons-nous et entre-bâillons la porte aux blés d'Amérique et 10 d'Australie. Attention, pourtant ! Et, si nous voulons rendre pour de bon * aux pauvres gens le pain à quatre sous la livre, méfions-nous des accapareurs.
Mais ici l'optimiste intervient de nouveau :
" Comment pouvez-vous prononcer un tel mot et 15 quels horribles souvenirs évoquez-vous ? En vous écoutant, je crois voir passer au bout des piques les têtes de Foulon ^ et de Bertier,^ avec un bouchon de paille sanglante entre les dents. Accaparer le blé, aujourd'hui, avec la facilité des transports, 20 est-ce possible ? . . . Vous voulez rire ... Il n'y a plus d'accapareurs ..."
Pardon, cher monsieur, il y en a encore. On peut tout faire à force de millions, et la frénésie du gain est sans bornes. Vous connaissez aussi bien que moi, à 25 Paris, dans le monde cosmopolite, plusieurs fortunes colossales, qui assez récemment encore, se sont augmentées dans des proportions scandaleuses, et qui n'ont d'autre origine que la spéculation sur les céréales. Vous pourriez nommer ces hommes sans scrupules, car ils sont 30 reçus et entourés de considération dans la meilleure compagnie, et vous-même êtes très flatté de leur serrer
Ii6 DIX CONTES PAR FRANÇOIS COPPÉE
la main, quand vous les rencontrez à la Bourse ou au club.
Ah ! pour le coup,^ l'optimiste se fâche un peu ; car je viens d'offenser l'idole éternelle, le veau d'Or. 5 " Eh bien, où est le mal, après tout ? Depuis quand est-il défendu à un marchand de faire provision d'une denrée ^ quelconque et de ne la revendre que lorsqu'elle atteint son plus haut cours ^ ? Que reprochez-vous, en définitive, à ces millionnaires ? D'avoir joué ? Ce n'est
10 pas un crime. D'avoir gagné ? C'est une chance. Avec vous, que deviendrait la liberté du commerce ? . . ." Et ainsi de suite.
Je n'ai rien à répondre, si ce n'est que, de tous les agios,^ celui qui se fait sur la nourriture des pauvres est
15 le plus abominable, et qu'il est odieux de voir un individu enrichi par la misère de tous. Pour que cet accapareur de blés devienne un des rois de Paris, pour qu'il ait un hôtel princier et de luxueux équipages, pour qu'il habite dans la même année, son chalet devant l'Océan
20 pendant la canicule,^ son domaine de chasse en automne, et, l'hiver, sa villa sur la Côte d'azur,^ savez- vous ce qu'il faut ? Il faut que des milliers de travailleurs n'emportent sous le bras qu'une miche insuffisante, en se rendant au chantier ' ; il faut que de pauvres femmes
25 mettent seulement une trop mince tartine dans le panier des mioches ^ partant pour l'école^; il faut que des mères épuisées par les privations n'offrent qu'une mamelle à moitié vide à leur nourrisson débile et pleurant ; il faut, en un mot, que tout un peuple souffre de
30 la faim.
Non, non, le blé n'est pas une marchandise, une denrée comme une autre, et le malfaiteur qui, par je ne
sais quel infâme négoce, a fait hausser le prix des froments et des seigles accumulés et a transformé en lingot d'or les sous vertdegrisés ^ des pauvres gens, mériterait que chaque morceau de pain qu'il porte à sa bouche eût pour lui un goût répugnant et amer, le goût 5 du sang et des larmes !
Le pain sacré ! Quelle honte, pour notre orgueilleuse civilisation, que des créatures humaines puissent en manquer un seul jour !
Panent nostrum quotidianum ^ I Je l'ai répétée bien 10 des fois, tous ces jours-ci, la belle prière ; car, au cours de ma longue maladie, je suis revenu à la " vieille chanson," ^ comme dit M. Jaurès * ; et non seulement elle berce avec une douceur infinie celui qui souffre, mais elle lui donne aussi le courage et l'espérance. 15 Tout est contenu dans cet admirable Pater, ^ même la solution du problème social.
Panent quotidianum I Oui, c'est tout ce que l'homme devrait demander à la vie et attendre d'elle. Si nous nous souvenions mieux des enseignements donnés, 20 voilà près de deux mille ans, sur la Montagne,^ si nous nous aimions vraiment les uns les autres, comme le voulait Jésus, nous l'aurions tous, ce pain quotidien, et nous serions bien près du règne de la justice, du règne de Dieu. 25
26 août 1897
iTû
15. 1. maman . . . savonnages : ' Mother pretty often did a little washing at home.'