‹ Dix contesChapitre 2 sur 12 · LECKNE ET II. OUDIN, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

LECKNE ET II. OUDIN, ÉDITEURS

l", nUE BONAPARTE, 17

Tous droits do rei^roduction et de traduction expressémont r<5serTés

Le vieux ïouriri . prince , était très rîclie, très savant, et passait pour parfaitement sage.

Dans son palais- . où les inarbres et les mi5Lauv précieux imitaient par leurs ciselures les arbres et les fleurs.

Dans ses jardins, où les fleurs et les arbres imitaient par leur éclat les métaux et les pierreries,

11 entretenait de belles femmes, sans leur rien demander que d'être belles et bien parées, — et il ne leur en voulait point d'être capricieuses ou sottes ;

11 entretenait des poètes, sans leur rien demander que d'écrire des vers et des chansons quand la fantaisie leur en venait, — et il ne leur en voulait point quand leurs chansons n'étaient pas bonnes;

11 entretenait des philosophes, sans leur rien demander que de raisonner avec lui sur la nature de Dieu et l'origine du monde, — et il ne leur en voulait point quand d'aventure ils déraisonnaient.

Un matin de printemps, Touriri se promenait dans la principale rue de Bagdad.

Les monceaux d'oranges et les amas de roses qui emplissaient les voilures des marchands, le fourmillement des vestes et des robes bleues, rouges et vertes, élincelaient dans la bhmcheur de la rue; des magnolias se penchaient par-dessus les murs des cours, et l'eau chantait plus légère dans les vasques des fontaines.

Et les jeunes femmes étaient pareilles à des Heurs un peu moites, avivées d'une petite rosée tiède, et très subtilement odoriférantes.

Et, à cause de ces parfums, de ces couleurs, de cette joie épandue, le siige Touriri sentait son vieux corps s'assouplir; il se ressouvenait avec plaisir des jours passés; il ne voyait plus aucune objection sérieuse à l'existence du

monde comme il est ; et il n'était pas fort éloigné de croire que la \ie est bonne.

Il dit presque tout haut :

— La douce clialeur! et le beau soleil!

Il rencontra une petite fille de cinq ans, blonde et rose, jolie, vêtue d'une chemisette.

Très grave, un doigt dans sa boinl l'enfant, à travers les mèches de ses cheveux de lin, le regardait, et semblait admirer beaucoup la grande barbe de Touriri, ou peut-être les bô- ; ■ tes mystérieuses brodées sur son manteau.

Et, jiarce qu'elle était jolie, Touriri se pencha sur elle, l'embrassa, et lut mit deux pièces d'or dans sa petite main.

11 rencontra ensuite un petit garçon de dix ans. L'enfant était laid, couvert de baillons, criblé de taches de rousseur jusqu'au bout de son nez pointu, et ses yeux étaient sans transparence comme une eau salie. 11 tendait la main, et, d'une voix aiguë, en ayant l'air de réciter une leçon et de penser à autre chose, il racontait que sa mère était au lit, qu'il avait

sept petits frères et qu'il n'avait pas mangé depuis trois jours.

Touriri fronça les sourcils et lui donna une pièce d'or.

Vingt pas plus loin, il vit un vieux mendiant, tout loqueteux et marmiteux, l'échiné cassée, l'air d'un cliien

battu. Sa barbe était jaune comme du chanvre mal lavés et ses yeux rouges et sans cils ressemblaient aux fentes, qui s'ouvrent dans les figues trop mûres. D'une voix rauque, sifflante comme un soufflet crevé, lentement et sans un arrêt, recommençant aussitôt qu'il avait fini, il disait :

— Ayez pitié d'un pauvre homme qui ne peut plus travailler. Le Seigneur Ormuz vous récompensera.

El i'haleine fétide de sa prière sentait les boissons fermenlées.

Touriri lui tendit une pièce d'argent, mais de si loin que la pièce tomba par terre ; et le vieux mendiant s'agenouilla péniblement pour la ramasser.

Un instant après, Touriri rencontra une femme, dont on n'aurait pu dire si elle était jeune ou vieille, et qui tenait sur son épaule un nouveau-né coiffé de dartres et d'ulcères. Humble comme la poussière des chemins, si courbée qu'il ne voyait pas ses veux, elle le suivit en murmurant d'une voix molle une prière obstinée.

Non par dureté, mais par ennui, Touriri pressa le pas; mais cette misère et cette plainte se traînaient toujours derrière lui.

11 fouillait dans son escarcelle, ne trouvant point ce qu'il y cherchait. Enfin, d'un geste de colère, il jeta à la femme quelques pièces de cuivre.

Il aperçut alors, à trente pas devant lui, un homme sans bras ni jambes, accoté contre un mur. L'homme,

d'une voix forte, fausse et triste, et qui semblait une voix de bois, chantait une chanson d'amour, une chanson de Pirdousi, pleine de Heurs, de rayons et d'oiseaux; et cela était horrible i entendre.

Touriri s'arrêta, et, comme celui-là du moins ne pouvait le suivre, il fil semblant de ne pas le voir et passa de l'autre côté de la me.

11 marcha quelque temps encore, mais il ne sentait plus la joie de vivre. Il dit tout haut :

— Ce soleil est insupportable !

Et il rentra dans sou palais.

Alors, ayant réfléchi, il appela son intendant et lui dit :

— Va dans la grand'rue. Tu rencontreras un vieux

mendiant, et tu lui donneras une pièce d'or; puis une

pauvresse allaitant un enfant, et tu lui donneras deux

pièces d'or; puis un homme sans bras ni jambes, et tu lui donneras trois pièces d'or.

Mais, à partir de ce jour, toutes les fois que Touriri sortait dans la ville, un serviteur marchait devant lui, distribuait de Targent à tous les mendiants et leur commandait de s'en aller, pour que son maître ne les vît pas.

Et le sage Touriri devint de plus en plus aumônier et charitable. On eût dit qu'il s'était juré qu'il n'y aurait plus de pauvres à Bagdad. Tous les jours, dans les salles basses de son palais, on distribuait h tous ceux qui se présentaient de la nourriture et de l'argent. Il fonda un hospice pour les enfants, un pour les vieillards, un pour les mères, un pour les infirmes et les malades.

Et, quand on lui rapportait qu'un faux malade ou un faux indigent s'était fait secourir par ruse, il répondait :

— Laissez-moi en repos. Je n'ai point le loisir de rechercher la vérité ni de la distinguer du mensonge.

Il dépensa de la sorte, pour le soulagement des autres hommes, plus des neuf dixièmes de ses immenses richesses. Même il réduisit le train de sa maison et ne garda près de lui que les plus jeunes de ses femmes, les plus paresseux de ses poètes et les moins affirmalifs de ses philosophes.

Au reste, il continuait à vivre délicatement, parmi les plus beaux ouvrages de l'art, de l'industrie et de l'esprit des hommes; et jamais il ne visita les hospices qu'il avait

fondés, ni ne descendit dans les salles où il nourrissait les malheureux.

Un jour qu'il se promenait dans la ville, de pauvres gens l'entourèrent; ils criaient tous ensemble qu'ils lui de-

vaient la vie; et plusieurs s'agenouillaient et baisaient le bord de sa robe. Mais il se mit en colère, comine si ces témoignages l'outrageaient ou le faisaient souffrir.

Et le peuple le considéra comme le plus vénérable homme et le plus élevé en sainteté qui eût jamais vécu en Perse.

CHARITÉ. i\

Quand il se vit près de mourir, il éloigna les philosophes et les poètes et ne retint à son chevet qu'une belle fille de seize ans, la priant de ne lui rien dire, mais de le regarder seulement avec ses yeux de bleuet.

Il mourut.

Les pauvres — les anciens pauvres — de Bagdad suivirent tous ses funérailles, et beaucoup pleuraient.

Par delà les temps, par delà Tespace, par delà les formes...

Où donc, alors?

Je ne sais, ni moi ni personne.

L'àme de Touriri comparut devant Ormuz pour être jugée.

Ormuz lui demanda :

— Qu'as-tu fait sur la terre? Quelles sont tes œuvres? Touriri, fort tranquille sur la sentence prochaine,

répondit avec modestie et sincérité :

— Certes, j'ai été faible, n'étant qu'un homme. Je me suis délecté aux belles lignes, aux belles couleurs, aux sons, aux parfums, aux contacts suaves et aux jeux futiles de la parole. Mais j'ai fondé de mes deniers quatre hôpitaux, j'ai donné aux pauvres neuf parts de mes biens, et je n'ai gardé pour moi que la dîme.

— 11 est vrai, dit Ormuz, que tu ne fus pas un méchant homme et que même tu fus souvent conduit par un esprit

de douceur. Néanmoins, tu n'entreras pas cette fois dans mon paradis. Mais ton âme redescendra dans un autre corps , et tu vivras une nouvelle vie terrestre , afin d'expier et d'apprendre.

Touriri fort étonné, dem tnda

— Qu'ai-je

donc à

expiei Seigneur?

— Rentre en toi-même, dit Or muz, et connaistoi mieux. Quelle était ta pensée quand tu donnais aux pauvres ton bien? Et, le jour où tu rencontras le vieux mendiant, la femme pâle avec son nourrisson et l'homme sans bras ni jambes, qu'as-tu ressenti dans Ion cœur?

— Une immense pitié pour la douleur humaine, répondit Touriri.

— Tu mens, dit Ormuz. Leur vue te fut d'abord une surprise désagréable. Elle te rappelait trop brutalement l'existence de la souffrance et de la misère. Puis tu leur en voulais d'offusquer tes yeux par leur malpropreté et leur laideur. Tu leur en voulais aussi de leur avilissement, de la bassesse avec laquelle ils t'imploraient, et de Topiniàtreté de leurs traînantes prières ; et lu leur jetais Taumône avec dégoût. Tu méprisais si fort les malheureux qu'un jour tu ne pus supporter leurs actions de grâces, car la grossièreté des effusions populaires t'irritait; et la délicatesse de ton goût refusa à ces pauvres gens le droit de te prouver, par leur reconnaissance, qu'ils n'étaient pas indignes de tes bienfaits. Tu t'efforças de supprimer la misère, estimant qu'elle souille le monde et qu'elle déshonore la vie. Mais je te le dis, moi qui sonde les consciences, il \ eut de la révolte et de la haine dans ta charité.

— Mais, reprit Touriri, ce que je haïssais, ce n'étaient point les misérables, c'était la souffrance, c'était le mal, c'était Ahrimane, votre éternel ennemi.

— Ahrimane, c'est moi, répondit Ormuz.

— Vous, Seigneur?

— Je suis Ahrimane, étant Ormuz. Le bien ne peut sortir que du mal ; la vertu ne peut sortir que de la souffrance.

— Est-ce là, Seigneur, ce que vous avez trouvé de mieux?

— Ne blasphème point. Le mal passera. 11 n'eiiste que pour engendrer la félicité et la vertu. Quand la Terre, où se fait répreuve, aura disparu, quand toutes les âmes des justes seront avec moi, ce sera comme si le mal n'avait jamais existé.

— Cela est spécieux, dit Touriri. Mais qu'en faut-il conclure pour mon cas? Quel sentiment pouvaient m'inspirer des créatures avilies et déplaisantes à voir? et que leur devais-je de plus que de soulager leur misère?

— C'est pour te l'apprendre que je te renvoie sur la terre.

— Mais, Seigneur...

Touriri n'acheva pas. Plus d'Ormuz... plus de Touriri... l'abîme...

Rien de plus simple ni de plus triste que la vie de Tirirou.

Il naquit à Eschoub, de très pauvres artisans. 11 eut une enfance mal nourrie et souvent battue. Il apprit un métier, dont il vécut péniblement. Il avait des vertus de pauvre homme : il était assez honnête, assez bon et très résigné, mais il n'avait ni la fierté ni la délicatesse qui sont le luxe de Tûme.

Il se maria pour n'être pas seul. Le travail manquait

souvent. Sa femme et ses deux enfants moururent de misère. Un jour, il tomba d'un échafaudage, et, mal soigné, resta fort impotent des deux jambes, avec un bras paralysé et une plaie incurable à Tautre bras.

Il lui fallut mendier. D'abord il s'y prit mal; honteux, il n'osait insister et il ne recevait presque rien.

Peu à peu, l'habitude lui vint de la main opiniâtrement tendue comme un engin de pêche, des attitudes humiliées, de la prière qui poursuit le passant et qui espère le lasser. Dès lors il reçut à peu près de quoi ne pas mourir de faim.

Et, n'ayant aucune joie au monde, quand il lui restait quelques sous, il s'enivrait avec la liqueur fermentée du maïs.

Une jeune fille très pauvre, qui habitait une chambre voisine de son taudis, l'ayant rencontré plusieurs fois, eut pitié de lui.

Chaque matin, elle venait laver la plaie de Tirirou, lui faisait son lit, préparait sa soupe et raccommodait ses vêtements, sans rien lui demander pour cela.

Elle s'appelait Krika et n'était point belle, mais ses yeux étaient si bons qu'on aimait à les rencontrer.

Et, sans savoir pourquoi, Tirirou guettait chaque matin, de son grabat, le moment où Krika, se levant, paraissait i\ sa fenêtre.

Un jour que Tirirou mendiait comme de coutume,

un homme riche lui jeta avec dégoût une pièce d'or.

Dans le même moment, Ormuz permit que l'âme de Tirirou se souvint d'avoir été celle de Touriri.

Et Tirirou, voyant de la haine dans te regard de

l'homme riche qui lui faisait l'aumône, comprit pourquoi Touriri avait été condamné par Ormuz.

11 comprit que lui aussi, dans sa vie antérieure, il avait, tout en les secourant, haï les misérables pour leur avilissement et leur laideur, c'est-à-dire pour des choses dont ils n'étaient point responsables.

Le lendemain malin, quand Krika vint lui panser sa plaie, il la regarda. 11 vit qu'elle faisait cela sans dégoût, et que ses yeux restaient doux et tranquilles.

Et alors il s'aperçut que cette jeune (ille qui le soignait et ne s'éloignait point de lui, bien qu'il fût horrible entre les misérables, était vraiment bonne et vraiment sainte.

Quand elle eut fini de le panser, il lui baisa la main silencieusement et pleura.

Et Ormuz lui fit la grûce de mourir dans la nuit même, très doucement.

— Qu'as-tu compris ? demanda Ormuz à l'Ame de Touriri-Tirirou.

— Voici, Seigneur. 11 faut servir les pauvres pauvrement *. Il faut entrer dans leur âme de pauvres, ne point les mépriser pour un abaissement et une diminution d'Ame où nous aurions pu être réduits, nous aussi, si nous avions été accablés par les mêmes nécessités ; les aimer du moins pour leur résignation, eux qui sont le nombre et dont les colères unies balayeraient les riches comme des fétus de paille ; et rechercher enfin s'il ne subsiste pas chez eux quelque vestige de noblesse et de dignité. Et il faut les servir humblement ; il faut, de môme qu'on se résigne à ses propres souffrances, se résigner à la misère des autres en tant qu'elle offense nos délicatesses; il faut, tout en les

1. Pascal (Vie de Biaise Pascal, par M"»« Périer). J'élends un peu le sens que Pascal donnait à ce mot.

soulageant, ne point se révolter contre cette misère, mais l'accepter comme on accepte les mystérieux desseins de Celui qui connaît seul la raison des choses. Car le but de l'univers, ce n'est point la production de la beauté plastique, mais de la bonté.

— C'est à peu près cela, dit Ormuz. Bon serviteur, entre dans mon repos.

V°'-T i rr , .x-vi<'-»%-nigr' .»^

Elle était bien pâle et, dans sa souplesse de roseau, bien frôle pour ses dix-sept ans, Hellé, la fille du stratège Thémistocle. Mais ses grands yeux clairs disaient la pensée généreuse qui habitait sous son front bombé d*enfant et TAme ardente qui brûlait dans son sein délicat.

De bonne heure elle avait perdu sa mère, une Grecque des îles qui passait sa vie dans les mystérieuses pratiques de cultes inconnus d'Athènes. Elle avait alors reçu les leçons du poète Eschyle, ami de son père, et appris de lui, sur la patrie, sur les dieux et sur la façon dont il convient de les adorer et de les servir, des choses que le vulgaire ne savait point. Hellé était très pieuse , très savante

pour son âge; elle admirait son père et était pénétrée d'amour pour la terre où elle était née.

Hellé avait une amie , Mnaïs , fille d'un riche Athénien nommé Clinias,

fraîche, rieuse, ignorante, et qui ne songeait qu'au divertissement et il la parure. El la fiUe de Thémistocle aimait tendrement Mnaïs, bien qu'elle lui ressemblât si peu.

C'était l'usage à Athènes que, tous les quatre ans, deux

jeunes filles de bonne maison fussent désignées par Tarchonle-roi pour tisser et broder le voile qui devait être ofi'ert, lors des grandes Panathénées, à la déesse prolectrice de la ville. Pendant six mois les vierges demeuraient sur TAcropole, dans la maison des Errhéphores. Elles étaient vêtues d'une robe blanche et d'un manteau brodé d'or. Et on les nourrissait d'un pain sacré, appelé na^tos, qui était fait de froment nouveau, et assaisonné de toutes sortes d'épices.

Or, celte année-là, Hellé et Mnaïs furent choisies pour tisser et pour orner de broderies le péplos de Pallas- Athéné.

Ce fut une grande joie pour Hellé. Elle se disait que, tissé par ses mains, le grand voile plairait à la déesse et serait une bonne sauvegarde pour la cité, tant elle y apporterait de zèle et d'amour.

Mais Mnaïs, quand elle apprit la nouvelle, se mit à pleurer.

— Ainsi, dit-elle, je ne danserai plus avec mes compagnes, et je vivrai entre quatre murs, comme une prisonnière !

— Vous êtes une sotte, lui répondit Clinias. Il est incroyable que vous accueilliez par des pleurs un choix qui fait tant d'honneur à la famille !

Et, comme Mnaïs ne voulait rien entendre, Hellé la prit à part :

— Pourquoi ce chagrin, ma petite Mnaïs? La maison

des vierges n'est pns une prison. Elle est claire el gaie; elle est ornée (le belles peintures et entourée d'un jeu de paume, d'une terrasse el d'un jardiu. De nos fenêtres nous verrons le Pirée,lainer bleueet laville entière à nos pieds. Et nous ne serons pas seules, car nous aurons la compagnie des prêtres, et nos parents viendrontsouvent nous voir.

— Mais lui, hélas! je ne le verrai plus.

- - Qui donc? dit Ilellé.

— Je vais te confier mon secret. J'aime un jeune homme, dont je suis aimée. Et c'est pour cela que ce qui te cause tant de joie me plonge dans ' i le plus profond déses-

|)oir.

— Et comment s'appelle-t-îl?

— Je ne puis le le dire.

— Sans doute c'est quelque jeune homme de noble race, habile à la parole et au maniement des armes ?

-- 11 est beau el je l'aime, répondit Mnaïs.

— Mais, dît Hellé, as-tu le cœur si faible que de ne pouvoir supporter une séparation de quelques mois! Pense ù la joie de travailler pour cette patrie si douce qui t'a

nourrie, toi et celui que tu aimes. Songe que des milliers de jeunes filles ont souhaité avec ardeur de tisser le voile

de la déesse et que tu es une des deux qui jouissent d'un honneur si envié.

— Eh ! dit Mnaïs, qu'est-ce que cela fait à Pallas que le voile soit tissé par moi ou par une autre? Je ne suis pas impie : mais pourquoi la déesse me prend-elle ce que j'ai de meilleur au monde ?

— Ah ! Mnaïs, comment peux-tu parler ainsi ? Remercie plutôt la déesse : car, après que tu auras brodé son voile, ton ami sera fier de toi et t'en aimera davantage.

— Hélas ! je ne me promènerai donc plus avec lui dans les bois de myrtes et de lauriers-roses !

— Il est vrai que tu seras privée de cette joie pendant une saison. Mais tu seras la petite prêtresse de la grande Pallas; les citoyens t'honoreront, et tu seras si jolie sous la robe blanche à petits plis et sous le manteau brodé d'or !.. .

A ce moment, Mnaïs sourit au milieu de ses larmes :

— Allons, je veux bien, dit-elle. Mais toi, tu n'as donc pas d'amoureux?

— J'aime Athènes, répondit Hellé, et je suis la servante de Pallas- Athéné.

Donc, Hellé et Mnaïs furent installées dans le petit couvent des Errhéphores, près du temple d'Erecthée.

Elles commencèrent à tisser le voile, sous la surveillance du sacristain Théodore, un vieil homme bavard, qui leur enseignait les cérémonies et les rites et tout ce qu'elles auraient à faire à la procession des grandes Panathénées.

Il leur racontait aussi des détails que lui seul savait sur l'histoire de la déesse, et tous les miracles dus à sa

puissance, tels que guérisons, cassettes retrouvées et navires sauvés de la leoipête.

El, tandis qu'il faisait ces récits, les yeux d'Hellé brillaient et ses prunelles semblaient s'élai^ir. Mais

Mnaïs n'écoutait que d'une oreille et s'endormait quelquefois.

Quand le tissu fut terminé, un jeune homme, du nom de Phidias, dont le métier était de faire des peintures et des statues, vint dans la maison des Errbéphores, afin de tracer les figures qui devaient être brodées sur le voile.

28 HELLË.

Il dessina le combat des Géants et, sur Tamoncellement de leurs vastes corps renversés, Pallas-Athéné, menaçante, les coins des lèvres abaissés, les yeux roulants et farouches, un pli profond entre les deux sourcils.

— Oh! dit Hellé, ce n'est pas ainsi que je la vois, mais plutôt sereine, une paix divine dans les yeux, victorieuse sans effort et sans colère.

Phidias dessina ensuite la naissance d'Athéné, le crâne de Zeus entièrement fendu en deux, et la déesse surgissant, tout armée, de l'ouverture béante, comme une fleur rouge d'une fente de rocher.

— Oh ! dit Ilellé, ce Zeus est filcheux à voir. Ce n'est pas ainsi qu'il faut représenter les dieux : ils doivent toujours être beaux. Cette histoire signifie que Pallas-Athéné est la pensée de Zeus. Je voudrais qu'elle s'élevât toute blanche au-dessus du front divin, et que ce front fftt déjà referiné.

— Enfant, dit Phidias, un esprit plus pur que le nôtre habite en toi.

Il refit les deux dessins et donna à la déesse les yeux, les sourcils, les joues délicates et la bouche d'Hellé.

— Comme elle te ressemble! dit Mnaïs à sa compagne.

— Tu es folle ! répondit Ilellé. Ce jeune homme est trop pieux pour avoir voulu prêter à une déesse les traits d'une mortelle.

Mais elle rougit un peu en disant cela, tout émue d'une joie secrète.

Toutes deux se mirent à broder le voile, Hellé avec une application fervente et Mnaïs fort négligemment. Souvent même Mnaïs embrouillait les fds ou se trompait de couleurs; et alors elle se fùchait d'être obligée de recommencer.

Et, (oui en travaillant, les deux jeunes fdles cliaulaicnt à mi-voix.

Hellé chantait des vers de Tyrlée /

ou d'Eschyle. Mais Mnaïs ne

fredonnait que des chansons [d'amour, des odelettes de

Simonide ou d'Anacréon.

El Hellé voyait bien que Mnaïs pensait toujours à son amoureux.

Pendant les heures où elles ne brodaient pas, elles

jouaient à la balle dans la cour du petit couvent, elles se promenaient dans le petit jardin , ou bien elles aidaient Théodore à balayer le temple et elles cueillaient et tressaient des fleurs pour renouveler les guirlandes du portique.

Souvent elles assistaient aux sacrifices que venaient faire les dévots. Les offrandes étaient des corbeilles de fruits, du lait, du vin, — parfois un chevreau ou un mouton.

Ces jours-là, te sacristain Théodore était encore 4 plus gai que de coutume ; car il avait le droit de garder les peaux et de les vendre, et c'étaient là ses petits profits.

Il y avait dans le temple d'Erecthéé, qui était fort ancien, un olivier et un puits.

L'olivier, tronc noir et tordu, couronné d'un léger feuillage d'argent, était celui que Pallas avait fait jaillir du sol, d'un coup de sa lance.

Le puits, Poseïdon l'avait creusé d'un coup de son trident. L'eau de ce puits était de l'eau de mer, et, les jours de tempête, cette eau s'agitait et grondait comme la mer elle-même.

Mnaïs s'amusait quelquefois à jeter des cailloux dans

le puits pour le plaisir d'enteodrc, multiplié et grossi

par les ôcho'* le heurt

des cailloux contre les

parois du gouffre

— Que fais-tu? disait Hellé inquiète. Ce puils est sacré. Prends garde d'irriter le dieu !

C'était aussi dans ce lemple qu'on déposait, tous les

mois, les gâteaux de farine et de miel que venait manger le grand serpent, gardien de la citadelle.

Ce serpent, personne ne l'avait jamais vu, mais il existait certainement, puisque les gâteaux qu'on lui offmit pour sa nourriture disparaissaient toujours de Tautel.

Justement, le sacristain Théodore venait de placer les gâteaux, tout frais, sur la table de marbre.

— Je pense à une chose, dit Mnaïs à son amie. Si nous venions ici cette nuit... pour voir le serpent manger ?

Hellé, curieuse, y consentit.

A la tombée de la nuit, les deux jeunes filles se glissèrent dans le temple d'Erecthée et, cachées derrière un rideau, elles attendirent.

Elles distinguèrent comme un bruit de pas qui s'approchaient.

— C'est le serpent! dit Hellé. Allons-nous-en.

— Bête! dit Mnaïs, est-ce que les serpents marchent?

Elles virent alors entrer Théodore, une lanterne à la main. Il alla vers Tautel, y prit les gâteaux et les mangea d'un air de grande satisfaction.

Hellé s'élança de sa cachette :

— Oh! dit-elle, moi qui te croyais si pieux et si saint! Ne crains-tu pas, en volant le dieu, d'attirer le malheur sur la ville?

— Le serpent est malade, dit le sacristain sans se troubler, et il ne mangera pas ce mois-ci, 11 me l'a fait savoir par un songe. . r^r

— C'est peut-être, dit Mnaïs, qu'il n'y a pas de serpent. Mais Hellé crut aux paroles de Théodore :

— Si le serpent ne veut plus de nos offrandes, songeat-elle, c'est sans doute parce que Mnaïs est paresseuse et lente à broder le voile ou bien parce qu'elle a jeté des cailloux dans le puits sacré.

Et elle sentait diminuer son amitié pour Mnaïs.

La maison des Errhéphores étant située à Tun des angles de TAcropole, les deux jeunes filles pouvaient voir de leur terrasse, à cent cinquante coudées au-dessous d'elles, la place où les jeunes gens venaient s'exercer à la course, à la lutte et au jeu de l'arc.

Mnaïs venait souvent s'accouder sur le petit mur. Elle restait là des heures, etHelIé croyait qu'elle regrettait surtout de ne plus vivre parmi le bruit et le mouvement de la ville.

Mais un jour, Hcllé vit Mnaïs, qui se croyait seule, tirer une lettre de son sein et la lire avec une avidité un peu inquiète et comme quelqu'un qui craint d'être surpris.

— Qu'est-ce que cela? dit Hellé en s'approchant. Toutes les roses d'un rosier rouge fleurirent soudain

sur les joues de la belle Mnaïs. Gauchement, elle voulut cacher la lettre.

— Donne-la-moi, dit Hellé, très grave.

Mnaïs obéit. C'était une lettre de son amoureux. Ce billet disait : « Et moi aussi, ma bien-aimée, je m'ennuie et je languis. La déesse est cruelle qui t'enlève à moi et qui ne permet plus que je voie tes yeux couleur de violette et

tes cheveux plus blonds que le blé mûr. Que ne puis-je, comme une de mes flèches, voler dans Tair jusqu'à

toi!... »

— Tu lui as donc écrit? demanda Hellé. Et comment, par quel messager ou par quelle ruse, pouvez-vous correspondre ainsi? Dis-moi tout. Je veux savoir.

Mnaïs fondit en larmes :

— Ne me gronde pas, sage Hellé. Je te confesserai tout. A force de regarder en bas, j'ai fini par reconnaître celui que j'aime au milieu des jeunes gens qui jouenl sur la place. Et lui sans doute aussi m'a reconnue. Même, il sait où est la fenêtre de ma chambre. Comment? Je l'ignore. Peut-être m'a-t-il vue quelquefois à cette fenêtre quand je m'y attarde au soleil couchant... Une nuit... — oh! je dormais pourtant bien, je t'assure, — je fus réveillée par un sifflement... Une flèche vint se briser contre le mur de ma cellule. Cette flèche... j'en ramassai les morceaux... Une lettre y était attachée. Est-ce ma faute, à moi?

— Et tu lui as répondu?

— Il serait mort sans cela, dit iMnaïs, et je ne veux pas qu'il meure... Il attendait une réponse et m'indiquait le moyen de la lui faire parvenir. C'est bien simple, va. J'ai attaché ma lettre, avec une assez grosse pierre, au bout d'un long fil, etje l'ai laissée descendre et rouler, lentement, du haut de la terrasse...

— Et ce fil, où l'as-tu pris?

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