BELLE
— Ne le fâche pas, je l'ai pris dans la corbeille où sont les soies de toutes couleurs qui servent à broderie voile de la déesse.
— Mnaïs, qu'as-tu fait? Il faut, pour plaire à la Vierge divine, un cœur pur où vivent seulement son amour et celui de la terre natale. Et non seulement tu ne lui gardes point ton cœur intact^ mais tu emploies, au service d'un sentiment qui offense la déesse, des objets qui lui appartiennent! Hélas! je crains fort qu'elle ne se détourne de nous, îi cause de toi.
— Mais, dit Mnaïs, j'aime la déesse et elle le sait. Elle ne sera pas plus irritée que je ne Tétais quand, par hasard, travaillant Tété dans le jardin de mon père, un oiseau venait me prendre un bout de mes laines ou un fil de mon fuseau.
— Tu n'entends même pas ma pensée, dit Hellé. Je devrais sans doute te dénoncer à Tarchonte-roi. Mais le mal est fait; puis, je t'aime encore, et je ne veux pas attirer sur toi la honte ni la douleur : mais promets-moi d'abord de ne plus écrire à ce jeune homme.
— Je te le promets.
— Ce n'est pas tout, tu ne toucheras plus au voile, et je le broderai seule.
— Comme il te plaira, dit Mnaïs, au fond très contente de n'avoir plus rien à faire.
Et, de son côté, Ilellé se réjouissait secrètement d'être désormais l'unique ouvrière du voile sacré.
HELLË.
Cependant, la nouvelle fut apportée que les vaisseaux innombrables des Perses s'avançaient vers l'Attique, et que Thémistocle avait été nommé chef suprême de l'armée et de la flotte grecques.
Le stratège vint dans la onicon (les Errhéphores pour cmbri'îbei Hellé.
— h ]irirs, ma fille, lui ditil, etje ne sais si les dieux m'accorderont la victoire, ni même si je reviendrai,
Hellé rayonnait de joie et d'orgueil :
— Oui, cher père, vous serez vainqueur et 1 me semble que cela dépend de moi en quelque façon, que mes mains si frêles tiennent, avec le saint voile, la destinée de la pairie, et que le zèle que je mettrai à broder les figures sacrées apaisera les vents, là-bas, sur la mer bleue et rendra plus facile et plus heureuse, par la grâce d'Athéné, la manœuvre des navires.
Et, à partir de ce jour, Hellé travailla au voile avec une
vous rentrerez dans la ville.
40 HELLË.
telle ardeur d'attention et de désir, qu'elle pâlissait à mesure et qu'on eût dit qu'un peu de son âme et de son souffle passait dans chaque point de la broderie.
Et Mnaïs, oisive, dormait presque du matin au soir, et sa fraîche beauté s'épanouissait de plus en plus.
Une nuit, Hellé entendit, sur la terrasse, des pas, puis des voix. Elle se leva et aperçut, au clair de la lune, Mnaïs penchée par dessus le petit mur et, à quelques coudées au-dessous d'elle, un homme suspendu aux broussailles et aux saillies du rocher.
Hellé ramassa des pierres, monta sur le mur, et, debout, grandie par sa robe blanche et par la clarté nocturne, elle jeta les pierres sur l'homme, qui roula à travers les rochers et les buissons.
Mnaïs poussa un cri :
— Ne me le tue pas !
— Laisse-moi, fille menteuse ! Eh quoi ! à Theure où la ville est en danger, où nos pères et nos frères lui offrent leur sang, toi. Athénienne, fille d'Athénien... Mais j'y pense, pourquoi ton amoureux n'est-il pas avec eux là-bas ? Est-ce donc un lâche ? A-t-il déserté l'armée ? ou bien s'est-il caché quand les autres partaient?
— Il n'avait pas à partir, dit Mnaïs, car il est fils d'un étranger établi dans là ville.
— Oh ! fit Hellé épouvantée, en cachant son visage dans ses mains.
Puis, relevant la tête, elle posa ses deux mains sur les épaules de Mnaïs cl la regarda dans les yeux :
— Écoute, dit-elle; s'il arrive malheur à Athènes... prends garde à loi !
Ilellé, rentrée dans sa chambre, fit cette prière : « déesse, bien que mon père soit comparable par le courage aux anciens héros; bien que tous ceux qui sont à Salamine aient bonne volonté et qu'ils soient prêts à mourir; bien que moi-même je n'aie jamais eu de pensée que pour vous et pour la ville qui vous est chère, je tremble que le crime de Mnaïs n*ait excité contre nous votre ressentiment. Car souvent les dieux ont fait expier à tous les citoyens d'une ville la faute d'un seul, afin de nous apprendre que nous dépendons les uns des autres et que la vertu de chacun importe à tous. Mais, à cause de cela même, vous permettez que le crime d'un cœur faible et mauvais soit effacé par le sacrifice d'un cœur meilleur et plus fort. Et c'est pourquoi, déesse, je vous offre ma vie en expiation. Prenez-moi ! prenez-moi ! Je suis déjà si frêle et si malade, que je n'ai plus grand'chose à faire pour mourir, et que je m'en irai vers vous comme se détache, au plus léger vent, une feuille à qui la sève a manqué et que le soleil a brûlée. Ainsi m'a dévorée, tout enfant, le soleil d'un grand amour. Ce ne fut point l'amour d'un homme, vous le savez, ni d'aucune créature condamnée à la mort. Je n'aime que ce qui doit durer toujours. Je vous aime,ô
dt'essc, [laree que vous êtes l'intelligence, la vertu, l'harmonie ; et j'aime Athènes parce que c'est la cité que vous avez choisie pour y façonner peu à peu un exemplaire de la vie et de la société humaine conforme à votre divine pensée. Puissé-je par ma mort, par l'ardeur du désir dont cette mort sera le signe et par l'émulation que son souvenir suscitera après moi,
aider à vos desseins, ô Vierge ! Je suis à vous et je mourrai contente; car, si je meurs, c'est donc qu'Athènes triomphera, et c'est vous qui m'appellerez. Prenez-moi, accordez-nous la victoire, et faites que je puisse épargner Mnaïs! »
Le lendemain, Hellé travaillait au voile, et Mnaïs ])Ieurait dans un coin k cause de ce qui s'était passé ; le sacristain Théodore entra tout à coup et cria :
Mauvaises nouvelles ! La première ligne de nos
vaisseaux a été rompue dès le commencement de la bataille et notre défaite est assurée.
46 HELLË.
Hellé se dressa, plus pâle encore que de coutume, resta immobile un instant, puis, saisissant Mnaïs par le bras :
— Viens ! dit-elle.
Mnaïs, tout étourdie, se laissa faire. Violemment Hellé l'entraîna dans le temple d'Athéné-Polias, devant la statue de bois, vénérée entre toutes ; et, ses forces étant doublées par la colère, elle contraignit la belle fille à ployer les genoux.
Elle la saisit par les cheveux et tira un poignard de son sein. Tout cela si vite, que Mnaïs n'eut pas le temps de se défendre.
— Et maintenant, meurs ! dit-elle.
Déjà elle levait le bras, quand un bruit de fanfares et des cris joyeux montèrent vers le temple.
Théodore entra en disant :
— On m'avait trompé. Les Perses sont en fuite. Victoire ! victoire !
Hellé lâcha le poignard et tomba évanouie sur le parvis, tant sa joie était grande.
Un mois après, on célébrait la fête des grandes Panathénées.
.... Au milieu de la procession, tendu sur une petite galère dorée que portaient six des plus illustres citoyens, étincelait le voile, tout couvert de figures ingénieusement ourdies.
Derrière le voile, s'avançaient les deux jeunes filles :
ik
Mnaïs florissante, insouciante et rieuse (car son amoureux n'était point mort de sa chulc et en avait été ([uitte pour quelques écorchures) : Ilellé, se soutenant à peine, et paie, mortellement pâle, d'avoir brodé le péplos divin.
Quand on fut arrivé au temple d'Alhéné-PoIias, Hellé prit le voile dans ses petites mains, cl, avec un élan d'amour où s'exhala toute son âme et ce qui lui restait de vie, elle déposa le tissu éclatant aux pieds de la déesse...
Puis, la force lui manquant, elle se laissa glisser sur ses genoux et, lentement, s'abattit à la renverse dans les plis du voile, Pallas ayant exaucé sa prière.
VIERGE ET MAHTVBE
— Veillez et [iriez, car les lemps sont proches. Les signes se multiplient, et malheur à ceux qui ont dos yeux pour ne pas voir ! Des pierres calcinées sont tombées tlu ciel. Il a plu du sang sur Pouz/oles et sur (àimes. Le ciel est resté rouge pendant toute une nuit, et la fumée va toujours s'cpaississant sur les chumps Plilégréens. Happelezvous l'inondation du Tibre, et les tourbillons de vent qui ont ravagé laCampanïe, et la peste qui, l'automne dernier, a emporté trente mille habitants de Home, et la famine qai a suivi, les arrivages d'Alexandrie ayant été insuffisants, et le tremblement de terre qui a renversé la moitié des mai-
sons de Pompéi, ville de mollesse et de débauche. Et voilà que, récemment, une femme delà Suburrea mis au monde un pourceau à tête d'épervier.
Et le prêtre Timothée déployait, dans de grands gestes, le manteau rouge jeté sur sa tunique de laine blanche. Les chrétiens Técoutaient, fixant sur lui des yeux ardents, ou baissant les paupières pour mieux recueillir sa parole. C'étaient des esclaves, de petits marchands, des ouvriers et des hommes de peine. L'assemblée se tenait dans un de ces grands tombeaux où des associations de pauvres gens s'assuraient une sépulture moyennant une légère cotisation annuelle. Des pierres funéraires, où étaient gravés, parmi les inscriptions, des palmes, des agneaux, des poissons et des colombes, recouvraient presque entièrement des larges parois du souterrain. Des lampes de cuivre, suspendues par des chaînettes à la voûte de pierre, éclairaient faiblement les têtes nues des hommes et les fronts voilés des femmes.
Le prêtre continua :
— Je vais vous dire une vision que Dieu m'a envoyée. J'ai vu sortir des eaux une femme assise sur une bête. La femme, vêtue de pourpre, couverte d'or, de perles et de pierres précieuses, tenait k la main une coupe pleine du vin de ses impuretés, car elle avait forniqué avec tous les rois de la terre. La bete était écarlate ; elle avait le corps d'un léopard, les pieds d'un ours et la gueule d'un lion. Et cette gueule vomissait des blasphèmes contre Dieu, contre
son nom, contre son tabernacle et contre ceux qui demeurent dans le ciel. Et les hommes disaient : « Qui est semblable à la bête ? et qui peut combattre contre elle ? » Et tous l'adoraient, excepté ceux dont le nom est écrit depuis le commencement du monde dans le livre de vie de Tagneau qui a été égorgé... Mais le Seigneur viendra. La séductrice infâme sera rejeté^ dans la mer, et la bête précipitée dans Tétang sulfureux qui brûle éternellement. Et le Seigneur bâtira sur la terre, pour ses élus, la Jérusalem nouvelle.
A ce moment une jeune fdle, presque une enfant, assise au dernier rang des fidèles et qui écoutait avec une attention haletante, demanda à voix basse à sa voisine, une femme Agée, toute jaune sous son voile de lin :
— Bonne Mamm^ea, dites-moi, si vous le savez, quelle est la séductrice qui porte une coupe et quelle est la bètc écarlate.
— C'est bien facile à comprendre, petite Myrrha. La femme, c'est Rome; et la bete, c'est Tempereur Néron. Mais il ne faut pas le dire tout haut.
Myrrha parut réfléchir; un pli se creusa entre ses sourcils et une grande tristesse assombrit ses yeux et son front.
La messe commença. Timothée, les mains étendues sur l'autel de pierre où étaient le pain et le vin, récita les prières liturgiques. Puis les fidèles vinrent rompre le
pain et boire à la coupe. Mais Timothée repoussa deux hommes et deux femmes qui s'approchaient à leur tour de la table sainte.
— Nos frères et nos sœurs que voici, dit-il en les désignant du doigt, ont péché publiquement, et leur pénitence doit être publique. Corvinus a été vu dans un cabaret avec une femme de mauvaise vie. Vultéius a assisté à un sacrifice dans le temple d'Esculape. Materna est allée aux jeux du cirque, et Accia a commis le péché d'adultère. Tous quatre, durant un mois, jeûneront au pain et à Teau et, pendant le même temps, seront exclus de la communion. J'ai honte et douleur à révéler de si grands péchés et à promulguer ces pénitences. A mesure que les temps approchent, la sainteté des fidèles doit être plus parfaite et les fautes sont plus indignes de pardon. La chair est abominable aux yeux de Dieu ; les spectacles et les jeux sont Tœuvre du démon ; et le chrétien qui assiste, né fût-ce que de corps, au culte des idoles, renouvelle la trahison de Judas. Malheur à ceux qui, ayant reçu la lumière , se comportent comme des gentils ! Le ^londe est condamné : qu'il ne soit rien de commun entre le monde et nous ! Mais attendons avec tremblement le juge qui va venir.
Corvinus, Vultéius et Materna baissaient la tête. Accia sanglotait.
Un vieillard, l'évêque Calliste, qui était assis près de l'autel, se leva. Et, quoiqu'il eût des rides profondes et
une barbe de neige, ses yeux bleus étaient doux et clairs comme ceux d'un enfant.
Il dit à Timothée :
— Laissez-moi leur parler. Et à Corvinus :
— Qu'avez-vous à dire au sujet du scandale que vous avez donné à vos frères?
Corvinus, jeune, très brun, le cou puissant, répondit :
— J'ai péché, je le sais. Mais il y a des jours oij le ciel est si doux et le soleil si beau que j'oublie le mystère de la chute et de la rédemption et que je suis repris, malgré moi, par le plaisir de vivre et de jouir de mon corps. Une femme qui passait m'a fait signe, et je l'ai suivie, ne sachant presque plus si j'avais une ftme. Mais, après la faute, je me suis senti triste à en mourir. Alors j'ai parlé à cette femme de la révélation du Seigneur Jésus. A mesure que je lui parlais, elle détachait ses bras de mon cou, et elle m'a même supplié de la conduire un jour à Tune de nos assemblées.
— Et vous? demanda le vieillard à l'autre pénitent. Vultéius, un homme entre deux âges, l'air simple et
débonnaire, répondit :
— Mon beau-frère, qui est idolâtre, voulait offrir un sacrifice à Esculape pour obtenir la guérison de sa femme. Il m'a prié de venir avec lui au temple, et j'ai cédé, n'osant pas me dire chrétien, et aussi par crainte d'être un mauvais parent. Et certes je crois qu'Esculape n'est qu'un
56 MYRHHÂ.
démon. Mais je dois dire que la malade guérit quelques jours après le sacrifice.
— Et vous, Materna? Dites-nous votre péché.
Materna, encore jeune, blonde et grasse, avec des yeux
vifs dont son air de contrition ne pouvait entièrement dissimuler la gaieté naturelle, répondit :
— Mon mari, que je n'ai pu convertir encore, m'a suppliée de raccompagner au cirque. J'ai refusé d'abord, mais il s'est fâché. Alors j'ai fait ce qu'il voulait, par lâcheté, pour avoir la paix à la maison, et aussi, je l'avoue, par curiosité : car l'empereur lui-même devait ce jour-là conduire un char à six chevaux.
A ces mots, Myrrha redressa la tête. Elle espérait un peu que Callisle allait demander à Materna comment était Néron et ce qu'elle avait éprouvé en le voyant. Mais le vieillard se tourna vers Accia :
— Et vous, ma fille, comment avez-vous pu?... Accia, grande et souple, ses deux mains sur son visage,
continuait à pleurer. Elle répondit, secouée par des sanglots qui faisaient trembler les longs plis de ses voiles :
— Je l'aimais.
Calliste se recueillit un instant :
— Avez-vous au cœur l'amertume, vous, Yultéius et Materna, de votre lâcheté et de votre curiosité vaine; vous, Corvinus et Accia, de votre impureté?
Les quatre pénitents firent « oui » d'un mouvement de tête; mais Accia, soit parce que les larmes l'élouffaient.
MYRRHA. u7
soit qu'elle fût troublée par quelque souvenir, ne répondit qu'un peu de temps après les autres.
— Donc, reprit Calliste, je vous ordonne de prier, pendant une semaine, deux fois plus que vous n'avez coutume, et de chercher toutes les occasions de secourir les pauvres et les malades. Allez en paix et ne péchez' plus.
Puis, comme à lui-même :
— Oui, voilà ce qu'/7 eut dit. Je le sais, car je Tai vu.
A mesure que Calliste parlait et montrait sa grande charité, Myrrha avait senti diminuer la peine mystérieuse qui lui gonflait le cœur. Cependant elle avait encore dans les yeux un reste de préoccupation cl d'inquiétude quand, après la cérémonie, Calliste s'approcha d'elle.
— Que le Seigneur te garde, Myrrha, dit le vieillard. Mais tu me parais un peu triste. Qu'as-fu donc?
— Père, j*ai quelque chose à vous demander. Vous ne me gronderez pas ?
— Ce serait la première fois, petite Myrrha.
— Eh bien, je voudrais savoir si Tempereur Néron est aussi méchant que le croit le prêtre TimothL^e.
— Hélas! mon enfant, j'en ai peur.
— Je suis donc obligée de le haïr?
— Il ne faut haïr aucun homme, Mvrrha. Il faut seulement haïr le péché.
— Alors, puisqu'un jour l'empereur a été bon pour
mon père, il ne m'est pas défendu de lui en être reconnaissante?
— Au contraire, dit Calliste.
— iMais, reprit Myrrha après avoir hésité un moment, serait-ce un péché que de chercher à voir Tempereur ?
Le calme visage du vieux prêtre devint subitement sévère et dur, et il répondit d'un ton de colère et de menace.
— Ce serait un très grand péché, du moins à partir de ce jour, car, au nom de Dieu et par Tautorité qu'il m'a donnée sur toi, je te défends, entends-tu bien, Myrrha? de chercher à voir celui que tu as nommé.
— J'obéirai, dit Myrrha. Mais vous ne m'aviez jamais parlé si durement.
— Je n'ai point voulu te faire de chagrin, dit le vieillard en caressant les cheveux de l'enfant. Je t'ai parlé ainsi parce que je t'aime.
— Alors, dit Myrrha, appuyez-vous bien sur moi et n'ayez pas peur de trop peser. Je suis forte.
Et le vieillard et la jeune fille, pareils à un Œdipe et à une Antigone, sortirent lentement derrière la foule des fidèles.
Myrrha avait seize ans. Fille d'une Gauloise qui était morte en la mettant au monde, et d'un esclave nommé Styrax, employé dans les cuisines de l'empereur, elle avait grandi dans le coin des jardins de César où se ser-
MYRUHA. 59
raient les maisonnettes des esclaves et dans les salles souterraines du palais.
Elle était comme une fleur humble et délicate poussée sous les pieds de granit d'un colosse.
Elle n'avait jamais vu Néron. Elle ne le connaissait que par les conversations des autres esclaves. Elle entendait parler de sa puissance, de ses talents, des banquets et des fêtes qu'il donnait, jamais de ses crimes : car les murs avaient des oreilles et le moindre mot imprudent eût été recueilli et rapporté à l'empereur. Elle se le représentait comme un être extraordinaire, unique, mystérieux, terrible et beau, qui menait là-haut, bien loin audessus d'elle, une vie triomphale et quasi divine. Et il y avait, dans les sentiments qu'il lui inspirait, de l'émerveillement, de l'effroi, une sorte de curiosité immobile et qui n'osait se contenter.
Un jour, un plat composé par Styrax plut tellement à l'empereur qu'il voulut savoir le nom du cuisinier, fit appeler le pauvre homme et l'affranchit tout aussitôt à condition qu'il resterait à son service.
Ainsi, ce tout-puissant prenait la peine d'être bon! Myrrha en fut pénétrée d'une profonde et tremblante gratitude.
Mais Styrax, qui était un homme simple et droit, resta triste et comme effrayé de son aventure. C'est qu'il avait vu de près la gloire de Néron et, dans le flamboiement de la fête, l'empereur vautré, demi-nu, avec un
60 MYRRIU.
visage de fou , et autour de lui, sur les tapis et au milieu des roses effeuillées, une jonchée de corps terrassés par Torgie... Et il avait peur de sa liberté, parce que c'était l'ivresse de Néron qui la lui avait donnée.
Peu de temps après, Styrax mourut, soit qu'il eût contracté à la chaleur de ses fourneaux quelque lente maladie qui tout à coup se déclara, soit que le chef des cuisines (ce fut le bruit qui courut) Teilt empoisonné par jalousie.
La vieille Mamma^a recueillit Mvrrha chez elle, dans sa petite chambre de la Suburre. Elle lui apprit à faire des broderies pour les robes des dames romaines. Et c'est de ce métier qu'elles vivaient toutes deux.
Calliste habitait la même maison. 11 était âgé de plus de quatre-vingts ans. Jadis, en Palestine, il avait été préposé au péage d'un pont sur le Jourdain. Là, il avait vu plusieurs fois Jésus et ses premiers compagnons. Comme ils étaient pauvres et qu'ils lui plaisaient par leur simplicité et leur bonté, il les laissait passer pour rien. Néanmoins il n'avait osé croire d'abord à la « bonne nouvelle » , et c'est seulement après le supplice de Jésus qu'il s'était donné à lui.
Venu à Rome avec l'apôtre Pierre, il l'avait aidé à y annoncer l'Évangile. Et, depuis que Pierre et Paul étaient retournés en Asie pour visiter les églises, il avait acquis une grande autorité sur les fidèles parce qu'il était très
MYRRHA. 6i
saint, et aussi parce qu'il était désormais le seul, parmi
eux, qui eût vu le Christ. I
Et, tandis que d'autres prêtres, tels que Timothée,
gouvernaient un peu rudement leur troupeau et songeaient !
à fixer les dogmes de la religion nouvelle afin de rendre
rÉglise plus forte, Calliste était indulgent aux pécheurs I
pourvu qu'il n'y eût point chez eux de malice ni de dureté, i
et il ne prêchait guère que l'amour de Dieu et des hommes. j
Et, dans toutes les circonstances où il avait à se prononcer, ;
il répétait : î
— Oui, voilà ce qu'/7 eût fait, voilà ce qu il eût dit. Je le sais, car je T'ai vu.
La première fois qu'il rencontra, dans l'escalier de la .
maison de Suburre, sa petite voisine Myrrha, il fut frappé de sa grâce et de son innocence. Il lui parla et n'eut pas besoin d'en dire beaucoup : d'elle-même l'âme de Myrrha allait au Christ. Le vieillard et la jeune fille se comprirent
sans peine et s'aimèrent, étant tous deux charitables et i
purs. !
El c'était Myrrha qui, chaque semaine, conduisait Calliste à l'assemblée des fidèles et qui le ramenait.
Calliste et Myrrha suivaient la voie Appienne, dallée de larges blocs et bordée de tombeaux dont la blancheur éclatait çà et là parmi les chênes verts, les ifs et les lauriersroses. Le soir tombait et, devant eux, la ville profilait ses dômes, ses arcs et ses frontons sur le ciel violet. Et ils
marchaient vers Ténorme cité, portant sous leur front, eux si humbles, la pensée nouvelle qui (levait conquérir celte maltresse du monde.
Myrrha songeait, retombée dans sa tristesse.
— Mais, dit-elle enfin, qu\a donc faitTempereur Néron?
— Des choses telles, Myrrha, que je n'oserais te les dire toutes et que tu ne saurais môme les concevoir.
— Mais encore ?
— Je ne te parlerai pas de ses plaisirs ni des profanations affreuses et publiques auxquelles il livre son corps. Et il ne lui suffit pas d'être impur : il voudrait que tout le genre humain le fût avec lui. Sa joie est de flétrir tout ce qu'il peut atteindre. Je ne puis l'en dire davantage. Par lui, Rome entière est devenue un cirque, une taverne, un mauvais lieu.
— Mais, dit Myrrha, si Tempereur est ainsi, n'est-ce point parce qu'il peut tout ce qu'il veut, et parce que la vérité ne lui a pas encore été annoncée? Qui sait? Il peut être tout ce que vous dites sans avoir le cœur tout à fait mauvais, et sans être méchant ni cruel.
— Celui-là est toujours méchant, dont l'unique pensée est d'assouvir son corps ; et ta douceur, Myrrha, te vient de ton innocence. Mais, au reste, Néron a empoisonné son frère; il a fait mourir sa femme, qui était une princesse bonne et vertueuse. Il a tué Sénèque et Burrhus, ses anciens précepteurs. Or, c'étaient de fort honnêtes gens; même, l'apôtre Paul faisait le plus grand cas de Sénèque :
il avait eu plusieurs entretiens avec lui et espérait Tamener à la foi. Néron en a tué beaucoup d'autres, par jalousie, haine de la vertu ou cupidité. Enfin il a voulu noyer sa mère et, n'ayant pu y réussir, il Ta fait tuer par un centurion. 11 n'est pas seulement le plus infâme des histrions; il est le plus cruel des meurtriers et des bourreaux... Mais qu'as-tu, Myrrha? et à quoi songes-tu?
De ses yeux élargis, la jeune fille semblait regarder quelque chose d'horrible, qu'elle faisait effort pour se figurer quoiqu'elle en eût peur... Elle murmura d'une voix lente :
— Je songe qu'aucun homme n'est plus à plaindre que Tempereur Néron.
Myrrha avait vécu jusque-là fort retirée, entre le vieux Calliste et la vieille Mammœa. Et, dans la rue, elle avait toujours évité de se môler aux conversations des badauds et des commères devant les échoppes des marchands. Mais maintenant, chaque fois qu'elle sortait pour porter son ouvrage ou faire des emplettes, elle s'attardait dans la foule, écoutait ce qui s'y disait, et, quand elle rencontrait des gens de sa connaissance, les interrogeait sur l'empereur.
C'était le barbier Scévola qui lui répondait le plus abondamment. Sa boutique s'ouvrait au coin de la maison qu'habitait Myrrha. Son métier lui permettait d'être renseigné sur beaucoup de choses, et ses propos résumaient
assez exactement Topinion du peuple sur ce qui intéressait
si fort la jeune fille :
— Oui, c'est vrai, on en dit de toutes sortes au sujet de
Tempereur Néron... Il y a d'abord la mort du prince Bri-
tannicus. L'affaire a paru louche : ce n'est pas moi* qui vous en dirai le fin mot, attendu que je ne le sais pas.
Mais ce que je sais bien, c'est que, lorsque deux princes se disputent le gouvernement, cela va toujours mal. Comme cela, du moins, nous sommes tranquilles... Il y a aussi la mort de sa mère ; mais je n'en sais pas plus sur cette histoire-là que sur l'autre. Ce qu'il y a de certain, c'est:que la mère était une fière coquine et qui ne s'était pas gênée dans le temps pour faire manger à son mari, l'empereur Claude, de mauvais champignons. Sans compter qu'elle voulait régner à côté de son fils et qu'elle se mêlait de choses qui ne la regardaient pas. Ce n'était pas amusant pour lui, il faut être juste... Quant à sa première femme, l'impératrice Octavie, ce qui lui est arrivé est bien malheureux pour elle : mais on ne la connaissait seulement pas; elle était fière et ne se montrait jamais en public. Aussi, quand on a su qu'elle était morte, cela n'a pas produit grand effet... Enfin, tout cela ne nous regarde point. C'est de la politique. Il faut que quelqu'un soit le maître, n'est-ce pas? Il y en a encore pas mal d'autres dont l'empereur s'est débarrassé : mais c'étaient des riches et des aristocrates, de ceux qui voudraient qu'on ne fasse jamais rien pour le peuple. Lui, l'empereur, il s'occupe de nos
intérêts. Il a fait des lois pour empêcher les avocats de se faire payer si cher. 11 aurait voulu supprimer les impôts indirects. Le Sénat s'y est opposé. Alors, le prince nous venge en frappant les nobles... Ce n'est pas un mauvais empereur pour nous...
— Je lui dois d être libre, ne put s'empêcher de dire Myrrha. C'est lui qui a affranchi mon père.
— Vous voyez bien ! reprit le barbier. Et puis, on n'a jamais donné tant de fêtes, ni de si belles. Même il paye de sa personne pour nous distraire. L'autre jour encore, aux courses des fêtes de la Jeunesse, il a conduit un char... Il a été vainqueur. C'était peut-être arrangé d'avance, mais on lui doit bien cela !
— Vous l'avez vu?
— Comme je vous vois.
— Et comment est-il?
— Ah ! ce n'est pas parce qu'il est l'empereur, mais c'est un bel homme ! Et un air!... On sent qu'il ne faudrait pas lui manquer. On a beau dire, ce n'est pas un homme comme nous autres... Enfin, il fait ce qui lui plaît, et ceux qui y trouvent à reprendre..., eh bien, qu'ils s'en aillent causer ailleurs que chez moi... Je ne dis pas cela pour vous, Myrrha.
Myrrha était de plus en plus inquiète. Certes elle ne doutait point de la parole de Callistc, et même, les propos du barbier confirmaient sur bien des points ce que lui
avait (lit le vieux prêtre. Quand elle essayait de se représenter dans leur réalilé les crimes de JNéron, elle en frissonnait d'épouvante; et elle avait grande pitié des victimes. Mais en même temps cela lui faisait presque plaisir de savoir que Néron n'était pas haï du peuple.
A force de penser à l'tmpereur, un désir secret granilissail en elle. Oh ! si elle pouvait le voir! Iticn qu'une fois !
Il lui semblait qu'en le voyant elle devinerait s'il était vraiment un
i- i^-M^j^^Êém
MYRHHA. ' 69
méchant, ou s'il n'était qu'un malade et un fou Après elle serait plus tranquille. Non pas qu'elle oubliai sa promesse : elle était résolue à ne rien faire pour le rencontrer ; et, du reste, elle avait à peine conscience de son propre désir, tant il s'y mêlait de terreur.
Elle ne croyait donc pas mal agir le matin où elle alla faire visite au vieux Ménalque, un ancien ami de son père. Ménalque était un des jardiniers de Néron. Il demeurait au coin d'une grande terrasse, dans une maisonnette cachée par des arbres, et Ton pouvait entrer chez hii sans passer par le jardin impérial. Myrrha apporta à la petite fdle du bonliomme une poupée d'argile qu'elle avait habillée comme une patricienne : mais la vérité, c'est qu'elle venait pour parler de Néron.
Aussi ne tarda-t-olle pas à racontera Ménalque lout ce que Calliste lui avait dit, et elle ajouta :
— Tout cela est-il vrai? vous devez le savoir, vous (jui êtes ici depuis si longtemps et à qui les esclaves du palais ont coutume de faire leurs confidences.
D'un geste brusque, Ménalque entraîna Myrrha au fond de la chambre, regarda tout autour de lui et, se penchant à son oreille, murmura très bas :
— Oui, tout ce qu'on a dit est vrai, et je sais des choses plus terribles encore.
Puis, sans remarquer hi pâleur subite de la jeune tille :
— Je n'en parle jamais, désirant mourir en repos. Et, détournant brusquement l'entretien :
— Mais, puisque vous voilà, vous plairail-il de vous promener ua peu aux alentours? C/est la partie du jardin la plus éloignée du palais, et l'empereur n'y vient jamais, du moins à cette heure de la journée.
— Je veux bien, dit Myrrha.
Ménalqué sortit avec elle, puis la quitta pour aller à son travail.
Une vaste avenue bordée d'arbres géants se déroulait du palais jusqu'à la terrasse et se terminait par un haut portique, d'où l'on dominait toute la ville. Vers le milieu de l'avenue s'étendait un large bassin circulaire, où des tritons de bronze aux croupes écailleuses vomissaient Teau en vibrantes fusées. De chaque côté, à des intervalles réguliers, des dieux, des déesses, des satyres et des nymphes dressaient leurs corps blancs.
Myrrha n'osait les regarder, redoutant leur immodestie, ou de peur de trouver de la beauté dans ces représentations d'idoles. Et d'ailleurs, bien qu'elle fût seule, elle était toute timide à cause de la pompe et de la majesté du lieu.
Tout à coup elle entendit un bruit de voix et vit déboucher dans l'allée une bande de promeneurs magnifiquement vêtus.
Vite elle se jeta derrière un massif de feuillage .
Bientôt ces hommes passèrent devant elle. D'abord Tempereur, appuyé sur un bel adolescent au teint de cuivre, aux longs yeux et à la bouche écarlate ; puis, à une
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distance de quelques pas, ses compagnons habituels, Othon, Sénécion, Tigellin, avec des visages pales et fins, la démarche molle et balancée.
Mvrrha ne vovait que Néron. Elle le reconnut à sa ressemblance avec les effigies des monnaies, et surtout à Tair et à Texpression de son visage.
D'étroites frisures noires dentelaient son front bas, dur et lisse. La voûte nette et profonde des sourcils faisait une ombre à ses yeux verts, tout alanguis de rêve. La mâchoire était large, le menton saillant, la lèvre lourde. Il y avait en lui du dieu et de la bète.
Des broderies d'or brillaient doucement dans les plis de sa toge de soie blanche ; un collier de rubis faisait rouler sur sa poitrine des gouttes de sang et de feu; et la main grasse qu'il appuyait sur Tépaule du bel enfant brun jetait des étincelles à chaque pas, tant elle était chargée de joyaux.
Myrrha, quoiqu'elle ne fut qu'une ignorante petite fille, eut l'impression que cet homme était infiniment éloigné d'elle, non seulement par sa condition terrestre, — lui maître du monde, elle si obscure et si pauvre, — mais parle fond même de sa pensée et de son àme. Et en même temps elle fut frappée de l'immense tristesse de ce tout-puissant. Ce qui se passait en elle était étrange. C'était comme si elle eût eu pitié de lui, de très bas, en tremblant, et comme si sa pitié eût eu à traverser l'infini d'un monde.
Au moment où il longea le massif derrière lequel elle
était blottie, Néron parlait. Il parlait pour lui seul, sans se retourner vers ses compagnons. Et voici ce que Myrrha entendit :
— ... Je m'ennuie... Ma puissance est trop limitée. Les plaisirs que je puis me procurer, j'en suis rassasié; et ceux que je rêve sont irréalisables, même pour moi... Je suis plus riche que les anciens rois de Perse : mais, quoi que je fasse, je ne tiendrai jamais entre mes mains tous les trésors de Tunivers... Il y a dans les voluptés des sens un degré suprême où j'atteins quelquefois à force d'artifice, mais où je ne puis me maintenir... J'ai fait mourir beaucoup d'hommes : mais je ne puis tuer tous mes ennemis; car je rie les connais pas tous... Je suis le plus grand des poètes : mais je suis obligé, pour composer des vers, de choisir les mots avec effort, et de compter et de mesurer lès syllabes... Je suis^ le plus harmonieux des chanteurs : mais je suis obligé, pour conserver mon admirable voix, d'user sobrement de vin et de me priver de nourritures que j'aime... Tout cela est absurde et irritant... Je suis bien malheureux... J'insulterais les dieux, si les dieux existaient... Être le plus grand des hommes, — et n'être que cela, ô rage \... Que ce jardin est mesquin ! et qu'il est monotone ! Je voudrais des jardins si vastes qu'on y verrait deâ forêts, des fleuves, des montagnes et des lacs et que tous les plus nobles aspects que peut prendre la face de la terre s'y trouveraient réunis, d'autant plus beaux I qu'ils seraient l'œuvre, non de la nature, mais de l'art, et
qu'on y sentirait la puissance et la volonté d'un homme.
f 11 était arrivé au bout de la terrasse, sous le portique
de marbre. 11 se penclia sur la balustrade et regarda à ses
pieds la houle immobile des toits se déroulant jusqu'à
l'horizon :
— Que cette \illo esl laide! '''^^ X
dit-il.
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Et il ajouta :
— Je la brûlerai.
Le lendemain. Myrrha alla trouver Callisle dans sa pauvre chambre et, sagenouillant, lui dit :
— Père, j'ai gravement péché.
— Oh! dit le bon Calliste, je ne le croîs pas.
— Il n'est pourtant que trop vrai. J'ai manqué à la promesse que je vous avais faite. J'ai vu Néron.
Le vieux prêtre eut un sursaut d'étonnement et d'effroi :
— Et lui, t'a-t-il vue?
— Non ; car j'étais bien cachée.
Le visage de Calliste se rasséréna :
— Remercie Dieu, dit-il.
Il demanda à la jeune fille où et comment elle avait fait cette rencontre, et elle le lui expliqua de point en point.
— Mais, reprit-il, quand tu es allée chez le jardinier Ménalque, désirais- tu voir l'empereur?
— Je crois que oui ; mais je désirais le rencontrer par hasard.
— Pourquoi?
— Je ne saurais le dire.
— Et lorsque tu t'es promenée dans le jardin, savaistu que tu le verrais ?
— Comment l'aurais-je su?
— Mais au moins tu l'espérais?
— Je n'en sais rien.
— Alors, pourquoi dis-tu que tu as gravement péché?
— C'est que j'ai perdu la paix et que je suis troublée comme si j'avais commis une grande faute.
— Myrrha, il est donc vrai que nous portons en nous des sentiments et des pensées ignorés de nous-
mômes, et que Tâmc la plus limpide et la plus pure a ses ténèbres... Prions Dieu qu'il nous accorde de nous connaître tout entiers et de ne rien souffrir en nous qui lui déplaise... Mais, dis-moi, qu'as-tu éprouvé en voyant le plus grand ennemi de Dieu ?
— L'avouerai-je, ô père? J'ai d'abord été éblouie par sa beauté et par la magnificence de ses babils. Puis, il s'est mis à parler, el, bien que le sens de quelques-unes de ses paroles m'ait échappé, j'ai compris qu'il devait être réellement coupable des impuretés et des cruautés dont on l'accuse... Mais aussi j'ai compris qu'il souffrait.
— Si cela est vrai, ce n'est que justice.
— Je n'oserai donc pas vous dire une pensée qui m'est venue.
— Parle, Myrrha, je le veux.
— Eb bien, peut-être que, s'il a commis tant de crimes, c'est parce qu'il est l'empereur et qu'il voit le monde entier au-dessous de lui. Et alors il ne serait pas plus mécbant, même en commettant ces crimes, que ne le sont les autres bommes en se laissant aller à des fautes ordinaires.
— A ce compte, Myrrba, si Dieu t'avait fait naître impératrice, tu serais devenue la plus mécbante des femmes?
— Ob ! père, que dites-vous là?
— Tu vois bien !
— Mais l'empereur, lui, ne connaît pas la bonne
nouvelle. Peut-être Técouterait-il, si elle lui était annoncée. Ne le croyez- vous pas?
— Non, Myrrha, je ne le crois point. Il a mis dans toutes ses actions une si profonde et si noire malice, qu'il a d'avance repoussé la grâce de Dieu.
— Cependant, il a dit une chose qui ne vous aurait pas déplu. Il a dit qu'il ne croyait point aux idoles.
— Hélas! il serait moins éloigné du vrai Dieu, s'il croyait seulement aux autres.
— Mais on dit qu'il a voulu supprimer les impôts, par pitié pour les pauvres.
— Dis par orgueil et pour être applaudi de la populace du cirque. Il feignait la pitié par une comédie sacrilège ; et, d'ailleurs, il n'aurait pu soulager les pauvres de Rome qu'en pressurant davantage ceux des provinces.
Myrrha réfléchit; elle se souvint du mot de Néron : « Je brûlerai Rome » ; mais elle ne le dit point à Calliste. Elle reprit :
— Je vois bien qu'il est le plus criminel des hommes, le seul peut-être dont la damnation soit assurée. Mais cela n'est-il pas effroyable à penser? S'il est, comme vous le dites, irrémédiablement méchant ,^ s'il l'est avec application et sans remords, quoi de plus triste que d'être ainsi? Et puisque Dieu savait qu'il serait méchant à ce point, pourquoi donc l'a-t-il mis au monde?
— Ceci, Myrrha, est un grand mystère. Dieu a voulu
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sans doute éprouver par là la vertu de ses serviteurs. Je ne sais rien de plus.
— Mais, dit la jeune fille à mi-voix et comme hésitant devant sa pensée, peut-être bien que l'empereur Néron n'a point d'àme' et que, lorsqu'il sera mort, il retombera dans le néant? Il ne serait alors qu'un fléau, comme la tempête ou les tremblements de terre. Pieu ne peut-il envoyer aux hommes l'épreuve qui les fortifie, sans que l'ouvrier de cette douleur d'un jour soit lui-même condamné à la souffrance éternelle?
Calliste était si surpris qu'il ne trouva rien à répondre.
— Enfin, poursuivit Myrrha, ce sont des choses où je ne comprends rien. Pourtant... il y a des hommes et des femm:îs qui Taimml... Il a, de hii-môme, donné la liberté à mon père... Il est beau, et on dit qu'il a beaucouj) d'esprit... Si l'on pouvait... Est-ce un péché de croire que tout homme, quoi qu'il ait fait, peut encore être sauvé?
— Non, certes, dit Calliste.
— - Et serait-ce un péché de prier pour Néron et de s'imposer des pénitences dont on lui appliquerait le fruit?
— Pas davantage ; mais ce serait, je crois, fort inutile.
— Et si quelqu'un offrait sa vie à Dieu avec l'espoir que Dieu voudra bien, en échange, accorder à l'empereur une chance de salut, ferait-il quelque chose de répréhen-
sible?
— Laisse ces pensées, Myrrha, je t'en conjure. Prends garde qu'il n'y entre un peu d'orgueil et beaucoup de vaine
curiosité. Contente-loi d'être une enfant modeste, pieuse
et attachée aux devoirs de ton état, comme tu las été jusqu'ici. Et promets-moi de nouveau, et plus sérieusement que la première fois, de ne plus jamais chercher à revoir l'empereur Néron. Ce n'estqu'àcettécondition que je^puis
t'absoudre.
— Je ferai, père, ce que vous voudrez; mais, ce n'est pas ma faute, depuis que je l'ai vu je pense toujours à lui.
Un jour Myrrha était allée porter des broderies à une • ., . ••..••■
dame, dans une maison de campiigrie des environs de
Rome.
Comme elle s'en revenait le soir, elle vit dans le ciel une grande lueur rouge. A mesure que Myrrha approchait (dé la ville, cette lueur allait s'élargissant. Bientôt elle remplit le ciel tout entier. Les arbres du chemin que suivaitla jeune fille en furent violemment éclairés, et son ombre marchait à son côté, aussi nettement découpée qu'en plein soleil.
• • A un détour du chemin, elle vit devant elle Rome' qui
Brûlait.
La flamme avait jailli dans la partie du grand cirque
cpritigiië au mont Palatin et au mont Cœlius. Elle avait
dévoré ce quartier aux ruelles tortueuses dont les maisons
se joignaient presque par leur faite, s'y engouffrant et s'y .'.,,'* • .... . . .
allongeant comme dans les tuyaux d'une cheminée de
cyclopes. Maintenant, elle enveloppait le Palatin, pareil à
une île dans une merde feu, et, tandis qu'elle en léchait les flancs, elle envahissait, tout autour, le Vélabre, le Forum et les Carines. Enfin elle escalada la colline impériale et là, d'un élan furieux, sembla jaillir Jusqu'aux étoiles. Puis, en vastes coulées, elle redescendit vers la Suburre. Et Rome était comme une prodigieuse fournaise dont les charbons auraient eu la forme de dômes, de frontons, de portiques et de murailles percées de trous...
Comme elle passait sous le mur d'une haute terrasse où s'élevait une tour carrée, Myrrha entendit quelqu'un chanter au sommet de cette tour en s'accompagnant do la lyre.
C'était un chant triste et lent, dans une langue qu'elle ne connaissait pas, une élégie de Simonide sur l'incendie de Troie. La voix, harmonieuse quoique un peu voilée, se traînait et gémissait. Myrrha s'arrêta pour l'écouter. Mais elle sentit bientôt que celte douleur était feinte et que le chanteur admirait lui-même la beauté de sa voix. Et alors ce chant lui fit mal.
Lorsqu'elle arriva à la porte Capcne, elle y trouva une foule désespérée de gens du peuple campés parmi les pauvres meubles et les paquets de bardes qu'ils avaient pu arracher à l'incendie.
Beaucoup pleuraient en racontant que quelqu'un des leurs, une vieille mère, une femme, un petit enfant, n'ayant pu s'échapper, avait péri dans les flammes.
8i M Y au II A.
Un homme disait :
— Je suis sûr qu'il en est bien resté trois cents, rien que dans le quartier des Esquilles.
— Mais, disait un autre, il faut tâcher d'éteindre le feu, ou du moins lui faire sa part en démolissant les maisons qu'il menace, afin de sauver le reste de la ville.
On lui répondit :
— Nous avons essavé. Mais il v a des hommes qui empochent d'approcher ceux qui voudraient porter secours. Ils disent qu'ils ont des ordres.
El Myrrha se rappelait la parole de l'empereur. 11 avait donc fait ainsi qu'il avait dit! Assurément ce crime dépassait tous les autres. Et ce crime, elle le vovait, elle le touchait; il s'étalait, là, sous ses yeux.
Alors, lo civur serré de compassion pour les victimes, elle songea :
— N'est-ce pas, Seigneur, que vous ouvrirez à tous ces malheureux votre saint paradis, et que leur souffrance aura passé comme un mauvais rêve?... Mais lui! lui! S'il en est temps encore, je vous offre ma vie pour qu'il vous plaise de lui envoyer un rayon de votre grAce.
Elle regagna la Suburre par un long détour, très en peine de Calliste et de Mammaea. Ils étaient tous deux sains et saufs, mais la maison qu'ils habitaient avait été brûlée. Un grand nombre d'autres chrétiens étaient sur le pavé. Calliste les consolait et les encourageait.