‹ Dix dissertations sur quelques points curieux de l'histoire de ..., Volume 2Chapitre 54 sur 55 · SUR LES · texte numérisé non relu

SUR LES

Il y avait autrefois une noblesse de bour* geoisie^ qui s'égalait presque ^ en certaines occasions et en certaines localités^ à la noblesse de chevalerie, quoique celle-ci refusât de lui reconnaître des droits qu'elles tenaient l'une et l'autre de semblable origine. Car, on peut dire que toute noblesse s'est faite elle-même avec l'épée, et si les nobles chevaliers, possesseurs des tours et des donjons féodaux, étaient toujours prêts à courir en armes partout où se faisait entendre un cri de guerre, les bourgeois ou citoyensnobles, renfermés dans l'enceinte fortifiée

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des bourgs et des cités, n'avaient pas moins de z^e et de courage pour défendre leurs foyers , soutenir des si^es et rq)ousser l'ennemi. Or, cet ennemi commun (ut d^abord le Normand dans le nord de la France, le Sarrasin dans les provinces méridionales.

La Catalogne, qui par sa poation géographique se trouvait exposée aux attaques continudles des Sarrasins d'Eqpagne , établit la première, comme une barrière protectrice , cette institution de noblesse armée dans les viUes, pour venir en aide à la noblesse armée des châteaux. Barcelone, Perpignan, et plusieurs autres cités qui n'existent [Jus, telles que Roussillon, Ruscinoj formèrent une espèce de ligue municipale contre l'envahissement de la religion conquérante de Mahomet; elles secondèrent avec énergie et persévérance les efforts des seigneurs, et elles obtinrent, soit en récompense librement octroyée, soit en concession impérieusement exigée, les privilèges honorifiques qui étaient les plus propres à échauffer l'enthousiasme des populations et à changer de malheureux serfe en héros.

C'est à celle époque d'agression et de lutte journalières que les habitants de Perpignan devinrent citoyens-nobles, et fondèrent che^ eux une noblesse bourgeoise qui fit ses preuves sur le champ de bataille avant de porter Tépée dont elle avait appris à se servir^ avant de prendre des armoiries glorieusement teintes dé son sang.

Les Sarrasins y que la bataille de Xérès avait rendus maîtres de toute rEspagne, commencèrent en 714 à déborder dans la Catalogne et dans le Roussillon^ ^ui y étaî^ encore compris ^ sous les ordres d'un capitaine nommé Abdelazis : ils détruisaient de fond en comble les places qui se laissaient emporter d'assaut, et ni le sexe ni l'âge n'arrêtaient là cruauté des vainqueurs^ que le fanatisme religieux animait encore davantage au massacre général. Cependant les principales villes résistèrent à ce torrent qui reflua bientôt vers l'Espagne, d'où il était parti. Mais trois ans après, un nouveau chef arabe, Âlahor, rentra en Catalogne avec une armée plus nombreuse et plus fanatique : le pays entier tomba au pouvoir d^s eiivahis-

seurs^ qui ne conservèrent que trois ou quatre villes, entre autres Perpignan, pour se maintenir dans leur conquête, tandis qu'ils pousseraient leur expédition au cœur du Languedoc, appelé alors laGothie. Us ne se bornèrent pas à occuper cette yaste province, que leur livrait d'avance la teireur répandue avec le bruit de leur marche et de leurs exploits; ils auraient fait disparaître de la face du monde le royaume des Francs de même que celui des Goths, si Charles-Martel ne les avait pas tablés en pièces sous les murs de Tours en ySa.

La France fut délivrée par cette mémorable bataille , mais non pas la Catalogne, qui resta sous le joug des Sarrasins jusqu'au commencement du siècle suivant. La Catalogne, durant cette période d'oppression, ne se releva pas de ses désastres : les campagnes étaient incultes et désertes, Icfs villes dépeuplées et miséri^les; le culte chrétien avait à subir toutes sortes de vexations et d'avanies ; la législation nationale manquait de force pour se maintenir, quoiqu'elle ne fax pas positivement abolie; les mœurs pu-

bliques se corrompaient de jour en jour sous l'influence de cette tyrannie dégradante qui disposait de la vie, de la liberté et delà fortune des personnes : les Sarrasins levaient dans les familles catalanes un in* fôme tribut siy* la virginité des jeunes filles, tribut qui se perpétua pourtant au profit de certains fiefs , en se couvrant du nom de mauvais usages. En un mot , la Catalogne, naguère si florissante, n'offrait plus que des ruines et des esclaves.

Charlemagne entendit les plain tes des opprimés, et il chargea son fils Louis, roi d'Aquitaine, d'expulser les Sarrasins de la Catalogne : ce fut l'ouvrage de huit années , pendant lesquelles il fallut regagner le terrain pied à pied avec maints combats sanglants et acharnés. Mais du moins la domination étrangère avait été si complètement déracinée, que le roi d'Aquitaine put établir à la place un gouvernement solide^ basé sur le concours des citoyens majeurs, moyens et mineurs.

La Catalogne, il est vrai^ se ti*ouvait dans ^es conditions particulières pour recevoir

cette forme de gouvernement : d'une part, les municipalités romaines y étaient encore en vigueur; d'autre part^ le voisinage toujours menaçant des Sarrasins ralliait tous les habitants à la défense permanente du sol. Louis d'Aquitaine , san^ doute par les conseils du grand Charles son père^ distingua l'administration urbaine de l'adminis* tration générale de la province ^ bien que toutes les deux fussent essentiellement mi* litaires; il divisa le territoire en comtés^ et il forma des juridictions inférieures sous le titre de vigueries^ viccuiœ^ et mémedesousvigueries : comtes^ vicomtes ou viguiers et baillifs furent alors les commandants des feudataires subalternes et des vassaux inférieurs qui au premier signal se rassemblaient en corps d'aripée, et prot^eaient les campagnes.

Mais ces troupes n'étaient point assez nombreuses pour couvrir les villes et pour s'y fractionner en garnisons dans des guerres fréquentes qui avaient la soudaineté et l'élan d'une invasion ; d'ailleurs les isoldats, en quittant leur charrue, répugnaient à s'é-

loigner de Ieui*s champs^ et Finiérét personnel^ qui leur faisait braver la mort^ leur eût rendu insupportables les mêmes sacrifices faits gratuitement pour des citadins qui ne leur inspiraient que dé l'envie. Le roi d'Aquitaine invita donc les habitants des villes à se défendre eux-mêmes, et afin de les y encourager par un sentiment de vanité, qui était en ce temps-là un puissant mobile pour bien f^ire, il leur promit, il leur donna certaines prérogatives de noblesse attachées au service des armes.

Ces habitants étaient partagés en trois classes, comme dans les municipes romains; la première, qu'on appela en catalan ma major ^ la main majeure^ composée des citoyens les plus riches, qui n'exerçaient aucun négoce ni aucune industrie; la seconde, en catalan mu mitjanay main moyerme^ comprenant les principaux négociants ou /wercadiersj surtout ceux qui avaient entre leurs mains le commercedes draps fabriqués dans le^pays; et la troisième, dix fois plus considérable que les deux autres ensemble, nommée en catalan, ma menor, main mineure^

et rëutiissant les artisans ^ les marcliands et ies manouyriers de toute espèce. Ces trois classes formèrent natnrdlement la hiérarchie de la milice boui^eoise : la dernière fournit les soldats, la mcUn mojrenne les officiers, et la main majeure les commandants.

Ceux-ci, dopt l'autorité civile survivait au commandement militaire, étaient seuls éler vés au rang de nobles ; les mercadiers n'avaient que des privilèges de boui^eoisie, et les roturiers de la troisième classe jouissaient de qudques droits de cité, tels qu'exemptions d'impôts et nomination élective de certaines chaînes inférieures pendant la paix, en dédommagement de ses fatigues et de ses dangers pendant la guerre; car ils ne recevaient pas de solde ni de butin à l'exemple des combattants enrôlés sous les bannières des rois, des comtes et des seigneurs*

Cependant les Sarrasins, refoulés en Espagne par Louis d'Aquitaine, ne renoncèrent pas à la Catalogne , qu'ils avaient été forcés d'évacuer , et durant trois siècles ils y reparurent sahs cesse avec le fer et la

flamme. Us s'emparaient des villes et des châteaux^ mais ils n'en restaient pas longtemps possesseurs , et la population chrétienne reprenait toujours l'avantage sur ses irréconciliables ennemis. Barcelone et Perpignan étaient surtout le but principal des tentatives de ces Infidèles, et l'une et l'autre furent plusieurs fois saccagées, pillées et incendiées. ^

Les Comtes de Roussillon et de Catalogne relevaient de la couronne de France, qui à ce titre leur devait aide et protection ; mais les successeurs deCbarlemagne, in^l aissis sur lin trône ébranlé par les^ révolutions de palais, n'avaient pas d'armée à envoyer au .secours de leurs grands vassaux, et lorsque Borrell, comte de Barcelone, en 989, somma Hugues Capet dé tenir les engagements de l'hommage féodal , Hugues Capet répondit qu'il le priait de faire renouveler cet hommage par des députés, qui lui ramèneraient ensuite une armée auxiliaire. Cette armée pouvait se faire attendre, et les Sarrasins n'attendaient pas pour se fortifier dans Barcelone, qu'ils avaient prise après un aiége

li LES CITOYENS-NOBLES

loDg et meurtrier. Le comte Borrell promit d'anoblir tous les roturiers qui se présenteraient en armes et à cheval sous ses drapeaux : il s'en présenta neuf cents, qui de* vinrent nobles sous la dénomination à' hommes de parage , et qui reconquirent Barcelone. Les hommes de parage transmirent à leurs descendants cette noblesse distincte dite générosité, qui ne fut assimilée à la chepaierie que vers la fin du XV* siècle.

Les lois et les titres publics de la Catalogne avaient été presque tous détruits dans le saccagement des villes et surtout dans le dernier siège de Barcelone; les actes de la Noblesse catalane n'existaient plus que dans la mémoire des nobles, qui vivaient pourtant en bonne intelligence entre eux, les citoyens dans leurs cités et les chevaliers dans leurs châteaux , parce que leurs intérêts étaient encore séparés, excepté dans la question de la défense du territoire. Les seigneurs et les bourgeois ne se trouvaient en présence que dans les assemblées des États-Généraux de la province, convoquées d'abord de trois ans en trois ans, et ensuite à des intervalles

moins rapproches , pour dëlibérer avec les comtes sur l'ensemble et les détails du gouvernement.

Ces États y qui remontaient certainement à Foi^anisation féodale établie par Louis , roi d'Aquitaine, se composaient de trois ordres ou bras : le premier, bràchium ecclesiasiicurrij comprenait les évêques, les abbés de Fordre de saint Benoît et leis délégués des chapitres de cathédrale; le second ordre, bràchium militare ,' les véritables noWes ou les chevaliers, et les roturiers qui possédaient des terres en justice^ c'est-à-diré des fiefs acquis à prix d'ai^ent; le troisième ordre, bràchium regale ^^va^x appelé parce que les villes reconnaissaient le Roi pour leur souverain seigneur, ne comptait que des citoyens-nobles. Chacun, pour siéger dans ces trois ordres, devait justifier de ses titres et qualités; plus tard, dix-huit commissaires noxïïinés habilitateursj dont neuf étaient choisis par le Roi et neuf par lès États , furent chargés de vérifier les droits des représentants du clergé, de la noblesse féodale et de la bourgeoisie noble.

14 LES CITOYiaWS-NOBLES

La Noblesse de Catalogne était une des plus anciennes et des mieux prouvées : les vieilles chartes , qui l'appellent le bras des magnats^ des nobles^ des che\HiUers^ des généreux et des hommes de parage ^ nous font connaître ainsi les quatre classes qu'elle renfermait : celle des magnats , magnatûnij en catalan las poUsUUes^ n'admettait que les grands, tels que les vicomtes, les comptors et les va^assors^ qu^on qualifiait quelquefois de baixms en ajoutant à ce titre générique répithète d'honneur ^illustres ou de très-illustres; la seconde classe, nobiUunij appartenait aux nobles de litre qui avaient le droit de bannière et qui pouvaient con^ férerla chevalerie : ils prenaient seuls pour épithète d'honneur la qualification de nobles avec le prénom de don (du mot latin donurmsj seigneur); la troisième classe était celle des chevaliers, miUUim , qui devaient à eux-mêmes ou à leurs ancêtres le grade de la chevalerie : ils avaient Tépithète d'honneur de magnifiques; enfin la quatrième classe, celle des généreux ou écuyers et des hommes de parage, generosorum et homi-

m PERPIGNAN. 15

num dèparatico, ne comprenait que desanoblks; or, les anoblis^ quoique membres du corps de la nob^es8e9 étaient toujours distingués des nobleç de fiefs. Ainsi, un riche roturier demandant l'anoblissement à l'empereur Sigismond, cet empereur lui répondit avec dédain : « Bonhomme, je puis vous donner des franchises, maisje ne saurais vous faire noble. »

. L'empereur Sigismond, qui tenait ce langage^ au commencement du XV siècle , se conformait à l'opinion des princes mêmes qui avaient octroyé des lettres d'anoblisse^ ment, à l'exemple de celles que Philippe-le-* Hardi donna en 127 1 à Rapul l'orfèvre; car, dans ces lettres, il était dit expressément que « quoique l'impétrant ne fût pas noble ^ \\ pouvait néanmoins recevoir la chevalerie et que cependant il devait être admis à tous les actes des nobles. » L'anoblissement n'était donc, à vrai dire, que la générosité^ c'est-à-dire, l'aptitude à recevoir la chevalerie, qui se donnait par XarnhaUjure^ dans le$ tournois, après les batailles , aux mariages des princes et en d'autres occasions solen-

Gopgle

nelles. Pour être fait chevalier, il fallait avoir la qualité de noble ou d'anobli; autrement, si un roturier ceignait la ceinture militaire ou chaussait les éperons dorés, qui étaient les insignes de la chevalerie , son seigneur pouvait lui faire arracher sa ceinture et trancher ses éperons sur un fumier. Les chevaliers avaient, en Catalogne, les mêmes prérogatives que partout pilleurs : ils levaient bannière; ils apposaient leur sceau sur les actes publics ; ils portaient des-armes argentées et des éperons dorés; ils prenaient le titre de monseigneur et de messire. Quant aux nobles catalans en général, brachium miUtare^ ils possédaient également le droit de se faire la guerre entre eux.

Cet état de choses existait en Catalogne au milieu du XI"" siècle, quand Raymond Bérenger, premier du nom. Comte de Barcelone , rédigea par écrit les usages de son comté, avec l'intervention des prélats, des barons , des nobles de titre , des chevaliers et des bourgeois ou citoyens-majeurs. Ces usages, formés du mélange des lois féodales avec celles des Goths, sanctionnèrent les

anciennes constitutions de la Noblesse catalane, et remplacèrent, pour les citoyensnobles des villes appelés fionrats ^ en latin honorati^ l'instrument authentique de leiir générosité j perdu ou déliniit pendant les guerres des Sarrasins.

On voit, en effet, dans les Usages de Barcelone, rédigés en 1068, que les citoyens honorés j quoiqu'ils ne fussent pas chevaliers, marchaient souvent de pair avec les autres nobles. L'article 10 porte que « les citoyens et bourgeois seront actionnés et vengés entre eux comme les chevaliers ; ji l'article 69 que (( les biéns-fonds des magnats, tant chevaliers que bourgeois, qui mourront sans enfants, tourneront au profit du prince; »

l'article 56, que « le serment des boui^eois soit cru comme telui des chevaliers, jusqu'à cinq onces d'or . » L'article 1 1 2 détermine encore mieux le degré de noblesse des citoyens, en disant : « Les femmes accusées d'adultère pourront défendre leur honneur par le serment et par le duel : celles des chevaliers, par un chevalier; celles des bourgeoiset citoyens-majeurs et des nobles

baillifs» par ud piéton; et celles des rustiques par elles-i^èmes , au moyen de l'épreuve de Teau bouillante. » Le combat à cheval appartenait exclusivement aux chevaliers, mais les généreux ou les écuyers combattaient à pied, avec ^es armes de guerre, tandis que les vilains ne se servaient que du bâton dans leurs querelles.

Depuis la rédaction de ces Usages, la con* dition des citoyens-nobles fut irrévocablement fixée par une foule d'ordonnances des rois, sans que leur assimilation aux chevaliers paraisse avoir été l'objet d'aucune remontrance delà part de ceux-ci. En i3i r , Jacques III, roi d'Aragon, dans les États de Barcelone , ordonne que « si une terre de justice passe des mains d'un chevalier à celles d'un boui^eois ou citoyen-majeur, le châtelain et les feudataires de cette terre seront jugés, en cas de contestation, par rapport au bourgeois et au citoyen leur nouveau seigneur, comme ils Tétaient par rapport au chevalier, »Le même Jacques III, dans les États tenus à Gironeen iSiii , ordonne que « en cas d'accusation de félonie,

de trahison ou de rupture de trêve, les hommes de parage ou de race de chevaliers, ou les hommes-honorés des cités et villes, soutiendront leur foi et leur honneur parle dnel. » Ea iSSg, Pierre III, dans les^ États tenus à Cervera, décrète que « du jour de son ordonnance jusqu'au i*'' mai suivant, aucun baron, chevalier, homme de parage ou homme-honoré dé ville ou cité, ne pourra faire la guerre. » Les citoyensnobles s'étaient donc placés au niveau des chevaliers,- qui guerroyaient entre eux , à leurcouvenande, sans autre empêchement qu^ la treize de Dieu^ et qui en appelaient de leur parole à leur épée dans les con\bats judiciaires.

^Autsi ces cïlo^en&'honrats jouissaient-ils , de tous les avantages attribués à la noblesse proprement dite : ils pouvaient monter à la dignité de chevalier, sans avoir besoin de passer par les degrés de bachelier et d'écuyer; ils portaient des habits eh étoffes de brocart et dé soie, avec des chaînes et des bagues d'or ; ils avaient des armoiries surmontées d'un timbre ou casque à lambre-

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qiiins ; ils étaient admis dans les tournois et les pas d'armes. « Tous les hommes sont ou « gens de cheval ou gens de pied , dit un « ancien commentateur des Constitutions « de Catalogne. Les piétonssont les citoyens « ordinaires, les mercadiers, les artisans et a les rustiques; mais pour les boui^eois et « citoyens-majeurs 9 ils sont gens de cheval ff comme les chevaliers. » Néanmoins les citoyens- nohles n'étaient pas cîhevaliers, puisque Ferdinand II donna des lettres dé chevalerie à ceux deBarcelone, en i5io, et Philippe lil à ceux de Perpignan, en iSgg.

Le préambule de ces lettres, surtout des premières, est un magnifique témoignage en faveur des citoyens-nobles : « Considérant, w dit Ferdinand II, les services rendus avec « un courage infatigable par les citoyensxi nobles aux rois d'Aragon nos prédéces- « seurs , soit pour conquérir les royaumes <i de Majorque et de Minorque, les royau*- « mes de Valence, de Sardaigne, de Naples tt et de Sicile, soit pour combattre par mer H et par terre les ennemis de l'Etat , au ristt que continuel de leurs bien^ et de leurs

« vies, en sorte que ce fut par les Secours et « à l'aide des flottes qu' ils formèrent , que « nos prédécesseurs ont réuni ceâ îles et ces « royaumes à la couronne d'Aragon ; consi- « dérant qu'ils n'ont jamais manqué d'ài- « der ces princes dans toutes leurs guerres, c( et que depuis que nous sommes parvenu à « la couronne, plusieurs d'entre eux nous fi ont suivi dans les expéditions que nous « avons entreprises contre lès Sarrasins qui « occupaient le royaume de Grenade et que « nous avons soumis à notre obéissance; et « qu'enfin ces citoyens nous ont servi dûns « la guerre que nous avons eue contre la « France, et que leurs secours et leurs ri- « chesses ne nous ont pas fait défaut dans « l'armée que nous avons envoyée si heuft reusement en Afrique pour l'exaltation du

« nom chrétien etc., etc. »

Ces lettres de chevalerie, qui étaient à la fois des lettres de noblesse, nobilia^ déclarèrent que les citoyens- nobles désignés (au nombre de cent pour Barcelone et de vingtsept pour Perpignan), « et tous jcéux qui « dans la suite seraient agrégés et inscrits à

n LES CITOYENS-NOBLES

a leur matricule 9 ainsi que les enfants et « descendants des uns et des autres, nés et « à naître en ligne masculine, quand bien i< même ils seraient mariés et établis parce tout ailleurs y useraient et jouiraient de « tous les privilèges , immunités , libertés, « frahchisesy prééminences, faveurs et pré- « rogatives, dont les chevaliers et les autres « personnes de la chevalerie usent et jouis- M sent, peuvent et dqivent et ont accou- <c tumé user et jouir en Catalogne, à présent « et à l'avenir. »

Les citoyens-nobles de Perpignaa n'étaient pas d'une noblesse moins ancienne ni moins prouvée que ceux de Barcelone.

Cette ville, dont l'origine remonte aux Romains , ne commence à prendre rang à la tête des cités de la Catalogne que vers la fin du IX** siècle, lorsque repeuplée et accrue aux dépens de l'antique Ruscino , que les Normands avaient détruite de fond en comble, elle devint le siège des Comtes de Roussillon. Le dernier de ces comtes, Guirard, qui n'avait pas de descendants directs , légua son comté, en 1 173, au Roi d'Aragon.

Le Roussillon , réuni à h Couronne aragonaise^ devint la barrière du royaume; et le roi Pierre 1", pour s'assurer de la conseï*vation de Perpignan par la reconnaii^nce de ses habitants^ leur abandonna cette ville à gouverner et à défendrie eux-méities. Cette transaction^ qui n'était pas l'octroi d^une charte dé commune à l'instar de celles que les Rois de France donnaient ou vendaient à leurs sujets en ce temps-là , ftit signée au mois de février 1 196 par le prince et par les citoyens-nobles .Ceux-ci établirent cinq consuls y^dans les mains de qui furent concentrés l'autorité politique, l'administration de la justice et le commandement militaire.

Le premier et le second de ces consuls devaient être élus parmi les citoyens-nobles ; le troisième et le quatrième, parmi les méicadiers; le cinquième sortait de la classe des arti^ns.

Ce gouvernement municipal fut respecté et continua de subsister dans sa forme primitive, quoique le Roussillon changeât plusieurs fois de raattre. En 1 276, après la mort

de Jacques-le^Conquéraoty il entra dans le partage de Jacques, second fils du roi d'Aragon, et il forma pendant soixante-trois ans une petite monarchie, sous quatre rois, dont le dernier fut dépouillé de ses États pour crime de félonie. Le Roussillon , rattaché alors à la couronne d'Aragon et incorporé à la principauté de Catalogne, ne resta pas longtemps au pouvoir de la France, lorsque le roi Jean II l'eut engagé à Louis XI pour une somme de deux cent mille écus d'or; il se révolta contre les Français qui l'occupaient, et se remit gratuitement en la possession du roi d'Aragon, qui n'aurait pas eu les moyens de retirer son gage en payant sa dette. Mais, à un siècle et demi de là, le Roussillon tendit les bras à la France, et se laissa conquérir en 1 64a, pour se soustraire aux vexations des garnisons e^agnofes. Le traité des Pyrénées reconnut la conquête de Louis XIII, et depuis cette cession de territoire faite solennellement par l'Espagne à la France, le Roussillon est resté français en conservant, jusqu'à la Révolu-

tion de 89^ et sa législation catalane , et ses \ieux privilèges octroyés par les Rois d'Aragon et d'Espagne.

Ces privilégies, dont les habitants de Perpignan se montrèrent toujours si jaloux , leur avaient coûté de nombreux et énormes sacrifices; cette noblesse citoyenne, qui rivalisait avec la noblesse seigneuriale et chevaleresque, était le prix du sang versé sur la brèche de la cité. Perpignan pouvait, à la tradition glorieuse de ses luttes contre les Sarrasins et les. Normands, ajouter les monuments authentiques de plusieurs sièges mémorables soutenus jusqu'à la dernière extrémité par son héroïque population et ses citoyens-nobles.

Le premier siège eut lieu en i473* Perpignan, qu'une garnison française tenait en garantie de la somme d'argent prêtée par Louis XI à Jean II d'Aragon, massacra une partie de cette garnison , chassa le reste et se mit en défense, de concert avec le Roi V d'Aragon, qui lui amena en personne, avec son propre fils, les secours de la noblesse aragonaise. Tous les citoyens avaient pris

les armes sous les ordres de leurs honrats et de leurs niercadiers. Jean II , qui vint les haranguer dans Téglise dé Saint-Jean, où ils étaient rassemblés , les trouva pleins d'ardeur et de détermination; en effet, l'armée fnmçaise qui'se présenta devant la ville renonça au bout de deux mois à s'en emparer; mais cette retraite ne devait pas être définitive : l'armée, plus forte en hommes et eh artillerie, revint tout à coup le i •' novembre i474> recommencer le siège de Perpignan .^ Les citoyens - nobles trouvèrent parmi les habitants le même courage et le même dévouement que dans une circonstance seniblable, mais beaucoup moins grave; car Louis XI avait réuni toutes ses forces pour triompher de la résistance de la ville assiégée; et Jean H n'avait pas prévu cette vigoureuse attaque : il essaya toutefois d'envoyer un convoi de vivres aux assiégés; le convoi fut intercepté, et les troupes qui l'escortaient n'amenèrent dans les murs de Perpignan qu'un surcroît de famine. Cependant les Perpignanois mouraient de faim plutôt que d'ouvrir leurs

DE PERPIGNAN. Il

portes à redoemi : ils poussèrent le désespoir jiisqu^à se nourrir de la chair de leurs morts!

Calaient les citoyens-nobles qui, par leur exemple et leurs exhortations, faisaient des héros. L'illustre Blanca, premier consul de la ville , combattait au premier rang dans les sorties, dans les assauts; son fils fut fait prisonnier; on le somma de rendre la place pour sauver ce jeune homme, mais le malheureux père aima mieux le voir périr sous ses yeux, plutôt que de manquer à son serment de citoyen. On a conservé longtemps rinscription gravée sur la maison de Blanca, en mémoire de ce trait affreux et sublime :

Hujus domûs doniinus Jidelitate cunctos superrmt Romcmos (le maître de cette maison a surpassé tous les Romains en héroïsme).

Après quatre mois de combats et de souffrances extraordinaires, les assiégés reçurent une lettre du roi d'Aragon qui les invitait à ne pas prolonger davantage une défense inutile, et qui lès remerciait de leurs généreux services : une honorable capitulation fut accordée à Perpignan par les Heu-

tenants du Roi de France , les Sieigneurs d'Usson et de Lude^ qui la signèrent avec les Consuls et le Conseil général de la ville. Ce siège fameux fut souvent rappelé dans les lettres de noblesse que les Rois accordèrent aux descendants des braves citoyens qui l'avaient soutenu : a La fidélité et la ff constance des habitants de Perpignan à « notre égard y dit Philippe III en iSqq, a « toujours été en augmentant, et principa-»

« lement dans les événements militaires , « surtout lorsque le Roi de France investit « et assiégea cette ville. Nos citoyen^no- (X blés de Perpignan l'ont défendue par leur « courage personnel et par l'autorité qu'ils « y exerçaient 9 quoique exténués par la « faim, tellemeat qu'au défaut des animaux « lès plus vils, ils ont mangé de la chairhu- « maine! »

Les Perpignanois étaient prêts à renouveler ce gi and exemple de vertu guerrière et de patriotisme : ils eurent bientôt repassé sous la souveraineté espagnole; et au commencement du XVP siècle, ils virent du haut de leurs murailles défiler l'armée fran-

çaise de Louis XII, commaiidëe par le Maréchal de Gié , qui ne s*y arrêta pas, de peur de retrouver les mêmes hommes que les Seigneurs d'Usson et de Lude avaient eus à combattre en i474- Mais une autre armée française vint encore mettre le si^e devant Perpignan : le i4 août 154^ la tranchée fut ouverte et les travaux furent poussés avec vigueur, Galderlch Font, docteur en droit, était premier consul, et, à ce titre, commandant général de la ville , dans laquelle Charles-Quint avait eu le temps de jeter quelques troupes; Galderich Font, secondé par les citoyens-nobles et tous les habitants, accourait à leur tête, le bâton de commandement à la main , dans les endroit$ atta* qués ou menacés; enfin il dirigea une sortie exécutée en plein jour par la population entière et la garnison , vêtues de chemises blanches en symbole de martyre, détruisit la principale batterie des assiégeants, enclouà les canons et fit lever le siège;

èe ne fut pas le dernier qui couvrit de gloire la noblesse de Perpignan. Dans la nuit du i8 août 1597, Alfonse Corse, Maré-

chai d'OrnanOy tenta de surprendre cette place^ dont il s'était approché avec un corps d'élite ; il enfonce la porte d'Ëlne au moyen d'un pétard) il force la première garde ^ il s'avance dans la Tille endormie j mais on crie aux armes, on sonne le tocsin , les ettoyens^nohles rassemblent la milice municipale, et le Maréchal d^Omano est contraint de se retirer. Philippe III donna des lettres de chevalerie aux citoyens-nobles :

« Considérant, dit-il, que dans le temps où « notre ville de Perpignan fut insultée par « Alphonse Corse, général des Français, qui « avait pénétré dans le RoussilloR, elle fut « virilement défendue et conservée par ses « citoyens -nobles à l'extrême risque de « leurs biens et de leurs vies. »

Mais ces lettres de chevalerie, que le roi d'Espagne concédait comme la plus éclatante récompense à des bourgeois, n'élevèrent pas la condition des citoyens-nobles à , leurs propres ye^ix ; car leur noblesse tle bonne bourgeoisie semblait aux plus ambitieux égale, sinon supérieure à la chevalerie. P'ailleui^s, la chevalerie 4e$ faisait dé-

DE PERPIGNAN. ai

choir en les plaçant sous la juridiction du Viguier, officier d'épée, créé par le pouvoir royal, et juge suprême des chevaliers, tandis que le Baillif , dont les citoyens-nobles étaient justiciables, représentait le pouvoir municipal. Ainsi, lorsqu'en iSaS, Charles- Quint eut nommé chevaliers douze citoyensnobles de Perpignan, le Conseil de Ville les dépouilla de leurs fonctions civiques, par cette raison qu'ils ne relevaient plus que du Viguier, et ces nouveaux chevaliers ayant appelé de cette décision à la Royale^ udience de Barcelone, ils furent déboutés de leur prétention par arrêt du 27 septembre i Sag, attendu que, « suivant l'ordonnance du roi « Martin (datée du 3i octobre iSgg), ceux (c qui ne sont pas du for du Baillif, ne sont tt pas admis , à Perpignan, aux charges de « l'Hôtel de Ville. » La même exclusion fut prononcée aussi à l'égard des chevaliers de iSgg, qu'on déposséda sur-le-chafmp de leurs charges à la Maison de ViHe.

C'était un axiome reconnu à' Perpignan, que « les citoyens-nobles sont pairs et égaux « aux chevaliers et sont gentilshommes de

<c nom et d*artnes. » En conséquence, ces citoyens n'acceptaient pas toujours Tincommode dignité de la chevalerie^ et quelquefois l'abdiquaient après l'avoir reçue, pour se faire rétablir dans les honneurs de citoyen, témoin le nuignifique François Giginta, qui en iSag déclara , devant notaire et en présence des consuls, qu'il préférait l'état de citoyen-noble à celui de chevalier. Celte préférence n'était pas chose rare ni .

étrangère , puisque le titre de chevalier paraissait incompatible avec celui de citoyen, jusqu'à ce que les chevaliers eussent obtenu l'entrée de l'Hôtel de Ville, en 1601. Avant cette innovation , qui donnait alternativement la place de premier et de second consul à un chevalier et à un citoyen, beaucoup de chevaliers renonçaient à leur chevalerie par acte public, afin d'être aptes à participer au gouvernement de la ville en se faisant élire citoyen.

Cette élection des citoyens-nobles de Perpignan ne reposait pas sur des bases fixes au milieu du XIV* siècle, où la reine Marie d'Aragon régla la forme qu'elle devrait avoir

à l'avenir. Jusque-là ^ la noblesse des citoyens se perpétuait par tradition^ et les hérauts d'armes, qui étaient les blasonneurs de toute noblesse, se transmettaient de bouche en bouche la généalogie des nobles avec les preuves des quartiers. On ne trouve pas, il faut l'avouer, un seul titre constatant la nomination d'u^n citoyen-noble de Perpignan, avant l'établissement de la matricule imaginée par la reine Marie , dans le but de mettre un frein aux anoblissements et de distinguer les véritables nobles. Cette ma- ' tricule était un registre où l'on inscrivait les titres de chaque citoyen-noble vérifiés devant un commissaire de la ville, et appuyés du témoignage de plusieurs témoins.

Ce fut dans le quatorzième article d'un règlement pour la police du corps municipal ' de Perpignan, que la reine Marie rendît plus difficile et moins suspecte l'inscription des honrats dans le livre de la matricule.

« IteiHj que nul dorénavant ne puisse s'in- « lituler ni être tenu pour citoyen-noble, « s'il n'est fils de citoyen-noble, ou s'il n'est « approuvé pour être citoyen-noble, la-

i4 LES CITOYENS-NOBLES

a quelle approbation devra se faire à ]'a\e- « nir par les cinq consuls et pa^ ceux qui « auront été les premiers consuls ^ ou par « les plus anciens des exrconsuls seconds (c au nombre de neuf : lesquels quatorze, « ou dix d'entre eux, devront être d'avis « conforme pour ladite approbation , la- <c quelle ne pourra se faire que le jour de a Saint-Cyr, i6 juin. Ceux qui seront ainsi « approuvés seront inscrits pour citoyens- « nobles au livre de là matricule , et après « avoir,prêlé le serment ordinaire de con^ « seillers de ville, ils seront tenus pour conte seillers de main majeure ou premier état, (c ma major. »

Ce livre de la matricule, dépositaire des titres les plus authentiques de la Noblesse de Perpignan, était rédigé en latin et en catalan écrits sur vélin , et sa couverture en veloui-s vert , ornée de riches fermoirs d'argent, offrait de tous côtés les armes de la ville en orfèvrerie. Il restait dans les mains et sous la garde spéciale du greffier en chef et dépositaire des sceaux de la compagnie des notaires. En tète du volume , on lisait

les statuts fondamentaux de la Noblesse approuvés et signéis par tous les nobles qui s'étaient présentés; ensuite se succédaient par ordre chronologique les actes d'admission dans le corps de cette noblesse municipale. Les élections faites par les consuls, dans la forme régulière, ne pouvaient qu'être extrêmement rares par la difficulté de réunir autant desufirages; mais, en revanche, la noblesse de rescrit^ celle qui résultait seulement de la munificence royale, et qui se trouvait dispensée de toutes ces entraves, fut prodiguée de manière à faire murmurer les nobles d'ancien titre. Ces citoyens nobles de rescrit ne purent pourtant pas se faire admettre dans les charges de FHôtel de Ville; du reste, ils étaient absolument égaux à ceux qu'on nommait citoyens de matricule , parce que leur inscription sur ce registre avait lieu en vertu d'un droit acquis.

Les premières lettres de rescrit données à un citoyen de Perpignan sont celles que Charles-Quint accorda, en 1 54^ , à Jacques Ântic Trinyach; ce sont aussi les plus éner-

giqueset les moins ambiguës : « N'oubliant ce pasy dit l'Empereur^ la louable fidélité et « les services de vous, Jacques Antic Tri- « nyachy de la ville de Perpignan, notre a cher et loyal, rendus à Notre Majesté, sur- «r tout dans le dernier siège que les Franm çais ont fait de cette ville; considérant « aussi l'état et condition de vous et de vos « pères, qui ont mené une vie honorable « comme des hommes^généreux les anciens « bourgeois ^ mnjeurs ; qu*à cet et autres « égards , vous méritez et devez jouir de « l'honneur de la chevalerie.... Nous vous «f élevons à l'hoqneur de bourgeùis-honoré^ « vous et toute votre postérité de l'un et de (c l'autre sexe née et à naître, et nous vous « décorons vous et toute votre postérité de ce \ honneur et état généreux de bourgeoisce i^o/torf, et nous vousjoignons et agrégeons « au nombre et compagnie des autres bourcc geois-honorés de ladite ville de Perpicf gnan, pour que vous jouissiez et puissiez ce jouir à perpétuité vous et votre dite posée lérité, tant pour les personnes que pour «les biens de tous et chacuns, des grâces

« et honneurs, privilèges, franchises, im- « munités, libertés, usages de Barcelone , « coutumes et autres droits dont les bour^^ « geois'konorés ou chevaliers et de race de « bourgeois-h&norés ou de parage peuvent ,.

« doivent et ont accoutumé jouir. »

Ces lettres de rescrit étaient trop exprès* ses pour que la Noblesse de matricule osât refuser de les admettre dans toute leur étendue; d'ailleurs, on ne songea pas d'abord aux conséquences de cette nouveauté.

Quand un pareil précédent eut encouragé l'es ambitions, au point de faire craindre aux citoyens-nobles que la faveur du souverain devint l'unique arbitre des anoblissements, le Corps de ville s'opposa nonseulement à recevoir dans son sein les anoblis, mais encore adressa des représentations au Roi d'Espagne, qui détruisait le principe d'élection municipale en prodiguant les lettres de rescrit. Le Roi d'Espagne, Philippe II, approuva la conduite de la ville, qui avait repoussé b nommé Michel Vola , créé citoyen - majeur par lui - même , et quinze ans plus tard il se souvint, sans

38 LES CITOYENS-KOBLÏS

doute, de celte résistance des nobles Pei* pignanois, lorsqu'il écrivit aux consuls de la ville pour les prier de vouloir bien, à la première création, élire Jacques Modagner, citoyen de matricule. Depuis que les lettres de rescrit avaient soulevé les plaintes et les réclamations des citoyens immatriculés, Philippe H s'abstint d'en donner de nouvelles, et son successeur, Philippe 111, auprès de qui les anciens anoblis réclamaient leur introduction dans le corps municipal, invita le Corps de ville ii les y recevoir, en déclarant « que l'intention de « son père et de son aïeul avait été que ces « citoyens de .rescrit fussent inscrits à la (c matricule, mais que, si à l'avenir d'aiicc très se présentaient avec de tels privilé- « ges, les citoyens pourraient les rejeter en M leur fermant les portes ou en les repous- « sant de toute autre manière, par la force, le per clausuram januarum aut alias vi re- <c pellere, »

liCS lettres de rescrit, malgré cette déclaration royale qui semblait devoir les frapper d'impuissance à l'avenir, revinrent at-

tenter au droit d'élection, lorsque le Rous-* sillon fut gouverné par les vice-rois de Ca-^ talogiie, au nom du Roi de France. Ces vice-rôis, pour soutenir leur gouverne* ment et se faire des partisans parmi les habitants riches et influents de Perpignan , créèrent beaucoup de citoyens-nobles, sans s'inquiéter des antécédents qui empêchaient cette atteinte aux constitutions de la noblesse honorée. Mais le Maréchal de La Mothe-Houdancourt , le Prince de Condé , le 0)mte d'Harcourl, le Maréchal de Scliem*^ berg, le Duc de Vendôme, le Marquis d'Hocquinconrt et le Prince de Conti , eurent successivement, en qualité de vice-rois, une autorité presque illimitée appuyée sur la force militaire , et les anciens honrats de Perpignan ne manifestèrent pas contre les anoblis une opposition aussi dangereuse qu'inutile; seulement, lorsque le Roussillon fut réuni régulièrement à la France par le traité des Pyrénées et que le Roi eut juré de lui conserver ses usages et ses privilèges, les lettres de rescrit cessèrent d'affliger le Corps ^dc ville et ne se présentèrent plus

qu'à de longs intervalles. Louis XIV, tout roi absolu qu'il était, ne dédaigna pas d'écrire aux consuls de Perpignan, le ao mai 1661, pour leur mander « qu'ils, lui rente draient un service bien agréable de faire u élire citoyen-noble de matricule Céli- « doine Bonnet. » Mais depuis que les Rois de France parurent abandonner la prérogative de faire des nobles de bourgeoisie à Perpignan, la noblesse bourgeoise de cette ville se montra moins obstinée à répudier les anoblis que Louis XIV et les vice-rois de Catalogne avaient voulu faire inscrire sur la matricule : ils furent enfin immatriculés comme citq/ens^noblesy en veitu de lex^rpriifilége royal^ et prêtèrent serment dans les mains des très^illustres protecteur et officiers du corps de la Noblesse, mais ils ne réussirent jamais à prendre place à l'Hôtel de Ville, quoique leur anoblissement fût suffisant pour leur donner accès dans l'ordre de Malte et dans les autres ordres de chevalerie français ou étrangers. Ils avaient simplement la faculté de pouvoir, sans déroger, continuer l'exercice des fonctions de

merçadjer : ainsi, un de ces anoblis était un riche apothicaire, qui ne quitta pas pour cela sa boutique et ses balances.

Les véritables citoyens-nobles avaient eu la précaution de faire reconnaître leurs privilèges par les Rois de France, lorsque ceuxci s'approprièrent le Roussillon avec le consentement de ses habitants. Lorsque le Maréchal de Brézé avait obtenu la vice-royauté de la Catalogne, reçue sous Tobéissance de Louis XIII par le traité de Péronne, il prêta serment sur l'Évangile, au nom du Roi, dans la cathédrale de Barcelone, le aS février 1642, en présence des trois ordres de la principauté, et par ce serment il s'engagea de la manière la plus explicite à conserver chacun dans ses droits acquis. Ce même serment fut prêté dans les mêmes termes par les vice-rois qui succédèrent au Maréchal de Brézé. Peu de temps après que la réunion du Roussillon à la France eut été reconnue par ie traité des Pyrénées, Perpignan envoya des députés à Louis XIV, qui se trouvait à Montpellier le 6 janvier 1660, el ces députés lui présentèrent un mémoire

sur l'état des citovens-nobles ; Louis XIV examina ce mémoire et Tapostilla de sa main, en exprimant Fintérét particulier qu'il prenait à cette noblesse municipale, respectée et récompensée par tant de princes et de rois. Le Comte de Noailles, qui fut pourvu du gouvernement de la province au mois de juillet suivant, jura aussi de maintenir les Roussillonnais dans ces privilèges que le Roi avait sanctionnés lui-même.

La forme de l'élection des citoyens-nobles demeura donc telle que la reine Marie l'avait arrêtée deux siècles auparavant, si ce n'est que Louis XIV exigea que les nouveaux élus eussent une fortune indépendante. <c 11 ne convient pas, dit-^il dans un arrêt du Conseil d'État, rendu le 22 novembre 1671 , qu'un bourgeois pauvre et incommodé des biens de la fortutie , laisse un privilège à ses enfants, qu'ils ne pourraient pas soutenir par l'impuissance de servir Sa Majesté aux occasions, ainsi qu'ils sont obligés de le faire dans le rang que ledit privilège de bourgeois leur donne. Sa Majesté veut et ordonne que désormais il

ne puisse être créé chaque année que deux bourgeois qui jouiront chacun au moins de cent pistoles de revenu , pour pouvoir soutenir ledit privilège. » Ce privilège exigeait que le bourgeois eût les moyens de nourrir un cheval et de faire les frais d'un équipage militaire pour suivre les autres nobles dans les expéditions où il était appelé à servir sous les drapeaux du Roi. Cette condition de fortune 9 imposée à toute élection régulière, fut de nouveau établie par un ari^t du a6 mai 1714» confirmatif du précédent, dans lequel il était dit que ce revenu décent pistoles au moins, était nécessaire pour qu'un citoyen-iioble pût soutenir la qualité de noble qui est attachée à son état. De plus, pour veiller à l'observation de cette ordonnance, l'intendant de la prqvince était autorisé à examiner, avant chaque élection, la liste des noms qui étaient mis dans les bourses des consuls , usage traditionnel qu'on nommait insaeulation,

Au reste, ce n'était qu'une précaution imaginée pour le maintien de la noblesse bourgeoise dans ses anciens honneurs; car

44 LES UTOYENS-NOBLËS

si les cîtoyeDs-Dobles n'ëtaient plus distingués des gens de la main minewre par leurs vêtements dorés et par l'exposition de leurs écussons armoriés au perron des tournois, ils n'avaient pas abdiqué l'administration civile et militaire de leur ville. Suivant l'ordonnance du Roi, datée du lo novembre

^ 1733, cette ville y pour son contingent de milice préposée à la garde du Roussillon , et pour se défendre elle-même^ devait lever un régiment de deux bataillons, chacun de dix compagnies de cinquante hommes chacune. Le premier consul était le colonel ou commandant suprême; la noblesse fournissait les capitaines, choisis alternativement parmi les chevaliers et les citoyens-nobles; les lieutenants étaient tirés du second ordre des habitants, composé des mercadiers et

' des notaires ; le troisième ordre , comprenant tous les autres habitants et même les négociants qui n'avaient pas le rang de n^ercadiers, ainsi que les artistes, peintres et sculpteurs, mêlés aux artisans et manouvriers, donnait les soldats. Les citoyensnobles, pour s'assurer de la conservation

intégrale de leui's privilèges, s'étaient mis spécialement sous la sauvegarde du Roi, et lorsque des fermiers du franc-fief, feignant de se méprendre sur la valeur du titre de bourgeois, actionnèrent quelques citoyens pour le paiement du droit de franc-fief sur les biens nobles qu'ils possédaient, divers arrêts du Conseil d'État déclarèrent qiie ces citoyens, comme nobles et gentilshommes ^ étaient habiles à jouir de tous les honneurs, droits et privilèges attribués à la noblesse , et défendirent à la ferme du franc-fief de les troubler davantage dans leur possession légitime.

Un des témoignages les plus flatteurs et les plus éclatants en faveur des citoyensnobles de Perpignan, fut la confirmation du célèbre peintre Rigaud dans sa noblesse de citoyen* Hyacinthe Rigaud , né à Perpignan, peintre ordinaire du roi, professeur de l'Académie de peinture, fut admis dans le corpis des citoyens-nobles par les cinq consuls de la ville, en 1709; un arrêt du Conseil d'État, du 8 novembre 1723, confirma solennellement cette élection et main-

tint Hyacinthe Rigaud dans sa noblesse, ses enfants et postérité, nés et à naître en légitime mariage, dans tous les privilèges dont jouissent les autres nobles du Royaume, et ordonna son inscription dans le catalogue des nobles du Royaume. Six ans plus tard, Hyacinthe Rigaud fut reçu chevalier de Tordre de Saint-Michel, « tant en considération de son habileté dans son art, que de riionneur qu'il a eu de peindre le Roi et toute la famille royale jusques ^à la quatrième génération. » Il avait été dispensé de la preuve de deux races d'extraction, qu'il eut été obligé de faire aux termes de l'article 4 des statuts de l'Ordre, et il fit seulement véritier ses titres de citoyen noble de Perpignan, par Pierre de Clairambault, généalogiste des Ordres du Roi. La croix de l'Ordre avec le ruban noir en écharpe lui fut donnée par le Maréchal Duc d'Ëstrées , qui avait examiné les titres du nouveau chevalier, au nombre desquels se trouvait l'arrêt du Conseil, du i3 septembre 1702, qui « ipaintient et confirme les honorables « citoyens et bourgeois immatriculés de

« Perpignan dans leurs privili^ges de noce blesse et immunités dont ils jouissent, c< eux et leurs descendants, tout ainsi que « si chacun d'eux avait été honoré de la ce ceinture militaire et qualité de chevace lier. »

Le nombre des citoyens-nobles de matricule ne s'était pas beaucoup augmenté par les élections annuelles, qui offraient trop de difficultés pour avoir souvent leur eflet.

Aussi ne créait-on pas tous les ans deux citoyens-nobles, et depuis l'année 1735 jusqu'en 1 760 on ne compte qu'une seule création. En 1754 il n'y avait en Roussillon que quarante-cinq familles immatriculées, et deux ou trois à peine résidant hors de la province, avec espoir de succession. Parmi ces quarante-sept ou quarante-huit familles, deux seulement, depuis l'incorporation du Roussillon au royaume de France , avaient eu les moyens d'acquérir chacune un fief de médiocre valeur. Quant aux citoyens de rescrit, on n'en comptait à la même époque que vingt-six ou vingt-sept familles, dont aucune ne possédait de fief.

Cependant les nobles de chevalerie, jaloux des prérogatives municipales aflectées à la qualité de citoyen-noble ^ prétendirent que cette noblesse bourgeoise pouvait, en se multipliant à Tinfini, étouffer la noblesse seigneuriale, accaparer les fiefs et causer un préjudice énorme aux revenus de la Couronne, par l'exemption du franc-fief. En même temps ces nobles de titre semaient des doutes sur l'authenticité de la noblesse des honrats et ne la ménageaient pas même dans leurs sarcasmes. Les citoyens-nobles, offensés de ces bruits calomnieux et de ces malveillantes insinuations, portèrent plainte au Roi qui, par arrêt du Conseil du 1 7 octobre 1 738, nomma comme rapporteur et enquêteur de cette affaire, M. de Jallais, alors intendant du Roussillon.

La contestation portait sur deux points principaux : le premier concernait les procédés des chevaliers tendant à ravaler la noblesse des citoyens; le second regardait la demande faite par lesdits citoyens, pour une nouvelle distribution des places de l'Hôtel de Ville de Perpignan, distribution

qui aurait eu pour résultat d'exclure de la place de premier consul la corporation des avocats , lesquels ne devaient posséder qu'une noblesse inhérente à leur profession et non transmissible à leurs enfants. Les avocats se concertèrent avec les chevaliers pour faire cause commune contre les citoyens-nobles ; et quoique ceux-ci , mieux conseillés sur leurs intérêts, eussent rétracté leur requête en ce qui blessait au vif Tamour-propre des avocats, ces derniers ne retirèrent pas les conclusions qu'ils avaient prises pour l'exécution des privilèges des Rois d'Aragon et d'Espagne, ainsi que de l'arrêt du Conseil du 3o mai 1733, qui établissait leurs prérogatives. L'afTaire fut instruite et plaidée le 16 février 1744» pardevant M. d'Albaret , cotnme subrogé à M. de Jallais. Les syndics des citoyens, des avocats et des chevaliers comparurent tour à tour et développèrent les opinions qu'ils avaient exposées dans leurs Mémoires imprimés. M. d'Albaret leur donna acte de leur comparution et dressa procès- verbal du dire des parties. Après cette audience

solennelle^ la cause se trouva comme abandonnée pendant vingt-cinq ans.

M. de Bon ayant succédé à M. d'Albaret, dans la charge d'intendant^ ce fut devant, lui que les citoyensruobles reprirent leur instance en supprimant ^ comme incorrect et inexact, leur Mémoire in-folio produit en 1744 9 6t en lui substituant un volume in- 12 de 592 pages , intitulé : Recherches historiques sur la noblesse des citoyens^hono^ rés de Barcelone et de Perpignan^ par l'abbé Xaupi. Les chevaliers répondirent à leur tour par un nouveau Mémoire in -4*" de 591 pages 9 intitulé : Obsenfoiions historié ques et critiques sur le dmit public de la principauté de Catalogne et du comté de Roussillon; les avocats y ajoutèrent un imprimé de 4i pages in-4**, relatif au compulsoire du livre de la matricule des citoyens-nobles. D'autres pièces furent encore produites par les parties et surtout par les citoyens qui publièrent deux volumes de Tabbé Xaupiy en 1 776, pour compléter le premier, que tous les bons esprits avaient approuvé.

Ces citoyens conclurent à ce qu'il plût au

Roi : « ORDONNER que, selon l'arrêt du Con- « seil du 1 3 septembre 1 7o3 , les citoyensce honoi'ésde Perpignan, comme nobles et « gentilshommes, contitiuassent à jouir de (c tous les droits, honneurs et francliises de c( la noblesse, avec défense aux chevaliers, « aux nobles de titre et aux titrés de la pro- (i vince de Roussillon, de les y troubler; (( DÉCLARER que lesdits citoyens étaient <c membres de la quatrième classe de la nocv blesse de la Catalogne et du RoussiUon , a et que les autres nobles ne pourraient K se qualifier la noblesse du Roussillon , « qu'autant qu'ils feraient corps avec les- « dits citoyens ; et déclarer encore que les « citoyens-nobles garderaient cette dénoc< mination dans tous les actes de municic( palité et tous autres qui les concerneront ce dans la province du Roussillon , avec le ce droit et la faculté de prendre , dans tous ce ceux qu'ils passeront hors de cette pro- « vince, les qualités usitées en langue francc çaise pour les nobles du corps du Royaucc me . relativement à leurs différents états « et conditions. » Le commissaire chargé

de dresser un nouveau procès-verbal n'était déjà plus M. de Bon, auquel M. de Trèssan avait été subrogé, et M. de Tressan étant mort, M. de Clugny, Maître des requêtes, en devenant intendant de la province, hérita aussi de cette cause, si mince au fond, mais si singulièrement enflée par la procédure autant que par la vanité des adversaires.

On était alors en 1776, et la querelle des .

citoyens-nobles avec les chevaliers et les avocats de Perpignan n'avait point assez d'importance hors de là localité pour émouvoir la sollicitude du Gouvernement, qui avait en ce moment à s'occuper de questions plus vitales et plus impérieuses; il y eut encore bien du mouvement de part et d'autre, comparution, offre, réservation, protestations et productions ; on se menaça, on s'injuria, on s'attaqua : l'intendant du Roussillon évitait de se prononcer dans çelte.affaire délicate, quoique bien mesquine visà-vis des graves événements qui se préparaient à l'horizon politique. On gagna du temps, ou plutôt le temps marcha plus vite que la solution du procès, qui n'était pas

près encore de se terminer lorsque la Révolution de 89 étendit la main sur toute la Noblesse^ et la confondit dans la même proscription. Chevaliers et citoyens-nobles ne persistèrent pas dans des prétentions désormais vaines et périlleuses; les avocats seuls restèrent à la barre pour faire reconnaître et accroître les prérogatives de leur toge :

c'était une autre espèce d'aristocratie qui s'élevait sur les débris de l'ancienne; et Perpignan , qui perdait sa chevalerie et sa nobiesse-honoree , ne se consola pas avec la faconde tribunitienne de ses avocats.

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