PUBLIQUES
Nous avons des bibliothèques publiques ?
— Assurément. — Ces bibliothèques , dans Paris seulement 9 renferment ensemble plus de deux millions de volumes ? — Ce chiffre n'est pas exagéré, mais on le saura au juste quand il y aura des catalogues complets. — Ces bibliothèques sont administrées, dirigées et conservées par des savans^ des académiciens et même par des gens d'esprit? — Sans doute, puisque l'esprit et la science et quelque fois lesacadémies font les livres. — Ces bibliothèques coûtent de bonnes sommes , que Ton peut voir tous les ans figurer au budget national ? — Elles coûtent beaucoup moins que les encouragemens accordés à la pêche de la morue. — Cependant, bibliothécaires , em-
ployés, garçons de salle ou frotteurs^ portiers, elles femmes et les enfans , et les chiens et les chats de cette population bibliotechnique^ il faut bien que tout le monde vive? — Tout ce monde-là vit, croît et multiplie , vivra , croîtra et multipliera en raison du progrés des lumières et des lecteurs. — Ces lecteurs, au profit desquels on entretient à grands frais la reliure des volumes, l'encre sur les tables , le frottage des parquets, la sciure de bois des crachoirs , intéressent donc particuUérement les sympathies de la chambre des députés et du ministère ? — On croirait, en effet , que la science et la littérature ont quelque chose de commun avec ces lecteurs habitués. — Quels sont-ils ? — Promenez-vous en observateur dans Timmense salle de lecture de la BibUothèque du roi, suivez ces types variés de lecteurs devant le bureau du bibliothécaire, asseyez-vous à leur côté , adressez-leur la parole, et vous serez édifiés sur Tusage des bibliothèques publiques en l'an de grâce 1 839. Voilà ce qui a fait mourir de chagrin notre grand bibliophile M. Van Praet.
Dix heures sonnent : la grande porte de la rue de Richelieu s'ouvre d'un seul battant et comme à regret ; le concierge en livrée se tient sur le. seuil les bras croisés ; le factionnaire indique du geste le bureau des cannes et parapluies aux porteurs de ces meubles incommodes et inutiles pour la lecture : ce bureau j où le dépôt se fait sans rétrUnUian suivant l'écriteau du frontispice repeint à neuf, serait' pourtant d'un produit aussi clair que celui d'un bureau de tabac si l'on prélevait uii droit sur les mille à douze cents cannes et parapluies qui représentent autant d'habitués fidèles à chaque séance.
Ils se poussent , il se pressent y ils ont hâte d'arriver à leur poste , car l'affluence est de jour en jour plus considérable , et les retardataires courent risque de ne pas trouver place. A dix heures un quart, tous les sièges sont occupés , et il faut alors s'asseoir par terre, dans les embrasures des fenêtres , ou se jucher sur les degrés d'une échelle, ou faire le pied de grue en s'adossant à la muraille. Infortunés sont les bibliothécaires qui écoutent toutes les demandes
6 LES BIBLIOTHÈQUES PUBUQUES et y répondent poliment sans rire ni hausser les épaules ! On gémit du supplice infligé pendant cinq heures consécutives à ces hommes plus ou moins instruits , plus ou moins lettrés , parmi lesquels se trouvent de véritables savans et de véritables écrivains. On admire leur courage, leur dévouement, leur patience ; on s'étonne de ce qu'ils ne meurent pas à la peine après avoir parcouru rapidement toutes les périodes de la paralysie cérébrale et de la dégradation intellectuelle. Un quidam, assez proprement vêtu pour un épicier retiré, se présente , chapeau bas, saluant , souriant , minaudant, et le pauvre bibliothécaire est obligé de regarder en face
cette niaise et plate figure : «Monsieur
— Que voulez-vous , monsieur ? reprend le bibliothécaire en baissant les yeux sur le volume qu'il feuillette ou sur le papier qu'il charge de chiffres pour indiquer des recherches à faire aux quatre points cardinaux de la bibliothèque. — C'est un livre , monsieur. — Quel livre ? — Oh ! monsieur, un livre, n'importe lequel , pourvu que ce soit un livre. — Mais , monsieur, il n'y a
ici que des livides, et si vous ne dites pas celui que vous désirez. • . — Ce n'est pas pour lire, monsieur, c'est pour voir. — En ce cas, jetez les yeux autour de vous, vous en verrez tout à votre aise; mais je vous avertis que les curieux ne sont admis à visiter la Bibliothèque que deux fois par semaine , le mardi et le vendredi. •• — Vous êtes trop bon , monsieur, je reviendrai mardi prochain , et j'amènerai ma femme , ma fille , un enfant très-avancé pour son âge; elle sait lire la lettre moulée et elle n'a pas encore douze ans. . . — Monsieur, je n'ai pas le temps d'écouter ces détails entièrement étrangei*s au service de la Bibliothèque. — Et le livre que je demande, monsieur?... — Désignezr-le donc , monsieur ! s'écrie le bibliothécaire avec une vivacité qu'il tempère aussitôt. — Oui, oui, monsieur ; tenez , celui-ci, le plus gros et le mieux doré de toute l'armoire, et je dirai partout que j'ai touché un livre de la Bibliothèque du roi. »
Le bibliothécaire cache son dépit sous un sourire de pitié et fait donner le livre qu'on lui désigne de la main. Il se remet à écrire
8 LES BIBUOTHÉQUES PUBLIQUES et est interrompu au moment même par une interpellation brusque et cavalière. C'est un petit jeune homme à la moustache naissante, au teint pale , aux yeux creux j à la chevelure pendante et mal peignée ; ce petit jeune homme se redresse de toutes ses forces, braque un regard dédaigneux sur le bibliothécaire, qu'il considère comme le très-humble serviteur du public, et ne l'honore pas même d'une inclination de tête; son chapeau reste immobile sur son chef; ses maiqs sont plongées jusqu'aux coudes dans les poches trouées de son pantalon , et il caresse son menton au bord crasseux d'un col de satin noir que n'a jamais dépassé une chemise blanche.
(c Monsieur, je veux consulter un ouvrage sur le Juif errant. — Monsieur, quel est cet ouvrage? — Dame! vous devez le savoir, vous, puisque vous êtes le bibliothécaire.-^ Mais, monsieur!... reprendavec urbanité le fonctionnaire, à qui Ton fait amè* rement sentir qu'il appartient au public , et même au public malhonnête. — Comment!
vous ne connaissez pas l'ouvrage en ques-
lion ? C'est pitoyable, c'est dégoûtant !,.. — Il est vrai que je ne connais pas cetouvrage, monsieur ; mais si vous m'en nommez Tau* teur y nous chercherons dans le catalogue.
— L'auteur ? est-ce que je le sais , moi ? J'ai besoin de renseignemens pour faire la biographie du Juif errant, et si je ne les trouve pas à la Bibliothèque du roi , où diable les trôuverai-je ! — Vous dites qu'il y a un ouvrage sur ce sujet ? — Certainement il doit y en avoir un, etje vousprie de m'expédier tout desuite, car on attendmonfeuilletonau journal. — ^Malgré toute ma bonne volonté, monsieur , je ne puis vous satisfaire , car vos indications sont si vagues*. • et d'ailleurs , je ne crois pas que l'ouvrage existe, même en allemand. -^ Je n'entends pas l'allemand , et il me faut ce livre en français... — Mais si nous ne l'avons pas ? — Vous êtes forcé de l'avoir. — Mais s'il n'existe pas? — Bah ! mauvaise raison, c'est que vous ne prenez pas la peine de le chercher. — Ce serait au contraire un plaisir pour moi de vous aider dans votre travail , mais nous n'avons pas de catalogue par matières... — Voilà le
tO LES BIBLIOTHEQUES PUBLIQUES grand moi lâché ^ pas de catalogue ! on n'a pas de catalogue à la Bibliothèque du roi !
je m'en doutais bien , je l'avab ouï dire , et je n'y croyais pas , parole d'honneur ! — Nous avons plusieurs catalogues, monsieur, comme vous pouvez vous en assurer vous^ même... — Non , il n'y a pas de catalogue :
c'est vous qui l'avez dit, et je vais le répéter dans les journaux; je dirai qu'on ne saurait obtenir ici les livres qu'on cherche , car les bibliothécaires , qui mangent l'argent des contribuables , ont besoin d'aller à l'école pour apprendre leur métier ! »
Après cette sortie furibonde, débitée à l'instar d'une tirade de tragédie classique , le biographe du Juif errant tourne les talons en relevant sa moustache et s'en va épancher sa bile dans un journal 'de spectacle , où il commence ainsi une terrible diatribe : « A quoi servent , en vérité , les bibliothèques publiques et les bibliothécaires ?» A peine l'innocent auteur de la colère du petit jeune homme a-t-il repris sa plume en s'indignant tout "bas des avanies qu'il a souvent à souffrir du premier venu , un nouveau person-
nage se penche familièrement par-dessus la balustrade qui entoure le bureau des bibliothécaires : uno avulso non déficit alter. Celuici du moins a ôté son chapeau et s'incline d'un air d'intelligence : il n'a pas les allures tranchantes d'un journaliste ni les manières câlines d'un flâneur. Il est tout rond j au moral comme au physique^ et il n'éprouve point la moindre intimidation en face de la sévère etfroide contenancedu bibliothécaire, qui le regarde sans le voir et qui ne l'écoute que d'une oreille.
« Bonjour , monsieur, dit-il tout franchement, c'est moi ! — Qu'y a-t-il pour votre service ? reprend le bibliothécaire , qui ne le reconnaît pas entre tous ces visages noirs^ blancs, jaunes, rouges, laids, beaux, vieux, jeunes, que chaque séance fait passer et disparaître devant lui. C'est moi ! reprend l'inconnu, qui ne comprend pas qu'on l'oublie après l'avoir vu une fois : je viens pour VAltnanach des adresses. — Le règlement défend de prêter ces sortes de livres, monsieur, car la Bibliothèque du roi n'est pas une succursale de la Poste aux lettres. —
12 LES BIBUOTHEQUES PUBLIQUES Vous avez, parbleu, raison de ne pas prêter votre Almanachdes adresses à tout le monde, car vous n'y Suffiriez pas j mais c'est pour mm : il y a quinze ans que je viens à la Bibliothèque copier les adresses dont j'ai besoin, et en faveur d'un habitué comme moi, on donne un croc-en-jambe au règlement.
Vous ne me refuserez pas aujourd'hui ce que vous m'avez accordé pendant dix ans.»
« Monsieur, dittimidement un enfant qui se hausse sur la pointe des pieds pour se donner une tournure plus imposante, monsieur, une traduction d'Horace j s'il vous plaît. — • Laquelle ? répond le bibliothécaire sans remarquer l'âge et la taille de l'écolier.
— Ça m'est égal, pourvu que cette traduction ne soit pas expurgata , comme VHorace qu'on nous distribue dans les classes. — Donnez à monsieur une traduction complète des œuvres d'Horace , dit-il à un employé que l'enfant suit en se rengorgeant.
— Monsieur , vous seriez bien bon , ajoute à demi-voix ce collégien, qui se réjouit d'avance de connaître les parties d'Horace que l'Université cache sous un voile pudique ,
de me prêter aussi xine traduction des PM- Upptques de Démosthénes^ car je ferai mon devoir pour demain. »
« Monsieur ! dit d'une voix discrète cer^ taine lectrice entre deux âges y enveloppée dans un tartan et embéguin^e d'un triple voile qui permet de lui supposer encore de jolis yeux. — Plaît-il, monsieur? répond distraitement le bibliothécaire , accoutumé à parler au masculin , parce que la Bibliothèque du roi ne reçoit guère de femmes de lettres. —Je suis la tante de votre propriétaire , et mon neveu m'a fait espérer que vous auriez l'extrême obligeance de me prêter chez moi des livres, des romans... — Mais, monsieur... je n'ai pas le droit de prêter des livres , madame, et c'est le Conservatoire seul qui donne des permissions de ce genre : il ne les prodigue pas, et je ne puis que vous promettre d'appuyer votre demande. — Ce serait pourtant bien agréable d'avoir des livres , c'est-à-dire des ro^ mans, à discrétion, surtout dans les longues soirées d'hiver, et mon neveu vous saurait un gré infini. •• — Cela ne dépend pas de
moi, madame; envoyez votre demande; mais je vous avertis que les r^emens s'opposentau prêtdes romans.— Eh ! m^[isieur^ que voulez-vous donc que nous lisions, nous autres femmes !»
a Monsieur, le Jcumal des Modes de Tannée? dit encore une lectrice dont le genre d'ouvrage qu'dle réclame trahit la profession plus industrielle que littéraire. — Oui, madame , répond le bibliothécaire, assailli par un feu croisé de vingt demandes. — C'est étrange tout de même , murmure la tante du propriétaire en se retirant avec l'intention vindicative d'arracher à son neveu le congé du bibliothécaire : on prête le Journal des Modes aux modistes et aux couturières , mais on ne prête pas des romans à des femmes comme moi ! Il faudra -donc que je m'abonne au cabinet de lecture, puisqu'on est si peu galant pour les dames à la Bibliothèque du roi ! »
« Monsieur , savez-vous si cet ouvrage , qui était sorti la semaine passée, est-rentré depuis ? dit un homme poli et modeste en tendant une note au bibliothécaire, qui la
prend et la déchire par distraction. — Pardon , monsieur ! s'écrie le bibliothécaire, qui s'aperçoit de sa maladresse^ j*ai le malheur d'être distrait et je me suis imaginé que ce papier n'était bon à rien. — C'est l'indication d'un ouvrage que j*attends depuis deux ans et que je viens demander une ou deux fois chaque mois : il a été emprunté par M. . . y de l'Académie , et comme on n'en trouverait pas un second exemplaire à Paris^ j'ai le plus grand intérêt à voir celui de la Bibliothèque. ^- Je suis désolé j monsieur , mais nous ne le reverrons jamais s'il est en la possession de M..., qui ne rend rien:
peut-être, à sa vente après décès... — Mais il se porte à merveille, monsieur, beaucoup mieux que moi, qui travaille plus que lui :
j'ai donc tout lieu de craindre que ce volume désiré ne vienne jamais entre mes mains !»
« Monsieur , je vous avais demandé le Dante ? dit un poète de la plus triste physionomie malgré sa barbe de bouc : vous vous êtes trompé, probablement. — Non , monsieur, dit le bibliothécaire en ouvrant le
16 LES BIBLIOTHEQLES PUBLIQUES volume qu'on lui rapporte : la Divina Corn-tnedda , avec les notes des commentateurs y Milan... — Eh bien ! monsieur, ce n'est pas là V Enfer du Dante? — V Enfer est la première partie de la Dwine comédie. — En êtesvous bien certain ? Je serais chaimé de m'en assurer ; si vous aviez le Dante ou la Divine comédie en français ? »
Le bibliothécaire-conservateur porte les mains à son firont pour recueillir ses idées un moment et débrouiller k chaos de chiffres et de titres de livres dans lequel son intelligence est plongée : ses oreilles bourdonnent et sifflent, il n'entend rien, ses yeux pajnllotent et se couvrent de nuages , il ne distingue (dus aucun ob^t j il prend un lecteur pour un livre , et un livre pour un lecteur.
C'est que sans cesse devant lui les figures se renouvellent) les voix changent, les demandes se heurtent , et quelles demandes !
les unes inintelligibles, les autres absurdes; celle-ci hérissée de grec, de latin, d'allemand , d'anglais ou même de russe , cellelà accompagnée de fasticîieux commentaires.
Le pauvre homme , qui quelquefois n'a
fait que d'excellens travaux d'histoire ^ de science ou de littérature pour mériter la lourde croix de bibliothécaire , pense à chaque séance toucher à sa dernière heure sinon à l'idiotisme et à la folie ; tous les jours, au sortir de cette terrible épreuve intellectuelle qui ^e prolonge pendant cinq heures d'horloge , il marche , il parle comme un somnambule, jusqu'à ce que le grand air, le silence et le repos aient dissipé l'orage de séries et de numéros d'oi?dre qui pèse sur son cerveau. La nuit, il rêve de son étourdissant métier et il crie en dwmant : « L 5696 a,— BB 880, — A 70,— Kl 029 bb, Z 4, — le numéro 7999 v est absent; — l'ouvrage que vous demandez , monsieur , manque ; — sts ^ sts ! voyez dans la Réserve ; — voyez en haut , — voyez en bas I »
Puis, oppressé par l'affreux cauchemar qui continue dans son sommeil les* tortures de sa place , il se réveille en sueur et il implore un Érostrate qui fasse un feu de joie avec toutes les bibliothèques publiques. Le lendemain , Sysiphe recommence à rouler son rocher.
Les souffrances de la victime ne cessent pas lorsqu'un savant , un confrère , un ami s'en vient, armé d'une menaçante liste d'ouvrages, solliciter la complaisance du bibliothécaire, qui se jette à corps perdu dans le goufire des catalogues, sans réussir à en retirer un seul des ouvrages qu'il cherche. Le premier manque : où est-il? Dieu le sait ; le second n'est jamais arrivé à la Bibliothèque; le troisième n'y reviendra jamais ; le quatrième est absent , et l'on ne trouve plus que son nom , comme une carte d'adieu , P. P. C, ; le cinquième, le sixième et le reste ne sont pas en place^ disent dans leur langage technique les machines de YÉlabUssemenl , ces infatigables marcheurs qui , sous le pseudonyme d'employés ou de surnuméraires, parcourent à pas comptés ce labyrinthe de l'âme humaine, imprimée depuis quatre siècles , brochée en papier de couleur et reliée en maroquin^ en veau et en basane; sans autre fil conducteur que la lettre désignant la série bibliographique dans laquelle est classé tel ouvrage, l'indication du format qui lui appartient et le numéro qui lui assi-
gne un rang sur les rayons parmi les livres traitant de matières semblables. Dans le service de la Bibliothèque du roi y on se passerait plus aisément de la tête des bibliothécaires que des jambes de ces malheureux bipèdes.
Mais les lecteurs habitués qui parviennent à se procurer une chaise et un livre sont en général plus heureux qu'employés et bibliothécaires , quoique lesdits lecteurs n'aient souvent pas de bas dans leurs bottes ni de chemise sous leur cravate. Ils ofirent Jes types variés à l'infini , mais ils se ressemblent tous par leur exactitude à l'heure de l'ouverture des portes, par leur assiduité à toutes les séafices et par leur tenace persévérance à garder leur siège et leur livre jusqu'à ce que le garçon de salle ait prononcé la formule sacramentelle : « Messieurs , il est trois heures.» Ordinairement l'habitué se lève le matin en se disant : h A dix heures je serai à la Bibliothèque, » et il se couche le soir, satisfait de sa journée , en se promettant pour le lendemain le même emploi de son temps. Cet habitué a toujours l'âme
W LES BIBLIOTHÈQUES PUBLIQUES candide, les mœurs simples, leis goûts bornés : il cultive des laitues et des soleils sur le bord de sa fenêtre aérienne ; il élève des serins en cage ; il possède un chat jaune ou un chien noir ; il est célibataire et rentiei*; il loge dans un faubourg éloigné , de manière à utiliser ses courses' à la Bibliothèque dans l'intérêt de sa santé ,. car il sait combien Texercice est salutaire à son âge et à son tempérament ; il est d'ailleurs aguerri à toutes les intempéries des saisons , lui qui demeure cloué devant une table, sans feu et sans souffler dans ses doigts quand le thermomètre de l'ingénieur Chevalier descend à dix degrés au-dessous de zéro ; lui qui traverse nU-tête la place Louis XV ou le Champde-Mars quand le soleil caniculaire nous donne à Paris un avant-goût delà zone tbrride ; l'habitué des bibliothèques publiques n'a jamais trop chaud ni trop froid ; il ne redoute pas plus le vent que la pluie , la grêle que le brouillard ; mais il ne se sépare de son éternel parapluie qu'à l'entrée de la Bibliothèque ; il salue le concierge , la femme du concierge , l'enfant et le chien du con-
cierge; il va prendre du tabac dans la tabatière du frotteur et lui dît : « Dieu vous bé^ ntsse ! » Aussi le frotteur Testime et s'informe de ses nouvelles avec aménité lorsqu'un mariage ou un enterrement a empêché l'habitué de se rendre la veille à son poste. Mais quand l'habitué est resté trois jours sans paraître , on peut donner une larme à sa mémoire, car , s'il n'est pas mort , il le sera bientôt. On en cite plusieurs qui se sont traînés moribonds jusqu'à la Bibliothèque et qui y ont rendu l'âme , assis sur la chaise qu'il ont occupée vingt ans, et fermant les yeux sur Je même livré qu'ils ont usé à force de le feuilleter.
Les habitués diffèrent pourtant dé poil , d'encolure etd'habillemçrit : ils ne prennent pas tous du tabac , ils n'ont pas tous un mouchoir dans leur poche; leur caractère dépend aussi de leur ancienne éducation :
l'un salue ses voisins , leur adrese la parole et leur sourit ; l'autre se renferme en luimême et laisse douter s'il est sourd et muet. Mais ils se ressemblent tous en un point, c'est qu'ils ne deviennent jamais infidèles à
22 LES BIBUOTHÈQUES PUBLIQUES la Bibliothèque : là est leur amour présent et à venir ; on leur ofirirait en vain les honneurs d'une justice de paix ou d'une conciergerie de ministère , ^t s'ils acceptaient cette incommodité des grandeurs, ils s'écrieraient bientôt : « Qu'on nous ramène à la Bibliothèque! »
En voici un qui a l'oreille rouge et le teint fleuri , quoiqu'il ne soit pas de la famille de Tartufe. Il porte, été comme hiver, une pesante redingote de bouracan à la propriétaire, dont ses mains ne quittent jamais les poches ; il gagne à pas lents la table la plus éloignée de là porte, du bureau des conservateurs, du passage des allans et venans ; il va quérir lui-même un gros in-folio déposé par lui-même dans un coin où il le retrouve chaque jour; il ouvre au hasard ce douillet in-folio en guise de coussin, il penche sa tête dessus et il s'endort paisiblement, comme Adam à l'ombre de l'arbre de la science. Il s'éveillera quand trois heures sonneront, et peut-être que le contact du docte volume lui aura communiqué en songe la maladie du savoir.
Auprès de ce dernier est un vieillard très-éveillé, sec et jaune comme parchemin, mais guilleret et presque jovial ; il se frotte les mains, il croise et décroise ses jambes, il hoche et balance sa tête chauve , il tressaille par soubresauts^ il se courbe sur le livre qu'il médite , en sorte que son nez crochu semble pêcher les mots à la ligne. A coup sûr , ce joyeux, personnage vient de découvrir dans ce bienheureux volume Fart de rajeunir ou de vivre autant qu'une corneille? Pas le moins du monde : il relit pour la centième fois les Aventures de Télémaquey et il s'enivre de la sagesse de Mentor.
Mais cet autre vieux, plus grave , plus sévère, plus solennel, qui a empilé. devant lui dix volumes tout bardés de marques et de contremarques, et qui en extrait la lettre ou l'esprit avec une conscience minutieuse ? Il ne lit pas le poème en prose de Fénelon , s'il l'a jamais lu ; depuis un demi-siècle il est eri quête de la pierre philosophale ; il épluche, il compare , il commente les écrits des alchimistes; il passe et repasse sur leurs traces, un peu effacées par l'oubli et le dédain
U LES BIBLIOTHEQUES PUBUQUES
de la génération présente ; il ne se décourage jamais dans ses recherches, parce qu'il a b foi ; et dés qu'il aura trouvé le seoret de faire de For , il se promet bien d acheter un chapeau, des bottes et un pantalon , car avec son }antalon , ses bottes et son chapeau actuek il ne saurait extraire trois francs au creuset du Mont-de-Piété. Il regarde ses voisins d'un o^l oblique , et il cache le titre des volumes qu'il consulte , dans la crainte de se voir dérober le fruit d'un demi-siède de travaux hermétiques.
Son voisin, cependant, né songe guère à la Bénite-pierre ni aux innombrables manipulations du Grand-œuvre i il est enfoncé dans sa lecture et a tait abstraction de tout ce qui est autour de lui ; le bruit n'arrive pas à ses organes auditife ; il n'est plus à la Bibliothèque, il est au septième ciel avec les anges de Swendenborg, ou bien il pénètre dans les entrailles de la terre avec les esprits invisibles et les gnomes de Becker :
c'est peut-être le seul homme de France qui croit au diable et qui s'y donne; il connaît toutes les rêveries de AVier, de Lavater, de
Delrio.et deBodîn ; il apprend par cœur les invocations et les conjurations; il sait la puissance des cercles et des triangles magiques ; il a voué un culte aux démonologis* tes , et depuis qu'il compulse leurs Jivres poudreux, il s'étonne de n'avoir pas encore aperçu la queue ou les cornes de Satan. Si vous lui dites Bonjour , il vous répond -46racadabra ; lorsque trois heures sonnent , il s'imagine puir le signal du sabbat , et quand il reprend son bâton au bureau des cannes, il est tenté de s'^n servir comme du balai qui transportait les sorciers et les nécromans à travers l'espace. La Biblothéque du roi est pour lui le sanctuaire des sciences occultes.
Plus loin, un lecteur moins fantastique fredonne une marche militaire entre ses dents et tambourine ^ur la table avec ses doigts : Tardeur du combat brille dans ses yeux gris, et le sang monte a son front balafré : c'est un brave de l'ex-garde qui repasse les Victoires et Conquêtes dans la compilation du général Beauvais; il frémit de joie à Màrengo , il bondit sur sa chaise à Aus-
terlitz , il se lire la moustache à Wagram , il pleure et sanglote à Waterloo. « Qu'avez-vous? lui demande son camarade de droite. — La garde meurt et né se rend pas ! » répond en grognant le soldat de Cambronne.
Chaque lecteur a sa lecture ou son livre de prédilection ou plutôt d'habitude. Qui se nourrit du Dictionnaire des Sdeneeimédiea' les j c'est un malade imaginaire ; qui s'abreuve aux sources de la langue française dans le Dictionnaire de l'Académie, c'est un ci-devant corroyeur. Ce gros garçon , classique à moriy vient étudier le divin Racine; ce maigrelet a déjà consommé à lui seul trois exemplaires du Cuisinier royal; ce grand pâle se desséche sur le Moniteur; ce polype à face d'homme se rend justice en n'exploitant que les livres à images; cette espèce de mendiant, hideux d'aspect et d'odeur, a un penchant invincible pour les Lettres à Emilie et VAlmanach des Muses. Pendant toute la durée des séances, il y a toncurrence pour obtenir les Cinq Codes ^ letBibhjlc Dictionnaire phi-losophique de Voltaire , V Emile et le Contrat
social de Rousseau^ V Histoire de France d'Anquetil, Y Histoire de Paris de Dulaure elle Magazin fittoresqm.
Et chaque année^ pour de pareils besoins intellectuels, la Chambre se montre presque généreuse , et nos savans les plus honorables, enchaînés dans la chiourme du biblio-* thécaire, sont à là merci du premier malotru qui veut un Kvre avant de savoir lire.
Qui nous rendra la Bibliothèque du roi telle qu'elle fut du temps des Dupuy et des Capperonnier ? On n'y voyait alors que dix ou douze travailleurs au lieu de cinq ou sixcentâ habitués; mais ces travailleurs étaient les Godefroy , les Duchesne, les Bonamy et les Sainte-Palaye.