‹ Dix égloguesChapitre 18 sur 28 · I. IBEILLER · texte numérisé non relu

I. IBEILLER

Mais qui vous a plongé dans cette longue étude? Les grandes passions aiment la solitude.

Là-dessus le vieillard eut un frémissemenl Nerveux, me prit à part, et me dit doucement :

LE VIKLLAR1).

J'aimais... Et la beauté que j'aimais, elle esl morte;

Sans me laisser d'enfants, depuis j'ai clos la porte

Où dort le souvenir de ma félicité:

Qui brisera le sceau de la fatalité?

La mort, ange divin dont le baiser suprême

Me rendra sûrement, j'y crois, celle que j'aime.

Eu attendant , il faut que mes jours soient remplis

De belles actions, et, plus purs que des lis.

Il faut que chaque souille exhalé de mon âme

Soit un ardent soupir de l'amour qui m'enflamme,

Que tout, autour de moi , s'anime de ses feux.

Car. quoiqu'ahsente et morte, elle a sur moi ses yeux.

N'ayant pas de ses flancs vu naître une lignée,

je dois mon existence au travail résignée.

A l'observation des lois, pour découvrir

Un fait qui puisse vivre, et je pourrai mourir.

1 /entretien qui pour nous avait de si doux charmes, Fut coupé d'un sanglot, mais il retint ses larmes; Puis, souriant: « Qui n"a dans son esprit un coin, « Dit-il, où sont mêlés l'humain et le divin, t En des proportions qui l'ont l'œuvre choisie. « L'art, ce je ne sais quoi qu'on nomme poésie?»

Virgile dans l'abeille a vu l'emblème ailé, L'énigme du destin à nos sens révélé : Des lianes d'un taureau mort et de sa pourriture Naît l'essaim bourdonnant; les dieux et la nature Du beau pâtre Aristée ont vengé les douleurs Quand il vit pulluler cet essaim dans les fleurs.

Pourtant nos compagnons allaient battant les haies, Inattentifs, jasant des choses les plus gaies, Nous rapportant des fleurs des endroits écartés Pour en savoir les noms et les propriétés.

l'abeillek. 153

Notre hôte se pliait aux moindres exigences, Pour activer l'essor de ces intelligences. Chacun de ses regards semblait un vif rayon Tant il se pénétrait de cette mission.

Il triait dans les fleurs: telle des plus sauvages, De son savant herbier honorerait les pages. C'est un jour à noter dans le calendrier, Qui d-une plante rare enrichit un herbier.

A ses pieds il pleuvait des tiges, des pétales, Des taillis et des prés dépouilles triomphales, Holocauste naïf à la science offert.

On voulut sur son front placer un laurier vert ; Sa main l'en écarta :

« Couronnez mes abeilles, Dit-il, en souriant de ce sourire fin Des vieillards vertueux qui touchent à leur lin.

IM ÉGI.OGUES.

i Le laurier qui m'attend est un myrto; il couronne

< Une tombe jumelle où manque ma personne; « Si cela ne suffit encore à l'ombrager,

. J'y voudrais voir fleurir sous le vert oranger, « Le thym, le serpolet et la douce verveine

< Qui parfument le miel de leur suave haleine. >

Nous rentrâmes chez lui tristes, méditatifs, Il sut nous égayer par des mots expressifs; Il nous fit entrevoir au prisme de nos verres, limant le coup d'adieu, de célestes lumières, Puis nous congédia, bénissant l'avenir, En nous faisant promettre à tous de revenir.

l.a Tonr-de-Marchmieiiil, Il Mai 186X

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