CHAPITRE PREMIER
Le départ, — New-York, — Montréal. — Rencontre de M. de Luto. —- Arrivée à Saint-Paul. — Le missionnaire forme sa caravane. — À travers les prairies. — Fausse alerte. — Arri-
vée à Saint-Boniface.
Je suis parti de Marseille le 3 juin 1846, j'avais alors vingt-trois ans, mon cœur était enflammé par le désir de conquérir des âmes à Dieu, mon esprit élait avide de connaître ces pays du nouveau monde où une voix intérieure semblait m’appeler. La foi est si vive, l’espérance est si douce, et la volonté si ferme à ce bel âge de vingt-trois ans, que
je me rappelle avec délices ce jour du départ où, joyeux et presque fier de ma sainte mission, je m’éloignai de ma patrie et de mes frères pour aller chercher au loin une autre patrie et d’autres frères ; parfois le souvenir de ma mère, que j'avais laissée làbas dansmon petit village, se retraçantà ma mémoire, une larme de regret mouillait mes paupières; mais aussitôt la pensée du devoir venait retremper mon courage, et alors j'aurais voulu que le navire eût des ailes pour m'emporter.
La mer était calme, le ciel était pur, — tout rayonnait autour de moi et au dedans de moi.
Le 9 août, après une heureuse navigation de quarante-huit jours, je touchai à New-York, et le lendemain je partais pour Montréal, où j’arrivai deux jours après.
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Montréal, fondée en 1641, est aujourd’hui la première ville du Canada sous le rapport de la population, qui ne compte pas moins de quatre-vingt mille âmes.
Là, je me crus tout à coup transporté dans une ville française. Et, en effet, tout dans cette cité, devenue si florissante malgré toutes les luttes qu’elle a supportées, ne me rappelait-il pas la mère patrie ?
Jesavaisl’histoire dece pays, qui, depuis 1534, époque de sa découverte par JacquesCartier, —un Français, — jusqu’en 1761, époque où il devint une dépendance anglaise, — avait combattu sans relâche pour conserver sa première nationalité.
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Je voyais donc, dans cette population intelligente, les descendants de ces anciens colons français, que nous avons, hélas ! délaissés si longtemps. Je foulais avec bonheur-cette terre qui avait été la France, et d’où étaient partis les premiers missionnaires qui ont évangélisé ces contrées.
Mais Montréal n'était pas le but de mon voyage; ma première halte devait être à Saint-Boniface; c’est là que je devais faire mon noviciat de missionnaire, mon apprentissage de voyageur.