CHAPITRE VII
M. Laflèche, — Le révérend Père Taché. — Mauvais état de l'habitation des missionnaires. — Henry Faraud travaille à la réparer. — Promenade en canots. — Le missionnaire ne
meurt point. — Henry Faraud commence l'étude du cris et
du montagnais. — Notions sur ces deux langues,
L'île à la Crosse se trouve à 569, 25 de latitude nord et 1069, 56 de longitude ouest. Voici l'origine de son nom. À
Lorsque les Européens pénétrèrent dans cette contrée, les sauvages de l'île avaient l'habitude de jouer à la paume, et ils se servaient, pour se renvoyer la balle, d’un morceau de bois en forme de croche. Cette particularité la fit appeler d’abord l'ile au bois de Crockhe, et plus tard tout le pays avoisinant prit le nom général de l'ile à la Crosse.
Son climat est d’une grande saiubrité, quoique la température y soit très-variable d’une saison à l’autre. Au mois de décembre le thermomètre descend de 33 à 350 au-dessous de zéro. Dans le mois de juillet il monte souvent à plus de 30° R, au-dessus de
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zéro. La déviation de l'aiguille aimantée est de 55 degrés à l’est. En été, dans les plus grands jours, le crépuscule ne disparaît pas de l'horizon. En hiver, dans les plus petits jours, le soleil se lève à 8! 40", et se couche à 3° 20m,
L'ile à la Crosse présente partout une agréable alternative de rivières et de lacs très-poissonneux, parsemés d'ilots assez bien boisés; ses collines et ses vallées sont couvertes de pins, de lyards, de trembles et de bouleaux; on n’y rencontre point d'animaux malfaisants. L'orignal, le caribou, le carcajou, les ours jaunes et noirs y sont nombreux. Les castors ont été presque entièrement détruits. Les renards gris, noir et rouge, la martre, le pécari, le lynx, la loutre, le foutreau, le rat musqué, qui font l'objet principai du commerce, y abondent, surtout dans certaines années.
En été le cygne, l’oie, le canard, le pluvier, l'outarde peuplent les lacs et les rivières, le faisan, la perdrix et le lièvre animent les vallées el les bois. Le huard fait retentir l’écho de sa voix criarde, le héron pousse son cri d’épouvante, et les pélicans réunis en grand nombre sur les hauteurs y répondent par leurs cris plainiifs,
Ainsi, dans ces lieux solitaires, la vie déborde de toute part, et la voix de la création se fait perpétuellement entendre.
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A dater de ce moment commence ma vie de missionnaire et de voyageur. Plus jeune et plus fort que mes deux compagnons, dont l’un, M. Laflèche, était malade depuis longtemps, je me mis à l’œuvre d’abord pour réparer notre maisen qui menaçait ruine, Je parvins à construire une charpente solide, à fermer les brèches que la pluie ou la neige avaient faites au toit de chaume, à rajuster le plancher disjoint, à mettre les fermetures en état. Je m'initiai au métier de menuisier et de serrurier, et, au bout de quelques mois de travail, j'étais parvenu à rendre la maison plus habitable et moins accessible aux intempéries.
Je faisais diversion à ces travaux en allant me promener sur le lac de l’île à la Crosse, cherchant çà et là quelques fruits sauvages. Quelquefoïs mes deux confrères m’accompagnaient dans mes promenades; c'étaient les jours où M. Laflèche, se sentant mieux disposé, voulait profiter du dernier mois de la belle saison,
C'étaient là nos grandes parties de plaisir; mais une fois ces plaisirs faillirent se changer en douleurs.
Nous étions tous trois dans un petit canot; le lac était tranquille, le soleil brillait, Mais rien ne garantit de J’inconstance de ces climats! le vent se lève comme un couv de foudre, les flots, subitement agités, nous emportent à la dérive; je m’efforce vainement de diriger le frêle esquif, rien ne peut l'arrêter, les vagues étaient plus fortes que mes
bras. Le vent devenait de plus en plus violent ; chaque nappe d’eau menaçait de nous engloutir; je ne pouvais plus suffire à la manœuvre.
Je dis à mes compagnons : — Nous avons fait une Î | imprudence. Pour moi, je sais assez bien nager, | ils mais vous, vous êtes perdus.
M. Laflèche se mit à rire et me dit: Le missionnaire ne meurt point.
Fe Protégés en effet par une main invisible, nous atteignimes heureusement le rivage.
Mes travaux d'architecture étaient terminés, et EE je me mis alors à l'étude des deux langues qui 1: allaient m'être indispensables pour ma mission et la rendre possible et fructueuse.
Ces deux langues sont : le cris et le MONTAGX 16,
La plupart des langues sauvages ont une régularité, une justesse qui surprennent ; quelques auteurs ont prétendu leur trouver du rapport avec l’hébreu, d’autres avec le grec.
Quant à moi, malgré mes études approfondies de quelques-unes de ces langues, non-seulement je n’oserais formuler une opinion sur leur origine, mais encore je n’oserais décider si le cris et le montagnais par exemple sont des langues mères plutôt que le sioux ou le Auron.
Quoi qu’il en soit, la langue crise et la langue montagnaise, dont j'ai commencé l'étude à l'Ile à la Crosse, me paraissent assez originales pour que j'en dise ici quelques mots.