‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 19 sur 100 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Départ de Norway-Housse. — Le lac Ouinipig. — Tempête. — Dangers d'un naufrage. — Heureuse arrivée au lac Bourbon. — Les barques sont arrêtées par les pluies. — Le temps se calme. — On peut naviguer à la voile. — Un sauvage baptisé par un ministre protestant. — Morale facile de ce ministre. — Arrivée à l'ile à la Crosse.

Je ne séjournai qu’une nuit au fort de la rivière aux Brochets ; le lendemain, de grand matin, nous quittions ce poste pour venir reprendre le lac Ouinipig.

Poussés par un bon vent, nous franchissons dans une seule journée ce passage, qu’on regarde comme un des plus dangereux à cause de ses nombreux récifs. La nuit nous continuons notre route, et au matin nous espérions arriver au port, quand une bourrasque faillit nous faire naufrager. Le vent, devenu d’une violence extrême, soulevait déjà les vagues du lac. Tout à coup un cri de détresse se fait entendre; une grosse lame venait de submerger ma frêle embarcation. Les bateliers, saisis d’épouvante, semblent désespérer de notre salut, ils vont abandonner la barque...

A cette vue, je m'’écriai :

— Vous êtes tous des lâches. Abattez les voiles et confions-nous à Marie.

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— Les voiles sont aussitôt abattues, le nom de la protectrice des voyageurs est répété mille fois, et les bateliers reprenant courage, domptent les vagues en ramant. Bientôt la tempête se calme, et nous sortons du lac.

Nous continuâmes notre route en remontant la rivière du Grand-Rapide, et le soir nous arrivions au Rapide.

Ce Rapide, qui a environ trois kilomètres de longueur sur environ cent mètres de largeur, est infranchissable. Il fallut donc transporter les bagages et les marchandises, puis traîner les barques sur les bords de la rivière que nous devionsprendre. La nuit fut consacrée à ce pénible travail.

Au jour nous prenons la rivière aux Cèdres, puis le lac Bourbon, par 52° latitude nord.

Ce lac fut découvert en 1728 par M. de La Revé-

rendie qui lui donna le nom de lac Bourbon (en anglais Cedar-lake).

En sortant de ce lac, on entre dars la rivière Rapide, toute parsemée d’ilots couverts de joncs, de saules et de roseaux sauvages. Sur un parcours d’environ deux cent cinquante lieues, elle n’a pas une seule chute; les eaux en sont bourbeuses, et la navigation y est très-fatigante.

Après avoir remonté deux jours le cours de cette rivière, on arrive à une place appelée le Pas, où il y avait jadis une mission assez florissante, qui dut être ahandonnée à cause d’un accident des plus fâcheux, — la mort de M. Darveau.

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Nous quitlions cette rivièreau bout de deux jours, et, suivant un petit embranchement, nous arrivions sur un îlot, à l’entrée du lac Cumberland, en face d’un fort qui porte le même nom.

Là, nous fûmes arrêtés par la pluie; elle fut si abondante que nous eûmes de la peine à trouver sur cet ilot une place pour dresser une tente.

Pendant que je luttais contre l’envahissement des eaux, une jeane sauvagesse, de la tribu des Cris, se fit présenter à moi, demandant le baptême.

— C'est par ordre de mon mari, me dit-elle, que je viens te faire cette demande.

Or, cette jeune sauvagesse était l'épouse de monsieur Deschambeau, Français du Canada, qui, après avoir passé de longues années au service de la Compagnie de la baie d'Hudson, s'était allié avec cette pauvre fille des bois. |

Quelque peu instruite qu’elle fût, je ne pus lui refuser ce qu’elle demandait. — C'étaient, du reste, les prémices de mon apostolat dans ces contrées exclusivement sauvages.

Sur le soir, la pluie ayant cessé, nous traversämes le lac Cumberland et nous vinmes nous établir, pour passer la nuit, au bas de la rivière Plate.

Nos voyageurs durent se livrer à un travail presque surhumain pour arriver au haut de cette rivière. Le soir nous faisions halle à l’entrée du petit lac Castor, et, le lendemain, un bon vent nous permettait de naviguer à la voile sur ses eaux calmes et limpides.

Avant la nuit nous quittâmes le lac. Le vent nous poussa jusqu’à la rivière des Épingles, et de là au

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portage de la Queue-de-Loutre, rivière que nous devions prendre pour continuer notre navigation pittoresque à travers ces inombrables cours d’eau qui, le plus souvent, ressemblent à des mers quand ils n'ont pas l’impétuosité des fleuves.

Tandis que nos voyageurs transportaient les bagages ou traînaient les barques, je considérais au fond de l’eau un sable brillant. C'était de l’or.— J'ai parlé plus tard de ce sable à des spéculateurs, qui, après l'avoir analysé, m'ont assuré que la quantité d’or en était trop petite pour ‘tre exploitée. Après avoir fait le portage, nous remontâmes la rivière de la Queue-de-Loutre, et nous débouchâmes le lendemain matin, dans le lac de même nom, au milieu d’une grande quantité d’ilots. Enfin, après quelques heures encore de navigation, nous arrivions au portage du Fort-de-Traite, où le cours d’eau qui forme tous les lacs que nous venons de parcourir prend sa source.

Le lac de la Queue-de-Loutre, peu profond, est émaillé de fleurs jaunes, aux pétales grandioses, qui se dessinent magnifiquement au-dessus des flots bleus.

Je débarquai le premier, et, pendant que les voyageurs faisaient le portage, on vint m’annoncer l’arrivée d’un chef de tribu. J’allai le trouver dans l'espoir de le gagner à Dieu. — Il me reçut avec une morgue anglaise qui me donna peu d’espoir de réus- Sir.

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— Veux-tu être chrétien ? lui dis-je,

— J'ai été baptisé par un célnsire anglais.

— Comment vis-tu ? |

— Avec mes trois épouses.

— Dicu n’en permet qu’une aux chrétiens.

— Le ministre anglais m'en a laissé trois, je les garde.

J’admirai la conscience élastique du révérend ministre; et comprenant aux réponses sèches du sauvage que je n’obtiendrais rien de lui, je le laissai peu satisfait de ce que je n'avais aucun présent à lui faire.

Bientôt nous quittionsce nouveau portage, et nous remontions péniblement la rivière aux Anglais.

Après avoirnavigué quatrejours dans cetterivière, remonté plusieurs rapides, traversé plusieurs portages, tels que le grand Diable, le petit Diable, etc., nous arrivions au lac Larronge. Sur le versant opposé de ce lac, je rencontrai quatre familles sauvages de la tribu des Montagnais. Déjà plusieurs de leurs enfants avaient été baptisés, ct leurs pères me les montraient avec orgueil en disant : — Celui-ci s'appelle François, — cet autre Joseph, — celle-là Marguerite. Jamais, dans tous mes voyages, je n'ai éprouvé un moment plus délicieux. Ces noms français et chrétiens, sur cette terre de la barbarie, me rappelaient la patrie absente, et m’annonçaient que l’idée chrétienne avait pénétré dans ces déserts.

Remontant ensuite la rivière Churchill pendant trois jours, je fis la première expérience de ce qu’onappellejeûner dans ces payssauvages. Pendant ces trois jours, moi et les soixante-douze hommes,

qui formaient ma suite, nous fûmes privés de nouriture, nous cogtentant de manger des joncs.

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Enfin nous arrivons au lac de l’île à la Crosse. C'était à la fin du mois de juillet. La chaleur était devenue accablante.

La vue de ce beau lac ranima mes compagnons épuisés. Bientôt une maison recouverte de chaume se présente à notre vue. C'était la résidenee de la mission, c'était le but si désiré et si péniblement atteint. — Ce voyage avait duré quarante-cinq jours, depuis mon départ de Saint-Boniface,

Un instant après, j'étais dans les bras de M. Laflèche et du R. P. Taché, qui me reçurent avec une joie impossible à décrire.

Ils s'empressèrent de me conduire à leur maison, où je devais habiter quelque Lemps avec eux. Hélas! quelle ne fut pas ma surprise, de voir l’état d'extrême pauvreté de celte demeure des missionnaires ! Quelle ne fut pas ma douleur, en songeant à ce qu’avaient dû souffrir mes deux compagnons, l'hiver précédent, dans celte masure dévastée et par un froid de 48 degrés |

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