CHAPITRE X
Arrivée à Atthabaskaw. — Le missionnaire est reçu au poste de la compagnie. — Il y attend les sauvages. — Ils arrivent enfin. — Leur mauvaise volonté pour s'instruire. — Leur cupidité. — Découragement. — Espoir en Dieu. — Les sauvages s'humanisent un peu. — Il en instruit quelques-uns. — L'espoir renaît dansl'âme du missionnaire, — La tristesse fait place à la joie.
J’arrivai à Atthabaskaw à la fin du mois de septembre 1849, c’est-à-dire trois ans après mon dé part de Marseille. J'étais dans un pays inculte et presque inhabitable, même pour les sauvages, au centre d’une population de 18,000 âmes, éparpillée, famille par famille, sur un territoire de 400 lieues de diamètre, Mais j'étais plein de force et de courage, et je n’avais que vingt-six ans. Dominé par la pensée du devoir, confiant dans la grâce de Celui de qui vient la force, je me sentais disposé à tous les sacrifices pour accomplir ma mission. Atthabaskaw se trouve à 58° 40' nord par 105° 35, 45 ouest.
Les sauvages, disséminés depuis les bords du lac des Esclaves et les bords de la baie d'Hudson jusqu'à la mer Glaciale, ne se réunissent guère au poste d’Atthabaskaw que deux fois l’année, trois
semaines environ, au printemps, et trois semaines en automne, Ils y viennent pour vendre le produit de leur chasse, c’est-à-dire des fourrures, aux agents de la Compagnie. Il faut profiter de ces précieux et courts moments pour leur parler de morale et de religion. |
A mon. arrivée à Atthabaskaw, les sauvages n’avaient pas encore paru. On les attendait tous les jours.
Je m'installai, assez peu commodément, dans une petite chambre du poste de la Compagnie, et j'altendis.
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Les sauvages parurent enfin. Aussitôt qu’ils eurent appris que j'étais là, tous voulaient entrer à la fois dans ma chambre, les uns par curiosité, d’autres avec le véritable désir d’entendre la parole de Dieu.
Mais à peine avais-je prononcé quelques mots, que la plupart me dirent :
— Tu ne feras rien ici, tu parles comme un enfant, tu ne sais pas parler.
D'autres, moins polis encore, me disaient :
— Tu peux L’en retourner, les sauvages ne l’aiment point.
D'autres :
— Donne-nous du tabac, ça vaut mieux.
Puis ils sortaient pour faire place à d’autres visiteurs, qui s2 retiraient encore, soit en ricanant, soit en me donnant quelque épithète mal sonnante.
Quand la nuit fut venue et que je pus enfin fermer
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ma porte à ces peu aimables visiteurs, je me sentis découragé: — Pourquoi, me disait l’esprit du mal, te condamner ainsi à l’exil, si ton séjour en ces lieux doit être sans résultat ?
Et l'esprit du bien me disait :
— Courage, enfant : c’est au nom de Dieu que tu Le présentes à ce peuple, Dieu secondera tes desseins.
Le cœur moins attristé, après avoir réfléchi que ce n’est pas en un jour qu’on inspire à un peuple ignorant les vertus qui sont l’opposé de ses vices, je pris un peu de nourriture et j’attendis le lendemain avec plus de confiance.
Peu à peu, seit par des présents, soit par quelques paroles affables, je parvins à attirer trois sauvages, qui m’écuotèrent sans m’interrompre. C’étaient de bonnes natures. Je les engageai à m’en amener quelques autres. Petit à petit j'eus un cercle restreint d’auditeurs dont je parvenais à me fairecomprendre ; et à la fin de la mission, c’est-à-dire au moment du départ des sauvages, j'en avais une cinquantaine tout à fait décidés à embrasser le christianisme. Deux cents autres environ m’écoutaient maintenant avec plaisir. Je n’élais déjà plus pour eux homme ordinaire : Dieu leur avait parlé.
Au moment de partir pour la chasse d’hiver, la plupart de ces sauvages, qui m’avaient reçu avec des lazzis, me serraient la main en disant :
— Nous reviendrons de bonne heure, au printemps prochain, et nous t’écouterons bien.
La tristesse avait fait place à la joie, la crainte à l'espérance... J’entrevoyais un avenir prospère.