CHAPITRE IX
Départ pour Atthabaskaw. — Première rencontre des Monta-
gnais. — Un mot français dans ane bouche sauvage. — Les sauvages demandent au missionnaire de leur dire lu messe. — Une famille de métis. — L’amazone des déserts. — La fui Héréditaire. — Course à cheval. — Panorama.
Pendant mon séjour à l’île à la Crosse, j'avais acquis une certaine habitude de la langue crise ; mais je savais fort peu le montagnais. Néanmoins, confiants dans la grâce de Dieu, nousdécidâmes, le Père Tachéet moi, quejepartirais seul pour Atthabaskaw.
Vers la fin du mois d’août, quatre barques de la Compagnie de la baie d'Hudson quittaient l’île à la Crosse, et j’entreprenais un nouveau voyage.
Je disais adieu à cette pauvre maisen où j'avais passé tant d’heures de tristesse et de doux épanche ments.
Le soir même, nous campions sur un petit ilot qui sépare le lac Clair du lac du Bœuf. La pluie nous retint vingt-quatre heures dans cette position, et je pus faire connaissance avec mes nouveaux compagnons de route, qui, enchantés d’avoir un. prêtre parmi eux, ne pouvaient se lasser de me voir et de
me parler, m’offrant sans cesse leurs services et me promettant de vivre toujours en parfaits chrétiens. C’étaient des mélis, des Canadiens français, et quelques sauvages convertis, tous attachés à la Compagnie.
Quand la pluie eut cessé, nous repartimes. Nous traversâmes, joyeux d’un beau soleil, les eaux limpides du grand lac du Bœuf; et le lendemain nous nous arrêtions pour déjeuner sur une presqu'ile.
Là se trouvaient réunis un certain nombre de sauvages montagnais, chrétiens ou catéchumènes.
— Sois le biéhvenu, me crièrent-ils, tu nous feras faire bonne chasse et bonne pêche. — Nouste voyons. avec bonheur.
Quelques-uns d’entre eux connaissaient quelques mots de français, et se plaisaient à les prononcer devant moi. Ils ne se doutaïent pas que j'étais plus heureux de les entendre, qu’eux de les prononcer.
Un mot français dans une bouche sauvage, c’est la barbarie qui appelle la civilisation, — c’est le Nouveau Monde qui appelle la France.
Or, comme c'était un dimanche, les Montagnais me demandèrent de leur dire la messe.
Presque aussitôt je dresse un autel champêtre, autour duquel les sauvages viennent dévotement s'agenouiller. Jamais messe n'avait été entendue par un auditoire plus attentif et plus recueilli,
Qu’il était consolant de les voir sur les bords du grand lac, ces naïfs enfants des forêts, écoutant sans les comprendre les paroles évangéliques, mais sentant bien qu’il y avait pour eux dans ces paroles une promesse de régénération.
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Le lendemain, nous remontions lentement la rivière à la Loche, r ous entrions comme par enchantement dans le lac du même nom, et nous venions passer la nuit dans un de ses nombreux îlots.
Le matin, nous remettions à la voile, et, après avoir franchi les mille sinuosités de la rivière appelée la Queue de la Loche, arrivé ay lieu du débarquement, je me trouvaitoutà coup en présence de plusieurs sauvages, entre autres de quelques familles de métis élevés dans les bois. Je fus acclamé, je ne dirai pas avec bonheur, mais avec enthousiasme,
Un de ces métis me demanda avec instance de vouloir bien l'accompagner à sa tente.
— Père, me dit-il, j'ai une bonne provision de langues de vache et d’orignal; elles te seront servies par mon épouse, que j'ai laissée à ma loge exprès pour t'attendre.
J'accédai à la demande de cet homme, et nous nous dirigeämes du côté de son habitation. Nous allions arriver, quand je vis venir à moi une femme mise avec une certaine élégance et d’un air très-distingué. Elle était grande, son œil ferme et perçant annonçait la détermination et l’énergie, ses traits étaient réguticrs, sa démarche fière.
— C'est mon épouse, me dit ie sauvage métis.
La jeune femme s’approcha, me toucha la main très-amicalement, et m’invita à entrer danssa tente. Un tapis avait été étendu pour me recevoir.
Sois le bienvenu parmi nous, me dit le métis avec
beaucoup de douceur; voilà bien longtemps que nous n'avions point vu de prêtre, ni entendu la parole de Dieu. Moi et elle, continua-t-il, en me montrant sa jeune femme nous n'avons reçu aucune instruction, mais nous avons hérité de la foi de nos pères chrétiens.
— Comment vivez-vous donc dans cette solitude ?
— Demande-le à mon épouse.
La jeune femme alors me fit le récit de sa vie aventureuse, de ses courses et de ses exploits, une véritable odyssée, C'est elle qui poursuivait danslss bois le buffle et l’orignal; elle savait ceindre le carquois et dompter les coursiers : c'était une vraie amazone. Elle s’exprimait avec un air de noble indépendance etavec beaucoup de grâce ; ses gestes étaient expressifs, quoique respectueux. J'étais étonné de tant de hardiesse et de son mâle courage.
Quand la jeune femme eut cessé de parler, elle me présenta quelques langues d’orignal, produit de sa chasse de la veille. |
— Je n’ai qu'un seul regret, me dit-elle, c’est de n'avoir rien de meilleur à t’offrir.
— Et moi, que puis-je t’offrir en récompense?
— Donne-moi une croix, me répondit la jeune métisse en joignant les deux mains, comme pour me montrer qu’elle savait aussi prier.
Je sortis de la tente de ces pauvres enfants des bois
en bénissant la divine Providence qui permet quele flambeau de la foi ne s’éteigne jamais entièrement dans les générations.
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La foi est le don le plus précieux de l’héritage paternel. Cet homme et cette femme n’étaient pas chrétiens, et ilsavaient la foi. — Étaient-ce des sauvages ? Si on entend par sauvage l’homme qui habite latente, ceint le carquois et poursuit dans le désert l’orignal, le buffle ou le caribou, je dirai : Oui, voilà le sauvage. Eh bien, ce sauvage est peut-être chrétien, si ses pères le furent jadis; il est chrétien sans savoir ce que c’est que ds l'être. Sa foi ne lui vient point de la persuasion, elle lui vient du sang; c'est: le fait qui excite le plus mon admiration. On trouve un très-grand nombre de rn:étis abandonnés par leurs pères au milieu des forêts, et ces hommes ont ordinairement la foi la plus vive, sans avoir jamais eu l’occasion de s’instruire. — Qui la leur a donnée? — C’est Dieu, direz-vous. — Mais comment se faitil que les sauvages, au milieu desquels ils vivent, n'aient pas la même foi ?... — C’est que cette foi leur vient de leurs pères, qu'ils n’ont jamais connus, dont ils n’ont jamais entendu parler. C’est l'héritage paternel.
La foi pénètre et s’incorpore dans les générations. Il y a dans l’hérédité des races des transmissions mystérieuses dont Dieu seul a le secret.
Je restai toute la journée au milieu de ces familles sauvages, (âchant de ranimer leur zèle pour la religion.
Le lendemain, un agent de la Compagnie, M. Ermantinger, arrivait à ce poste ; il voulut bien se mettre à ma disposilion pour me faire traverser commodément le long porlage après lequel nos barques devaient reprendre le cours de la rivière Atthabaskaw.
Un vigoureux coursier fut mis à ma disposition, et, en compagnie de M. Ermantinger, suivi de sa femme et de sa fille, nous partimes à travers la forêt.
Après avoir galopé quelque temps, nous arrivämes sur une petite élévation &’où l’on découvre la petite rivière Atthabaskaw.
De là l'œil se reposait agréablement sur l'immense vallée formée par cette rivière, sillonnée de nombreux courants, encadrée par de grands arbres couverts d'un feuillage doré par les derniers rayons d’un soleil couchant.
Nous descendimes à cheval de cette cime escarpée, et le soir nous dressions nos tentes sur les. bords d’une baie formée par la rivière.
Si j'avais pu oublier que j'étais dans un monde nouveau, je m’en serais convaincu en ce moment:
En quittant les hauleurs voisines, on semble se précipiter dans les profondeurs d’un abîme, mais bientôt, dans cette descente difficile, l'admiration est plus puissante que l’effroi. Ici, le mont pelé, le granit aride ; là-bas, les végétations gigantesques, les prairies verdoyantes, les rivières et les lacs. Une terre nouvelle se déroule à vos regards charmés.
En effet, c’est ici le lieu où change la direction des rivières et ruisseaux qui baignent l'immense vallée ; c’est ici que tous ces cours d’eau se dirigent
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du côté de la grande rivière Atthabaskaw pour alier se jeter dans le lac du même nom, se joindre à la grande rivière de la Paix, et former, dans un parcours d'environ cent lieues, la rivière des Esclaves.
Les bateaux étaient chargés; nous partions le soir même. Dans quatre jours au plus nous devions arriver à Atthabaskaw, terme de notre voyage. Nos voyageurs joyeux avaient oublié leurs fatigues ; moi seul j'étais triste... J’allais dans un pays nouveau, je n'en connaissais qu’imparfaitement la langue, et j'ignorais quelles étaient les dispositions réelles de ceux quej’allaistrouver. J'étais plongé dans ces réflexions, lorsque tout à coup je sens le canot où je me trouvais, couler avec une extrême rapidité ; un instant il me sembla qu'il allaitse précipiter sur un énorme rocher en face de nous. Je me crus perdu, et ne pus retenir un cri de terreur... Au même instant, le canot reprend sa marche paisible. Nous venions de sauter un énorme rapide.
Quelques moments après, nous faisions halte en face d’un nouveau portage, qui fut franchi le lendemain,
Nous étions repartis depuis quelques heures à peine; nos canotls, les voiles déployées, filaient rapidement, lorsqu'un spectacle douloureux se présenta à mes regards. Je vis sur les bords de la rivière une jeune femme évanouie.
— Faites arrêter, dis-je au guide.
— Impossible, mon Père, le courant est troprapide.
# Au nom du bon Dieu, ne laissons pas mourir cette malheureuse femme ; voyez, elle est malade.
—Oh!fitle guide en riant, elle n’est point malade, elle va accoucher.
Le guide avait raison. Le soir, comme nous étions campés à l’autre extrémité du grand portage Zabeaume, un sauvage entra dans ma tente, et me dit, en me présentant une innocente créature enveloppée dans une peau de caribou:
— Serais-tu assez bon pour baptiser cet enfant ? Ma femme vient d’accoucher là-bas, au bord de la rivière.
— Est-elle morte ? m'écriai-je.
— Oh ! que non, dit le sauvage, elle se porte parfaitement bien.
- Dans la nuit les voyageurs avaient transporté les bagages, traîné les barques; et au lever du jour nous partions. Nous n'’avions plus de portages à franchir ; mais il nous restait encore quelques rapides dangereux à traverser. Dans un de ces passages difficiles, une de nos barques fut crevée, et de l’avis des voyageurs nous en étions quittes pour très-peu. Enfin, le soir même, nous sortions de cette rivière et nous arrivions au confluent de la rivière la Biche.
. En cet endroit, je vis se déployer à mes regards un panorama encore inconnu pour moi. À droite et à gauche de la rivière, des rochers gigantesques élèvent jusqu'aux nues leurs crêtes menaçantes. Des fentes noires.de ces rocs calcinés coulent des eaux
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minérales, répandant dans les airs des miasmes imprégnés de senteurs sulfureuses, Au pied de ces monts livides est une terre grisâtre d’où s’échappent comme des sources de goudron. Là, pas un arbre ne croît, pas un brin d'herbe ne réjouit la vue, pas une voix ne charme l'oreille, tout vous inspire l'horreur et l’effroi ; on dirait qu'avec la végétation
. la vie a disparu de la terre. — C’est l’image de la
mort.
Mais voilà que, par un de ces contrastes si fréquents dans cet étrange monde, le panorama change d'aspect. À mesure que nous descendons la rivière, les rochers disparaissent, les rivages se couvrent de verdure, l'on respire un air plus oxygéné. Bientôt d'immenses forêts, aux arbres séculaires, se présentent à nos yeux ravis, des nuées d'oiseaux semblent saluer notre passage, les cygnes et les grues vont d’une rive à l’autre, faisant retentir les airs de mille cris de joie, tout chante, tout murmure ; on dirait que la terre heureuse s’épanche dans le sein du Créateur. — C'est l’image de la vie.
Le soir, un peu avant la nuit, nous arrivions au détour de la rivière d'Embarras. A deux heures du matin, nous nous remettions en route, et peu après le lever du soleil, nous entrions enfin dans le lac Atthabaskaw. De là le regard embrasse une grande
. étendue semée d’une multitude d’ilots, formés de rochers granitiques, mais tous couronnés de pins,
verdoyants.
PS PAT ie
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Quelques heures après nous arrivions au poste de la Compagnie de la baie d'Hudson, terme de mon voyage.
Sur le point d’arriver à ce poste, la vue est fort désagréablement frappée par un grand nombre de rochers presque nus, qui feraient croire de prime abord qu’on entre dans un pays aride. Mais bientôt, sur Ja partie gauche du lac, se dessine une belle prairie qui peut avoir cinquante lieues de long.
Une pensée plus grande que la grande prairie m "occupait en ce moment. Je me disais : Comment serai-je reçu par les sauvayss ?..
Nous tournâmes le dernier rocher qui masque presque entièrement l’élablissement de la Compagnie.
J'étais arrivé.
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