‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 33 sur 100 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

La maison est terminée. — Admiration des sauvages. — Impression. — Comment on devient souverain.

Enfin j'étais chez moi, je pouvais dire tout aussi bien que le propriétaire le plus fortuné de France : J'AI MA MAISON.

Oh ! comme je dormis d’un bon somme et quels beaux rêves je fis la première nuitoù je couchai dans ma maison.

Le matin, quand je me réveillai dans ma paisible cellule, quand je vis ma table, ma chaise, mon prie- Dieu, mon crucifix, il me sembla qu’un bon ange m'avait transporté dans mon village ; je me crus dans la chambrette où je couchais petit enfant. Un rayon. de soleil perça l’étroit vitrage, mes yeux éblouis se refermèrent, un doux rêve vint me caresser encore, et je vis l'ombre de ma mère s'approcher de ma couche et déposer un baiser sur mon front.

Oh! comme ce jour-là je me levai joyeux et fier; joyeux de voir cette humble chapelle où je pourrais enfin appeler mes sauvages à la prière, où je pourrais offrir au Père céleste la victime expiatrice; et fier de pouvoir dire à mes pauvres enfants des bois : — Cette maison, cette église, c'est bien moi qui les ai construites, mais c’est Dieu qui en est l’architecte.

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Le jour même je réunissais les quelques vieux sauvages épars dansles environs, avec leurs femmes et leurs enfants, afin de donner toute la pompe possible à la bénédiction demon établissement naissant.

Cette cérémonie me laissera toujours un profond souvenir. J'avais pu rassembler une centaine d’assistants, vieillards, hommes, femmes et enfants. Je leur fis un discours pour leur inspirer le respect du lieu saint, Quand j’eus cessé de parler, un vieillard prit la parole et se tournant du côté de quatre de ses fils qui l’accompagnaient, il leur dit :

— Vous êles dans une maison où l’on ne voit ni fourrure, ni drap, ni indienne. C’est le prêtre — qui pourtant paraît bien plus grand seigneur que les commerçants — qui l’a construite de ses propres mains : c’est donc vraiment la maison qu'habite le puissant. N'entrez point ici en riant ni en jouant; on n’y vient que pour prier. Ce n’est pas unlieu comme les autres; c’est votre père qui vous le dit. Lorsque j'aurai passé de l’autre côté de la vie, en entrant dans cette maison rappelez-vous mes paroles. Plantezles profondément dans votre esprit ; elles vous feront du bien. Un de ses enfants répondit :

— Mon père, nous avons entendu tes paroles, nous les tiendrons dans le creux de notre main, et si jamais le puissant mauvais tentait de nous les faire oublier, nous répéterions sans cesse : — C’est notre père qui nous l’a dit.

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réuni autour de mon établissement. Les sauvages revenaient de la chasse d'automne, et, à mesure qu’ils apercevaient l'édifice terminé, ils poussaient des cris d’admiration ou de stupéfaction; car ils étaient partis quelques mois auparavant avec la persuasion qu’il serait emporté par le premier orage.

A dater de ce moment je pus me croire un véritable souverain, et bien que je n’eusse guère songé à flanquer ma maison de fortes et hautes tourelles, à côté des tentes sauvages, je pouvais hardiment me croire dans un palais.

Semblable à un seigneur du moyen âge, du haut de mon rocher je dominais mon peuple, peuple malheureux, qui, naguère encore disséminé sur les bords du grand lac, venait aujourd’hui se grouper autour de la demeure du missionnaire, comme pour se mettre sous la protection de Dieu. Et j'étais fier d'être le ministre de ce Dieu qui m'avait inspiré mon œuvre. |

Ce n’était pas seulement une maison de planches qui dominait les tentes sauvages ; c’était le christianisme, c'était la civilisation qui se montrait aux regards surpris des barbares du Nouveau Monde.

Ils étaient beaux ces enfants nés d'hier, ces barbares régénérés, quand ils se présentaient devant

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moi pour écouter la parole de Dieu. Ils me disaient tout émys :

— Cesont bientes mains quiontélevé cette grande maison ; elles n'étaient point habituées au travail, mais tu voulais nous prouver que tu étais décidé à être notre père et à rester parmi nous. Cette maison parle beaucoup ; elle nous dit que désormais nous ne serons plus orphelins, que nous t’aurons toujours pour père.

— J'aurais tort de me croire orphelin, me disait un jeune homme après avoir reçu le baptême, ne voilà-t-il pas que tu es mon père? Je croyais que tu n'étais ici qu’en passant; c’est pour cela que je ne voulais point écouter ta parole. Aujourd’hui, en voyant cetle maison, je comprends que tu ne nous laisseras pas.

— Apprends-moi à construire aussi une maison à ma famille, me disait un autre ; au moins je serai à l’abri mieux que dans ma tente, quand mes jeunes gens iront à la chasse.

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