CHAPITRE XIV
Nouvelle arrivée de sauvages. — Ethitcho, l’orateur du désert. — La plupart des sauvages savent lire. — Plusieurs sont baptisés. — Consolctions du missionnaire. — Il projette de construire une église. — Commencement de ce travail.
Un dimanche, je venais de donner le baptême à un certain nombre d'adultes, quand un sauvage
pressé m’aborda en me disant :
— Le plus célèbre orateur de ma nation, que tu n’as pas encore vu, s’est décidé, d’après mesconseils, à venir te voir. Ilt’attend dans ta maison pour te parler.
En effet, rentré chez moi, je trouve au milieu d’une vingtaine de sauvages le célèbre orateur assis au fond de l’appartement, grave comme un Caton. Contrairement aux usages, il ne daigna pas même se lever; il promena sur moi un regard superbe, me tendit la main d'un air protecteur; puis, après un silence un peu prolongé, il me dit :
— Je suis Eruircno (grosse-tête) l’orateur... Me comprendras-tu ?
— Peut-être, lui répondis-je.
— C'est que, fit-il alors d’une voix mesurée, j'ai
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beaucoup de choses à te dire. Ce n'est pas tout le monde qui parle comme moi. Je prends les choses dès le commencement, et je les conduis jusqu’à la fin. — Eh bien, lui dis-je, jusqu'icrje t'ai parfaitement
. Compris, je puis donc croire que je te comprendrai
jusqu’à la fin. Continue lon discours.
Alors, prenant un ton solennel et d’une voix de
tonnerre, Ethitcho commença en ces termes :
— Ne crois pas que tu viennes nous apprendre des choses nouvelles. Ce que tu dis est bon pour les enfants qui nous entourent. Pour moi, je sais depuis longtemps que le Puissant a fait le ciel et la terre, les arbres, les lacs, les rivières, les poissons, les caribous, les orignaux. C'est lui aussi qui a fait notre souffle, qui nous a donné des oreilles pourentendre, un esprit pour comprendre, des yeux pour voir. Or moi, qui sais ces choses, je n’ai jamais été comme les autres hommes. Je sais qu’il fut un temps où le Faiseur de terre fut mécontent des hommes et qu’il
les fit périr par le déluge. On m'a assuré que tu dis
que bientôt il y aura une autre fin du monde : tout cela, je le savais; je le supposais. Aussi dans toutes mes actions, je prends toujours bien gardedenerien faire de mal. Je répète souvent à mes jeunes gens : Faites ainsi et vous ferez bien... — Mais ils ne m'’écoutent pas. Le malin, tandis que tout le monde dort, je me lève, et, quand la nouvelle clarté paraît sur l'horizon, je dis au Puissant : Je te remercie du nouveau jour que tu me donnes; c’est un souffle nouveau que je reçois aujourd’hui, | Ethitcho continua ainsi pendant une grande heure. Je l’écoutais d’un air profondément attentif, Enfin
es en
le grand orateur termina son discours en me disant d’une voix de stentor :
— Hé bien! m'’as-tu compris?
— Oui, lui répondis-je, je t'ai compris.
Et alors analysant en quelques mots et à sa grande surprise tout ce qu'il avait dit, j’ajoutai :
— S'il y a bien des choses que tu sais, et je remercie le bon Dieu de t’en avoir donné la connaissance, il y en a un bien plus grand nombre que tu : ignores et que je viens pour t’apprendre. Il ne suffit pas de savoir que Dieu existe, qu’il a fait tout ce qui est, il faut encore savoir ce qu'il a dit et ce qu’il ordonne de faire. — Il faut connaître quel est le culte qu’il demande de nous.
Quand je lui eus développé ces pensées, le savait
s’écria :
— Si Dieu lui-même apparaissait sur la terre, il ne parlerait pas mieux que toi. Aussi je veux venir te voir de temps en temps.
Les sauvages qui nous environnaient étaient dans l'admiration de voir que j'avais pu prouver à la plus grosse tête de leur nation, au célèbre ÉTHTCHO, qu'il lui restait beaucoup à apprendre.
Bientôtles sauvagesétaient retournés dans les bois, et je me trouvais de nouveau presque seul. Je m'occupaistoujours avec plus d’ardeur à me perfectionner dans la connaissance des langues. Ma conversation avec ETuITcHo venait de me prouver que les sauvages ne me croiraient réellement supérieur à eux qu'à la condition de parler mieux qu'eux.
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Cependant, j'avais hâte d'agrandir mon établissement. La salle qui me servait de chapelle était devemue aujourd’hui trop étroite. Je voulais créer enfin un sanciüaire plus digne de la majesté de Dieu.
Comme ce pauvre peuple était changé en peu de temps ! Combien la loi évangélique a de puissance pour entraîner les hommes |
Ces barbares qui, à mon arrivée à Atthabaskaw, me regardaient presque avec mépris, car je n’avais pas de présents à leur faire pour les attirer ; ces êtres dégradés par tous les vices, par toutes les corruptions; ces êtres étaient maintenant de fervents chré. tiens. Leur instinct mauvais s’était transformé en naïveté. Le baptême les avait fail redevenir enfants.
Et voilà pourquoi je voulais construire une église à ces pauvres hôtes des bois.
Nous étions alors au commencement de l’année 1851. L'hiver avait été mauvais pour la pêche, et j'avais dû engager un de mes serviteurs à partir avec les autres sauvages pour la chasse, dans la crainte de ne pas avoir de quoi nous suffire. Je n'avais donc plus qu’un seul serviteur. Et ce fut fort heureux, car nous nous trouvâmes bientôt réduits à une extrême misère, quoique nous ne fussions que deux. Un moment je me vis presque dans la nécessité de tuer les pauvres chèvres que j'avais élevées moimême, C'était mon seul bétail en ce moment.
Mais Dieu veillait sur nous. Un matin je trouvai
une grande quantité de poissons dans mes filets, et mon sauvage tua le lendemain quelques maigres oies égarées sur les bords du lac. Cette abondance de nourriture réveilla le courage de mon serviteur.
— Prenons la hache, lui dis-je alors, allons à la forêt et recommençons à couper des arbres. Nous bâtirons une église. |
— Père, me répondit lesauvage, nousavions beaucoup de peine à trois pour faire rouler les troncs sur la neige, comment ferons-nous à deux pour les pousser jusqu'ici ?
— Dieu, qui est plus fort que toi et moi, poussera avec nous.
Je recommençai donc mes travaux de bücheron.
Pour nous aider à rouler Les arbres abattus jusqu’au haut de mon rocher, j'avais imaginé d’y atteler mes quatre chèvres. Ce surcroît de force me fut d’un grand secours, et au mois d'avril nous avions déjà une assez bonne provision de bois de charpente.
L'église que j'allais construire devait avoir 16 mètres de long sur 8 mètres de large. Après son achèvement, la salle qui actuellement me servait de chapelle devait être convertie en une espèce de métairie où je pourrais nourrir des vaches. Les privations que je venais d’endurer me commandaient de me mettre en garde contre les hivers à venir.
Mais le soin du temporel ne devait pas me faire oublier le spirituei.
Je me souvenais de la parole que j'avais donnée
‘aux envoyés des sauvages du grand lac des Esclaves.
Je leur avais promis ma visite, et le moment était venu de tenir ma promesse,
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