CHAPITRE XV
Départ pour le grand lac des Esclaves. — Les sauvages accompagnent le missionnaire jusqu’au rivage, — Première halte à la rivière des Rochers. — Les chiens mangent les provisions. — Famine. — Baptême d'une ile. — Salut à l'ile du Prêtre. —
Cantique. — La chute du Pélican, — Arrivée à la rivière au Sel.
Au mois d'avril donc, « {a terre nouvelle, j'abandonnais mon établissement naissant, et je partais accompagné de deux sauvages pour le grand lac des Esclaves, différant jusqu’à mon retour l’exécution de mes projets d’agrandissement.
Au moment où notre barque s’éloignait du rivage, les sauvages qui s’y étaient réunis me disaient :
— Nous allons donc être orphelins de nouveau; qui sait quand notre père reviendra?
Et à l'instant une salve de coups de fusil faisait retentir les rochers environnants.
Bientôt, poussés par une douce brise, nous avions perdu de vue la plage d’Atthabaskaw, et nous glissions à travers ses îlots verdoyants.
A midi, nous faisions halte pour déjeuner à la rivière des Rochers, nom improprement appliqué, puisque, à l'exception de quelques pierres graniti-
ques qu'on aperçoit çà et 14, les rives de ce cours d’eau, plantées de grands arbres, forment dans la perspective un coup d'œil ravissant,
Tandis que nous étions attablés sur l'herbe, les chiens d’un métis, nommé Beaulieu, qui était avec nous, seruèrent sur les autres provisions laissées dans le canot, en mangèrent la moitié et gâtèrent le reste qui dut être jeté à la rivière. En tout autre lieu on eût été effrayé d’avoir encore. plusieurs jours de voyage sans aucune provision; mais ici on y est accoutumé, et, après le premier mouvement de mauvaise humeur, nous finimes par rire de cette mésaventure.
— Bah! disait le vieux Beaulieu en s'adressant à mes deux Sauvages, dans trois jours nous serons chez moi et nous mangerons. Partons gaiement.
Puis, quand les bras affaiblis des rameurs semblaient fatigués, il leur disait avec un imperturbable sang-froid :
— Ramez plus fort, mes amis; nous n’avons rien pour manger, hé bien! le meilleur moyen pour conjurer la famine, c’est d’arriver le plus tôt possible.
Nous naviguâmes ainsi pendant trois jours sans vivres d'aucune espèce; nous contentant, pour toute nourriture, de manger de gros joncs — que nous arrachions aux bords de la rivière, et dont nous sucions la moelle. Quelquefois aussi nous trouvions des pids de canards dont nous mangions les œufs, quoique couvés.
— Ramez! ramez plus fort, mes amis, ne cessait de crier le flegmatique Beaulieu. Courage, mes jeunes gens ! Nous mangerons chez moi.
Mais avant d'arriver à la rivière au Sel, séjour du vieux Beaulieu, arrêtons un instant nos regards sur les beaux sites de la route.
En sortant de la rivière des Rochers, on rencontre la grande rivière de la Poix qui prend sa source aux montagnes rocheuses et qui, réunie à la rivière des Œufs et à celle des Rochers, forme le grand fleuve appelé la rivières des Esclaves.
De ce point la vue s’étend à une distance d’environ cinq lieues, sur cet immense cours d’eau bordé de splendides forêts, si bien qu'on croirait qu’il tre.verse un tunnel de verdure et qu’il va disparaître sous la terre. On avance. Le canot file rapidement sous ce tunnel, et bientôt l’on s’aperçoit que le fleuve, divisé en deux par une grande île, fait un détour à droite et à gauche, pour se réunir à trois ou quatre lieues plus bas.
Cette île, qui n’avait point de nom, s'appelle au- |
jourd’hui l’île du Prêtre, et voici dans quelle circonstance ce nom lui a été donné,
Tandis que nous passions en chantant devantcette île, Beaulieu fit signe aux rameurs d’arrêter le canot et aux chanteurs de se taire. — Puis, se levant noblement, il dit :
— Jeunes gens, à mesure que nous avançons, nous trouvons çà et là des îles, des presqu'îles, des lacs, des rivières. Tout porte le nom, souvent assez indifférent, de certains étrangers qui ont passé par ici. Dieu a permis que l'ile que nous voyons là, et qui
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est une des plus grandes et des plus belles, n’ait point encore de nom. Donnons-en donc un nom à cette ile qui nous rappelle un doux souvenir : le passage du premier prêtre qui ait visité nos contrées. Appelons-la L'ILE DU PRÊTRE.
A ces mots du vieux métis les sauvages crièrent:
— Salut à l'ile du Prêtre: YALT-IYE-BENUÉ! Ce nom lui est resté depuis.
En ce moment, si le démon de l’orgueil avait passé par là, il m'aurait peut-être soufflé une pensée ambitieuse.
Le vieux Beaulieu avait fait amarrer le canot, et nous descendimes dans l’ile,comme pour en prendre possessionen monnom ; et aussitôt, pour donner à ce baptême toute la solennité de la situation, nous entonnâmes un cantique à la sainte Vierge, dont voici la traduction:
Tu es vraiment généreuse et bonne, toi qui es absolument pure, Ô Marie; toi qui dis à mon cœur :
Mon fils, je t'aime.
Umlathè san iyénithéni Ot iyu dégayé Madith!
Sé dziyé aselinni tta Sinyézé ne yenestshen si.
[Dégayé] Madith!
Sinné walli
Pure Marie ! je serais au comble du bonheur, si toujours tu veillais Itasin sekenelni dé sur moi; je t’aimerai, je te serai Népan yennit an soumis jusqu’au terme où je pour Né dakastté rai vivre,
Tta olsen quesnawalesi.
Heureux d’avoir consacré une île au prêtre et de chanter la gloire de Marie, nos voyageurs parais-
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saient avoir oublié qu'ils n'avaient rien mangé depuis deux jours, et nous voguions à grands coups d'aviron.
Bientôt l’île du Prêtreavait disparu, et nous avions devant nous un de ces points de vue d’autant plus beaux qu'ils sont très-rares dans ces sauvages contrées.
L'œil se perd au loin sur la rivière, dont le lit, durant une vingtaine de lieues, semble avoir été tiré au cordeau. De chaque côté on voit se dérouler une bordure de grands arbres dont les cimes nivelées s’en vont,comme deux rubans de verdure, se perdre et se confondre dansle lointain.
Poussés par un vent favorable, nous eûmes bientôt franchi cette distance, et le soir nous arrivions au-dessus d’une chute grandiose dont la masse d’eau se perd en bouillonnant sous des rochers caverneux qui l’environnent.
C’est au pied de cette chute que des milliers de pélicans se donnent rendez-vous. Aussi est-elle appelée chute du Pélican.
Le pélican n’a, dans ces parages, aucun des nobles instincts que lui attribue la légende. Ses œufs qu’il pond sur la première pierre venue, illes abandonne aussitôt qu'ils sontéclos. Ilse tient au bas de la chute pour pêcher des poissons qu’il emporte tout vivants dans l'immense poche placée sous son grand bec et qu’il mange quand ils sont à demi corrompus. Cette poche, d’une couleur rougeûtre, est sillonnée par des
lignes verticales qui feraient croire que le sang va en couler.
Cette particularité a sans doute donné naissance à l'antique fable du pélican se déchirant les flancs pour nourrir ses petits.
La chair du pélican est immangeable; elle a le yoût du poisson corrompu. C’est le seul animal auquel les sauvages ne toucherit jamais, quelle que soit la faim qui les dévore.
Après avoir transporté le canot et nos bagages au delà de la chute du Pélican, nous descendimes avec une grande rapidité sur une immense nappe d’eau qui conduit en droite ligne à la rivière au Sel, où se trouvail la demeure du vieux métis.
Nous arrivâmes à cette demeure vers les neuf heures du matin. Quelques sauvages s'étaient réunis à la famille de Beaulieu, et nous fûmes reçus avec des témoignages de joie qui nous firent oublier nos fatigues.
En sortant du canot, Beaulieu s’écria :
— Jeunés gens, avez-vous de la viande? Il y a trois jours que nous n’avons mangé.
— Non, répondirent-ils, nous n'avons que des carpes desséchées.
— Bien, ditle vieux, ça vaudra mieux que les joncs et des œufs pourris.
On nous servit alors des carpes sèches en abondance; puis le bon vieillard, m’ayant conduit à son
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; dl habitation, voulut absolument me donner le peu de
[| D'PRE viande qu'il y trouva.
PU — Non, lui dis-je, je veux partir de suite; je ne
ps veux pas te priver de ce peu de nourriture.
f} 4 ‘es — Tu m'attristes profondément, me répondit-il, La [| eu: C’est peu de chose à la vérité, mais je sais que cela [| Re me fera plus de bien, si tu le manges, que si je le À [| Lot mangeais moi-même; car enfin tu es mon père. q-
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