CHAPITRE XIX
Le missionnaire construit un clocher. — Le sauvage Dénégonusyé., — Étonnement de ce sauvage en voyant que le père est aussi savant que lui. — Il se convertit. — Il repart avec promesse de venir se faire baptiser dans un an.
J'étais occupé à construire mon clocher quand j'aperçus venir de loin un sauvage déjà âgé, suivi de sa femme et de trois petits enfants. A chaque pas le sauvage faisait une génuflexion, puis se relevait en poussant des cris d’admiration.
Du haut de mes échafaudages, je le regardais attentivement; il m’élait inconnu.
Je descendis alors de mon cloc: 2», j’allai à sa rencontre, et, après lui avoir touché la main, je l’introduisis dans ma maison.
Le sauvage s’assit avec une gravité remarquable, prit son sac à tabac, chargea sa pipe, et l’alluma en silence.
C'était un homme de taille ordinaire, ses yeux lançaient des éclairs: — il avait le front iarge, les sourcils épais, le nez aquilin et un peu pointu, le menton long et les oreilles apparentes; — tout en ce sauvage révélait l'énergie et même le génie.
Quand je le vis en train de fumer son éshé (pipe), je lui dis:
— ETLÀ UNLYÉ ( comment t’appelles-tu )?
— DÉNEGONUSYÉ.
— Pourquoi es-tu resté si longtemps sans venir me voir?
— Pourquoi? mais la chose est toute simple.
— Quelque simple qu’elle soit, je ne la a point,
— C'est bien simple pourtant, répondit-il, et ce n’est certes pas le manque d'affection, ni le dédie de te voir qui m’a arrêté; peut-être plus que tout autre j'ai le désir du bien et je te regarde comme un Dieu descendu du ciel... Si je voyais Dieu lui-même, jene serais pas plus ému... Mais, continua-t-il après une pause..…, je ne suis point fait comme les autres; quand je parle, je veuxêtre compris, et quand on me parle, je veux comprendre. Or jusqu'ici on m'avait dit que éu parlais comme un enfant. — Voilà la raison pour laquelle je n'étais point venu te voir. Mais dernièrement j'ai rencontré un de nos amis qui m'a dit que fu parlais comme un homme... et me voilà,
— Mais, répondis-je, si tous avaient fait comme toi, ie serais resté longtemps seul.
— Oui, mais je savais que d’autres venaient ct qu’ils se contentaient du peu que lu savais dire; — si personne n'était venu, je serais arrivé le premicr.
— Eh bien! lui dis-je, le Fils de Dieu assure que les premiers seront les derniers et les derniers les premiers, — voyons si tü seras du nombre. Ilse prit à rire en me disant :
— Je suis sûr que tout ira bien puisque tu aimes àrire.
SE ns CE ce
Je commençai à l'instant son instruction ; il m’écouta avec un religieux silence ; puis il sortit, toujours avec sa même gravité.
Alors je fus témoin d’une scène qui se reproduisit les jours suivants, ainsi qu’on va le voir, et qui témoigne de la grande mémoire de beaucoup de sauvages, de leur insatiable besoin de discourir et de l’organisation puissante de quelques-uns, — qui, élevés dans d’autres conditions, auraient pu donner au monde des. orateurs de premier ordre.
A peine sorti de ma maison, Dénégonusyé réunit autour de lui quelques sauvages qu’il rencontra dans les environs, et, s’asseyant sur une pierre, il se mit à les haranguer. — Il parla toute la journée, et la nuit était venue que j’entendais encore sa voix sonore et timbrée.
Le lendemain, le tribun du désert vint de nouveau me trouver et je continuai à l’instruire., — A peine sorti, il recommença ses harangues de la veille, et bien avant dans la nuit je l’entendais encore pérorer.
— Mais pourquoi parles-tu tant? lui dis-je quand il revint chez moi. — Il y a de quoi te rendre malade et empêcher tout le monde de dormir.
— Pourquoi ? me répondit Dénégonusyé ; — la chose est naturelle : quand je viens ici et que tu me parles, c’est sans doute afin que je retienne ce que tu me dis ; or le meilleur moyen, ce me semble, pour ne pas l'oublier, c’est de le répéter aux autres : — voilà pourquoi je parle si longtemps.
Il y avait à peine dix jours que j'avais commencé l'instruction de ce sauvage que déjà il avait re-
tenu toutes les choses importantes de la religion.
Alors Dénégonusyé m’annonça qu'il devait partir, et je lui dis:
— Tu es assez instruit maintenant ; situ veux, je te donnerai le baptême.
— Non! me répondit-il, je n'ai encore rien fait pour le bon Dieu.
— Eh bien ! lui dis-je, quand tu auras fait quelque chose, tu reviendras, et je te baptiserai.
Il partait pour un an,
Il retournait à cent cinquante lieues, sur les bords de la mer Glaciale, d’où il était venu exprès pour me parler.
— Dans un an je reviendrai te voir, dit Dénégonusyé en me serrant la main.