CHAPITRE XX
La nouvelle église est terminée. — Le missionnaire reçoit une cloche. — Arrivée de M. Grolier. — Le missionnaire n’est plus seul. — Bonheur de revoir un Français. — La cloche est placée, — Surprise et terreur des sauvages en l’entendant. — La voix de Dieu. — Les sauvages se groupent en plus grand nombre autour du clocher chrétien. — Le missionnaire projette une nouvelle église de vingt mètres de long sur douze de large.
Ma nouvelle église est terminée, mon champ ensemencé, — il ne me manquait plus que la cloche, que les barques de la Compagnie devaient m'apporter de jour en jour, — et qui m'arriva avant le retour des sauvages ; nous travaillâmes aussitôt à la placer : ce qui fut l'affaire de peu de temps, et j’attendis, heureux de ménager cette surprise à mes naïfs disciples.
Nous étions alors vers le milieu du mois de septembre, et un jour que, venant de visiter mes filets, j'étais monté au haut de la colline pour couper les fagots de bois, — je lève la tête et je vois, avec une surprise suivie d’un ingicible tressaillement, un prêtre se dirigeant du côté de ma maison.
A cette vue, je laisse là le fagot commencé, je vole vers mon rocher. s
Un instant je crus à un rêve. — C’était une douce réalité... je n'étais plus seul,
Ah ! lorsque, pendant de longues années, vos
oit une est plus placée.
La voix nombre tte une rge.
np enloche, porter ur des )lacer :
tendis, ifs disde SEPs filets, per les ec une ent, un encé, je
e douce
es, Vos
pensées ont dû se replier sur elles-mêmes, — quand votre cœur si longtemps n’a pu s'épancher dans un aûtre cœur, après de longues heures d'isolement, — comment définir cette émotion de joie et de bonheur qu’on éprouve à l'aspect d’un ami, d’un frère, d’un compatriote peut-être ?
Ce prêtre était un compatriote en effet, — c'était le Père Grolier, un missionnaire oblat qui venait pour me seconder.
J'allais pouvoir enfin parler de ma famille, de mes amis, — de tous ceux que j'avais connus et aimés. J'allais pouvoir parler de la France.
Enfin je n'étais plus seul ; — je pourrai désormais m'’ahsenter de mon établissement et aller au milieu des lointains déserts, aux bords des rivières et des lacs, chercher les tribus sauvages qui ne viennent pas à Atthabaskaw, — et répandre un peu partout, dans les pays inexplorés, la semence évangélique. Je pourrai laisser à mon troupeau un second pasteur qui aura soin de lui. Qu'importe maintenant qu'il ne sache pas parler la langue de mon pauvre peuple? — Mes sauvages, en le voyant, diront : — «C’est le frère de notre père, c'est notre père aussi. »
Et il pourra les réunir dans le sanctuaire de Dieu.
Quelques jours après les chasseurs arrivaient. Je leur avais promis une surprise.
Aussstôt que les premiers groupes apparurent
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dans la plaine, je dis à mon serviteur de se tenir
Mr prêt à ébranler la cloche. Le brave garçon — qui A
le î. ne comprenait rien à ce que je voulais faire, -- m’o- Évon
| 1e béissait machinalement. grand
Î pat. Enfin, lorsque quelques centaines de sauvages C'ét EL COTE 1e furent assez rapprochés : cr dé D rt — Sonne, sonne fort, lui criai-je.
rninE Le sauvage m’obéit ;: — mais au premier tinteà du ment il lâche la corde et s'enfuit épouvanté.
[| LS A leur tour, je vis tous les sauvages s'arrêter in- Jen fl Jon - terdits dans la plaine, cherchant des yeux et des qui fré rt PR oreilles d’où était parti ce tonnerre, qui venait d'é- sidéra a! : jan | clater. déjàt | | Re Un instant je m'amusai de leur étonnement, puis, une m
| RH, prenant la corde moi-même, je me mis à sonner à consac
Li NAS grande volée. : chamr
t| IE ARR: Alors vous eussiez vu tous ces seuvages, les uns à maisot
hr genoux, les autres les bras levés au ciel, gesticu- m'atri
! Re lant, priant, criant, — n’osant ni avancer ni reculer. sion n:
MT Ils auraient vu le Lac se changer en forêt, et la Jr n à Nos forêt se transformer en lac, que leur stupéfaction spacie ‘4h L'ia eût été moins grande. lités.
LR Je cessai d’ébranler la cloche, et, me montrant à long s
l Hi eux, — je leur fis signe d'avancer. l'anné.
Mb A ce signe, tous, poussés par un élan de joie ou miner
k || AN de curiosité, se mirent à courir de toutes leurs for- Ces
LH Os ces. C'était à qui esc&laderait le premier jusqu’à siterr
1 hi l’église : jamais l’expression de course au clocher ne l'étenc
À MAS fut plus vraie ni mieux appliquée.
h qe Ici j'aurais une longue page à écrire des mille
| li NE | questions qu'ils me firent tous à la fois.
ll | ane Je leur expliquai quel était le but de la cloche;
E Li “at
je leur dis qu’en France elle annonçait toutes les cérémonies religieuses, et tous me promirent bien de venir à la prière chaque fois qu'ils entendraient sa grande voix.
C'était la première fois que la cloche retentissait sur cette plage jadis déserte.
Je m'apcrçus dès lors que le nombre des sauvages qui fréquentaient le poste d’Atthabaskaw s’était considérablementaccru. Ma nouvelleéglise était presque déjà trop petite; mon rêve de fonder sur cette plage une mission considérable se changeait en réalité. Je consacrai cette nouvelle année à agrandir mon champ, à ouvrir des fossés; je projetai deux autres
maisons, l’une pour le compagnon qui venait de m'arriver et l’autre pour les serviteurs qne la mission neissante pourrait enfin engager.
Je projetai aussi une autre église, —- mais assez spacieuse cette fois pour parer à toutes les éventualiés. — Cette église, qui aura dix-sept mètres de long sur neuf de large, je ne la commencerai que l'année d’après et je restera’ quatre ans pour la terminer.
Ces divers travaux ne m’empêcheront pas de visiter régulièrement les tribus disséminées dans tou:e l'étendue de ce vaste continent.
du tentés mir ns à
le jou pas qu US: Y séante Hot j'ai la ( | ia k Déjà presque tous les sauvages qui visitaient le M devais 1 LA poste d’Atthabaskaw savaient leurs prières, plusieurs D que Di fr RARE savaient lire et passablement écrire. Je m’appliquai M sais qu [| Dre ensuite à donner aux cérémonies religieuses le plus M parole | Re de pompe possibie. J'avais appris à la plupart des À coup [| Lt cantiques, qu’ils chantaient en masse au refrain : D plaindi IL: (k Au Li leurs voix, malgré leur discordance, me charmaient Æ — L A RTE le cœur. Ces hommes qui célébraient aujourd’hui désert, Di Pr la gloire du Seigneur, étaient hier encore des mal- D qui a | | RER heureux dominés par les plus tristes passions et les WE sirs de | we ME, saperstitions les plus hideuses, pensé € ELA ke el Le temps que je n’employais pas à la prière, au — U | LE catéchisme et à la lecture, était pour moi le plus Æ c'est dé \' den précieux. C’est dans ces moments de loisir que D lu nous | dl fe d j'allais visiter les sauvages un à un dans leur loge, br it soit pour les diriger, soit pour mettre la paix dans fl ae leur ménage, calmer les haines, réconcilier des (RER ennemis mortels. Beaucoup encore ne se trouvaient WE Peu Mort pas toujours bien disposés à recevoir mes conseils, D J'AVals FIRE mais je trouvais parfois çà et là des âmes d'élite, D "ngt a { è je 4 des prédestinés, qui me payaient surabondamment JE ‘ion ce de ne | de mes fatigues, en me donnant l'espérance pour Uons, ] NH la conversion de tous ces infidèles, nom di ERA et de | Rien aussi, Ro id VI Lo TE M sut é x Je p:
it — Mon père, me disait un jour un sauvage baptisé voué ?
depuisun an, je t'aime et j'aimetes discours ; depuis P Ù J
jent le asieurs pliquai le plus art des frain :
maient ird'hui >s malset les
ère, au e plus ir que r loge, ix dans er des vaient pnseils, d'élite, mment e pour
baptisé depuis
le jour où tu m'as donné le baptême, je ne crois pas qu’il soit sorti de ma bouche une parole malséante. J'aime mon épouse comme moi-même et j'ai la consolation d’en être aimé; tu m'as dit queje devais aimer mes enfants comme un dépôt sacré que Dieu m'a confié ; je les aime comme cela — je sais qu’ils sont à Dieu plus qu’à moi. Depuis que ta parole s’est fait entendre à mes oreilles, j’ai beaucoup souffert, beaucoup jeûné, sans jamais me plaindre ; — Dieu le veut, et je le veux aussi.
— Le Fils de Dieu, comme toi, a jeûné dans le désert, et comme toi il a souffert, répondis-je. Dieu, qui aime la résignation, accomplit toujours les désirs de ceux qui savent se résigner; tu seras récompensé dans les cieux de ta bonne conduite.
— Un seul désir me reste, interrompit le sauvage, c'est de mourir bientôt pour voir les merveilles que lu nous prêches.
Peu de temps après mon arrivée à Atthabaskaw, j'avais baptisé une jeune sauvagesse de dix-huit à vingt ans, Pendant les premiers mois de sa conversion cette sauvagesse venait souvent à mes prédicalions, puis je ne la revis plus. Je lui avais donné le nom de Berthe, et elle était un exemple de modestie et de ferveur. Un jour son mari, que j'avais baptisé aussi, vint me trouver et me dit : — Père, mon épouse est malade, viens la confesser,
Je partis au même instant en compagnie du sauvage,etquelques heures après nous arrivions à sa loge
Je trouvai Berthe couchée sur une natte dans un ds coin du réduit. |
| — Mon père, mon cher père, s’écria la pauvre Me EEE malade à mon aspect, Dieu m'est témoin que la [| Le vérité va sortir de ma bouche : je vois approcher
| 4e LE avec bonheur le jour de ma délivrance. C’est sans h CAF doute pour me punir des péchés que j'ai commis one, avant d’être chrétienne, que Dieu me fait souffrir, Mo car je sais que j’ai été coupable. Mais, depuis huit FL PRE mois que j'éprouve de cruelles douleurs, je n'ai 1 Lo er jamais laissé échapper de plainte ; aussi je sens que L RENT Dieu m’a pardonné. | jou | Hi — Oui, Dieu t’a pardonné comme je t'ai pardonné C LL IN Sue moi-même, lui dis-je, ému jusqu'aux larmes des ac- viei FRET cents de cette âme résignée. ras : à La sauvagesse se releva à demi sur sa couche; ses dati \ yeux, brillant de leur dernier éclat, s’arrêtèrent un y | purs, instant sur moi... puis elle dit : céd: HA — O mon père, je le vois entr'ouvert pour me por! moto recevoir, le ciel dont tu m'as tant parlé, je vois la vers arr bonne Marie qui me tend les bras. Depuis le jour un | je heureux où tu m’adoptas pour enfant, en versant sur nètt ET RUE mon front l’eau régénératrice, je t'avais pris pour ns j'a BR mon père, et Marie pour ma mère; vous ne m'avez Naf AE 0 point manqué depuis, et je te vois encoreau moment dé FE Ne de ma mort. Merci, père, merci d’être venu dans la LAN s naîtr (Fire tente de ton enfant. jeun. F' | à TE — Dieu a exaucé tes prières, mon enfant, il a geüe M." à HU | tenu les promesses que je t'avais faites, de ne jamais disai DATES t’'abandonner. fait.« gt — Dans le long cours de ma maladie, repartit la ptet 4
sauvagesse, j'ai adressé de nombreuses prières à Jésus
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Jauvre que la ‘ocher t sans )mmIs uffrir, is huit je n'ai ns que
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ur me vois la le jour ant sur s pour m'avez oment dans la
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et à Marie, non pour leur demander de vivre, mais plutôt de mourir.
Le lendemain, je vins donner à Berthe la sainte communion, et quelques jours après elle expira. Que de consolations me donna cette bienheureuse mort ! Lenom de cette sauvagesse mérite d’être inscrit dansle livre de vie.
— Le père Abraham est malade, me dit-on un jour, il désire te voir. |
Celui qu’on appelait le père Abraham était un vieillard octogénaire que j'avais baptisé un an auparavant; son nom sauvage étail INTSOLLÉIAZI (bouton de rose),
Véritable patriarche de sa nation, sa foi ne le. cédait en rien à celle de l’ancien patriarche dont il portait aujourd’hui le nom. Je me hâtai de courir vers lui et je le trouvai presque mourant de vieillesse plutôt que de maladie ; il était plus qu’octogénaire,
— Mon petit-fils bien-aimé, me dit le vieillard, à peine entré dans sa loge, je veux, avant de mourir, que tu saches l’histoire de ma vie. Avant de te connaître, j'avais eu un autre guide dans la voie du salut; jeune encore, j’interrogeais les plantes, j'interrogeais les fleurs, les astres, les oiseaux, et tout me disait ou semblait me dire : — Je ne me suis point fait; — il y a donc un Dieu créateur, me disais-je à moi-même; ce maître souverain mérite donc d’être honoré, Seul peut-être de toute ma nation, j'ai coms
146 DIX-AUIT ANS CIIEZ LES SAUVAGES.
mencé à l’adorer, à lui demander mes besoins, à lui offrir ma vie et mes actions. Guidé par une main invisible, je ne me suis point vautré dans le vice, cornme mes compatriotes ; mes lèvres n’ont jamais proféré ni blasphèmes ni mensonges. J’ai tâché d'élever ma nombreuse famille dans la crainte du Créateur et l'amour des hommes. Le maitre qui a parlé à mon cœur dès mon bas âge, n’a pas été pour moi avare de ses dons, la chasse et la pêche ont toujours été faciles et abondantes... Tel était mon état, quand je vis luire pour la première fois le soleil lumineux qui nous annonçait ton arrivée, — toi, l’envoyé du Créateur. — Je bénis ce jour heureux, en pensant que mes parents, jusque-là sourds à ma voix, se rendraient dociles À la tienne... A Dieu en soit rendu tout honneur, toute gloire, à mon cher petit-fils bien-aimé.
Abraham, malgré son grand âge, devait vivre encore assez longtemps; quoiqu'infirme:; il put revenir encore à Atthabaskaw.
— Tu vis donc encore, grand-père? lui dis-je la
première fois que je le revis.
— Qui, merépondit-il, Dieu m'a fait vivre jusqu'à ce jour pour que j’eusse le plaisir de te revoir.
Un jour, je le vis arriver, au printemps, dans le même état où je l'avais toujours connu; iltenaitentre les bras un de ses petits-fils malade, qu’il m'amenait afin que je le bénisse une dernière fois : quand j’eus satisfait à ce légitime désir, je voulus essayer de l’encourager, car il paraissait très-affecté ; il m'interrompit en me disant :
= Mon bien-aimé fils, mon heure est proche, mon
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lui \ inice, nais ché e du qui à pour > ont mon oleil . toi, "EU; à ma u en cher
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petit-fils mourra bientôt et je l’accompagnerai au tombeau; je sais que mon temps ici-bas est fini et je n’en suis point fâché; il me tarde de voir notre Père à tous; la seule prière que je lui fais, c’est de m’appeler à lui, | |
Il repartit, et huit jours après il était mort. Sa mort fut digne de sa vie. La veille, il avait rassemblé sa famille et lui annonça positivement qu’il allait mourir.
— Je suis sûr, leur dit-il, qu'avant que le soleil de demain disparaisse de l’horizon, je verrai mon Dicu.…. Ne vous attristez pas sur mon sort, il est digne d’envie... Pour vous, mes enfants, si vous marchez sur
mes traces, vous me suivrez dans l'éternité.
A ces mots, il fit le signe de la croix, ferma Îles yeux et rendit doucement son âme à son Créateur.
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