‹ Dix-huit ans chez les sauvages [microforme]Chapitre 7 sur 100 · XVIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XVIII PRÉFACE

qui tournait les cœurs vers les missions sauvages de l'Amérique, ne risque-t-on pas de compromettre le passé et l'avenir de ces missions ? Si la France a perdu un jour pour sa couronne la plupart de ces contrées, qui portèrent pendant deux siècles le nom significatif de Nouvelle-France, ne s'exposerait-elle pas aujourd'hui à les perdre pour le catholicisme ?

Peut-être l'espoir du martyre est-il l'unique attrait qui pousse Îles cœurs vers l’extrème Orient.

En Amérique, nous n’en sommes plus aux temps

héroïques des Brebeuf, des Jogue, des Lallemant, de tous ces hommes qui, suivant l'expression de Chateaubriand, réchauffaient de leur sang les sillons de la Nouvelle-France.

Mais le martyre de tous les jours, de tous les instants serait-il donc à dédaigner ? Les fatigues, les privations, les sacrifices de toute nature n'ontils pas aux yeux de la foi un mérite intrinsèque presque égal au vrai martyre ?

Le sang versé goutte à goutte, la vie épuisée avant le temps par des travaux excessifs, la mort à petit feu, voilàle martyre qui vous attend, à vons qui, tournant vos regards du côté des dé-

uvages )Mpro- ? Si la la plut deux ice, ne e pour

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PRÉFACE

serts du Nouveau-Monde, aspirez à la gloire de marcher sur les traces de ses apôtres.

Nous avons tour à tour converti et civilisé les Hurons, les Iroquois, les Algonkins, les Montagnais, races autrefois si barbares. Mais combien il reste encore de tribus sauvages à évangéliser, combien de peuples, dans ce lointain continent, encore ensevelis dans les ténèbres de la mort, vous appellent du cœur et de la voix, Ô vous qui avez recu d'en haut le feu sacré du dévouement apostolique !

DE

En 1793 vivait, dans le petit village de Sérignan,

È département de Vaucluse, une famille patriarcale,

dont le chef, Jean-César Faurye, âgé de soixantequatre ans, était né d’une des meilleures familles du pays. Aux yeux du pouvoir d’alors, ce vieillard était

. non-seulement coupable d’avoir reçu une éducation } distinguée, mais encore de posséder une certaine

fortune etune grande considération.C'’en étaît assez

| pour le désigner aux sans-culottes, lui susciter des | haines et le faire déclarer suspect.

La loi des suspects aurail trouvé grâce devant la

: postérité, si elle n'avait servi si souvent à assouvir

N 7 des vengeances particulières, ou à tenter la cupidité.

César Faurye avait deux fils et trois filles, dont l’une, appelée Henriette, avait pris le voile de religieuse, le 17 novembre 1789, au couvent du Saint- Sacrement, à Bollène, petite ville du comtat Venaissin, arjourd’hui département de Vaucluse ; il lui restait donc quatre enfants.

Un jour, la loi appela ses deux fils à l’armée; quel-

que temps après, sa fille aînée se maria; il ne resta

au vieillard, pour soutien et pour consolation de ses

vieux jours, que le plus jeune de ses enfants et leur vieille mère.

Eh bien! ce vieillard, dont les deux fils combat-

taient pour la république, fut déclaré suspect, et

surun ordre émané du tribunal révolutionnaire il

‘fut arraéhé.de sa maison et incarcéré à la prison

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D RE | César Faurye : —incarcéré pour être section- « naire, pour n'avoir jamais été lié qu'avec le parti « aristocratique, pour n'avoir jamais donné aucune « marque de civisme, pour s'être toujours entretenu « avec le parti supérieur de l'aristocratie, pour avoir «toujours soutenu le parti papiste. — Sa maison a «toujours été le repaire de l'aristocratie; il n’a ja- « mais mis le pied à la société populaire. »

Voilà sous quels prétextes un honnête homme était mis au rang dés criminels; — voilà les crimes qui suffisaient aux hommes sanguinaires pour condamner un citoyen à mourir sur l’échafaud.

IT

Le lendemain du jour où César Faurye fut enfermé dans la prison d'Orange, une jeune fille de dix-huit ans, au front haut, à l’œil ardent, à la démarche assurée, se présentait au geôlier.

. —Le citoyen César Faurye, demanda-t-elle ; je désire le voir.

— Et qui es-tu, belle enfant? répliqua le geôlier. + : — de suis sa fille Madeleine; j'ai dans mon panier des provisions que je lui apporte.

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— Ton père est au secret, et tu ne peux Île voir; mais laisse-moi tes provisions et je les lui re-

” mettrai.

— Oh! merci, merci, citoyen, fit Madeleine tout en larmes: dites à mon père que tous les jours je lui apporterai des provisions. que tous les jours je viendrai jusqu’à ce qu'on nous Île rende, — car on nous le rendra... n'est-ce pas? mons... citoyen... car il n’est coupable de rien... Oh! dites... dites. n'est-ce pas, qu’on nous le rendra bientôt?

Le geôlier ne répondit rien. — Madeleine retourna

auprès de sa mère.

Et, depuis, chaque jour, sur la route de Sérignan à

. Orange, on vit la courageuse enfant, un panier à la

main, portant à son pauvre père quelques provisions, cherchant à adoucir ainsi les instants amiers de sa captivité.

Dieu, dans ses impénétrables desseins, avait ré-

» servé à la famille des Faurye bien d’autres épreuves encore.

Un soir, comme la mère et la fille étaient à faire leur prière, ils entendirent des coups précipités à la porte de leur maison. La vieille femme se leva effrayée, tandis que Madeleine, courant à la porte :

— Qui est-ce?s'écria-t-elle.

— Moi, Henriette... Ouvre vite, répondit une voix faible. À ce nom, à cette voix... Madeleine reconnut sa sœur, la religieuse du couvent de Bollène, qui, un instant après, était dans les bras de sa mère.

— Écoutez, ma mère... écoute, Madeleine. dit Henriette, quand son émotion fut un peu calmée, —

k BIOGRAPHIE

notre couvent vient d’être fermé, — toutes nos sœurs se sont dispersées. et j'arrive sans avoir eu le temps de vous avertir. Hier on a voulu me faire prêter serment... j'ai refusé. je sais le sort qui m'attend... que la volonté de Dieu soit faite.

Henriette Faurye avait alors vingt-trois ans; c'était une de ces femmes énergiques, à l’âme fortement trempée, capables de tous les héroïsmes ct de tous les dévouements ; elle aurait pu se cacher, comme tant d’autres l’ont fait; mais elle savait son père en prison, sa mère et sa sœur seules à Sérignan, elle préféra rentrer dans sa famille, sachant bien qu’on ne l’y laisserait pas longtemps.

En effet, le bruit de son arrivée se répandit bientôt dans le village, et quelques jours après un mandat d'amener fut décerné contre elle.

Sa mère et sa sœur la pressaient de fuir ou de se cacher, — Non, répondait-elle. — La plupart de mes sœurs sont en prison, mon devoir est de les y suivre. — Je veux partager le sort de notre père, disait-elle aussi.

Et Henriette attendit avec courage et résignation les sbires du tribunal révolutionnaire, envoyés pour la prendre.

Elle était, ce jour-là, assise devant la porte de sa maison, — protestant, par cette attitude calme et assurée, de la paix de sa conscience.

— C’est toi qui t’appelles Henriette Faurye? lui dit avec brutalité et d’un ton menaçant l'officier municipal porteur du mandat d'arrêt.

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— C'est moi-même, répondit la jeune fille, avec cette fierté de l’innocence.

— Tu étais religieuse à Bollène?

— Oui!

— Où est ton père?

— Tu sais bien qu’il est en prison à Orange.

— Et tes frères ?

— Soldats de la république. |

— Ton père est un aristocrate, — tes frères aimeraient mieux se battre avec les chouans, toi tu conspires avec tes singeries de prières, nous avons ordre de t’arrêter... suis-nous.

Henriette, qui n'avait pas daigné se lever de son siége en face de l’homme atroce qui venait de la questionner, se dressa alors calme et sereine; elle promena son regard si fier sur ces hommes armés, qui élaient là pour la prendre, puis, se tournant vers sa sœur Madeleine, qui sanglotait à ses côtés :

— Madeleine, prononça-t-elle d’un ton inspiré, — s’il faut savoir vivre pour Dieu, il fant aussi savoir mourir pour lui. Prie pour moiet consolenotre mère.

Hélas ! à l’approche des scélérats qui venaient lui arracher sa fille, la pauvre mère s'était évanouie.

Quelques heures après, Henriette Faurye était enfermée dans la prison dite des Castres, à Orange.

A partir de ce moment, Madeleine Faurye eut double provision à porter chaque jour à Orange, et, malgré la brutalité avec laquelle elle était souvent reçue, malgré les propos insultants que sa beauté lui attirait parfois, la courageuse enfant ne manqua

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