BUENOS-AYRES
en trois minutes ont lieu de nouveaux départs.
Le port de Buenos-Ajres est plutôt pis encore que celui de Montevideo. Il est plus ensablé, et ses eaux ont moins de profondeur. Aussi le mouillage des grands steamers a lieu parfois jusqu'à six milles en mer, et le déchargement des barques de commerce, qui doit se faire loin des quais, à marée basse et au moyen de charrettes, s'opère, on le pense bien, dans les plus tristes conditions. La marchandise se mouille au moindre vent, et tout travail en rade doit cesser aussitôt que souffle le pampeiro.
C'est tout au plus alors si les malheureux voyageurs peuvent songer à s'embarquer. Moimême, quittant , un jour de pampeiro, Buenos- Ayres pour Montevideo , je courus de réels dangers .
Au large des eaux du port, à quelques milles en mer, se balançait le steamer sous vapeur.
L'heure du départ allait sonner j il n'attendait que ses passagers ; mais il fallait s'y rendre, et, sur le môle, les plus braves marins refusaient leurs embarcations. Cependant, attendu à Montevideo, je voulais partir à tout prix. J'avise donc une grosse barque de pêche, et, m'assuraut des compagnons non moins pressés que moi, à prix
d'or, je décide trois hommes à nous conduire. Là-dessuSy la large coque de \ Espérance charge nos personnes et nos bagages. On largue les amarres, un coup de gaffe nous dérive, et la grande voile est aussitôt déployée. C'est alors seulement que nous comprimes ce qu'offrait de dangers notre folle entreprise : balloUée comme un bouchon de liège sur la cime des flots, la barque gouvernait à peine : le vent faisait plier les mâts, et la voile coiffait à tout coup. Couchés pêlemêle à fond de cale, nous embarquions de gros paquets de mer, et, quand notre Espérance retombait de la crête des vague^, nous touchions parfois violemment. Alors la frêle coque craquait à faire peur; et deux vaillantes passagères compliquaient d'exclamations et de soupirs le mal violent dont elles souffraient, hélas I et dont chacun de nous recevait à son tour des preuves accablantes .
C'est dans ces tristes conjonctures que nous parvînmes. Dieu sait comme I à rejoindre le steamer. Cependant un drame nouveau nous attendait là-bas : le premier de nous qui mit le pied sur l'échelle fit un faux pas, glissa et disparut sous les flots gris de la mer. Il y eut un moment d'une indicible angoisse... mais bientôt, heureu-
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sèment, une lêle pourvue d'une riche chevelure reparut à fleur d'eau, et l'officier du steamer, qui n'eut qu'à se baisser pour saisir aux cheveux cette « occasion » de sauvetage, ramena grelottant à son bord le naufragé de V Espérance.
Les marins firent la chaîne et se passèrent les autres voyageurs, tandis que, plus mortes que vives, nos compagnes étaient hissées à la poulie sur des fauteuils réservés.
Buenos-Ayres fut fondée en 1535 par don Mendoza, sous le nom de : Ciudad de la Trinidud; mais les Indiens la dévastèrent. Elle fut rebâtie trente ans plus tard. En 1620 y fut établi un évéché qui subsiste encore aujourd'hui. Enfin c'est en 1776 qu'elle devint définitivement la capitale de la vice-royauté de Buenos-Ayres et des provinces unies du Rio de la Plata, actuellement connues sous le nom de Confédération Argentine.
La république Argentine a pour limites : à Test, FAllanlique, le Brésil et l'Uruguay; au nord, la Bolivie et le Paraguay; à l'ouest, les Andes, qui la séparent du Chili; au sud, les terres patagones.
Ce gigantesque Etat s'étend, en superficie, sur un territoire de plus de quatre-vingt mille lieues carrées. Il n'est peuplé cependant que de douze
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cent mille habitants, répartis sur quatorze provinces dont la plus importante est celle de Buenos-Ayres, avec une population de deux cent trente mille âmes.
Il est, du nord au sud, arrosé par deUx fleuves immenses : T Uruguay, qui le sépare de la république de ce nom, et le Parana, qui prend sa source au Brésil, dans la province de Minas- Geraes. Ce sont, je l'ai dit, ces deux grands fleuves qui, par leur commune embouchure, forment, en se jetant dans TAtlantique, le Rio de la Plata.
Le Parana surtout se distingue par son cours de neuf cents lieues et par la grande largeur qu'il affecte en certains endroits. Un peu au-dessus de Buenos-Ayres, il se divise en mille bras et canaux, qui forment, à l'endroit appelé «le Tigre » , un véritable archipel de petites iles. Ces îles, boisées, incultes, mais fleuries, offrent pendant l'été de frais ombrages, abondent en gibier et reçoivent chaque jour de nombreux visiteurs.
C'est un magnifique voyage que de traverser par terre, ainsi que je l'ai fait, de l'Atlantique au Pacifique, l'Amérique du Sud tout entière; de marcher de Buenos-Ayres droit sur Valparaiso; en un mot, de passer, de l'est à l'ouest, les
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pampas argentines dans toute leur étendue, puis, franchissant l'imposante chaîne des Andes, d'atteindre l'océan Pacifique sur la côte même du Chili.
Ce voyage prend trois semaines environ. Il comporte tour à tour tous les genres de locomotion. C'est d'abord le chemin de fer qui de Buenos-Ayres transporte le voyageur au « Tigre » , d'où le steamer lui fait remonter le Parana jusqu'à Rosario. Là s'ouvre une nouvelle voie ferrée, celle de Cordova, qu'on suit pendant quelques heures pour aller prendre à Villa-Maria l'embranchement qu'on dirige actuellement sur Alendoza. Mais la voie n'étant guère avancée, les trois quarts des pampas doivent encore se parcourir en diligence, à cheval ou en chaise de poste. A Mendoza, il faut se fournir de mules pour faire la traversée des Andes : c'est six jours de grande marche. Enfin, à l'autre pied de la Cordillère, au Chili, on retrouve le train de San(a-Rosa qui conduit à Santiago ou à Valparaiso, port de l'océan Pacifique.
Comme cette excursion est de toutes celles que j'ai faites en Amérique la plus intéressante et Tune des moins connues, je me propose de la décrire tout au long, trop heureux si je puis,
précisément en insistant quelquefois sur des points minulieux d'itinéraire ou de détail, faciliter la route à ceux qui voudraient la tenter après moi et leur épargner mille ennuis, mécomptes et retards que dans mon isolement, et à défaut de renseignements précis, je n'ai pas manqué d'éprouver maintes fois.
De V Atlantique au Paq/ique par la Cordillère des Andes. — La Cordillère des Andes ne se franchit pas en tout temps. En hiver, les neiges la ferment et l'obstruent complètement, tandis que pendant Tété la décharge des eaux y sème à chaque pas de périlleux obstacles et de réels dangers. Février, mars, avril sont les mois les plus favorables pour tenter ce passage. Alors, ou n'a guère à braver que les obstacles naturels inhérents aux voyages à travers toute chaîne de hautes montagnes ; et ces obstacles suffisent, Dieu merci ! dans un pays de volcans où toute une saison de tremblements de terre vient chaque année convulsionner le sol et détruire en partie les passages connus.
De Buenos-Ayres au Tigre. (Deux heures de chemin de fer.) — C'est dans les premiers jours de mars que, désireux d'accomplir ce voyage, je quittai Buenos -Ayres, seul, hélas! car j'avais
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vainement cherché des compagnons. Le chemin de fer me porta rapidement au « Tigre » , où je m^embarquai sur-le-champ en vue de remonter le Parana jusqu'à Rosario.
Du Tigre à Rosario. (Vingt-quaire heures de navigation sur le Rio-Parana.) — Charmante navigation que celle du Tigre ! Avant de déboucher dans le Parana proprement dit, on reste pendant près de deux heures poétiquement engagé dans de ravissants petits canaux. Leurs eaux sont calmes et profondes; sur les deux rives s'étale une végétation luxuriante, en parlie composée d'essences tombantes, de saules, d'acacias et de joncs. Souvent le bateau, couvrant l'eau tout entière, frôle à la fois les herbes de l'un et de l'autre bord. Des tournants imprévus, quelques courbes rapides, commandent fréquemment d'intéressantes manœuvres : on fait demi-vapeur ou machine en arrière; ou bien encore un homme saute à terre, il amarre aux rochers ou aux arbres de la rive la proue du steamer, qui pivote et reprend aussitôt sa marche à peine interrompue. On gagne ainsi le haut Parana ou le fleuve proprement dit.
Le Parana, en tant que fleuve, l'emporte sur l'Uruguay. Il est plus large; la végétation de ses bords, où croissent de beaux arbres, est de beau-
coup plus élevée. Il y a aussi plus de mouvement dans ses eaux; la circulation .fluviale y est bien autrement importante et suivie. En résumé :
nappe d'eau magnifique, courbes majestueuses^ rives boisées et fleuries, marais sauvages, îles nombreuses; ce fleuve aurait, semble-t-il, tout pour lui, si ses bords plats et ravalés ne lui enlevaient beaucoup de sa majesté.
On fait quelques escales dans de jolies petites baies formant points de vue et semées de villas. Enfin, sur de belles falaises, Rosario apparaît tout à coup.
C'est une ville assez grande et de beaucoup de ressources, un centre de commerce d'autant plus important qu'il sert d'unique débouché aux produits de trois provinces.
Villa-Maria. — Les rivières chiffrées. — Rio-Guarto. — Cinq jours en chaise de poste. — Le Morro. — Première nuit à la belle étoile. — San Luiz. — Le rancho de Totora. — Première vue des Andes. — Un nuage de sauterelles. — Santa- Rosa. — Une tempête de sable. — Perruches et loros. — Arrivée à Mendoza.
De Rosario à Villa-Maria. (Huit heures de chemin de fer sur la ligne de Cordova.) — A Rosario commence la traversée proprement dite des pampas^. Un train qui n'avance pas me traîne péniblement à travers ces plaines sans fin^ que je taxerais peut-élre d'insipides et de monotones, si nous n'étions de si vieilles connaissances et si je n'y retrouvais tant de doux souvenirs.
' Cette traversée comprend deux cent quatre - vingt - une lieues de pampas, dont cent cinquante se font en chemin de fer, cent trente et une en poste.
A Villa-Maria, où je devais, d'ailleurs, changer de train , je crus bon de m'arrêler. Cette mauvaise bourgade, qu'on s'obstine quand même à décorer du nom de ville (pueblo)^ renferme assurément plus de terrains vagues que de maisons, et j'ai failli compter le nombre de ses habitants ! Appuyée, cependant sur de grands bois et possédant une rivière d'aspect assez sauvage, elle n'est pas tout à fait dénuée d'agrément. La rivière est très-large, mais aussi peu profonde et d'un lit de sable fin. On la franchit facilement à gué, et les piétons trouvent de chaque côté un homme à cheval, qui, pour une faible obole, les charge en croupe et la leur fait passer. Elle porte un nom assez particulier : Rio-Terceiro (rivière n® 3). N'est-il pas curieux de penser que les habitants de ces provinces, à court sans doute de noms pour leurs rivières, les aient ainsi chiffrées? Celle-ci est la troisième qui se soit offerte à leur dénomination , et ma prochaine étape sera Rio- Cuarto (rivière n* 4). C'est le point extrême où se trouve aujourd'hui parvenue la voie qui doit plus tard relier Mendoza à Villa-Maria.
De Villa-Maria à Rio-Cuarto. (Cinq heures de chemin de fer sur la nouvelle voie de Mendoza.) — Rapidement édifié sur les curiosités de
Tendroit, j'ai hâte de poursuivre ma route. Une dernière (ois, sur les steppes argentines, lavapeur va me porter de quelques heures en avant. En effet, à travers l'éternelle pampa circule un train nouveau, plus primitif encore, plus en enfance que jamais. Il marche lentement, s'arrête à tout propos et siffle sans relâche; c'est, me diton, pour chasser le bétail qui s'obstine à se coucher en travers de ses voies et le regarde venir, immobile, étonné. A l'effet également d'en débarrasser le rail, chaque machine est pourvue d'un gigantesque éperon : le sang qui le macule prouve qu'il opère quelquefois. Cela parait étrange et n'est, cependant, que rigoureusement vrai : dernièrement un taureau s'est même permis de charger un des trains de la Compagnie; sans doute il a payé de sa vie ce trait de fanfaron; mais le wagon qu'il a choisi n'en porte pas moins la marque de ses cornes puissantes.
Le train, en dépit de ses lenteurs, arrive enfin à Rio-Cuarto. Avant d'entrer en gare, il traverse, sur quarante-six arches d'un joli viaduc en fer, la rivière de l'endroit , aux bords marécageux , aux eaux basses et coupées de larges bancs de sable.
La ville a du cachet : les rues sont de sable;
les maisons^ de terre et de chaume; le tout, découpé dans le gazon, est bordé de grands peupliers. Un épais mur de terre défend chaque propriété de l'invasion des bêtes du voisin et clôture un jardin riche en arbres fruitiers.
Le terrain qui renferme, à deux pas du chemin de fer, des bois à exploiter*, n'a cependant nulle valeur, et la cuadra ou carré de cent trente-cinq mètres de côté est estimée dix piastres boliviennes (40 fr.) seulement. Peuple toujours pratique , les Anglais ont compris qu'il y avait là une excellente affaire, et ils s'en sont aussitôt emparés. Or, ces messieurs s'enrichissent aujourd'hui à exploiter leur concession, tandis que, sur des terrains adjacents , identiques , les indigènes, à côté d'eux, crèvent de faim dans leur inaction. Il est vrai de dire que la terre n'est pas à beaucoup près de première catégorie : elle respire le salpêlre d'une étrange façon, et les arbres ne viennent bien qu'aux environs immédiats de l'eau.
De Rio-Cuarto au Morro. (Trente-deux lieues de poste.) — C'en est faîtl désormais l'affreuse diligence succède au chemin de fer. D'ici à Men* doza , c'est-à-dire au pied des Andes, un service
1 Ce sont presque tous bois de caroubiers sauvages.
plus OU moins régulier de ces lourdes voilures fait franchir chaque semaine cent trente et une iieues de pampas, ce qui ne fait guère moins de huit cents kilomètres, car la lieue de poste en vaut ici plus de cinq.
A côté de la diligence qui met six jours à ce trajety il y a le courrier qui le fait en cinq. De plus, la chaise de poste part deux fois par semaine; mais elle n'admet qu'un voyageur; encore faut-il que celui-ci, pour profiter de cette faveur, ait été recommandé à l'administration par quelque influent personnage.
Pour avoir ignoré ce détail, je manquai le premier départ; mais une dépêche aussitôt envoyée à un ami de Buenos-Ayres me mit en règle et m'assura la chaise pour le départ suivant.
Montée sur quatre roues, la chaise de poste {silla de correo) ressemble assez à l'antique phaéton. Devant, sous la grande capote, se placent le voyageur et le maître de poste. Un tablier de cuir, qui peut à volonté se relever complètement et fermer tous les vides, les protège tour à tour du soleil et de la pluie , de la poussière et du xeni. L'arrière- train de la voiture reçoit les provisions, la correspondance et le bagage, dont personnellement le voyageur peut
no DE L'ATLANTIQUE AU PACIFIQUE.
charger trois arrobas de vingt-cinq livres l'une.
Suivant les besoins de la cause ou la nature du terrain, le chaise est attelée de deux, trois ou quatre chevaux montés. C'est chose fort curieuse que leur mode d'attelage. Mais pour le bien comprendre il faut se rappeler que les chevaux des pampas ne connaissent pas le trait et ne font jamais d'autre effort de traction que celui auquel les a habitués le lazo; or, celui-ci s'attache à un anneau de la selle. C'est donc ce même point qu'il a fallu approprier pour que la béte pût le plus avantageusement utiliser des moyens, naturellement puissants, que son éducation n'a fait que développer.
Rien de plus simple, d'ailleurs : de chaque côté du timon une chaîne flottante va de la flèche au palonnier; et, à un mètre environ de la flèche, se trouve dans la chaîne un anneau que les postillons attachent à leur selle en manière de lazo. La chaîne décrit alors un angle droit, le bout de devant servant à retenir, à guider la voiture, celui de derrière à Tentrainer. Les chevaux tirent à l'intérieur et sont attelés de façon que les roues les suivent directement. Us galopent ainsi dans les ornières, menés, d'ailleurs, avec une rare adresse par les postillons qui trouvent moyen de
passer partout en évitant les secousses violentes.
L'attelage marche d'ordinaire avec une étrange vitesse, que ne peuvent égaler les lourdes diligences^ malgré leurs six ou huit chevaux. On part avant le jour; autant que faire se peut, Tallure est le galop. On fait à l'heure une moyenne de trois lieues de poste; et, d'heure en heure, sur le chemin, sont disposés des relais. C'est, le plus souvent, un homme qui, en rase campagne, attend avec des chevaux frais. C'est l'affaire de cinq minutes, et l'on repart.
Quand le terrain nécessite un cheval de flèche ou deux chevaux de volée , on les attelle trèsloin, et des liens de cuir tressé qui n'en finissent pas Jes relient au timon. Les gauchos qui les montent quittent la chaise avec eux; seuls, les deux postillons de timon fournissent tout le voyage. Ces gens semblent de fer : ils se reposent à peine, ne mangent presque pas, et ce sont eux qui pendant la nuit, couchés sous le train de la voiture, surveillent le dépôt qui leur est confié.
Le pays qu'on traverse durant le premier jour n'offre qu'un intérêt d'ailleurs très-secondaire. Sur un fond toujours sablonneux, chemin faisant on rencontre de vastes plaines et prairies assez
dépourvues d'animaux, quelques accidents de terrain, des berges de genêts, des rivières au lit creusé, large, profond , des roches éparses dans la plaine, et, sur un semblant de colline, un village formé de sept ou huit habitations rustiques.
Enfin on aperçoit le Morro, grande montagne isolée aux flancs rocheux, à la tête chauve. On dirait un volcan. A ses pieds se trouve assis le village du même nom.
C'était notre première étape. Nous faillîmes la manquer, et les postillons en retard durent à la dernière heure, en vue de l'atteindre avant la nuit, brûler le sol à Tallure de chevaux emportés.
Le village du Morro est assez étendu , mais pauvre, désolé. On n'y trouve pas de ressources et moins encore d'auberge. Voilà ce qui, à l'issue de cette première journée, attend le voyageur qui s'est levé de bonne heure et croit enfin pouvoir se reposer, soit les membres, de trente-deux lieues de cahot, soit l'estomac, d'un déjeuner fait en marche, de ses propres ressources.
Heureusement, on m'indique un almacen, ou magasi;! qui, pour un prix extravagant, consent à me préparer un plat de sa composition. Je n'ai jamais su ce que c'était, et je me serais bien
gardé, d'ailleurs, de m'en informer. Je m'informe plutôt d'un gîte pour la nuit; il paraît que je plais aux gens de la maison, car ils s'empressent de me désigner cbez eux ce qu'ils appellent une chambre. J*y fais porter mon lit par un de nos postillons; mais, m' apercevant aussitôt combien la place est peu tenable, je le transporte dans une cour voisine et l'y dresse de préférence.
J'espérais tout au moins jouir d'un peu de repos : hélas I j'avais compté sans la fraîcheur des nuits ; une bise glacée soufflait de la Cordillère et me traversait les os. Pendant de longues heures, j'appelai vainement le sommeil... Je le tenais à peine que des notes perçantes me réveillent en sursaut. Que vois -je? fièrement campé sur les montants de mon lit, un coq saluait le petit jour. Jusqu'alors, je le confesse, j'étais plein de respect pour ces innocents animaux; mais, à ce moment, la main au revolver, je faillis commettre un meurtre. D'ailleurs, tout aussitôt, la tête me revint : je compris que c'était moi l'intrus de cette basse-cour; et, me levant, j'allai me réchauffer au moyen d'un peu de café.
Du Morro à San Lutz. (Vingt-quatre lieues de poste.) — La pénible impression de cette nuit au Morro s'effaça de mon esprit aussitôt que pa-
rurent les rayons du soleil levant et que la trompe du conducteur eut sonné le départ.
Cette seconde journée, moins forte que la précédente, est beaucoup plus intéressante. Le pays s'accidente, et Ton ajoute souvent des chevaux de renfort pour entraîner la chaise
Sur des chemins montants, sablonneux, malaisés, Semés de trous béants et de troncs renversés...
En quittant leMorro, on traverse des bois; on a devant soi de nouvelles plaines. Sur l'horizon se dressent encore des montagnes : c'est comme les fiançailles de la plate pampa avec les monts de la Cordillère. En effet, tout porte à considérer ces montagnes comme un dernier ressaut de la grande chaîne des Andes : stériles et nues, elles forment une chaîne avancée identiquement orientée, tandis que les plaines qui les entourent paraissent plus que jamais sèches et dépeuplées.
Les bois, d'ailleurs fourrés, sont des plus mal venus : ce n'est qu'un enchevêtrement d'essences épineuses, de plantes rampantes, rabougries. On y souffre également du manque d'ombre et du manque d'eau. Celle-ci fait notamment défaut dans ces parages, et l'on en fait provision le malin au passage du Rio-Quinto.
Le passage de ces rivières, qui s'opère toujours
à gué, dans des endroits peu profonds, mais trèslarges, est chose assez divertissante : les chevaux, lancés à fond de train, éclaboussent à ravir le pauvre voyageur, et, pour peu que le fond ne soit pas de bonne roche, la chaise est vite débordée. Cependant, on bénit les incidents de ce genre qui viennent parfois relever fort à point la monotonie du chemin.
La partie hautement pittoresque de cette journée de voyage est celle qu'on fait le soir dans la vallée de San Luiz pour arriver à la ville de ce nom.
De San Luiz au Rancho de Totora, (Vinytcinq lieues de poste.) — Jusqu'à présent, j'occupais seul la chaise; je la partage aujourd'hui avec un maître de poste qui devient mon compagnon de route jusqu'à Mendoza.
Type curieux s'il en fut, il n'est ni agréable d'extérieur, ni correct de tenue. Petit, d'un certain âge et de troisième éducation, il a les tics d'un vieillard, la langue d'une femme et le rire d'un enfant. Je le crois peu gênant d'ailleurs : il parle aussi bien seul et se répond à l'occasion. De notre premier entretien résulte un fait important : il se refuse complètement à croire que je puisse faire en ces lieux un voyage d'agré-
ment; et de ce que je lui cache, prétend-il, le but de mon expédition, il conclut, je le vis, que je vais en mission secrète. Tant mieux I car, devenu des plus respectueux, il m'entoure de soins prévenants; il s'étonne de tout, ne revient pas de la façon dont j'ai appris la langue du pays, et me signale en chemin à ses amis de province comme un objet de curiosité.
La route 9 presque droite, est, sur quinze lieues de parcours, coupée à travers bois. Il s'en faut de beaucoup qu'elle soit d'un usage pratique : les eaux, en maints endroits, l'ont à ce point ravinée que les voitures y versent assez souvent.
A l'un de nos relais, comme les chevaux n'étaient pas à leur poste, je m'en fus, l'arme au bras, chasser à l'aventure. Je tuai tout d'abord un superbe renard auquel ma présence sous bois paraissait inspirer plus d'étonnement que d'effroi. Quelques instants plus tard, je fus assez heureux pour débusquer et pour abattre un de ces lièvres géants, dits de Patagonie, aux longues oreilles, sans queue, au pelage de chevreuil, de la taille du lévrier d'Ecosse. Je m'apprêtais à charger sa dépouille, car je savais sa chair fort réputée; mais j'hésitais sur le moyen, lorsqu'un coup de trompe assez lointain me décida
tout à coup. C'était le signal convenu : la chaise repartait. J'abandonnai le curieux animal et ne rapportai comme trophée que ses longues oreilles et la queue du renard. Mon compagnon de voyage ouvrit de grands yeux et me félicita; mais je voyais bien qu'au fond il regrettait plus que moi l'abandon d'une pièce qui nous eût procuré le soir même un agréable repas.
Bientôt les bois cessèrent, et nous roulâmes de nouveau dans la plaine. Tandis que, sur un fond de bruyères, nous cheminions rapidement pour regagner le temps perdu, un merveilleux spectacle vint frapper notre vue. Il était six heures environ : le temps était radieux; calme absolu sur terre; au ciel, pas un nuage... et voilà que le soleil s'éclipse tout à coup... et voilà que se dessine au-dessus de l'horizon toute une ligne de blanches crêtes que ses rayons éclairent et dorent par derrière. Il est dans la nature de ces brusques changements de décor, de ces jeux de lumière que la féerie est impuissante à rendre et qui confondent le spectateur : j'ai salué la noble chaîne des Andes; car c'était elle qui, nettement distincte à plus de quatre-vingts lieues de distance, m'apparaissait comme en rêve I Dès demain, nous
ne devons plus la perdre de vue; et cette pensée
ranime mon courage comme elle endort toutes mes fatigues.
Nous eûmes encore, le soir, au moment d'arriver, un incident des plus intéressants : ce fut la traversée d'une nuée de sauterelles en voyage. Il devait y en avoir un nombre incalculable^ car le bruit de leurs ailes était celui d'un vent violent. C'est toujours vers le nord que ces insectes, à cette époque de Tannée, dirigent leurs migrations. Ils partent le soir, voyagent toute la nuit, et, si le vent vient du midi, ils se laissent porter par lui; dans ces heureuses conditions, n'élevant jamais leur vol à plus de dix mètres de terre, ils font , au clair de lune , jusqu'à trente lieues, dit-on.
Par suite du retard que Fabsence des chevaux nous avait fait subir au relais du matin, il faisait nuit lors de notre arrivée au rancho de Totora.
Le rancho, littéralement « chambrée » , est ici bien moins une auberge qu'une suite de hangars où couchent péle-méle hommes et chevaux en voyage. A Totora , ce jour-là, nous trouvâmes la place occupée par un transport venu de Mendoza, et force nous fut de pourvoir nous-mêmes au repas du soir comme à notre repos de la nuit. Ami du pittoresque, je pris gaiement mon parti
de la chose ; le conducteur, les postillons et moi, nous nous groupâmes dehors auprès de la chaise de poste. En un instant un grand feu fut formé, auquel nous présentâmes un quartier de viande fiché en terre sur une longue broche. Vasado (rôti) était succulent, et nous y mordîmes à belles dents; puis, sur nos lits dressés en demi-cercle, nous passâmes le mieux du monde une nouvelle nuit en plein vent.
Du rancho de Totora à Santa-Rosa. (Vingtsept lieues de poste.) — Depuis le rancho, quoique courant encore le plus souvent à travers bois, la route s'améliore, et nous marchons plus aisément. Les bois sont plus riants, et la végétation semble reprendre un peu.
Poursuivi de l'idée de retrouver un de ces lièvres phénomènes, à chaque relais je mets pied à terre et vais fureter dans les taillis : la chaise me reprend au passage. Hélas ! le sort m'est contraire aujourd'hui, et c'est tout au plus si j'abats quelques pigeons pour le rôti du soir.
Il fait une forte chaleur ; mais à côté du mal nous avons le remède. Pour peu de chose, en effet, on se procure ici de gros melons et de vertes sandias. Ce dernier fruit est pour le voyageur une précieuse ressource. C'est une sorte de
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métis de citrouille et melon. Véritable boulet de canoD^ il est tout rond; sous son écorce verte, il est tout rouge à l'intérieur; sa chair, semée d'énormes pépins noirs, est fraîche, croquante et légèrement acidulée. Dorénavant, d'ailleurs, les fruits ne doivent pas nous manquer ; car voici déjà de bonnes pèches, et nous approchons de Mendoza, pays de vignes, où le raisin est de tout premier choix.
Il nous était encore réservé ce jour- là un étrange spectacle, intéressant, sans doute, mais dangereux, je puis le dire, et d'un effet pénible assurément. Une heure avant le coucher du soleil, nous fûmes assaillis et pris de flanc par une tempête de sable.
Annoncé depuis un instant par un groupe mouvant d'épaisses nuées couleur d'encre, l'ouragan venait à nous sous une forme visible, emportant avec lui des provisions de sable et répandant graduellement la nuit sur son passage. On fit arrêt, on retourna la chaise ; les postillons se couchèrent à plat ventre sur leurs chevaux, et la trombe passa. Ce fut l'affaire d'une minute environ, durant laquelle chacun de nous s'efforça de suspendre toute respiration ; puis , sans une goutte d'eau, la trombe s'éloigna comme elle
était venue; le soleil reparut, et nous reprîmes le galop.
Pendant ce phénomène , qu'on dit assez fréquent, j'avais, en dépit des recommandations, ouvert le coin d'un œil rempli de curiosité ; l'obscurité était presque complète, et je distinguais à peine la croupe des cbevaux de timon. Quand ce fut fini , une vraie couche de sable adhérait à la chaise, et l'œil me brûla pendant quelque temps; mais ce fut peu de chose, et nous nous en tirâmes encore à fort bon compte, la gravité de ces incidents se mesurant à leur durée.
Enfin nous atteignîmes Santa-Rosa, lieu devenu célèbre pour avoir servi de théâtre à la sanglante bataille qui marqua le dernier jour de la récente insurrection mitriste.
Là, nous trouvâmes ce qu'il fallait pour faire un horrible repas , et nous dormîmes sous un hangar, à la lueur d'éclairs incessants et au bruit d'un orage lointain.
De SantOrRosa à Mendoza. (Vingt-trois lieues de poste.) — C'est aujourd'hui notre dernière étape, et la chaise de poste arrive ce soir à Mendoza. Le paysage est joli et la route excellente. On descend longtemps, en pente douce, de grandes allées de peupliers d'Italie, et bientôt
on commence à traverser les vignes. Des oiseaux de tout plumage et d'espèces variées leur font une guerre acharnée; ils poussent des cris étranges et volent, curieux , autour devons. J'en abats , en pleine marche, de l'espèce dite loros. Ce s(ont de grandes perruches aux tons verts, rouges et bleus. J'apprends sur ces oiseaux la particularité que voici : c'est un mets plein de saveur; toutefois, par un curieux retour des choses d'ici-bas, leur grosse tête renferme un poison très-subtil.
Cela me donne à réfléchir, et j'abandonne mes victimes à mon vieux compagnon, qui s'en montre des plus friands. De son grand coutelas, il leur tranche la tête , qu'il veut enterrer aussitôt; car il prétend qu'un chien, un homme ou toute autre a bête » qui voudrait en faire son repas tomberait sur place et ne se relèverait plus.
Me voici presque au bout de cetteimmense traversée de cent trente et une lieues de pampas, et mes lecteurs me reprochent sans doute de leur avoir trop peu décrit le pays parcouru. C'est bien pour cause, hélas ! Je l'ai dit : chaque chose offre son genre d'intérêt , et la pampa^ avec ses horizons sans fin, ses plaines à perte de vue, ses animaux errants, frappe et saisit, sans doute, par son caractère éminemment grandiose et sauvage; mais.
sans grande variété et partout trop hotnogène, elle échappe à la description que semblerait appeler un aussi long voyage.
Aujourd'hui le tableau s'anime et s'accentue ; certes, il est mieux fait pour réjouir la vue. En effet y par les jolis chemins dont j'ai parlé, nous descendons le versant d'une large colline. Au fond et sur un vaste espace, s'étend la ville de Mendoza, partout entourée de vignes. Derrière elle, comme panorama , voici, au premier plan, la chaîne dite sierra de Mendoza, contre-fort important de la Cordillère des Andes; et plus loin, les Andes elles-mêmes, dont nous comptons les cimes et admirons les neiges. Sur le ciel se détache un pic de forme arrondie qui semble dégager spécialement pour nous sa tête des nuages ; c'est un volcan sans cesse en travail, ennemi particulier de la pauvre Mendoza.
La malheureuse ville a souvent à souffrir de tremblements de terre. Ils se produisent surtout en cette saison, et je ne manque, me dit-on, le dernier que de huit jours. Je ne sais si je dois me plaindre -d'être arrivé trop tard; en dehors des dangers qu'offrent ces phénomènes, je les crois tristement curieux, et le conducteur m'assure qu'une visite aux ruines de ce qui fut ancienne-
ment Mendoza m'en fera promptement passer le goût. D'ailleurs, que je le veuille ou non, durant les quelques mois que je vais consacrer encore à la visite de ces contrées , j'échapperai difficilement, je crois, à l'une ou l'autre secousse de tremblement de terre.
Bien avant la soirée , nous touchions aux faubourgs de la ville, qui, pauvrement peuplée, est cependant fort grande, et la chaise, un quart d'heure après, me déposait à l'hôtel du Ferro^ Carril, tenu par un Basque français.
Aspect de la ville. — Le tremblement de terre de 1860 et les ruines de Mendoza. — Environs de Mendoza. — Les vignes.
C'est pour le voyageur une bonne et rare fortune que de se trouver, en quelque pays que ce soit, l'hôte d'une vraie ville d'intérieur qui, comme Mendoza , à cent lieues à la ronde, ne connaît pas de chemin de fer. Et si cette ville a vingt mille habitants, si elle est commerçante, si elle sert de transit entre deux grands pays comme la république Argentine et le Chili , de combien ne grandit pas encore l'intérêt qu'elle commande I
Arrétons-nous-y donc un moment : Mendoza
est, du reste, une halte forcée sur la route des
Andes.
On pourrait reprocher à cette ville étrange son cachet décidément trop moderne , si Ton perdait de vue que la vieille cité fondée à cette place même par don Mendoza, fils d'un vice-roi du Pérou, périt de mort violente il y a vingt ans à peine; mais chacun se souvient de Faffreux tremblement de terre qui, le 21 mars de l'année 1860, la détruisit de fond en comble, ensevelissant sous ses ruines plus de quinze mille habitants.
Soit que la catastrophe ait consterné les survivants et que leur esprit superstitieux leur ait fait fuir des lieux qu'ils estimèrent maudits ou frappés de prodige, soit que les matériaux de la ville détruite n'en valussent pas la peine, jamais on ne releva ces importantes ruines. On les abandonna, et le touriste est d'avance certain de n'y rencontrer âme qui vive lorsqu'il s'y promène aujourd'hui.
Cependant, tout à l'entour, on construisît une ville nouvelle qui s'étendit et se forma d'autant plus rapidement qu'on se montra moins jaloux d'y élever encore soit des palais, soit de grands monuments. On traça des rues larges sur un terrain d'assez peu de valeur, et tous se contentèrent de maisons uniformes, sans apparence, sans
étage, tout bonnement faites de terre, c'est<*à-dire de grosses briques jetées sans luxe et sans ciment.
Ces briques, dont huit jours de soleil ont seuls opéré la cuisson, en valent quatre des nôtres. Leur composition est bien simple : la terre à fleur de sol, un peu de sable, de F eau et quelques fétus de paille servant à lier le mélange. On fait sans plus de frais des constructions épaisses et résistantes; l'^sence de ciment dispense de maçons; les briques superposées sont simplement plaquées d'une couche de terre humide, et ce genre de bâtisse, s'il manque d'élégance, convient du moins parfaitement au pays , car il conserve, en cas de secousses du sol, une extrême élasticité.
On conçoit que l'aspect d'une ville élevée dans de semblables conditions soit plutôt empreint de tristesse et d'une sévère mélancolie; cependant la longueur ^ et la largeur de ses rues, l'étendue de ses places, ses grandes allées de peupliers y forment encore une note assez gaie.
De plus, merveilleusement placée au pied des Andes et sous une de leurs chaînes avancées ,
^ La rue San Nicolas a près d'une lieue de long.
tt9 DE L'ATLANTIQUE AU PACIFIQUE.
Mendoza jouit d'un climat salubre et tempéré qu'attestent surabondamment ses vignes et sa végétation. Il y pleut à peine, et cependant la Cordillère lui fournit une abondance d'eau telle que de chaque côté de ses rues coule un ruisseau qui souvent devient presque un torrent. Un léger pont de bois fournit à chaque maison Faccès de l'allée principale, tandis que des ponts de pierre ouvrent les rues transversales à la grande circulation. Il règne en ville assez d'activité : le commerce est vivant; de grands convois de mules promènent par les rues les chargements les plus divers.
Souvent aussi d'immenses troupeaux de bœufs, venus du fond des pampas, traversent, à destination des Andes, celle ville qu'ils regardent d'un air étonné, ahuri. C'est une fête pour moi : j'accours sur leur passage ; à les voir, il me semble retrouver de vieux amis. A leur tête, derrière eux ainsi que sur leurs flancs, chevauchent les troperos aux vêtements poudreux, à la face noircie. Tous se dirigent vers l'hôtel du Gouvernement. Là les attend une longue besogne : ils vont faire légaliser les papiers constatant la propriété , l'identité de chaque bête et son droit à l'exportation.
Ma prepiière viçite, on le pense bien , fut pour les ruines de l'antique Mendoza, qui occupent aujourd'hui, au centre même de la ville nouvelle, un large espace de terrain.
En général, les ruines ont un côté sauvage, mais poétique, qui de lui-même attire et séduit; ici, le spectacle est navrant : sur un sol encore tout craquelé , d'énormes pans de murs, des colonnes , des fragments de monuments sérieux attestent la supériorité de l'ancienne Mendoza sur celle d'aujourd'hui. Au miUeu d'un fouillis de briques entassées, ils semblent ne se tenir debout qu'en vertu d'une loi d'équilibre inconnue.
Ce qui frappe surtout, ce sont les restes d'un couvent et d'une église immenses, encore agrémentés de tous les ornements de la vieille architecture espagnole, et sans doute mieux conservés en raison de la solidité de leur masse imposante. Les ruines de l'église recouvrent à elles seules une notable partie des victimes; en effet, c'est durant les offices du carême, alors qu'elle regorgeait de fidèles, qu'eut lieu la catastrophe. Chacun peut librement encore le constater; car, chose impardonnable sans doute, mais d'ailleurs caractéristique de ces pays qui se croient civilisés I des ossements humains y sont encore à découvert
et chaque jour foulés aux pieds par les visiteurs.
Une bonne calèche attelée de deux mules, et au prix innocent d'un real ou cinquante centimes la course, me promena longtemps par les rues de la ville , puis, à travers champs et vignes, jusqu'au pied même des montagnes. Rien ne m'a plus frappé, durant cette excursion, que Fingénieuse façon dont on amène et distribue les eaux. Tous les travaux d'irrigation concernant les champs et les vignes semblent adnîirablement compris, et chacun se sert de ses eaux sans dépendre nullement du voisin.
De plus, chaque propriété privée a son enceinte particulière de quatre murs de terre qui en défendent l'entrée aux animaux errants. Mille petits sentiers serpentent entre ces murs : ce serait un dédale à ne s'y pas retrouver si les allées de peupliers n'indiquaient à peu près partout les voies de communication ainsi que leur direction.
De superbes vignobles entourent Mendoza. Ils occupent une superficie évaluée à quatre mille hectares environ. Ici comme au Chili, la vigne est en parfait état, le raisin bien venu, liquoreux, succulent; et toutefois, affaire de sol ou de climat, 1q vin ne se fait pas. Aussi le boit-on jeune et souvent même en pleine fermentation. C'est alors
un breuvage acide autant que trouble , une sorte de cidre de raisin qui, sous le nom grotesque de chicha, n'est guère apprécié que des palais indigènes. Quant au peu de vin d'âge qui se consomme en ces endroits éloignés, il est importé de France, et le prix qu'il atteint se ressent du voyage autant que le vin lui-même. En tant que fruit, toutefois, je le répète, rien ne vaut, selon moi, le raisin de Mendoza.
C'est, d'ailleurs, de ce côté que le pays est le plus renommé pour ses fruits : les figues, les grenades, les pêches y abondent. Le pêcher notamment est l'arbre qui y vient le mieux , et il y croit en si grand nombre que fréquemment on se chauffe de son bois
Préparafîf de départ. — Ma caravane. — Six journées de mule.
— Première journée : De la Ghimba (Mendoza) à Villa- Vicencia. — Deuxième journée : De Yilia-Vicencia à UspaU lata. — Troisième journée : De Uspallata à Punta. de laa Vacas. — Quatrième journée : De la Punta an pied de la Cordillère proprement dite. — Cinquième journée : Du pied de la Cordillère à los Horaos.»- Passage du col de la Cumhre.
— Sixième journée : De los Hornos à la ville de Santa-Rosa de los* Andes. — Chemin de fer des Andes à Santiago du Chili.
Me voici parvenu à la partie la plus rude, la plus sévère, mais incontestablement aussi la plus intéressante du voyage.
C'est en effet bien plus pour traverser les Andes que pour voir Mendoza ou parcourir l'éternelle pampa, que j'ai choisi, pour me rendre au Chili, cette route ingrate et peu suivie.
Pour me distraire d'une course de cent trente
et une lieues à travers un pays déjà précédem* menl connu , j'ai maintenant à franchir, sous le charme de leurs aspects sévères, mais nouveaux, quatre-vingt-cinq lieues de montagnes. A mes cinq jours de poste vont succéder six jours de mule; alors seulement, avec le chemin de fer, le repos , le confort et la vie facile me seront rendus au Chili.
N'achète ou ne loue pas qui veut des animaux pour un pareil voyage. Trouverait-on des gens tout prêts d'ailleurs à les fournir, il en faudrait encore trouver pour les mener, et c'est là le point capital. Le mieux est donc d'utiliser le mouvement commercial amenant à Mendoza les mules du Chili, de faire accord avec quelque arrieno ou conducteur de convoi, et de profiter de son voyage de retour. A prix d'argent, on distribue soi-même le temps, on fixe les étapes, en même temps qu'on affecte à son unique usage les bêtes de son choix.
C'est 9insi que je fis : le hasard me servit à souhait, et je pus confier mes bardes et ma personne au meilleur comme au plus connu des arriéras chiliens. J'arrêtai quatre de ses mules : je débattis avec lui le prix et le plan du voyage. Puis nous fixâmes le départ au lendemain de
grand matin; et, pour plus de facilité, il fut convenu que, sortant de la ville le soir même, nous irions passer notre nuit au rancho ^ de la Chimha *.
Voici maintenant comment se composait notre caravane : une belle jument noire, du nom devenu célèbre de Dora, conduisait dix-sept mules, dont dix au plus étaient chargées, le reste nous étant réservé. Deux peones ou domestiques avaient la garde du troupeau; ï arriéra et moi, nous suivions.
L'ensemble de la troupe ne laissait rien à désirer : toutes les mules étaient de bonne race, et nos gens coquettement équipés. Luxe suprême I au cou de la jument pendait une cloche d'argent qui tinte encore à mon oreille.
Quant à Saturnino, chef et conducteur du convoi, c'était un fort bel homme et le type achevé du parfait arriéra. Brave autant que prudent, honnête, empressé, complaisant, il fut pour moi un compagnon, presque un ami; et je me plais à le recommander à ceux de mes lecteurs qui
^ Le lecteur se souvient sans doute que les ranchos sont de vastes hangars qui abritent la nuit hommes, bêtes et bagages.
2 La Chimba est, du côté de la route des Andes, l'un des faubourgs de Mendoza.
pourraient être assez heureux pour avoir^ à leur tour, besoin de ses services.1
On comprend, en effet, combien il est important d'avoir affaire , dans une expédition de ce genre , à des gens sûrs , intelligents , honnêtes la route par elle-même offre assez de périls, il y a dans la montagne assez d'Indiens errants, pour que le voyageur entièrement livré à la merci de ses guides n'ait pas encore à se défier d'eux.
Prévenu que j'aurais à faire face à tous mes besoins pour la semaine entière, j'avais chargé l'une de nos mules d'un énorme quartier de bœuf et d'une caisse contenant des conserves et du vin. En fait d'armes , un revolver américain de gros calibre ainsi qu'un large coutelas garnissaient une ceinture qui depuis longtemps ne me quittait pas.
J'étais donc prêt pour le départ, lorsque l'idée me vint, en quittant Mendoza, de faire affiler ma grande lame.
Qui, découpant souvent des mets peu délicats, Aux campements du soir servit à mes repas , Mais que je ramenai de ces terres lointaines (Le ciel en soit béni!) vierge de chairs humaines!
Chose étrange I l'armurier auquel je confie ce
travail m'étonne par son regard et sa conversation. Ses traits, sa vivacité, son accent, tout en lui trahille Français. Il l'est, en effet. Je Fin ter* roge : il vit ici depuis quelques années, et se morfond dans sa nouvelle patrie; mais « les affaires sont les affaires v , me dît-il, et a il n'est point de sot métier n . Grande fut ma surprise quand plus tard je connus son véritable nom.
Hélas! il est de ceux que l'on ne cite pas! Ce fut un membre actif, disons même, une des têtes de la Commune de Paris.
Première journée : De la Chimba (Mendoza) à Villa- Vicencia. (Quinze lieues. ) — Chaudement vêtu, ficelé dans de bonnes couvertures, j'avais le mieux du monde passé sur mon lit de camp cette nouvelle nuit de rancho. Le jour pointait à peine que, m 'arrachant brusquement aux rêves les plus compliqués, Saturnino me prévint que le boute-selle allait sonner. Le temps était couvert et froid; je ne demandais qu'à marcher : nous partîmes.
(c Nous trotterons un peu ce matin, me dit
mon guide ; ce sera l'unique fois que nous le pourrons : profitons-en. »
C'est qu'en effet, pour gagner le pied des montagnes, nous avons à faire ce matin six lieues de plates bruyères. La route s'en ressent et se trouve par là même dépourvue d'intérêt. Heureusement, pour charmer le regard, nous ne perdons pas de vue le triple plan des chaînes à franchir : celle dite sierra de Mendoza, d'abord; celle, bien plus élevée, de los Paramillos, ensuite; et enfin la Cordillère proprement dite, au fond»
Un caractère particulier de sécheresse distingue ces bruyères qu'on foule si longtemps : le sol et l'air y sont imprégnés de chaux, et le cerro de Cal qui se dessine à l'ouest fait honneur à son nom : il en est blanc de la base au sommet.
En se rapprochant des montagnes, on trouve un puits d'une eau potable. C'est pour le voyageur une heureuse fortune; car l'eau, sur tout le parcours, fait défaut ce jour-là.
La gorge par laquelle on s'engage dans la sierra de Mendoza a une largeur immense. Les vents qui s'y engouffrent produisent en se jouant de curieux phénomènes : ainsi, s'y élèvent verticalement de petits tourbillons de poussière alcaline blanche qui se dessinent en entonnoirs aussi
à38 DE L'ATLANTIQUE AU PACIFIQUE.
étranglés par la base qu'ils sont évasés au sommet.
Bientôt commence l'ascension. On suit un chemin boisé sur une pente demi-rapide, et le panorama de montagnes où dominent les schistes argileux, sans offrir encore rien de bien majestueux, ne laisse pas que d'intéresser jusqu'à Villa* Vicencia. Là se trouve une maison qui, à une hauteur de 1718 mètres déjà, soit à peu près à mi-chemin du sommet à franchir de la sierra de los Paramillos, occupe un délicieux endroit. Le torrent du Paramillo, que Ton remonte le lendemain, y joint ses eaux à celles que lui envoie du sud un pittoresque et célèbre ravin.
Je savais qu'en ce ravin il existait des sources thermales sulfureuses alcalines réputées dans tout le pays. C'était une course à pied un peu longue peut-être; mais nous étions arrivés de bonne heure : je l'entrepris.
L'ascension d'une petite colline me fournit tout d'abord un spectacle grandiose en même temps qu'inattendu : par une soudaine échappée de vue , l'œil plonge tout à coup sur une sorte d'immense mer à peine ridée çà et là : c'est un dernier aspect des pampas... Et j'avoue qu'au moment de m'en éloigner pour jamais, j'eus un
instant de profond regret. Ah I c'est qu'elles sont réellement d'une étrange beauté y ces plaines reculées que Dieu se plut à marquer du cachet de sa grandeur et de son immensité !
Le temps me pressait : je leur dis adieu; et, poursuivant sa route, j'atteignis lestem^ent le but de mon excursion.
Là, dans un pli de rocher, par l'un de ces caprices qui lui sont familiers , la nature a jeté un prodige étonnant : ce sont deux sources presque jumelles, dont les ruisseaux se croisent à cent mètres de la, et qui cependant diffèrent entre elles du tout au tout ; l'une est thermale et l'autre naturelle; celle-ci d'un froid de glace, celle-là chaude et fumante; chacune, enfin^^ d'une eau que sa nature rend dangereuse à boire... et de leur réunion, dix pas plus bas, nait un large ruisseau d'une eau fraîche, limpide et salubre à la fois.
Il y avait alors en ces lieux, campé sous un toit de broussailles, un ménage de vieux gauchos. Célébraient-ils leurs noces d'or ou étaient-ils venus demander à la vertu des sources un nouveau bail de vie? Je l'ignore; mais ils semblaient heureux, presque gaillards. Je me figurais voir Philémon et Baucis; bief, ils m'intéressaient : j'ap-
prochai. Pour le moment, Baucis, utilisant la source chaude, s'occupait (ô scandale I) à y laver quelque guenille, tandis que, pesant de tout son poids sur un bâton de son âge, le vieux me dévisageait d^un œil encore presque brillant Je vins les saluer, j'acceptai leur maté, et nous nous mîmes à causer. Ils me comprirent, j'aime à le croire; pour moi, ce fut bien différent; car à chaque question ils répondaient ensemble, à qui plus fort, et l'espagnol à leur usage était à ce point chargé de patois et d'indien, qu'à l'heure qu'il est je me demande encore ce qu'ils m'ont sans doute débité d'intéressant ou tout au moins de gracieux.
La nuit venait : je m'empressai de regagner le campement. Là m'attendait un premier carré de bœuf en train de rôtir à l'air sur des charbons ardents.
Deuxième journée : De Villa ^ Vicencia à Uspallata. (Quinze lieues.) — L'ascension se poursuit, rapide, longeant le torrent du Paramillo.
Les montagnes s'élèvent , la végétation dispa-
rait, le coup d'œil devient imposant. Nous gravissons longtemps la pente presque à pic d'un volcan désolé. U souffle une froide bise : nous grelottons 9 et cependant défense nous est faite de faire sur nos selles le moindre mouvement j c'est que cette partie du chemin offre de vrais dangers et que nos vaillantes mules n'ont pas trop de tout leur aplomb : sur des pierres roulantes ou des roches peu sûres, le dos voûté, la tète basse, elles glissent à chaque instant.
Hélas I c'est presque pis au sommet : là, nous entrons en plein dans les nuages. Un brouillard épais et glacé nous entoure, et la bise a fait place au vent le plus violent. En échange de la vue que pourrait nous offrir un plateau élevé de trois mille soixante-seize mètres, voici pour nous la nuit presque complète : on ne distingue rien à dix pas devant soi.
Mon guide cependant cherche à me consoler.
U m'apprend que sur ces crêtes humides, rocheuses, désolées, on n'échappe presque jamais à ces vents pénétrants, à ces brumes insensées j il parait même qu'il fait plus froid aux Paramillos que sur bien d'autres pics de beaucoup plus élevés.
La descente, longue sans doute, mais aussi
bien plus sûre, ne nous prend guère moins de deux heures.
A peine sortis des brouillards, nous revoyons le soleil, qui éclaire pour nous le joli bassin du Guyo. Ses rayons, se jouant sur des montagnes nues, mais de tons si divers, si tranchés, qu'on les dirait peintes, et mettant tour à tour en valeur les nuances les plus excentriques , nous payent de nos peines récentes.
L'horizon s'élargit a mesure qu'on avance, la vue devient de plus en plus féerique. Gomment chiffrer les pics qui partout nous entourent? Quelle majesté dans ces montagnes ! Quelle variété de formes, de couleurs! Quel tableau! Non, jamais, en peinture, on ne voudrait y croire I
Qu'est-ce donc si Ton tient compte des secousses profondes , des tremblements de terre qui, dans ces régions tourmentées, mettent constamment à nu de nouvelles couches de terrain? Ils font et défont des montagnes j ils en multiplient les crevasses, en changent les contours, en diversifient les aspects; et tandis qu'en bas les torrents se sont, avec le temps, creusé des lits invraisemblables, là-haut, des masses confuses et des roches sinistres semblent devoir, au pre-
mier souffle, aller grossir les débris de tant d'autres accumulées à leurs pieds.
Je viens de dire le merveilleux efiFet produit par les mille nuances qui, à peu près partout ici, tranchent et peignent les terrains. Ces nuances, reflet de la nature même du sol, témoignent, en cet endroit, d'une richesse minérale des plus exceptionnelles. C'est en effet la région préférée des plombs argentifères, du peroxyde de manganèse et du fer olégiste. On les trouve presque à fleur de terre, et la roule que nous suivons traverse deux filons de ce dernier métal. U y a aussi tout à côté, quoique sans doute en moindre quantité, de For, du cuivre, du soufre et du mercure.
Si tant de réelles richesses restent encore inexploitées, la cause en est surtout dans la difficulté et le prix des transports. Le manque de bras, de ressources, d'outillage, comme aussi les bouleversements dus aux phénomènes internes, sont autant d'obstacles à des établissements sérieux.
Nés de l'initiative privée, bien des travaux d'exploitations diverses furent successivement entrepris, puis abandonnés... et la ruine répond encore aux essais plus modernes de nouveaux
pionniers que n'a point convaincus l'insuccès de ' leurs devanciers. Ainsi en est-il d'une mine d'or que nous venons de traverser.
S'ensuit-il que ces immenses trésors que le ciel semble lui avoir si libéralement départis resteront à jamais ensevelis dans la Cordillère ? Je ne le pense pas, et je crois plutôt qu'un jour viendra où des peuples entiers y attirés vers l'Amérique du Sud, vers ce pays si riche quoique si peu connu et notamment si pauvrement peuplé, feront, ainsi qu'elles le méritent, valoir au profit de tous ses prodigieuses ressources.
Au fond du bassin du Guyo et en tête de la longue vallée qui sépare des Andes la chaîne des Paramillos, est la ferme d'Uspallata, où se trouve la douane argentine. Nous allons y passer la nuit.
Troisième journée : /)' Uspallata à Punta de las Vacas. (Vingt lieues.) — C'est aujourd'hui notre plus forte étape, et douze heures nous suffiront à peine pour la faire. Nous avons en effet à traverser le bassin du Guyo, puis à remonter toute la vallée d'Uspallata, sur la rive gauche
du Rio de Mendoza, torrent qui prend sa source au célèbre volcan Tupungato '.
La pente est peu rapide; mais le chemin, semé d'obstacles, est aussi fatigant que long. De plus, dans la vallée, que visitent sans cesse les vents les plus violents , on souffre d'une poussière calcaire, argileuse et saline, dont la propriété est d'aveugler parfois, ou tout au moins d'exercer sur la peau de funestes ravages. Je sais bien qu'au moyen de gants, de voiles, de lunettes à coquilles , on s'en préserve plus ou moins les mains, le visage et les yeux ; mais voici bien un autre inconvénient : comme cette poussière pénètre à travers tout et que son contact avec l'eau' augmente encore ses ennuyeux effets, on me condamne, sous peine d'accident, à renoncer dès ce moment aux moindres ablutions. Ce pénible état de choses durera tant que nous foulerons le sol de ces hautes régions, c'est-à-dire deux jours et demi environ; toutefois, je m'y résigne encore assez gaiement, estimant qu'ici la nature offre à ces petits ennuis de suffisantes compensations.
^ Ce volcan, qui mesure une hautfur de 6,710 mètres audessus du niveau de la mer, est, en élévation, la seconde montagne d'Amérique. La première est TAconcagua, qui s* élève à 7,300 mètres.
Quoi de plus grandiose^ en effet, et de plus hautement pittoresque à la fois que cette vaUée d'Uspallata, qui, bordée de montagnes aux pics chargés de neige, aux flancs rocheux et crevassés, aux reflets chatoyants, roule à leur pied son sauvage torrent ! C'est le plus souvent dans le lit même de ce dernier, sur de grands bancs de sable, à travers les décombres ou sur la roche vive, en corniche, que serpente la route ou plus exactement le sentier que nous suivons. Les terrains semblent volcaniques ; et, chose digne d'attention , on traverse deux coulées d'une éruption boueuse encore récente.
Le torrent de Mendoza , profond parfois de cinquante mètres, est en certains endroits large de plus d'un kilomètre. C'est évidemment le lit d'un glacier disparu.
A mi-chemin du parcours est une halte commandée par le charmant endroit appelé la Cor-tadera. Là, une étroite mais profonde crevasse sépare de haut en bas toute la masse rocheuse d'une haute montagne, livrant passage à un ruisseau d'une eau vraiment incomparable.
Peu après, on gravit la petite chaîne dite Paramillo de las Vacas, qu'on s'étonne de trouver comme enclavée dans la grande vallée.
Enfin, laissant à gauche le Rio de Mendoza, on passe, sur un joli pont de bois construit aux frais du gouvernement argentin, le fougueux torrent de las Cuevas, qu'il faut remonter le lende^ main, et Ton arrive à la triple bifurcation de Punta de las Vacas (pointe des vaches). Là, un semblant d'auberge est tenu par un groupe chilien .
Quatrième journée : De la Punta au pied de la Cordillère proprement dite. (Dix lieues.) — De fort bonne heure, ce matin, je me réveille sous Timpression d'un froid glacial et pénétrant. Cela se conçoit : sise au point de jonction de trois longues vallées et recevant de face tous les vents qui s'y croisent, l'auberge chilienne semble un défi jeté à des tempéraments d'acier.
J'occupais sur le devant une pièce ou, pour mieux dire, un trou de six mètres carrés; encore n'y étais-je pas seul. Mon compagnon et moi, nous n'échangeâmes que peu de mots; mais après un court examen je conclus que je parla* geais la chambre d'un Indien. Or, tandis que le
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matin, m^ étant fait apporter un petit brazero, je l'invite à s'en approcher : « Voici le mien » , me dit-il, et d'un bond il plonge tout entier dans une cuve d'eau glacée. Je frissonnai; et mieux que jamais je me consolai de ce qu'on m'eût interdit, à moi, l'usage de l'eau.
En quittant la Punta, on laisse derrière soi le volcan Tupungato, et, bifurquant à l'ouest, on remonte la vallée plus large et moins accidentée de Uis Cuevas ou des Cavernes.
Majestueux, imposant, colossal, un autre grand volcan aux neiges éternelles forme point de vue à l'horizon. C'est l'Aconcagua*, le géant des Andes et la plus haute montagne du nouveau monde. Ce serait du monde entier la plus haute connue, si dans l'Asie centrale les monts Himalaya ne donnaient, pour cinq pics, des chiffres encore plus élevés *.
^ Oq croit communément que le Gbimborazo est le plus haut des pics de la chaîoe des Andes. C'est uue erreur : les mesurages les plus sérieux et les plus récents ont donné les chiffres suivants :
Pour le Chîmborazo 6,530 mètres.
P«ur le Tupungato 6,710
Et pour TAconcagua 7,300
^ Aux monts Himalaya, cinq pics varient entre 8,000 et 9,000 mètres. t
C'est sur le dos de ce colosse, au col connu sous le nom de Cumhre de la Iglesia ou simplement Cumbre, qu'à plus de six mille mètres audessus du niveau de la mer, soit au moins douze cents mètres plus haut que la cime du mont Blanc \ je vais franchir les Andes et passer définitivement de la république Argentine au Chili. Aussi n'est-ce point sans un vif intérêt, sans une réelle émotion que je contemple le volcan. Combien je brûle d'impatience ! Dans quel état fié'^ vreux j'attends la journée de demain ! Voyageur, je vais donc voir se réaliser enfin l'un de mes plus beaux rêves, un de mes projets les plus anciens I
Mais, pour l'instant, de nouvelles merveilles me rivent encore à la plaine. A mi-chemin de la vallée, on passe, sur le pont de Flnca, le Rio de las Cuevas.
S'il est de par le monde un prodige de la nature qui, par sa grandeur même et la diversité de ses combinaisons, semble devoir plus que tout autre échapper à la description, c'est bien assurément celui qui en cet endroit s'impose à mon admiration. En peu de mots, j'essayerai cepen-
t t Le moDt Rlanc a 4,810 mètres d* élévation.
dant d'en donner au lecteur une lointaine image.
Le pont de Flnca {Puente del Inca) est un pont naturel. Il se compose d'une grande voûte formée par des dépôts calcaires d'une eau qui, sortant constamment d'entre les roches voisines, les a recouvertes en couches horizontales successives. La voûte a vingt mètres de long, quinze de large, et une épaisseur qui, de cinq à huit mètres, varie au cours des saisons. L'arche naturelle se conserve grâce au passage continuel du Rio de las Cuevas, et le torrent, précisément audessous d'elle, se précipite en superbe cascade. Toujours sous cette même arche bouillonnent, à mi-côte dans les rochers , trois sources chaudes d'eau^ thermale dont le trop-plein va joindre le torrent. Enfin, comme pour donner le coloris au tableau, il n'est pas de teintes dont ces eaux miiiérales n'aient peint les rochers au passage, tandis que des infiltrations ont tapissé la voûte même d'immenses stalactites d'un blanc de neige aux reflets d'argent.
Il y a encore à fleur du sol, au-dessus du pont, quelques sources semblables , quoique moins importantes. Le carbonate de chaux et l'oxyde de fer paraissent les éléments chimiques dominants de ces eaux; et quoique leurs propriétés médi-
cales ne soient encore qu'imparfaitement connues, elles ont déjà fait de belles cures et passent pour souveraines contre le rhumatisme et la paralysie.
A quelques milles au delà de Puente del Inca, nous repassons le torrent, sur un pont, naturel également, mais d'un genre bien différent. Cette fois c'est simplement un quartier de roche tombé en travers du torrent et dont il a fallu d'ailleurs approprier le passage.
Bientôt la route gravit une montagne curieuse, le Paramilh) de las Cuevas, qui sert de marchepied à la Cordillère des Andes. Ce ne sont que décombres, crevasses et ravins : tenons-nous bien.
. Nos mules ont bon pied, du reste, et bon courage. Si, marchant à plat terrain, elles affectent parfois une allure endormie, c'est qu'elles se recueillent sans doute et veulent réserver leurs moyens; mais il faut voir combien elles s'éveillent et s'animent à l'obstacle j avec quelle décision, avec quelle assurance elles placent l'un devant l'autre un pied qui n'hésite jamais ! admirables en ces moments où rien ne peut les distraire de la précision mathématique de leurs moindres mouvements.
Cependant le sommet est atteint; nous redes-
ceDdons pendant quelques milles, et voici que la vallée semble fermée par un grand mont. C'est la Cumbre : c'est le point à franchir de la Cordillère proprement dite.
Ainsi le voilà donc, le but suprême de ma lointaine expédition ! Déjà se dessine sur la -montagne le chemin qui la grimpe en serpentant. La neige est à nos pieds '... nous narguons le mont Blanc ! Entre la mer et nous , verticalement, plus de cinq mille mètres... Quel abîme I et nous allons monter toujours !
Mais la nuit vient : ce soir, au pied du col, nous organisons le bivac, heureux de pouvoir mettre au moins nos personnes sous l'abri d'une casucha. On nomme ainsi des iiuttes de refuge établies en certains endroits pour garantir le voyageur que surprennent dans ces parages la tempête ou la nuit : sorte de fours en briques, élevés sur un massif de trois mètres de haut pour surplomber toujours les neiges. La chambre est ronde; elle a cinq mètres en tous sens, et ne reçoit de jour que d'une porte basse. On y accède par un escalier extérieur fait de pierres roulantes.
^ Il faut tenir compte du climat qui, à cette latitude, fait remonter considérablement le niveau des neiges éternelles.
Ea dépit du peu de confort d'un si rustique abri, j'y dormis d'un profond sommeil, tandis qu'il gelait ferme et que les vents déchaînés faisaient rage au dehors.
Cinquième journée : Du pied de la Cordillère à lo9 Hornoi. (Quinze lieues.) Passage du col de la Cumbre, — Le jour se lève à peine, et déjà nous songeons à nous remettre en marche. C'est que tout instant n'est pas bon pour gravir ces sommets géants : dès neuf heures du matin, les vents y soufflent si violents qu'il y aurait folie à vouloir les braver : fatalement , le cavalier serait jeté à bas de sa monture, et parfois la béte elle* même aurait peine à se tenir debout.
Au sortir de la casucha, un spectacle terrifiant s'impose à notre vue : là-bas, à quelques cents mètres de nous, une haute montagne a fléchi par la base et s'est effondrée tout d'un bloc, roulant au fond de la vallée de vrais colosses de granit; un vide immense, un véritable abîme marque distinctement la place qu'elle occupait dans les crêtes voisines I
En raison de la hauteur où nous sommes déjà parvenus, la montée de la Cumbre se réduit tout au plus à deux heures d'ascension; mais celles-ci nous paraissent longues , accompagnées qu'elles
sont de maint désagrément. li y a d'abord ce vent terrible et pénétrant qui nous force, au départ, à ficeler de toutes pièces nos moindres vêtements ; puis un firoid vif^ dont Fintensité s'accroît encore à l'arrivée de chacune des nouvelles rafales qui nous sou£9ent au visage les glaces et les neiges des pics environnants ; enfin , les troubles organiques {la puna) qu'engendre à ces hauteurs la raréfaction de l'air.
C'est là le pire inconvénient : c'est à peine sil'on respire; nous éprouvons une étrange oppression, comme si, détaché des flancs de la montagne, un quartier de rocher pesait sur nos poumons.
Nos mules souffrent autant et plus que nous de ce pénible phénomène : à toutes minutes, haletantes, elles s'arrêtent. Il faut les laisser faire; aussi bien, d'elles-mêmes, elles repartent bientôt, tandis qu'à les brusquer on risquerait leur vie.
Nous voici, tant bien que mal, parvenus au sommet. Au haut de la Cumbre, il n'y a pas de plateau : le col fait toit, et l'on s'y trouve à cheval sur la république Argentine et le Chili.
Autant pour jouir de la vue que pour prendre un peu de repos, autant pour voir encore le pays que je quitte que pour saluer un pays nouveaa, je commande : a Halte I r> et nous stoppons.
Je ne m'étais certes pas exagéré le tableau : ils étaient là, rangés derrière nous, les monts que depuis cinq jours nous tournions, et bien d'autres, figurant à nos pieds une armée de géants I Leur chef, l'Aconcagua, sur l'épaule duquel nous paraissions assis, dressait encore, à près de huit cents mètres au-dessus de nous, sa tête volcanique et chenue. Du côté du Chili, toute la route à suivre, la vallée de l'Aconcagua, se dessinait, avec sa prodigieuse diversité de plans et de détails, en superbe panorama. Vus de haut, ces sommets puissants et ces sauvages pro-» fondeurs sont d'un coup d'œil étourdissant.
Longtemps notre regard, planant au-dessus des Andes, suit les abîmes sans fond, les versants escarpés, les moindres soubresauts de ces crêtes tourmentées... Et nous, que jusqu'ici pas un être vivant n'avait accompagnés, nous saluons quelques condors, rois absolus de ces hautes "régions, qui semblent s'étonner de nous voir venir, si hardis, troubler leur repos en ces lieux.
La descente sur le Chili est on ne peut plus rapide : par suite, elle est très-pénible et souvent périlleuse. Elle se fait en escaliers, et l'on dégringole, pour ainsi dire, successivement surcinq plateaux.
On n'imagine pas le degré de déclivité de la première de ces rampes. De plus, en cet endroit, nulle trace de chemin,., rien que des pierres roulantes, lesquelles, à chaque pas, se détachent, s'élancent et ne s'arrêtent plus. Çà et là, quel* ques croix de sinistre souvenir, une carcasse à demi rongée, voire même des ossements hur mains abandonnés attestent qu'ici même hommes et mules ont péri. Je regarde Satumino : « Pa-* tron , me dit-il, soyons prudents ; la place est peu commode, mais tout ira bien, je l'espère. » Puis, comme s'il se flattait de me rassurer, le brave homme: « Tout ce monde4à, ajoute*t-il, n'est d'ailleurs pas mort d'accident; il doit en revenir une bonne part aux Indiens. » Ainsi, ce n'est donc pas assez que sous nos pas la nature ait accumulé ses plus puissants obstacles, ses plus grandes difficultés; il faut encore que* de l'espèce humaine nous ayons tout à redouter! Par bonheur, les Indiens sont rares et fort disséo^inés de ce côté ; de plus, ni or, ni troupeaux à voler ; nous n'avons rien qui puisse fortement les tenter.
La seconde rampe présente, s'il est possible,, encore plus de dangers. Cette fois, c'en est trop I Je n'écjiappe au vertige qu'en mettant pied à terre : alors, moitié glissant, moitié j*oulant,
je suis ma mule à son allure, m' efforçant de mettre le pied dans chacun de ses pas.
Je m'arrête au plateau , devant la grande lagune verte dite Laguna del Inca. Émeraude enchâssée dans un anneau de porphyre, cette lagune aux eaux vertes et dormantes nous apparaît de loin, sévèrement encaissée dans un amphi« théâtre de hautes et sombres roches. N'est-il pas merveilleux de rencontrer ainsi, à une élévation d'au moins quatre mille mètres, un lac dont le volume d'eau doit être incalculable; car, indépendamment de sa grande surface, il est^ parait-il, insondable! C'est, à n'en point douter, la débâcle des neiges comblant l'ancien cratère d'un immense volcan.
Ce lac m'intrigue : je voudrais le voir de près; mais il est réputé maudit une tradition vieille do plus d'un siècle le dit hanté par les esprits. C'est Mon gùidè qui me l'apprend, et telle est, par malheur, sa foi dans ces légendes, qu'à prix d'or je ne puis l'amener à m'y conduire.
Serait-ce le voisinage delà lagune? J'ai tout lieu de le penser; mais de temps à autre nous croisons quelques vols de canards de taille énorme et presque blancs. Quoi qu'il en soit, je me pâme à les voir. Vive le Chili! c'est la vie qui reprend!
258 DE LATLANTIQiJE AU PACIFIQUE.
Cependant le chemin devient plus praticable, et la troisième rampe conduit au plateau du Juncai. On suit alors une gorge assez sombre. A de sinistres profondeurs, deux torrents qui s'y croisent mugissent impétueux ; bientôt , prenant le même lit, ils forment le Rio d'Aconcagua, cette large rivière que nous devons suivre désormais jusqu'à la ville des Andes.
C'est donc le long de ce torrent, dont le lit le plus souvent est notre unique route, que nous descendons la quatrième rampe. Elle nous conduit à ce charmant et frais endroit de la vallée que des sources sans nombre d'une eau cristalline et fraîche ont fait nommer los Ojos de Agua. Là, la végétation reparait tout à coup; et quoiqu'elle se réduise encore à peu de chose, elle est la bienvenue de ceux qui si longtemps s'en sont trouvés privés.
Enfin une cinquième, une dernière rampe, beaucoup moins pénible, mais plus que jamais longue, nous mènek los Hornos, oii, brisés, nous trouvons un gîte pour la nuit.
Sixième journée : De los Hornos à la ville de Santa-Rosa de los Andes. (Dix lieues.) — Cette dernière partie du chemin, pour n'être plus aussi sévère, n'en garde pas moins cependant un as<^ pect des plus pittoresques. Le Rio d'Aconcagua poursuit son cours rapide, et, recevant de nombreux affluents, devient une belle rivière. La végétation s'accentue : çà et là, des cactus géants, aux fleurs rouges éclatantes, paraissent suspendus aux rochers de la montagne; nous revoyons les gazons, la verdure; quelques jolis arbustes égayent le paysage : voici, entre autres, l'acacia, l'eucalyptus et le quillay. Cette dernière essence est celle qui domine. Le quillay {quillara sapo* naria) est un arbre touffu qui en petit ressemble au chêne : c'est l'arbre à savon, celui de l'écorce duquel s'extrait le savon dit de Panama.
Comme étude zoologique, j'observe un petit canard plongeur qui fait un singulier manège : debout en sentinelle sur une roche au milieu du torrent, il épie. Aperçoit-il sa proie, il se laisse tomber et plonge; veut-il descendre la rivière, il se conGe au courant qui l'entraîne; prétend-il remonter, il ouvre l'aile et vole. Cette espèce est abondante : il y en a de bruns à tête verte ainsi que de noirs à tête blanche.
Enfin , comme un dernier reflet d'un superbe voyage et d'une route accidentée , ce matin nous découvrons encore une merveille. C'est, au sein des montagnes, une immense crevasse, produit presque certain d'un tremble* ment de terre. Du haut en bas, les roches, brusquement séparées, se correspondent en tous points. L'ouverture de ce gouffre a tout au plus huit mètres; la profondeur à pic est d'au moins six cents pieds; au fond s'étrangle et mugit la rivière.
Cet endroit , appelé Salto del sodado ou «c le Saut du soldat » , devait fatalement posséder sa légende : on dit que, poursuivi par une bande d'Indiens, un soldat, affolé, a sauté la crevasse. Certes, ce n'est qu'une légende; cependant elle trouve ici ses croyants. Mon brave Saturnino est tout naturellement du nombre; mais je dois dire à son honneur que, pour donner au moins un vernis de vérité aux assertions qu'il me fait à cet égard, il m'explique, cet homme à la robuste foi, que la crevasse s'est sans doute élargie depuis ce fait à jamais mémorable.
Un instant nous quittons la rivière d'Aconcagua pour aller passer sur un pont de bois le Rio- Colorado, l'un de ses nouveaux affluents, puis
jQOus rejoignons la vallée principale sur l'autre rive, à la douane chilienne.
prodige! nous trouvons dans tous les em* ployés de cet établissement des gens polis , gracieux, empressés : ils s'occupent bien plus de voir si nous ne manquons de rien que de constater si nous avons sur nous quelque chose de trop; ils ont moins de souci de fouiller dans nos sacs et de nous soumettre à mille vexations, que de s'informer de la façon dont nous nous sommes tirés du périlleux voyage. Braves gens, presque tous Indiens ! Eux, du moins, ont compris la véritable et unique façon dont partout devrait s'accomplir le pénible travail qui leur est ici confié.
Nous poursuivons notre chemin dans la vallée, qui s'élargit et se dépouille peu à peu de son caractère extrasauvage. La route s'aplanit, les montagnes s'abaissent, les champs, les maisons reparaissent; enfin, nous faisons notre entrée dans la jolie petite ville de Santa-Rosa de los Andes ou des Andes.
De SantchRosa de los Andes à Santiago de Chite. (Cinq heures de chemin de fer.) — Peuplée
de vingt-cinq mille âmes, Sainte*Rose des Andes est au Chili, de ce côté-ci de la chaîne, ce qu'est h la république Argentine Mendoza de l'autre côté, c'est-à-dire la clef d'un grand pays voisin et le centre du commerce transandin; mais, plus heureuse que cette dernière , elle se trouve déjà reliée par un chemin de fer aux deux grandes villes du pays, Santiago, la capitale, et Valparaiso, le port de mer.
Quoique sa jolie situation la rende naturellement charmante, elle n'offre rien de curieux en elle-même; et s'il faut en juger par le- pétrole qui l'éclairé, elle apparaît plus primitive encore qu'on ne serait en droit de le supposer.
Le hasard m' ayant jeté dans ses murs précisément la veille de la fête de Pâques , j'y pus assister, la nuit même, à une cérémonie religieuse que je veux retracer ici comme un tableau de genre qui m'a vivement frappé par son caractère simple, original peut-être, mais avant tout émouvant et pieux.
A quatre heures du matin, suivant un usage qui remonte aux origines de la ville elle-même, se fait la procession de la Résurrection. Voici en peu de mots comment la chose a lieu : de deux extrémités opposées de la ville partent à la même
heure, en vue de se rencontrer au centre^ deux grands et populeux cortèges. Tous deux comptent également des membres du clergé, quelques enfants de chœur, des statues de saints, des bannières et des cierges sans nombre (on se bat ici pour en avoir!); ils ne diffèrent qu'en ce point que l'on porte dans l'un l'image du Christ ressuscité, et dans l'autre celle de la Vierge, qu'un long voile de crêpe recouvre tout entière. Processionnellement, recueillis, en silence, les deux cortèges avancent l'un vers l'autre et se rencontrent sur la place. Mis en présence et d'un commun accord, les porteurs du Christ et de la Vierge inclinent le genou, et leurs statues paraissent échanger un salut. Le prêtre alors récite quelques prières, puis ^dépouille la Vierge de son voile funèbre. Tout aussitôt les chants, la musique commencent; de toutes parts éclatent des fusées, et les cloches sonnent à toute volée. Les deux cortèges se rapprochent, leurs foules se confondent; on s'embrasse, et le tout, en grande pompe, rentre à l'église, qui, pour la circonstance, est richement tendue et brillamment illuminée.
Simple et touchante cérémonie, on le voit, qui peint un peuple et rappelle des temps, hélas! trop éloignés de nous! Toute la ville est sur
pied, les rues débordent; c'est la nuit... et cependant Tordre le plus parfait, le calme le plus absolu ne cessent un instant de régner.
De la ville des Andes au PaciGque ou, de même, à Santiago, la capitale du Chili, il y a cinq heures de chemin de fer environ. C'est une jolie route : la voie serpente, monte, descend, s'élève encore très-haut sur les montagnes, passe des tunnels et franchit des torrents. J'aurai sujet d'y ramener le lecteur bientôt peut-être , en traitant du Chili.