DANS
Arrivée à Rîo-Janeiro. — Impressions premières. -— Panorama. — Débarquement. — Rio et son aspect. — Oiigine da nom de Rio-Janeiro. — Vue d'ensemble de la viile. — Vue de détail : les maisons, les rues. — Tilburys et tramways. — Les hôtels, les théâtres. — Arts, sciences et lettres. — Monu-' ments. -^ Jardins : le Passeio publico. -^ Faubourgs et villas. — Le Jardin botanique*
Quitter FEurope un beau matin, et se trouver,
après vingt et un jours d'une traversée plus que
monotone, transporté, sans transition sensible
et comme par enchantement, sous le ciel des
tropiques, au sud de F Amérique, au milieu de nègres et d'Indiens vivant au centre d'une civilisation avancée ; découvrir tout à coup, entre le ciel, les rochers et la mer, la capitale d'un^ grand empire, entourée de hautes montagnes et parée de la plus riche végétation du monde; pénétrer, en un mot, par cette gorge étroite et resserrée entre des massifs de granit hauts de plus de mille pieds et distants à peine de deux milles, dans la célèbre baie de Rio : telle est l'étrange situation du voyageur qui, comme moi, choisit pour débarquer sur le sol d'Amérique la voie de France au Brésil.
Il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de résumer ici l'impression générale que produit le moment de Farrivée. La joie de fouler bientôt cette terre où tout est surprise et grandeur, le désir de quitter l'étroite et mortelle prison où l'on croit avoir été ballotté autant de siècles qu'on le fut de jours, enfin, l'imagination en travail, la curiosité en éveil, s'unissent aux splendeurs réelles qui partout frappent le regard du voyageur, pour le plonger malgré lui dans le ravissement.
Et, de fait, jamais tableau plus enchanteur, jamais spectacle plus grandiose s'offrit-il à l'œil
ftlO-JANEIRO. â
étonné ? Une baie de trente lieues de tour, à l'aspect à la fois riant et sévère, dont le flot, calme d'ordinaire, emprunte tour à tour au soleil , à la côte, aux objets qui l'entourent, les tons les plus tranchés comme les plus divers; çà et là, tout un arcbipel d'îles ou de roches couronnées de bois, d'habitations, de forts; entre elles, mille blanches voiles, mille maisons flottantes dormant tranquilles sur la face des eaux au milieu d'autres qui les croisent ou s'arrêtent à leur tour; au fond, et s'étendant en vaste amphithéâtre, Rio et ses faubourgs; enfin, pour arrêter et comme pour fixer le regard dans ces climats où la trans* parence de Tair réclame un fond sévère pour les tableaux de la nature, un immense cintre de montagnes, aux tons accentués, à l'attitude sauvage, aux crêtes variées et bizarres, qui, de la base au faite, n'offrent en panorama qu'un vaste rideau de verdure.
Et que dire de ce soleil d'hiver qui brille beaucoup plus qu'il ne brûle sur un ciel toujours sans nuages, de ces tièdes effluves qui renvoient sur les eaux les parfums de la côte , de cette végéta* tion luxuriante des tropiques qui répand à pleines mains le palmier, le cocotier, le manguier, le bambou et le bananier; qui sème dans les forêts
ces lianes flexibles , ces parasites incomparables, ces fougères arborescentes ; qui produit de toutes parts ces massifs verdoyants qu'émaillent des grappes de fleurs sans cesse renaissantes et qu'égayé le joyeux concert de tant d'oiseaux merveilleux, arcs-en-ciel ailés de ces climats fortunés!
Cependant, en prenant terre, en posant un pied encore mal assuré sur les débris qui encombrent les quais, en se faufilant à travers la foule tapageuse et odorante des nègres, comme bientôt en subissant les ennuis et les lenteurs de la douane, en traversant les rues étroites, tortueuses et mal pavées de la ville basse, le nouveau débarqué ne tarde pas à reconnaître que Rio n'est pas encore la ville enchanterci^se par excellence, et que ce rêve, s'il l'a fait, l'a sans doute étrangement abusé.
Il y a danis Rio deux parties bien distinctes, et qu'on croirait à peine, à les voir si dissemblables, se toucher d'aussi près : ce sont la ville et les faubourgs ; ceux - ci , vastes , bien aérés , émaillés de palais, de villas, et semés de jolies promenades , font croire au voisinage d'une grande capitale, tandis que la ville, au contraire, par ses rues tortueuses et ses petites maisons malpropres et mal semées, rappelle plutôt le
campement et la bourgade. Et, de fait, ne serait-ce pas par son origine même que pourrait s'expliquer le caractère particulier de cette ville au moins étrange?
Ces habitations ne sont-elles pas le type de celles qu'élève un peuple conquérant et nomade, qui, débarquant tout à coup au sein d'une contrée riche, mais sauvage, inexplorée, malsaine, jette les fondements d'une ville en disant :
a Amassons et partons ! » Qui sait combien de temps durera leur conquête? Qui sait à quels obstacles ils vont peut-être se heurter ? Qui sait enfin ce que leur réservent la maladie, le climat, les indigènes? Dès lors, pourquoi élever des palais?
Oui, pour faire de Rio une ville à la hauteur de sa destinée politique, de son exceptionnelle position et de son titre dé capitale d'un vaste empire, il faudrait tout jeter à terre et emprunter à l'Europe, à grands frais, la pioche légendaire de l'ancien préfet de la Seine. Que cela se fasse un jour, dans un avenir prochain peut-être, je n'en puis douter un instant; mais le moment ne semble pas encore venu, et nous devons npus contenter de voir et d'étudier Rio tel qu'il est aujourd'hui.
Un mot sur Torigine du nom de cette ville ne serait peut-être pas dépourvu d'intérêt et trouverait ici sa place naturelle. Mais^ tout d'abord, je tiens à prévenir le lecteur que, n'étant rien moins qu'étymologiste moi-même, je n'invente pas , je répète. Rio, dans la langue de l'empire, signifie a fleuve » ou a rivière » ; Janeiro, « janvier » ,■ Conduits par la main d'un heureux destin, les Portugais, en frais de découvertes, tombent, un beau jour, dans cette immense baie que termine, à sa partie nord-ouest, un marais allongé qui va, en se resserrant, mourir à près de trois milles dans les terres. Ravis, émerveillés, ne pouvant croire à ce jeu de la nature, à ce chef-d'œuvre de la mer, ils se figurent être à l'embouchure d'un fleuve qu'ils remonteront plus tard; et, jugeant la place propice à leur dessein, ils jettent, sans vérifier leur impression première, les fondements d'une ville qu'en raison de ce fleuve ils baptisent Rio, lui annexant le mot Janeiro; pour rappeler l'époque de leur belle découverte (janvier 1556). Or, jamais fleuve n'arrosa ces parages.
On s'étonne aujourd'hui que cette appellation, fruit d'une erreur si simple à réformer, et , somme toute, brevet d'ignorance signé de ses auteurs, ait été ensuite religieusement conservée
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par eux. Il y a plus : cette erreur se trouve encore confirmée dans la langue usuelle par le moi Jlu^ minense (du fleuve) , qualificatif à peu près siamois de tout ce qui à Rio est essentiellement national, ou mieux, citadin, et dont les indigènes semblent faire le plus grand cas; ainsi, j'ai assisté à bon nombre de fêtes données dans les salons du Casino Jluminense ; je m'y rendais dans les voitures de gala de la Compagnie Jtuminense, etc.
En voilà assez sur le nom ; revenons à la chose. Rio, nous l'avons dit, se divise en deux parties bien distinctes : la ville fait tache sur les faubourgs. Occupons-nous de celle-ci tout d'abord.
Solidement assise sur les rochers qui entourent la baie, formant amphithéâtre sur l'espace compris entre elle et les montagnes, couvrant même de ses habitations et de ses monuments de petites collines comprises dans la zone de son développement, elle est d'ensemble gracieux et coquet. Mais elle résiste peu à l'analyse et perd assurément à être parcourue. Les maisons, d'ordinaire sans étage, sont petites et serrées les unes contre les autres, chose remarquable dans un endroit où le terrain n'avait nulle valeur. Les rues sont étranglées, mal pavées ou semées de galets de mer; souvent un fossé, dans toute leur
longueur, les coupe par le milieu; les trottoirs y sont rares, ou, si les dalles existent, placées au ras du pavé, elles adoucissent à peine la marche du piéton, et sans jamais protéger sa personne contre l'incroyable audace des cochers nègres; enfin, l'entretien de la voirie y laisse beaucoup à désirer, et il n'est pas rare d'y heurter des chiffons, des décombres, voire même des animaux morts.
Veut-on, à défaut de chiffres exacts (et je ne les cite qu'à bon escient), se faire une idée de l'étranglement des rues? Voici la plus centrale et la plus animée : c'est la rua do Ouvidor, célèbre s'il en fut, la rue des magasins, du luxe, de l'étalage, le Corso de Rome, le boulevard des Italiens de Paris, le Régent street de Londres... Eh bîenl là, les voitures ne peuvent circuler qu'en un sens, et dès six heures du soir l'entrée même de la rue leur est tout à fait interdite. Mais, en revanche, quelle animation I C'est bien là que semble se jouer le grand, l'éternel proverbe des villes d'Amérique : Time i$ moneij. On ne marche pas, on court; les rares flâneurs doivent en prendre leur parti et essuyer gaiement la bousculade des trois cent mille paires de coudes dont dispose le Rio du commerce et
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des affaires. Certes, le roulage, dans ces rues étroites, accidentées et déjà presque toutes sillonnées de tramways, ne contribue pas peu à la difficulté de la circulation. Il se compose, en grande partie, d'immenses charrettes et de camions aux roues minces, mais géantes, pourvues de moyeux débordants dont on s'explique peu l'avantage; de lourdes calèches rappelant l'âge de pierre de la carrosserie; enfin, de petites voitures découvertes et curieuses, sorte de tilburys n'offrant qu'une place à côté du cocher; le tout attelé de mules, le cheval étant un objet de luxe au Brésil, où le sable l'aveugle, le pavé le détruit et le climat le tue.
A Rio, la voiture type, celle qui est la plus répandue, est le cab à deux roues ou le petit tilbury dont je viens de parler : on s'y installe à côté du cocher, souvent propriétaire, quelquefois nègre et toujours sans tarif. Libre à vous, étranger, de discuter avec lui le prix en portugais I Mais ce n'est pas tout : modèles de suspension, ces petits véhicules ne connaissent pas d'obstacles et ne modèrent jamais leur allure : ils coupent en tous sens les rails des tramvtrays, ne respectant ni les trottoirs, ni souvent même les piétons, et vous
ballottent à plaisir. S'il est quelque fossé ou solu-
lion de continuité dans le pavé des rues, le conducteur se donne un grand air d'importance , ramasse ses rênes, vous regarde, chasse la mule qui franchit au galop... et la voiture passe à la grâce de Dieu, retombant pile ou face, mais face le plus souvent. Cest on ne peut plus amusant, quand ce n'est pas très-dangereux. Heureusement, on peut souvent se passer de ce moyen de locomotion ; car le Brésil est vraiment la patrie des tramvtrays, on les rencontre partout. Ils marchent avec une régularité parfaite, et l'on ne peut que s'incliner devant la façon dont est comprise Fadministration. Rio d'abord, puis Buenos-Ayres et Nevtr-York, sont les trois villes du monde oîi l'on en voit le plus. Ces voitures sont attelées de fortes mules que nègres et mulâtres manœuvrent avec une remarquable adresse. Coquettement installées et construites, ouvertes, fermées, pour fumeurs, pour non fumeurs, se suivant sans intervalle appréciable, elles roulent sur double voie partout et souvent toute la nuit. Elles devaient obtenir un immense succès dans une ville où la chaleur et le pavé rendent la marche pénible, et où l'habitant, naturellement mou, a horreur de la moindre fatigue.
Aussi ces omnibus sont-ils remplis d'échantil-
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Ions de toutes les classes de la société : on y coudoie des négresses comme des ambassadeurs.
Mais que les gens économes et rangés ne s'avisent pas d'y monter si la distance n'en vaut guère la peine ; car le système adopté est le prix uniforme , quoique minime , sur tout le parcours , lequel emb^asse parfois jusqu'à huit et dix kilomètres. Ce système est-il le meilleur? Je l'ignore; mais les entrepreneurs des tramvtrays de Rio font de brillantes affaires : ainsi, les actions primitives de la principale section, émises à cinq cents francs, en valent aujourd'hui deux mille cinq cents, et donnent un intérêt moyen de 168 pour 100 à leurs heureux, mais rares détenteurs.
Quoique ces chiffres soient assez éloquents par eux-mêmes et me dispensent d'en citer d'autres, à ceux qu'intéresseraient les profits que peuvent faire, à cinquante centimes par place, quelquesunes de ces lignes, je dirai que cette même société, qui en exploite trois, bénéficie chaque jour d'une moyenne de sept à huit mille francs, et les dimanches et fêtes de douze à treize mille.
Les hôtels à Rio sont nombreux, mais petits, chers et rarement confortables. L'absence de bons a chefs » s'y fait assez sentir; il faut aussi, à chaque repas, disputer à des légions de mouches
les vivres qu'on vous sert; et la nuit, en dépit des plus sages précautions, les cancrelats rongeurs et les moustiques dévorants ne parviennent que trop à vous faire oublier la présence, constatée pourtant, d'insectes plus vulgaires. Ce n'est, après tout, que l'état habituel des inconvénients de ce genre; mais il en est d'autres plus extraordinaires, et si étranges parfois, qu'on refusera peut-être de croire qu'à peine débarqué de huit jours, je tuai, une nuit, à coups de cravache, un vrai serpent dans ma chambre d'hôtel. Aussi, si je ne croyais devoir à V hôtel de Paris et à celui de l'Europe une mention plus flatteuse, je rangerais sur la même ligne tous les établissements de ce genre et n'en parlerais même pas; mais à chacun ce qui lui revient : là, du moins, les tt chefs » sont sérieux et les maisons bien tenues. La vie de café n'est pratiquée là-bas que sur une petite échelle; et, chose qui à première vue semble tout à fait contraire à l'idée que nous nous faisons des mœurs américaines, le Brésilien n'a ni cercle ni club. La vie cesse, à Rio, après la sortie des théâtres : ceux-ci, heureusement, sont nombreux et assez bien montés d'ailleurs; mais croirait-on que l'Alcazar et l'opérette française y font fureur Jchaque soir, tandis que l'Opéra
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n'est que d'installation récente et ne réussit qu'a** vec peine !
La musique, cependant, est en honneur dans la classe élevée : on en fait de bonne dans beaucoup de salons, et les concerts de musique classique réunissent chaque fois un grand concours de gens choisis, à la tête desquels ne manque jamais de se trouver Tempereur, qui comprend, patronne et soutient tous les arts. Hélas! le champ en est restreint; car, si Ton compte à Rio quelques virtuoses amateurs, quelques artistes de talent, vainement y chercherait-on un bon musée de peinture ou de sculpture nationale. Il y a plus d'avancement, au Brésil , du côté des sciences et des lettres, et cette branche, qui, somme toute, est la base essentielle et comme le miroir de la civilisation des peuples, y fait chaque jour de nouveaux et d'importants progrès.
On le voit, d'après la peinture sévère, mais fidèle, qui vient d'en être faite, la capitale de l'empire n'offre pas en elle-même toutes les ressources ni tous lés agréments qu'on serait en droit d'en attendre. On y remarque sans doute des monuments clair-semés et nombre de jolies églises ; mais à part quelques anciens couvents, ces monuments, dans leur ensemble ni dans leurs
lignes, n^ont rien qui attire particulièrement le regard ou captive spécialement l'attention.
D'autre part, au contraire, partout où l'architecte a confié à la nature prodigue et au sol généreux la réalisation de ses plans, les plus petits ouvrages sont devenus des chefs-d'œuvre, et l'on ne peut se défendre d'une réelle admiration devant tous ceux oii la végétation joue le principal rôle. Parmi les squares et jardins, d'ailleurs trop rares dans l'enceinte même de la ville, se trouve un parc d'une dizaine d'hectares seulement, qui, sous le modeste nom de Passeio publico ( promenade publique), s'est acquis à bon droit une grande célébrité. Ce n'est d'un bout à l'autre qu'une immense serre à ciel ouvert, oii se pressent, dans un ordre parfait, les plus riches comme les plus rares produits de la végétation des tropiques : le parc est dessiné à l'anglaise, agrémenté de pelouses, de pièces d'eau, de ponts et de canaux, et pourvu de bons chemins sablés aboutissant à une terrasse sur la mer. Le palmier nain, le palmier éventail et mille autres plantes indigènes forment sur les gazons les plus riches bouquets; et, comme si ce n'était pas assez de ce ravissant coup d'œil, des autruches, des casoars et d'autres animaux bizarres, mais
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familiers, errant curieux à vos côtés, semblent des promeneurs qui partagent avec vous les enivrements du grand air et de la liberté.
C'est encore cette végétation luxuriante qui fait le principal charme des faubourgs et des environs de Rio : ici, les allées sont toutes bordées de palmiers, de manguiers, d'orangers ou de bananiers; là, les bambous forment de gracieux bouquets et de jolis berceaux à Tentour de villas qu'enlacent ou recouvrent des fleurs et des plantes de mille espèces, entre lesquelles se distingue avant tout la feuille rouge appelée lingua depapagaio (langue de perroquet).
Et que dire de l'endroit qui parait à lui seul résumer toutes ces merveilles et les étale sur une vaste superficie dans un des sites les mieux choisis des environs , le Jardin botanique? On suit, pour s'y rendre, un délicieux parcours dans de profondes vallées qui, de la baie, vont rejoindre la mer. Ce jardin tant vanté, et d'ailleurs soigneusement entretenu, offre tout d'abord au regard deux grandes ailées de palmiers qui se coupent à angle droit. Plantées de dix en dix mètres, ces deux cents colonnes immenses, qu'on dirait taillées au ciseau, mesurent plus de cent pieds d'élévation chacune, et rien ne con-
trarie leur parfaite régularité. Quoiifue peut-être un peu froid, le coup d'œil en. est imposant, grandiose et, je crois, unique au monde. Citons encore une avenue d'arbres dont le nom m'échappe, mais qui ressemblent à de grands citronniers et qui, jusqu'à quelques mètres du sol, poussent leurs racines au dehors. Rien de curieux comme de voir ces dernières, à clairevoie ou roulées en spirales, porter l'arbre ainsi suspendu. Il y a aussi le labyrinthe de bananiers, cette plante si prodigue de fruits et dont une feuille suffit pour cacher un homme debout, et les grands faisceaux de bambous de soixante pieds de haut, qui, sous le souffle des vents, produisent une étrange et sauvage musique.
Enfin, d'autres essences heureusement combinées complètent l'ensemble du jardin, et en font un lieu de promenade aussi charmant qu'in-* structif.
Détails de mœurs, scènes intimes. — Arrivée d'un steamer en rade de Rio. — Le câble transatlantique. — Un grand bal au Casino. — Visite à S. M. don Pedro II. — Le palais de Saint- Christophe. — Train de maison de l'empereur, sa simplicité. • — La religion catholique au Brésil. — Une grande cérémonie religieuse à Rio. ^- Quelques mots sur la race nègre,
J'ai dit en quelques mots les ressources de la ville pour l'étranger qui ne se soucierait pas d'y prendre pied, c'est-à-dire de s'y créer des relations; mais, comme Tunique moyen de juger d'une société est de s'y faire admettre et d'y vivre, je me serais bien gardé, quant à moi, d'en négliger les occasions. ;A première vue, la chose parait facile, étant donnée la réputation d'hospitalité grande qu'on prête aux peuples de l'Amérique du Sud, et qu'ils méritent en effet.
quoique avec certaines restrictions ; car, pour ne citer que le Brésilien, plus directement en cause dans le sujet qui nous occupe, je ne crois pas trop m'avancer en disant qu'il est aussi peu enclin à admettre l'étranger dans son intérieur, à la ville, que large et grandiose dans sa façon de le recevoir au milieu de ses immenses plantations. Quels qu'en soient les motifs (et je crois, pour ma part, en avoir saisi quelques-uns), le fait existe et durera, je pense. Raison de plus, pour celui à qui sa bonne étoile a fait franchir l'obstacle, de s'en féliciter et d'être reconnaissant à ceux dont l'influence ou la haute position a fait tomber devant lui les barrières de la vie d'intimité et de coterie. Une fois admis dans une famille, on en fait désormais partie, et l'on y refrouve l'abandon et la cordialité vraie de ces braves planteurs qui, dans leurs terres, vous reçoivent si bien qu'on ne les quitte jamais sans regret. La causerie, la danse ou le thé, le plus souvent la musique, font les frais ordinaires de ces réunions iutimes, et Ton y trouve mille occasions de constater le caractère un peu vaniteux, peut-être, mais, en général, « bon enfant », de ce qui compose, à proprement parler, la société de Rio.
Il est évident que, dans son idée, le Brésilien ne se croit nullement en retard sur l'Europe; et y de fait, extérieurement du moins, il commence à en prendre follement les modes et les mœurs, alors même qu'il s'en trouvé la première victime : témoin la redingote noire et le chapeau de soie dont il s'affuble à toute heure de la nuit et du jour, en dépit du soleil, de la poussière et du climat. On regrette de voir ainsi le cachet propre de chaque pays se perdre jusque dans ses moindres détails, au seul profit de l'absurde loi du nivellement universel. De même, le parapluie est devenu l'accessoire obligé de tout homme qui se respecte : il n'a cependant que rarement à le préserver de la pluie; en revanche, il lui sert presque constamment d'abri contre le soleil; alors, pourquoi abandonner aux nègres l'usage du joli parasol qu'on portait autrefois? Mais, qui sait? ce regret n'est peut-être pas exempt de tout sentiment égoïste ; car, moi qui me promettais un immense succès d'un charmant parasol de soie verte et jaune, c'est-à-dire aux couleurs du Brésil, dont je m'étais intelligemment muni au départ , et qui me rendit, après tout, quelques services pendant la traversée, je dus l'abandonner au
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preiDie|[ nègre qui, là-bas, fut attaché à ma personne. Au moins j'eus la joie de constater qu'il était de son goût plus encore que du mien. Sans plus de frais, je me fis un ami; et plus d'une fois je m'entendis dire depuis, chose toujours touchante, avouez-le : ce Le maître est bon ; petit nègre fidèle donner gaiement sa vie pour lui. »
Je viens de faire allusion à la difficulté qu'on éprouve à pénétrer dans l'intérieur du Brésilien ; eh bien, dans la rue, au théâtre, à l'hôtel, il n'y a pas d'homme plus liant que lui, et l'on n'en finit pas, sans pourtant les chercher, de présentations, de compliments et de poignées de main. Au reste, de ces dernières l'Amérique est prodigue, et l'on aurait, à quelque rang qu'on ap<* partienne, fort mauvaise grâce à refuser là-bas la main à ses principaux fournisseurs. Il faut se faire à ces mœurs qui, sans doute, ont du bon.
L'étranger, heureusement, échappe à l'accolade. Celle-ci reste toute brésilienne et se donne dans la rue aussi bien que partout ailleurs; elle remplace la poignée de main chez des amis plus intimes, et comporte, comme accompagnement obligé, trois petits coups réciproques dans le dos, qu'on est toujours tenté de prendre pour quelque signe maçonnique.
LES BRESILIENS. Si
Pour compléter l'article « détail de mœurs » , qu'on me permette d'en citer encore quelquesuns, plus intimes, mais non moins caractéris-. tiques. Un des traders du Brésilien est d'être plus cérémonieux et complimenteur que de raison. Bien vite, heureusement, on sait ce que parler veut dire, et l'on finit par se faire à tant de choses qui surprennent tout d'abord. Ainsi, vous vous extasiez sur un objet quelconque et croyez de bon goût d en complimenter le détenteur : tt As suas ordens (A vos ordres), il est à vous n , répond-il invariablement; mais gardezvous bien de le prendre : vous vous feriez peut-être un mortel ennemi, tout en perdant, à coup sûr, votre réputation de savoir-vivre et presque d'honnête . homme. Ou bien encore , vous écrivez à une personne de votre famille ou de vos amis : l'une de vos connaissances de la veille, sans se douter même du nom de votre correspondant, ne manquera jamais de vous dire, s'il vous surprend dans cette occupation : tt Présentez, je vous prie, mes hommages à cette aimable personne. » £t cet adieu, au moins aussi original que stéréotypé : <( A tout à l'heure )> , se dit alors même qu'on se quitte pour toujours. Enfin, que penser de cette phrase parfaitement
n LE BRESIL.
authentique, dite devant moi à l'un de mes bons amis? Nous venions d'être présentés à un homme marcpiant et distingué, un des planteurs les plus riches et les mieux posés dur pays, avec lequel nous restâmes depuis en relations suivies. II était réellement on ne peut plus gracieux à notre égard, et, littéralement, nous accablait de poli- ^ tesses , quand tout à coup , avisant mon ami : tt Décidément, lui dit-il, vous êtes un charmant homme. Que n'ai-je à marier une fille jeune et jolie? Les yeux fermés, je vous dirais : Vous plait-elle? parlez ! Elle est à vous. » ^
Dans cette ville naguère encore privée de nouvelles venant d'Europe et de l'étranger, le grand événement , celui qui , plus que tout autre, captive, agite et passionne, c'est l'arrivée d'un steamer, souvent impatiemment attendu.
Il fait bon voir alors l'animation du port et l'encombrement des rues basses. Le commerce et la finance, l'employé, le colporteur et l'esclave se pressent sur les quais, tandis qu'aux flancs du steamer nouveau venu vont s'accrocher quelques petits bateaux à vapeur et des grappes sans fin d'embarcations légères aux pavillons flottants et aux mille couleurs.
Puis, tandis que les avides s'abreuvent de
nouvelles, qae d'autres se précipitent et s'embrassent^ que d'autres encore profitent du trouble général pour goûter de la cuisine du bord, là, sous l'échelle à peine descendue, les matelots se battent, s'injurient et s'arrachent indistinctement passagers et colis; les maîtres des barques font leur prix, à l'honneur, naturellement, des nègres qui les montent et pour l'exploitation des passagers qui s'y confient. Sur une éminence voisine, le sémaphore déploie le pavil* Ion du steamer; les tramways en prennent les couleurs, et les journaux de la localité publient à grand tapage la bonne nouvelle, ainsi que la liste complète des nouveaux débarqués. Deux bâtiments voisins, le Correio (la Poste) et la Boka (la Bourse), ne désemphssent pas de curieux, et l'arrivée des sacs aux lettres et dépêches est partout saluée de vives acclamations.
Aujourd'hui l'ouverture du câble transatlantique a quelque peu terni la couleur de ce tableau, dans lequel la politique et le commerce, renseignés au jour le jour, ne figurent plus qu'accessoirement. Mais il faut s'inchner devant la réussite de cette grande entreprise, et la plus belle fête à laquelle il m'ait été donné d'assister dans le nouveau monde fut celle de l'inaugura-
tion de ce service télégraphique. Ce câble, si plein d'avenir et de promesses, devait cependant, durant un certain temps, bouleverser fatalement le marché du pays et celui de la ville.
Appréciant mieux que tout autre les immenses avantages que son empire allait retirer de ce fait capital, l'empereur voulut donner à cette fête un éclat inaccoutumé, et les vastes salons du Casino Jlumthense réunirent le soir autour de Sa Majesté l'élite de la population, soit quelques milliers de personnes. Le bal fut splendide et se prolongea jusqu'au jour. Les riches pierreries du Brésil, unies aux modes de Paris, rehaussaient étrangement ks visages basanés et les têtes poudrées de mille jeunes femmes aux traits plus accentués que classiques. L'homme qui, de son côté, ne dédaigne pas la parure, se couvre ordinairement d'éclatantes richesses. La jeune fille n'y résiste qu'à peine; elle porte souvent, au bal comme dans la rue, le pince-nez d'or qu'une chaîne de même métal, passant audessus de l'oreille, va relier à son cou. Cet accessoire de toilette manque de goût : cependant la coquetterie n'est pas pour rien, dit-on, dans cette mode bizarre. Quant à la danse, elle ne diffère pas de la nôtre, si ce n'est qu'on la
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pratique peut-être mieux, davantage , et avec plus d'animation*
La fête était brillante : un excellent orchestre en activait la marche. L'empereur était visiblement heureux. Il vint à moi, et j'eus personnel 'lement l'honneur de m' entretenir avec Sa Majesté. J'avais eu, peu de temps auparavant, le plaisir de lui être présenté en son palais de Saint-Cristophe. Qu'il me soit permis de parler de cette entrevue, qui restera pour moi l'un des plus agréables souvenirs de mon voyage.
L'empereur est un homme d'une cinquantaine d'années, à la taille élevée, au port majestueux, à la longue barbe blanche, aux cheveux grisonnants, à l'air intelligent et distingué. Honoré d'une audience gracieusement accordée, je m'y rendis avec notre ministre, M. Bartho* leyns de Fosselaert, et le comte Charles d'Ursel, premier secrétaire de notre légation. C'est une chose imposante que d'aller ainsi, en pays étranger, présenter au souverain du plus grand empire du monde ses hommages en téte-à-téle; mais Sa Majesté Brésilienne est si bonne, elle unit à beaucoup de prestance tant de simplicité et d'attraits, que l'on se sent vite à l'aise auprès d'elle. Alors, on jouit vraiment de son aimable
te LE BRESIL.
et savante conversation; car l'empereur est nonseulement un politique habile et un homme frèsointelligent, mais un savant versé dans toutes les sciences, un polyglotte parlant aisément plusieurs langues et un exemple rare de prodigieuse mémoire. Il lit tout ce qui se publie, chez lui comme à l'étranger, mais surtout en Europe; il sait tout ce qui se passe et a réponse à tout; j'ose dire qu'il est une des têtes les plus fortes du monde couronné. Il a de la Belgique une haute opinion, et m'a longuement questionné sur ses ressources, son industrie, sa politique; puis, me félicitant de mes goûts de voyage et m'indiquant gracieusement quelques belles excursions à faire dans la contrée, il me tendit la main et me dit qu'il fallait à tout prix emporter du Brésil un heureux souvenir. Faisant alors à reculons les trois saints réglementaires, nous passâmes au salon de S. M. l'impératrice. Cette princesse est vive, spirituelle, enjouée; elle aime à converser familièrement; comme l'empereur, elle porte sur les traits un grand cachet de bonté. C'est, du reste, leur marque distinctive à tous deux, et l'on s'explique, à les voir non moins qu'à les entendre , l'idolâtrie réelle que leur ont vouée leurs sujets. Sa Majesté m'entretint quelque
temps de la famille royale belge; puis elle me demanda, avec un réel intérêt, des nouvelles et des détails sur ma propre famille, ce qui ne laissa pas de me toucher vivement. Bref, j'emportai de ma visite au palais de Saint-Gristophe un souvenir qui ne périra pas. Leurs Majestés se font un véritable plaisir de recevoir les rares étrangers qui débarquent à Rio; ceux-ci, de leur côté, auraient tout à perdre en négligeant Foccasion d'approcher d'aussi aimables et gracieux souverains.
Le palais de Saint-Cristophe n'oSre en luimême rien de particulier. II est vaste et bien situé dans un des beaux faubourgs de Rio; son architecture est simple à l'extérieur, et sa décoration intérieure d'une grande sobriété. Les mœurs de ses augustes habitants sont d'ailleurs patriarcales, et le train de maison de la famille impériale ne répond certes pas à sa haute position. Ainsi, pour ne parler que des équipages de la cour, la voiture de gala que traînent, à tour de rôle, de belles mules harnachées d'or ou six petits chevaux noirs, n'est qu'une antique berline à huit ressorts que son train jaune et ses vieilles dorures font ressembler, à s'y méprendre, aux carrosses du siècle dernier.
L'escorte se compose d'une vingtaine d'officiers de police à cheval qui ne quittent pas un instant le galop. L'impératrice est- elle de la promenade, son unique dame d'honneur, dona Josephina, la suit dans une triste calèche qu'on ne prendrait, en station sur nos places, qu'à la dernière extrémité.
Il est vrai que l'empereur a peu de fortune personnelle; sa liste civile est modeste, et il préfère consacrer l'une et l'autre à l'encouragement des arts, au développement des sciences, à l'extension des œuvres de philanthropie. De là sa grande simplicité. Il semble, du reste, s'y complaire : les Chambres lui ayant voté naguère un fort crédit supplémentaire pour remonter son train de maison, Sa Majesté, jalouse de sa juste popularité, ne voulut point l'accepter.
Le théâtre est, je crois, son unique distraction; mais il paraît y prendre un sérieux intérêt, et trois fois par semaine on le rencontre dans l'un des cinq ou six grands théâtres de Rio. Il rend visite, successivement, aux principaux établissements publics de la ville, et ne manque jamais d'assister le dimanche, en grande pompe, aux offices religieux. Aux grandes processions, lui-même et trois de ses ministres ou de ses chambellans
portent, recueillis et chapeau bas, le dais du saint Sacrement : cette piété produit un bon effet dans un pays où, pour être la religion d'Etat, le culte catholique semble, en pratique, se borner à bien peu de chose.
Autant que je puis avoir eu par moi-même le regret de le constater, la religion, au Brésil, est presque réduite, du moins en ce qui concerne la partie mâle de la population, à quelques formes extérieures. Un tramway passe-t-il devant une église, croise-t-on un convoi funèbre, rencontret-on un prêtre ou une croix, chacun, avec respect, se découvre et s'incline ; mais les dimanches et fêtes, à l'heure des offices, entrez dans une de ces grandes églises si nombreuses à Rio, comptez les hommes, et vous serez tristement impressionné... — Hélas! faut-il le dire? l'exemple ne vient pas assez régulièrement d'en haut : le clergé indigène lui-même n'est pas toujours à la hauteur de sa grande mission.
Veut-on, du reste, se rendre compte de ce
que peut être une grande cérémonie religieuse
dans une église de Rio ? En voici une à laquelle
j'assistai, peu de jours après mon arrivée. C'était
le dimanche de clôture du mois de Marie.
Qu'on se figure un grand carré dallé d'une
cinquantaine de mètres de côté; le maître-autel et le jubé se trouvent dans une sorte d'abside; de petits autels régnent tout autour; la décoration est blanc et or; à Tétage, des galeries et loges à rideaux de damas rouge remplies de dames en grande toilette, qui causent et s'éventent avec plus de bruit encore que de grâce ; sur les dalles, en bas, pas une chaise; nègres et blancs, mulâtres et planteurs debout, s'agenouillant, ou mieux, s' accroupissant aux parties principales de l'office et faisant à tout moment le triple signe de la croix qu'on achève en se baisant le pouce; l'office, à six ou huit prêtres; vingt -quatre enfants de chœur, flanqués de nombreux aides et maîtres de cérémonie; en tenue, l'arme au bras, des soldats dans chaque coin; au jubé, un orchestre complet, disposé dans le goût de celui de nos concerts populaires ; devant cet orchestre, à des moments déterminés, des femmes, appartenant souvent au meilleur monde et toutes de soie vêtues , exécutent , musique en main, des soles dignes de nos meilleurs théâtres. Voilà la mise en scène; tout cela est fort beau, mais vous laisse bien froid. Encore, si les fidèles, cette fois décidément plus nombreux que de coutume, étaient plus recueillis;
mais on cause, on se dit bonjour, parfois même on s'embrasse; bref, on s'agite beaucoup; ça et là, quelques chiens installés ou vaguant, quelques caniches s' étirant aux côtés de leurs maîtresses, n'attendent pas, pour s^ impatienter, la seconde heure de l'office, et joignent leurs sourds murmures aux vagissements des petits moricauds, dont les heures de repas ont sans doute été dérangées. Les livres sont absents, ou du moins pas un n'est ouvert; à peine quelques vieilles nourrices , quelques mulâtresses centenaires égrènent-elles le chapelet ou soupirent-elles d'inintelligibles prières. Fasse le ciel qu'au moins elles soient comprises là-haut I
Vêtues de blanc relevé de rubans rouges, ou parées de couleurs atrocement voyantes pour lesquelles elles semblent éprises d'un goût contre nature, follement décolletées, une ou deux roses piquées comme des épingles dans Fenchevêtrement de leur noire crinière, les jeunes négresses ne semblent occupées qu'à fixer le regard ou se complaire en elles-mêmes. Quant aux nègres (dont les cheveux crépus abritent tour à tour le palito ^ et la cigarette), avec leurs petits
1 On désigne sous ce nom le petit éclat de bois d'oranger ou
yeux brillants, ils font vingt fois le tour de ce cercle atfrayant, et, quand commence le sermon qui coupe en deux l'office, ils i^ont fumer sous le péristyle et deviser entre eux.
Sont-ils originaux, ces nègres, si abondants dans ce pays lointain ! Bien qu'esclaves en majeure partie, ils sont gais de leur naturel : ils rient et folâtrent toujours. Le soleil est leur dieu ; la chaleur les dilate : par contre, ils s'assombrissent avec le temps, et la pluie les agace plus encore qu'elle ne les mouille.
Chanteurs que rien n'an*éte, ils ont toujours quelque antique refrain que volontiers ils répètent en chœur, quand, par les rues de la ville, ils marchent au pas, porteurs de lourds fardeaux. Ils tiennent tous entre eux, et forment une vraie famille : deux nègres qui se croisent sans s'être jamais vus s'abordent gaiement, fraternisent et se perdent en menus propos. Indolents et mous par nature , ils sont taillés cependant pour les fortes fatigues, et s'acquittent, au besoin, des plus rudes travaux.
Plus tard, nous reprendrons l'intéressant sujet du nègre j le trait suivant prouvera jusqu'à quel
de citronnier qui est d'un usage si général et sert de curedent dans toute TAmérique du Sud.
point les individus de cette étrange race peuvent, à l'occasion, pousser la coquetterie. Je connaissais beaucoup de vue l'un de ces messieurs, nègre du plus beau noir, et, ma foi I fort joli garçon : il était employé dans un établissement voisin de mon hôtel, et depuis longtemps sa haute stature et sa démarche fière faisaient à la fois mon bonheur et mon admiration. Or, à Rio, comme partout ailleurs, on voit déjeunes Italiens promener par les rues ces caisses de bois blanc que surmonte une forme de semelle et qui contiennent du cirage et des brosses. C'est, paraît-il, les dimanches et fêtes, une industrie lucrative au Brésil. Chaque dimanche, frais et pimpant, mon nègre s'avançait, hélait son petit protégé, et, du plus grand sérieux du monde, se faisait cirer, non la chaussure, mais les pieds.
IVictheroy et ses alentours. — Une chasse en pirogue. — Montagnes célèbres. — Le pain de sucre. — Un lever de soleil au Gorcovado. — La Tijuca. — La petite ville de Petropolis.
Les environs immédiats de Rio sont des plus remarquables et se prêtent merveilleusement à Pexcursion. S'il faut, pour se rendre un compte tout à fait exact du pays, se mettre en frais de voyages et gagner l'intérieur, du moins peut-on jouir, à Tentour même de la baie et sans quitter un rayon d'ailleurs fort peu étendu, de toutes les beautés de la nature brésilienne comme des principales richesses de la végétation tropicale.
Précisément en face de Rio qu'elle regarde, et lui faisant pendant de l'autre côté de Teau, voici Nictheroy, petite ville dont les habitations coquettes
se ressentent avantageusement d'une origine plus récente. Un double service de vapeurs ou bonds maritimes la relie à la capitale, dont elle devient ainsi presque un faubourg. On désigne sous le nom de bonds maritimes des steamers spéciaux établissant à travers la baie des communications directes entre divers points de la côte. Quelques-uns de ces bateaux sont aménagés de façon à transporter aussi les chevaux, charrettes et voitures, et peuvent alors en charger un grand nombre, sans gêner les passagers. Toutes les dix minutes, une des deux compagnies qui dirigent ce service effectue à son tour un départ vers Nictheroy, et vice [versa. Cette petite traversée ne manque pas de charme : on serpente au milieu des steamers, des trois-mâts, des navires de guerre de la marine brésilienne ou étrangère; les pavillons de tous les pays du monde flottent de toutes parts ; à chaque tour de roue, le panorama se modifie; de nombreux oiseaux de mer accompagnent le navire, et, ça et là, quelques requins et marsouins étalent au soleil leur échine brillante ou prennent sur les eaux leurs fantasques ébats.
Nictheroy n'offre à l'œil rien de particulier ; mais c'est le point de départ de belles excursions.
Là, VOUS reprennent des tramways qui courent le long de la plage; là, vous trouvez des mules pour l'ascension des montagnes; enfin, de là, vous vous rendez en quelques heures à des sites charmants, à des lacs écartés el sauvages. Quelques-uns de ces lacs abondent en gibier d'eau et attirent particulièrement le chasseur. On y chasse en pirogue, c'est-à-dire à peu près couché au fond d'une simple écorce creusée qui se relève et fait saillie aux deux bouts; chasse d'ailleurs pleine de charme et d'émotions de tout genre. Je n'eus, pour m'en convaincre, qu'à m'y livrer pendant quelques instants.
Un jour, en effet, nous fîmes une partie de chasse sur une de ces petites mers formées aux environs de Nictheroy par le caprice des eaux de la baie. A quatre ou cinq, nous étions, au soleil levant, couchés séparément au fond de nos pirogues, flanqués chacun d'un nègre qui, debout derrière le chasseur, silencieux et presque immobile ^ dirigeait l'embarcation. C'est pratique et charmant : de sa longue pagaie qu'il manœuvre à ravir, le noir vous fait glisser rapidement et sans bruit le long du bord et des joncs; un oiseau se lève : vous faites (eu; s'il tombe, le nègre s'en approche, et, du revers de sa pagaie, sans sus««
pendre la marche, le dépose à vos pieds. Je m'amusais infiniment d'un sport aussi nouveau pour moi, et j'avais fait déjà de nombreuses victimes, quand tout à coup part un oiseau supet*be que je veux abattre à tout prix. Méconnaissant en ce moment les règles de la plus vulgaire prudence, j'exécute, pour tirer, un brusque mouvement.
L'oiseau tombe, mais pas seul : la pirogue s'était retournée, et dans le lac étaient tombés pêlemêle le chasseur, son arme, ses munitions, son nègre, son gibier et ses provisions de bouche. L'eau, d'ailleurs, était bonne, le bord peu éloigné et les grands joncs voisins. Le sauvetage fut rapide et facile. Pour me sécher, je courus sur le sable. J'ai ri tout le premier de ma mésaventure; mes compagnons, sans doute, en riaient plus franchement que moi, et je conviens que la chose était de nature à divertir mieux encore ]a galerie que l'acteur. Mais le soleil des tropiques eut bientôt fait de réparer le désastre , et je repris la chasse si brusquement interrompue. Instruit par l'expérience, je fus, il est vrai, plus prudent à l'avenir; mais je n'en conservai pas moins une vive passion pour la chasse en pirogue, que, par la suite, je renouvelai fréquemment.
Ce qui donne à l'ensemble des montagnes qui entourent Rio un aspect plus particulièrement original et fantastique, c'est la diversité même des formes qu'elles affectent. En entrant dans la baie, on passe tout d'abord contre le Pain de sucre {Pâo d'assucar)y cet immense monolithe que la nature semble avoir fait la sentinelle du pays, et dont le nom indique suffisamment la forme. Ce célèbre rocher s'avance comme un môle gigantesque à la porte même de la baie, qu'il resserre étrangement et met à l'abri de la barre et des coups de la pleine mer. En face de soi, on a les hauteurs de Pelropolis et les Orgues, crêtes élevées dont les fines aiguilles se dessinent nettement sur le ciel; à droite, une suite de monts verdoyants, arrondis, chaînes aux anneaux multiples et serrés ) à gauche, la Gavia, simulant une crête de coq; puis le Corcovado, dont l'étroite terrasse surplombe un vide immense, et qui fait le gros dos, justifiant ainsi son nom de bossu (corcovado) y enfin la Tijuca offre, plus loin, trois pics en forme de volcans, dont le plus élevé , Pico de PapagaiOj commande toutes les hauteurs voisines et semble [plus que tout autre inviter à l'ascension.
Quiconque a eu la rare fortune d'aborder à
Rio conserve toujours présente l'image du Pain de sucre, ce géant de granit dressant sa tête chauve à plus de mille pieds au-dessus des eaux. De quelque endroit de la ville, de quelque lieu des environs qu'il ait porté son regard sur l'ensemble du grand tableau, ce bloc immense lui est toujours apparu dans sa noble posture et dans sa froide immobilité. Peut-être alors a-t-il eu, comme moi, l'idée de s'engager sur ses arêtes vives, de se cramponner à ses moindres saillies, et de parvenir, coûte que coûte, à son sommet. Il y a des choses qui fatalement vous attirent, peut-être en raison même de leur impossibilité. Le sommet de ce roc, longtemps considéré comme tout à fait inaccessible, fut un jour franchi cependant. Voici l'histoire; elle est récente encore; trois ans à peine nous séparent de ce fameux événement.
C'était le soir. Un sujet britannique (d'autres aussi peuvent avoir de ces idées, eux seuls les réa« lisent) s'avisa de tenter la terrible ascension. Mate« lot de son état, moitié chat, moitié serpent, sans doute, ce hardi personnage réussit, en dépit de tout obstacle, et planta fièrement sur la tête du rocher , en gage de succès , le pavillon anglais
qu'il portait en écharpe ; puis, après avoir opéré non moins heureusement ]a descente, calme, mais satisfait, il regagna la ville endormie. Jusque-là, tout était pour le mieux; mais le lendemain, grand émoi dans Rio, quand au lever du soleil on vit flotter aux portes de la baie le nouvel étendard. On se le montrait, on s'agitait; de toutes parts des groupes se formaient oii l'on discutait vivement. Si l'on était unanime à reconnaître la valeur d'un tel trait d'audace, c'était en même temps de fort mauvais œil qu'on voyait à cette place un autre pavillon que celui du Brésil. Cependant les étrangers, et surtout les Anglais, ne dissimulaient pas leur joie et n'en marchandaient pas l'expression : « Enlevez-le donc; remplacez-le I y» criaient-ils aux plus animés : et chacun s' échauffant, l'affaire prit des proportions telles que l'autorité s'en émut et que le fort le plus voisin reçut ordre, le soir, de pointer le fameux drapeau. Mais le ministre anglais intervint en ce moment : a On ne tirera pas, dit-il, sur notre pavillon. » Et voilà comment il se fit qu'une flamme anglaise , attestant d'un acte d'audace presque sans précédent, flotta, de longs mois, sur le rocher, jusqu'à ce qu'un coup de vent l'abattit
à la mer, à la plus grande joie des bonnes gens de Rio.
Je renonçai, pour ma part, à l'ascension du Pain de sucre, et je fis, en échange, celle du Corcovado.
Ce pic surplombe de mille mètres environ Rio, la baie et ses alentours, en même temps que la pleine mer et les îles voisines. Désireux de contempler un lever de soleil sur ce vaste Ibéâlre, je partis en pleine nuit, choisissant, il est vrai, une de ces nuits célèbres des tropiques où la Croix du Sud et les plus riches constellations de l'hémisphère austral se disputent l'éclat d'un ciel resplendissant. Cette excursion demande d'abord au moins deux heures de voiture, puis deux heures encore, tant à mule qu'à pied ; on traverse des sentiers tortueux, des lits de torrents, des forêts presque vierges. Au haut du pic, un quart d'heure avant l'aube, j'attendais, installé sur la plate-forme qui n'a pas vingt mètres de côté. Bientôt parut le jour : le coup d'œil était féerique, et l'impression dépassa de beaucoup mon attente. Le soleil se leva tout à coup par-dessus les montagnes, tour à tour les teignant de sang, d'or et d'argent, puis il éclaira successivement, là-bas, les grandes vagues de la mer j ici, les flots
reposés de la baie, ses îles, ses foris et ses mille vaisseaux; bref, à mes pieds, la ville tout entière. Ah I ce sont là des scènes faites pour être senties bien plutôt que décrites !
Durant mon séjour à Rio, je fis aussi Fascension d'un pic voisin que j'ai cité déjà, celui de la Tijuca. Cette ascension se fait ordinairement à cheval; mais si les impressions diffèrent quelque peu, les détails, du moins, se ressemblent, le tableau est le même ; je ne m'y arrêterai donc pas.
Une excursion obligée est celle de Petro* polis.
Petropolis est le plus couru, le plus justement célèbre des points renommés aux environs de Rio. C'est à cette petite ville, plantée sur des sommets de montagnes, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer, que les habitants aisés de Rio viennent demander, l'été, un peu de fraîcheur et d'ombre; c'est là que se réfugie la cour, que se transportent la diplomatie, la politique et la finance, pour fuir un climat brûlant et les cruelles maladies qu'il engendre. Là, le thermomètre accuse une différence de IS*" centigr. ; là, les nuages couvrent souvent le ciel, souvent aussi la pluie vient rafraîchir la terre. C'est réel-
lement la ville d'eaux du Brésil, et l'on y mène, pendant trois mois de l'année, une douce existence , variée de plaisirs calmes et de bonheurs champêtres.
A peine y voit-on quelques rues qui rappellent une ville : le reste n'est que chalets et villas. L'empereur y possède un superbe palais. Les mules y abondent; on sort beaucoup, on se rencontre partout, et c'est à qui organisera quelque joyeuse et nouvelle partie.
Petropolis est donc un endroit ravissant. Il est, à vol d'oiseau, tout voisin de Rio; mais quel voyage pour s'y rendre! Il faut d'abord, dans sa longueur, traverser la baie tout entière; puis un petit chemin de fer, qu'on a peine à prendre au sérieux, vous dépose au pied des montagnes; enfin la chaise de poste, attelée de quatre ou six mules, selon l'état actuel du chemin, vous cahote, pour monter près de trois heures durant. Toutefois, la route coupe en corniche et fort gracieusement le flanc de la montagne, et Ton jouit sur tout le parcours d'une vue ravissante qui ne fait qu'embellir à mesure qu'on s'élève.
Mais laissons les environs de la capitale du Brésil, et marchons vers l'intérieur.
Là, les voyages deviennent plus pénibles et bien autrement difficiles. Aussi n'y voit-on que ce qu'on peut, rarement ce qu'on veut.
l'intérieur et les plantations de café
Richesses et produits de Tintérieur. — Le café. — Fazendas et iazenderos. — Plantation et récolte du café. — Séchage, triage, expédition du café. — Les esclaves. — Gomment on les traitait jadis et comment on les traite aujourd'hui. — La danse nègre. — L'affranchissement au Brésil.
Les chemins de fer de l'empire sont, sans doute, en bonne voie d'extension, et l'empereur, tous les ans, inaugurant lui-même de nouvelles sections, encourage de son mieux ces utiles travaux; mais le réseau exploité est encore bien insufiBsant. Bientôt, le voyageur n'a plus d'autre ressource que la mule, et ce moyen de transport est toujours peu commode ; il est aussi fort dispendieux. Il faut, en effet, se pourvoir d'une ou
deux mules pour soi, d'une autre pour son ba*
gage, d^une encore pour son domestique, d'une surtout pour son guide. Cela fait, on le conçoit, tout un petit train de maison, toute une caravane; et dans un pays où, souvent avec raison, la confiance n'est pas tout à fait générale , ces animaux ne se louent pas, ils se vendent. Il faut donc les acheter, quitte à s'en défaire à n'importe quel prix au retour ou à destination. On doit compter aussi avec les incidents prévus et imprévus : une mule peut facilement vous échapper, devenir malade, boiteuse, que sais-je encore? Enfin, souvent un interprète est de toute rigueur, et ces messieurs se font assez largement rétribuer leurs services.
Dans un pays qui, comme le Brésil, ignore l'agriculture, et qui n'a que peu ou point d'industrie, en dehors des beautés de la nature et des mœurs indigènes, il n'y a de vraiment intéressant à étudier sur place que les produits particuliers du sol comme sont ici les métaux, les pierres précieuses, les bois, les cafés, les cannes à sucre, etc.
L'or, l'argent, le mercure, le cuivre, le plomb et le fer, le diamant surtout, mais aussi Témeraude, le saphir, le rubis et la topaze, abondent dans le pays tout entier. La province de Minas-
Geràes (Mines générales) est d'une richesse minérale exceptionnelle et pleine d'avenir; mais jusqu'ici le manque de bras et le chiffre restreint de sa population ne lui permettent d'exploiter qu'une infime partie de ses ressources : triste chiffre, en effet, que celui de seize cent mille habitants sur vingt mille lieues carrées de territoire. Cependant, cette province de Minas- Geràes est la plus centrale comme la plus peuplée du Brésil.
L'exploitation de ces richesses, se faisant le plus souvent d'après des procédés connus et à l'européenne, n'a rien qui éveille particulièrement l'attention.
Il n'en est pas de même de la végétation, qui est extraordinaire et admirable au Brésil Les plantes les plus belles et les plus variées y croissent avec exubérance, et l'œil ne se lasse pas de les contempler. La flore brésilienne est peut-être la plus riche du globe, tant par l'abondance que par la variété des espèces : on en compte déjà au delà de dix-sept mille.
Quant aux bois, les forêts du Brésil renferment, pour la construction, la menuiserie et l'ébénisterie, les essences les plus précieuses qui se puissent trouver.
Mais la production de l'empire, de loin la plus remarquable, le fruit naturel qui fait à la fois sa richesse et sa réputation, c'est sans contredit le café. Je tiens d'autant plus à en dire quelques mots, que ce produit va nous mener en plein cœur du pays, au milieu des planteurs et au sein même de l'intéressante vie de fazenda.
L'intérieur du Brésil est essentiellement montagneux et boisé; le sol y est sec, argileux, ordinairement revêtu de tons rouges. Il était anciennement presque entièrement couvert de forêts vierges qu'ont, en partie du moins, remplacées de nos jours les immenses plantations de café dites fazenda^; on désigne sous ce nom l'ensemble de la propriété du planteur, appelé lui-même fazendero.
La fazenda comprend en premier lieu l'habitation des maîtres et toutes ses dépendances; puis les séchoirs, les magasins et l'outillage affecté à la préparation du café; enfin, la plantation elle-même avec les forêts qu'elle comporte.
Pour faire une plantation de café, on sème d'abord une pépinière où les jeunes plants se développent durant une année. Ce temps écoulé, on les arrache avec précaution, pour les trans-
planter à l'endroit qu'ils doivent définitivement occuper. Cet endroit est toujours un carré de forêt auquel on a mis le feu, moyen primitif, mais pratique et avantageux à la fois; car, laissées sur place, les cendres mêmes font l'office d'engrais et servent à féconder le terrain. A trois ans, le nouveau caféier commence à donner quelques fruits; passé cet âge, il est en plein rapport. Il fournit même quelquefois deux récoltes par an, et cela durant trente ans, mais alors l'arbuste et le sol paraissent également épuisés. Quoiqu'on puisse en fort peu d'années, au moyen des engrais, rendre à la terre sa fécondité première, on aime généralement mieux abandonner la plantation pour en refaire une toute nouvelle sur un autre carré de forêt.
C'est un étrange coup d'oeil que celui de ces montagnes couvertes de caféiers soigneusement alignés. Ces arbustes, taillés en ballon, dépassent rarement la hauteur d'homme; ils portent un feuillage luisant et d'un vert foncé; leurs fruits sont nombreux, poussent sur la tige même des branches, et ressemblent à de petites cerises qui, de vertes, deviennent successivement rouges et enfin noires, à l'époque de la maturité^ Chacun de ces fruits contient, juxtaposés dans une même
enveloppe, deux de ces grains de café que nous connaissons tous. Le travail du planteur consiste à récolter ce fruit, à le sécher, le séparer de son enveloppe, et le trier enfin pour en déterminer la qualité.
Je ne connais pas de plus intéressant spectacle, dans une fazenda, que celui de la récolte ou cueillette du café. Les nègres, hommes ft femmes , sont disséminés çà et là dans la plantation, portant des hottes, ou, attachées à leurs habillements, des corbeilles faites de roseaux et de bambous. C'est là dedans que, riant et chantant, ils ramassent le café, tandis que leurs enfants, ravissants négrillons, réunissent en tas les grains qu'ils trouvent à terre. Aussitôt qu'une corbeille, qu'une hotte est remplie, elle doit être présentée à Vadministrador (intendant), qui en échange donne un jeton de métal indiquant la valeur du travail. Tout esclave, en effet, est taxé et doit un certain travail; le reste lui est compté en argent; c'est ainsi qu'il peut, s'il est vaillant, s'amasser un pécule qui doit sinon le racheter à la longue, du moins lui adoucir un peu son rude état de servage.
Quand le café ainsi récolté n'est pas laissé sur place ou déposé dans des séchoirs voisins, il est
chargé sur d'étranges charrettes, immenses paniers de jonc tressé reposant sur une paire de roues pleines et un essieu de bois qu'on ne graisse jamais. De là cette musique infernale, quoique poétiquement sauvage, qu'on entend le soir, quand, dociles et majestueux, six ou huit bœufs de race romaine ramènent par monts et par vaux ces chars remplis aux bâtiments de la fazenda.
Le café est d'abord déposé eti petits tas sur un certain nombre de séchoirs en bitume, puis étendu en couches minces et ainsi exposé quelques jours au soleil; il est ensuite mouillé, puis remis au séchoir, ce qui fait éclater son écorce; enfin, on le passe aux machines et aux vans, qui l'en dépouillent complètement. Les vieilles négresses se livrent tout le jour à l'ingrat et pénible travail de trier à la main tous les grains, qu'elles répartissent, suivant leur qualité, en diverses catégories. Ainsi trié, le café est pesé, étiqueté, mis en sacs; ces sacs, de forte toile anglaise, sont renfermés dans d'autres sacs de cuir destinés à les préserver de toute humidité. On charge le tout sur une trentaine de mules, portant chacune un poids de quatre arobas (cent vingt kilos environ), et la troka (convoi de mules) part, sous
bonne escorte, pour le lieu d'expédition le plus proche. Ces transports, qui se renouvellent fréquemment et sont souvent fort longs, sont quelquefois aussi des plus pénibles, car les routes sont rares et les chemins existants semés de mille obstacles. De bonnes voies de communication sont nécessaires au Brésil : or, il me semble que là où les produits de l'intérieur ont une telle valeur, de bons chemins seraient vite payés. C'est jusqu'ici l'industrie privée du fazendero qui, pour ses propres besoins, en établit quelques-uns ; mais ils sont loin de répondre à .l'intérêt général .
C'est tout naturellement de l'importance de la plantation que dépend le nombre des esclaves qui concourent à son exploitation. Il y en a de deux mille : j'en ai vu de cinq cents : elles sont généralement de deux cents, en moyenne. Les nègres y semblent relativement heureux et ne paraissent pas avoir grandement conscience de leur état d'esclaves. 11 est vrai qu'aujourd'hui ils ont beaucoup gagné sous le rapport du traitement. Ils ont retiré le plus grand avantage de la loi du 28 septembre 1871, qui rend libre toute la génération à naître : leurs maîtres, ayant tout intérêt à s'attacher cette jeunesse sur laquelle ils
n'ont plus de droits, les traitent avec plus d'hu* manité qu'autrefois. Aussi je les ai vus relativement bien logés, bien nourris; on leur donne même parfois en propriété des terrains qu'ils exploitent dans leurs moments perdus, et du profit desquels ils disposent librement. Le travail n'est plus forcé que pendant le jour; les soirées sont consacrées au repos, aux plaisirs ou à des exercices religieux; ils sont instruits dans la religion catholique , qu'ils pratiquent autant qu'ils peuvent la comprendre; et le chapelain de Isijazenda doit les catéchiser, les baptiser, les marier. Il est touchant de les voir, ces bons nègres, vous saluer, s'ils vous rencontrent, en vous demandant de les bénir, ce que vous ne pouvez leur refuser. On leur apprend aussi des cantiques pieux, qu'ils chantent parfois avec un ensemble plein d'entrain.
Jadis ils étaient traités à l'égal de meubles, d'animaux; on ne s'occupait que de les faire durement travailler, et l'on abusait sans pitié de ce travail forcé. Debout, au milieu d'eux, un fouet à la main, lejhitor (surveillant) aux traits barbares, à la face contractée, roulait des yeux sévères et rudoyait d'instinct. Un ordre mal compris ou mal exécuté, un rien le mettait en fureur;
frapper le soulageait, et il semblait y prendre plaisir. Avec ses botfes jaunes sur la culotte blanche, son grand chapeau de paille, sa vareuse nouée d'une ceinture de cuir, ses éperons résonnants et son arme cruelle, il paraissait, et à bon droit, le mauvais génie des nègres; et tous, sans exception, lui vouaient une haine implacable qu'ils n'ont souvent que trop manifestée. J'ai vu de mes yeux, dans de vieilles fazendas, les cachots , les instruments de torture qui leur étaient réservés. J'ai vu aussi ces chiens sauvages, horribles bêtes à l'œil injecté de sang, qui, lancés sur la piste de l'esclave fugitif, suivaient des jours entiers cette trace humaine^ et, mort ou vif, faisaient ressaisir le fuyard.
Le type dnfeitor, nécessaire du reste, a seul élé conservé; mais ses rapports avec l'esclave ont heureusement changé, et il est rare qu'il use encore de son fouet, qu'il porte cependant toujours à la ceinture.
La troupe nègre est menée militairement : soir et matin, on fait l'appel, et c'est en rang qu'ils se rendent à leurs divers travaux. A certaines heures, tous passent devant des dames-jeannes, et on leur distribue Vacachas, forte eau-de-vie du pays faite d'écorces d' orange. Us sont admis à
soumettre toutes leurs réclamations à riutendant ou au maître^ et Ton profite des moindres occasions pour leur permettre de se livrer à la danse, leur plaisir favori. Il est intéressant alors de les voir, groupés en cercle sous les hangars ou sur le bitume des séchoirs, se livrer, chacun à son tour y aux bonds les plus grotesques, et cela, toujours sur le mêâie motif, au seul son de tambours faits de peaux collées sur des troncs creux, avec Faccompagnement de la galerie, qui chante faux et bat des mains plus ou moins en cadence.
Je viens de citer la loi de 1871 ; c'est elle encore qui proscrit la vente publique des esclaves et les hideux marchés qu^elle nécessitait autrefois; cependant, comme les nègres nés avant cette loi ne profitent pas de l'affranchissement qu elle accorde à leurs jeunes enfants, et qu'ils gardent leur valeur vénale, conséquence même de leur fatale condition, on n'a pu interdire d'en faire des transactions de la main à la main. Or, l'esclave, selon ses forces, son âge, son sexe, ses capacités, vaut, au Brésil, de cinq cents à trois mille francs; quelquefois même la valeur d'un esclave est de cinq mille francs.
L'esclavage, on le voit, doit, toujours en vertu
de cette heureuse loi, s'éteindre dans le pays, de lui-même et sans secousse, quand la génération antérieure à l'année 1871 aura complètement fait place à la suivante. La question est maintenant de savoir si le planteur éprouvera une perte bien grande lorsque, au lieu de jouir de l'intérêt, pour ainsi dire, de son capital nègre, il devra, comme nous, salarier le tf^vail. Cette question vitale s'il en fut au Brésil, et dont à première vue on saisit l'importance, je l'ai entendu, comme bien on pense, discuter là-bas en tous sens. £h bien, tout compte fait, il paraîtrait que le maître consciencieux et chrétiennement soigneux de ses esclaves ne dépensera pas plus à les avoir à gages qu'à pourvoir, comme il le doit faire aujourd'hui, à leurs moindres besoins, à leurs plus petites nécessités. Y aurait-il d'ailleurs à subir une perte qui ne pourrait qu'être légère, pourquoi les Juzenderos ne concourraient-ils pas de grand cœur à un aussi noble et aussi grand résultat que celui de la complète abolition de l'esclavage? Déjà ils ont prouvé, du reste, qu'ils y étaient depuis longtemps disposés : dans ces derniers temps, tous ou presque tous ont fait des sacrifices personnels en vue d'étendre l'affranchissement, ne faisant en cela que suivre de bien
LINTÉRIEUR ET LES PLANTATIOX^S. 57
nobles exemples; car l'empereur, d'un seul coup, avait fait libres tous ses esclaves, et l'Etat l'avait imité quant aux siens. De tout temps le chef de l'Etat a poursuivi de ses efforts cette belle idée de l'affranchissement, qu'il eût voulu complet, instantané, si la chose eût été possible. Nous venons de voir comment il l'avait généreusement réalisée pour sa part. Or, maintenant encore, tout acte d'initiative privée qui, même partiellement, concourt à la réalisation de ses rêves en ce sens, lui cause une joie indicible. Son peuple le sait, et ce n'est pas une des moindres raisons qui l'en font adorer. Ils le savent aussi, ces pauvres nègres qu'on voit si souvent le bénir, se jetant à genoux sur son passage. Et moi-même, qui eus, mieux que tant d'autres, les moyens de m'en convaincre, je ne puis résister au plaisir d'en citer un dernier trait. L'empereur, dernièrement, allait inaugurer dans le nord une nouvelle ligne de chemin de fer. En route, il fut reçu dans une grande Jazenda par une dame de ma connaissance qui se montrait justement fière d'un nègre charpentier, lui ayant coûté, disaitelle, un prix exagéré. Or, pour fêter Sa Majesté, elle lui annonce, à dîner, qu'elle veut en son honneur affranchir cet esclave. Vivement touché,
l'empereur répond que rien au monde ne peut lui plaire davantage, et, signant l'acte lui-même, il le remet en personne au noir interdit et confondu, auquel ensuite il tend familièrement la main»
Habitation àafazendero, — Hospitalité, simpUcité du planteur. — Une chasse aux canards dans les cannes. — Du gibier en général et de la chasse an Brésil. — Les serpents. — La forêt vierge : ses merveilles et ses inconvénients. — Perdu dans la forêt. — Conclusion.
De l'esclave passons au mattre. Les planteurs ont une existence toute spéciale et mènent chez eux une vie patriarcale. En général, ils sont de mœurs simples, j'allais dire vulgaires; et cependant ils se font des loisirs et paraissent éprouver des jouis-> sauces ignorées du reste des humains. Toutefois, chez eux le luxe ne compte pour rien, et le con* fort pour peu de chose. Il y a sans doute (et j'en connais) des fazendas qui, à cent lieues de Rio, sont éclairées au gaz et le produisent par consé«
quent elles-mêmes; il en est que des tramways privés sillonnent dans toute leur élendue; il y a des Jazenderos qui se donnent le luxe de détour* ner une rivière ou chez qui tous les chemins sont macadamisés ; mais ce sont là des exceptions. Généralement, si Ton fait abstraction des soins jaloux qu'il donne à son jardin, des fleurs et des fruits dont il entoure sa demeure, le planteur ne fait aucun frais pour embellir le lieu de sa résidence. L'habitation est vaste et bien tenue, mais veuve de tout ornement d'architecture ou de décoration. A F intérieur, des meubles de bois naturel, des fauteuils à bascule, un hamac, quelquefois un piano. Et cependant, à voir l'air de bonheur, Tair d'aisance qui se peint sur les visages et se traduit dans les allures de tous les hôtes de la maison, on croirait pénétrer dans un lieu enchanté ou franchir le seuil d'un palais. Or, bientôt on s'explique cette félicité vraie : la bonne vie de famille , une douce quiétude , la libre jouissance d'une fortune à l'abri de toute secousse, l'éloignement des bruits malsains du monde, la facilité même de l'accomplissement des devoirs entraînent d'eux-mêmes, mieux encore que la royauté du sol et la propriété des hommes et des choses, cet heureux résultat.
Comment le caractère ne se resseniirait-il pas de tant de solides influences? On n'a, pour les subir à son tour, qu'à partager quelques jours la vie des fazenderos, et ces braves gens ne demandent pas mieux. Arrivez-leur un beau matin de n'importe quelle contrée du monde, porteur d'un simple mot d'introduction : on ne vous demandera ni dans quel but vous venez, ni combien de temps durera votre séjour ; on ne vous pressera pas de questions fatigantes; on n'exigera pas une entrée en matière ; on ne vous sondera pas plus à l'endroit de votre état qu'à celui de vos opinions; en revanche, on vous souhaitera la bienvenue, on s'empressera autour de vous; le chef delà famille vous offrira surplace un siège et le café; d'un mot, il vous initiera aux habitudes de la maison; bref, en termes à la fois sincères et flatteurs, il vous rappellera qu'après avoir franôhi le seuil de sa demeure, vous faites partie des siens et disposez de son bien. Puis, joignant le fait à la parole, il ordonnera à V administrador de mettre à vos ordres des esclaves et des mules. Mais ce n'est pas tout : vous répondrez, je suppose, aux avances qui vous sont faites, vous protestez, comme de raison, de vos sentiments reconnaissants : du coup, la glace est
6â LE BRÉSIL.
rompue : on vous questionne sur vos goûts ; on s'informe de vos préférences; on s'ingénie à aller au-devant de vos désirs. Au bout de deux jours, vous vous trouvez établi sur le pied de vos botes, et l'on ne s'inquiète plus de vous que pour s'informer si rien ne vous manque, si vous êtes satisfait, si l'on ne peut, à votre intention, in^ venter quelque plaisir nouveau. Je le demande, peut-on rêver meilleur accueil, et n'avais-je pas raison de dire que c'est à l'intérieur qu'il faut aller juger de l'hospitalité brésilienne?
Voici maintenant quelle est à peu près la vie à \difazenda : comme on ne veille pas tard, on se lève de fort bonne beure, et chacun se livre le matin à ses travaux préférés. Un repas copieux d'aliments variés réunit la famiUe vers dix ou onze heures; on reste longtemps à table à deviser et rire; puis, mollement étendu dans le hamac qu'un négrillon balance ou dans la chambre obscure qu'on a humectée de parfum, chacun laisse écouler les heures chaudes du jour dans l'abandon d'une longue sieste. Puis on monte ses mules, et Ton part pour la promenade ou pour la chasse ; on visite la forêt, on inspecte les travaux ; enfin, on dine à six ou sept heures^ et l'on va prendre, au dehors ou sous la véranda, les savou-
rcux fruits du pays et le café indigène, que rien ne saurait remplacer. Il est à remarquer que soos ces climats tropicaux, le café, pas plus que le thé vert, ne produit sur les nerfs aucun effet sensible; ces boissons semblent plutôt nécessaires, et se consomment impunément et même agréablement en grande quantité, à toute heure du jour.
Un autre caractère du sans façon des planteurs, c'est la simplicité extrême, peut-être même exagérée, de leur mise. Il est vrai que chez eux tout conspire contre la conservation des vêtements; et puis la grande chaleur n'en permet que de légers : le tailleur est loin, et le fazenderOy qui semble rivé à ses terres, ne se rend en ville que pour y négocier les plus graves afifaires. Mais à le voir sous son grand panama, en pantalon de toile et en veston fripé, nonchalamment assis sur sa mule paisible, on le prendrait pour un bon villageois , si la richesse du harnachement de sa bête, si sa cravache et ses éperons d'argent ne venaient révéler une origine plus noble ou une plus grande aisance.
Malgré celte vulgarité, et en dépit de dehors aussi simples, le planteur a presque toujours les idées larges et grandes; il aime à agir en seigneur. Un
jour y je me trouvais l'hôte d'une fazenda qui exploitait autant la canne à sucre que le café . . . Si je n'ai pas encore parlé de la canne à sucre, c'est que je suppose suffisamment connus ces vastes champs plantés de grandes tiges, qui rappellent à la fois le maïs et le jonc, quoique les dépassant ordinairement de taille. Ce n'est, du reste, qu'un produit assez secondaire au Brésil, où la fabrication du sucre se réduit à peu près au pressage de la canne. Cette opération n'offre aucun intérêt et se fait au moyen d'une meule assez grossière que met en mouvement soit une mule, soit un ruisseau. Le sucre ainsi produit est riche, assurément, et agréable au goût; mais rien n'est suave et délicieux, à mon avis, comme la canne cueillie, fendue et savourée sur place* Mais je reprends... Je faisais donc un court séjour dans une plantation de sucre et de caté ; la chasse surtout absorbait la plus grande partie de mon temps; j'avais découvert deux beaux lacs, séparés par une petite colline toute hérissée de cannes, pleins d'herbes et de joncs que fréquentaient alors de grands vols de canards. Chaque jour j'en tirais quelques-uns; mais ce n'était qu'au prix de très-fortes fatigues; car il me fallait les poursuivre sur un terrain marécageux et
malsain, et, au premier coup de feu, tous s'envolaient, passant d'un lac à Fautre. Or, un matin, une heure avant le jour, me voilà subitement éveillé par mon hôte, qui me dit d'un air de mystère : tt Levez-vous; nous allons chasser les canards. » Je le suis : dans la cour, nos mules étaient sellées, et sous la véranda un nègre à l'éternel sourire tenait sur un plateau d'argent les primeurs d'un café brûlant. Nous partons : lorsque le jour parut, je me trouvai posté au sommet de la colline , attendant , caché dans les cannes. Un coup de sif&et retentit : bientôt passe au-dessus de moi la bande des canards. Je fais feu : j'en abats; et l'excellent planteur, qui parait enchanté, vient à moi et me dit : a C'est bien, ne bougez pas; seulement, retournez- vous. »
Alors, nouveau coup de sifflet, presque aussitôt suivi d'un nouveau passage de la bande. Le maître avait de bonne heure envoyé ses esclaves à chacun des deux lacs, et cinquante d'entre eux, postés aux alentours, devaient, au coup de sif&et, provoquer le départ des canards. Je pris un vif plaisir aux quelques heures que dura ce royal passe -temps, puis, chargé de butin, nous rentrâmes gaiement .
Au Brésil, le gibier est sans doute abondant;
mais le trouver n'est pas facile : d'immenses et impénétrables forêts lui donnent sur le chasseur un avantage marqué . Je viens de parler de la chasse aux oiseaux (et rien qu'en perroquets, perruches et toucans, on peut faire nombre de victimes) ; de même on chasse aux chiens courants la paca : ce singulier animal est le lièvre du pays ; mais, s'il rappelle ce gibier par la taille, le poil et le goût, il en diffère par les mœurs : parfois il se défend ; ou bien, serré de près, il gagne le bord de l'eau, et là plonge ou se terre» On poursuit de la même manière le sanglier, le peccari. Citons enfin le fameux tapir, que l'on rencontre rarement, et l'once ou tigre du Brésil. Combien de fois ai-je vainement couru à leur poursuite I En revanche, j'eus plus de succès dans des chasses d'un genre différent, celle des chiens sauvages, animaux plus affreux, je crois , que dangereux, et celle aussi des singes. Un jour, j'en tuai un de la taille d'un enfant : sa chair nous fit, le soir, un rôti que j'avoue avoir trouvé peu délicat.
Une autre fois, durant un four de chasse en forêt vierge, j'abattis un gros serpent boa de trois mètres de long, dont j'avais eu l'effroi de faire la rencontre, et qui, se dressant devant moi sur un sentier, paraissait décidé à m'y barrer le passage.
Je chassais aux perruches et n'étais malheureusement armé qu'à petits plombs. Mais quelques mètres seulement me séparaient de mon redoutable adversaire ; rappelant alors tout mon sangfroid , je le visai à la tête, sa partie sensible : il tomba.
Ne serait-ce pas ici le moment de faire sur les serpents une petite digression , puisque le Brésil est, à très-juste titre, réputé leur patrie? Pauvre pays, qu'on ne se figure de loin que tapissé de singes et pavé de reptiles I Moi-même, en débarquant, je m'étonnais, j'en conviens, de ne pas rencontrer partout des quadrumanes, et de ne pas écraser des serpents à chaque pas. Par bonheur, ils se tiennent chez eux ; et si le nombre de ces derniers surtout çst considérable au Brésil, je dois dire toutefois qu'ils ont pour eux assez d'herbes et de forêts, et qu'il faut le plus souvent les chercher pour les voir. Sans doute, quelquesuns sont des plus dangereux : ils ne sont pas serpents à se laisser marcher sur la queue; mais il est rare que d'eux-mêmes ils attaquent. Il est à remarquer que les plus petits sont d'ordinaire les plus à redouter : tel est le petit coral (corail), sorte d'aspic d'un pied de long, qui tire son nom de ses vives couleurs. Sa blessure est mortelle.
et le patient n'en souffre jamais plus d'une heure; mais des bottes suffisent pour en préserver le pied ; et il ne peut monter plus haut, étant trop court pour s'enrouler autour de la jambe. Les nègres, qui travaillent généralement nu-pieds, s'inquiètent assez peu, du reste, de la morsure des serpents, à laquelle ils paraissent moins exposés que nous, soit qu'un œil exercé les leur fasse plus vite apercevoir et éviter, soit que leur chair et leur sang noirs tentent moins ces reptiles. D'ailleurs, si le serpent les pique, ils prennent un bout de racine qu'ils portent toujours sur eux , s'en frictionnent la plaie et poursuivent leur travail. Cette infaillible panacée mérite le plus grand intérêt, tant par ses résultats que par l'étrange façon dont elle fut découverte.
C'est un vieux nègre observateur qui le premier en dota ses nombreux compagnons. Voici comment : il assistait souvent aux fréquentes escarmouches du lagarto avec les serpents. Le lagartOp grand lézard vert d'un mètre de long sur plus d'un pied de large, est l'ennemi déclaré du serpent, si l'on en juge à la façon dont il le recherche et l'attaque en toute rencontre. De sa puissante queue, il frappe des coups terribles sur les verlèbres du serpent; celui-ci, attaqué, se
défend, pique et mord. Mais aussitôt piqué par le serpent, le lagarto s'enfuit : il court au bois, puis revient reprendre le combat. Or, notre nègre, un jour l'ayant suivi, constata qu'il se frottait vivement à certaine plante de la forêt. Ce fut une révélation : il emporta la plante, dont on essaya tour à tour la feuille, puis la racine, et le succès dépassa toute attente.
Tout n'est pas fleurs au Brésil, et la forêt vierge, on le voit, présente ses côtés dangereux : j'en citerai une nouvelle preuve tirée de mon expérience personnelle j mais à la voir, à pénétrer dans ses fourrés, à en admirer les détails, on reste étourdi, confondu. Cet ensemble imposant, ce temple du silence, ces arbres séculaires, géants du nouveau monde, ce fouillis de végétation , ces lianes excentriques , ces parasites étonnants et ces fleurs merveilleuses, tout enfin vous émeut à un tel point que l'athée le plus endurci y sentirait le Dieu créateur, et que l'esprit le plus banal y deviendrait poëte en une heure. Électrisé, quant à moi, à la vue seule de la forêt vierge, depuis longtemps l'objet de tous mes rêves, presque chaque jour je m'y rendais, de l'une ou Vwiivefazenda, La chasse était à la fois mon but et mon prétexte; mais, en réalité,
je sentais comme un aimant qui m'attirait vers la forêt. Plus je la voyais, plus je l'aimais, et mon plus grand bonheur était de m'y rendre seul. Je m'étais fait un besoin de ces courses solitaires : et le plus souvent plongédansunmonded'idées toutes nouvelles pour moi, je marchais à l'aventure. Un jour je me perdis. Ce fut pour moi la source des émotions les plus vives. Cependant , cette tragique aventure, loin de refroidir mon ardeur, ne fit que 1 exciter au contraire. Ecoutez mon histoire.
Tuer un singe n'est pas chose déjà si commune, et pour en négliger l'occasion il faut ne pas être chasseur. Moi qui le suis à l'excès, j'avais juré la mort du premier représentant de cette intéressante famille qu'il me serait donné de rencontrer; et bien souvent, seul et sans bruit, j'arpentais, à sa recherche, les rares sentiers de la belle foret. Mais ces animaux, non moins rusés que défiants, se pelotonnent au moindre bruit sur la cime des plus hauts arbres, et, muets, vous laissent passer à côté d'eux. Toutefois, si le temps est à l'orage ou qu'un rare concours de circonstances les mette dans cette disposition d'esprit, ils poussent en chœur des grognements sauvages et stridents qui font trembler les échos de la forêt et révèlent aisément le lieu de leur
LA VIE DE FAZENDA. 7i
retraite. Ceux-là sont les grands singes hurleurs et barbus; j'eus le plaisir d'en abattre un.
Un jour donc, guidé par ces cris répétés, j'abandonnai à fois le chemin frayé et les règles d'une sage prudence. Dans ma fougue, je me dirige, à travers mille obstacles, vers l'endroit écarté où semblaient m' appeler cesmessieurs. Mais, àmesure que j'avançais, les cris paraissaient s'éloigner : les singes m'avaient sans doute éventé et fiiyaient devant moi. Cependant je m'obstine à leur poursuite, et, brisant tout sur mon passage, je me fraye péniblement un chemin à travers les ronces, les lianes, les fougères et les bambous. Je marche ainsi longtemps, contournant des rochers, escaladant de vieux troncs renversés, descendant des pentes rapides, remontant des côtes escarpées. Parfois je m'arrête et j'écoute : évidemment, je gagne du terrain ; la bande n'est plus qu'à deux cents pas de moi. Mais tout à coup... plus rien : un silence absolu succède à tant de vacarme , et j'ai beau, cette fois, chercher des yeux, écouter, me cacher, m'immobiliser, les singes se sont évanouis, ou du moins ils ont pris le grand parti de se taire.
Alors seulement je songe à regagner le sentier et veux reprendre ma trace j mais je la perds tous
les dix pas, pour la retrouver dix pas plus loin et la perdre enfin sans retour. Cependant le soleil baissait à l'horizon, la nuit venait, et je m'apercevais enfin que j'étais bel et bien perdu au cœur même de la forêt. Que faire pour en sortir? Je fis les plus grands efforts, mais ils n'eurent pour résultat que de m'égarer davantage. Enfin , la nuit venue, je dus, bien malgré moi, prendre mon parti de l'aventure, et, choisissant une place que je commençai par déblayer tout d'abord, je m'enveloppai de mon mieux avant de me coucher sur un sol toujours humide. Là, j'eus pendant de longues heures le loisir de me livrer aux plus amères réflexions. La forêt était grande , car il fallait plus d'un jour pour la traverser. Sans doute je savais que le soir même les deux cents nègres de la plantation seraient envoyés à ma recherche, et, quant aux animaux, je n'avais sérieusement à redouter que les serpents, qui se dérangent peu la nuit, et les onces (tigres du Brésil), rares dans cette localité. Mais me trouverait-on? Et comment? Je n'avais ni bu ni mangé depuis huit heures du matin, et, pour comble d'ennui, ma provision de tabac s'en allait à néant : or, en fumant, je trompais la faim et j'éloignais les cruels moustiques qui, s' acharnant sur moi, me tour-
menlaient sans pitié. Et puis, quelle inquiétude n'aillais-je pas causer aux hôtes de làjazendal Quel trouble, dans une maison si calme d'ordinaire! Quelle frayeur, quelle agitation^ quand, sorti depuis le matin, je n'aurais pas reparu à la table du soir !
Dans cette pénible situation d'esprit, je compris que je n'avais qu'un moyen de salut, et j'en usai bientôt. Crier épuise en vain; car si la voix porte loin la nuit, dans les forêts, elle a cependant partout des limites restreintes. Vingt cartouches environ me restaient; et m'en réservant deux pour abattre au besoin, le lendemain matin, quelque oiseau dont je n'eusse certes fait qu'une bouchée, je commençai à tirer toutes les autres. Chaque demi-heure donc, je lâchais un coup de feu, auquel répondaient seuls, hélas! les échos sonores de la forêt, quoique chaque fois cepen-* dant un étrange tumulte se fit autour de moi. Troublés dans leur repos, de grands oiseaux quittaient avec fracas la branche de l'arbre voisin dont ils avaient fait choix; des animaux, que je croyais reconnaître pour des sangliers (peccaris), se sauvaient vivement et en troupes serrées; des cris épars et répétés semblaient ceux de bêtes
fauves se consultant, se répondant... puis, tout
rentrait dans le silence. EnGn, vers minuit, un nouvel appel eut plus de succès que les précédents : un coup de fusil me parut y répondre, mais si faible, si vague et si lointain, qu'à peine alors osais*je y croire. Je me bâtai de tirer encore, et quelques instants après je reçus une nouvelle réponse. Alors, je l'avoue, le cœur me battit vivement : j'étais sauvé! Deux fois, à un quart d'heure d'intervalle, je renouvelai le signal, auquel on répondit toujours de plus près; enfin, nous parvînmes, mes sauveurs et moi, à nous mettre en communication de cris et de paroles, et bientôt le bruit de nombreux coups de hacbe et le scintillement de torches encore lointaines m'avertirent qu'on taillait, à ma rencontre, une picada (chemin) dans le boFs. Mais la besogne avançait lentement, et ce ne fut qu'au bout d'une heure d'un travail opiniâtre que je vis enfin paraître devant moi deux nègres armés de haches et de faux, deux autres, porteurs de torches, et un cinquième, conducteur des travaux; celui-ci avait un fusil, et c'est lui qui m'avait entendu et répondu. De semblables escouades avaient été, de Xhfazenda, envoyées dans toutes les directions pour cerner la forêt, qui couvre réellement une immense surface de terrain. Ce n'est qu'en re-
prenant avec mes braves nègres le chemin qu'ils venaient d'ouvrir et qu'ils éclairaient devant moi que j'ai pu me rendre compte de la profondeur à laquelle je me trouvais enfoncé. Nous mimes près d'une heure à rejoindre le vrai sentier, et j'appris, au retour, que cet endroit, le plus fourré, le plus inextricable et le plus raviné de la forêt, n'avait été , depuis nombre d'années , «visité par personne. Sans doute était-ce aussi la raison pour laquelle ces maudits singes s'y trouvaient cantonnés. Nous fîmes joyeuse vie quand, au milieu de la nuit, nous nous retrouvâmes à lai fazenda. Ce fut une fête pour les bons planteurs et pour moi ; et les nègres, qui l'avaient certes bien gagné, en eurent aussi leur part...
Voilà le Brésil tel qu'il m'est apparu durant le long séjour que j'eus la bonne fortune d'y faire. Pays peu curieux dans ses villes, mais étrange dans ses mœurs et merveilleux dans sa nature, il marche d'un pas rapide à un état de civilisation plus avancé que ne paraissent le comporter, à première vue, sa situation géographique et sa population clair-semée.
Empire d'une immense étendue, et de loin le plus vaste du monde, il est riche et fertile à l'excès; et tandis que son sol nourrit de superbes
foréis et engendre des produits d'une incontestable valeur, les pierres précieuses les plus rares, les métaux les plus estimés sont renfermés dans ses entrailles.
Régi par des lois constitutionnelles, il a le bonheur d'avoir pour chef un souverain droit et ferme autant que modéré, d'une intelligence d'élite, qui a le culte de ses plus minimes intérêts et qui possède mieux que tout autre le secret de les faire valoir.
Loin de se laisser entraîner par le fatal exemple que, dans leurs perpétuelles secousses , lui donnent tour à tour les républiques voisines, le Brésil comprend sagement que la révolution, c'est la ruine, que la paix; au contraire, c'est la lumière, le salut
Si la colonisation n'a pas encore réussi au gré de ses espérances, c'est que peut-être elle n'a pas été jusqu'ici suffisamment bien organisée ou comprise. 11 y aurait plus de profit, je pense, à créer des voies de communication , ouvrant le marché de Rio aux produits de l'intérieur, qu'à assurer au colon lui-même des avantages pécuniaires et à lui donner, même gratuitement, des terres que sa qualité d'étranger et son isolement l'empêchent de faire valoir.
Le climat du Brésil n'est réellemeut pénible à supporter que pendant les deux mois de l'été, décembre et janvier, qui correspondent à nos mois de juin et de juillet; encore le thermomètre a-t-il toujours pour limite extrême 36® cent. ; et cette terrible fièvre jaune, dont le nom seul, avec raison, fait (rembler, ne règne que sur la côte et n'a jamais envahi l'intérieur.
Tout compte fait, ce pays est digne du plus grand intérêt et mérite d'élre connu, étudié, parcouru tout autant désormais qu'il le fut peu jusqu'à ce jour. Et l'avenir qui l'attend est immense : car ses vastes ressources et sa vitalité profonde ne manqueront pas d'attirer sur lui, tôt ou tard, les regards aujourd'hui trop distraits du monde civilisé.
i;URUGUAY
Adieux au Brésil : traversée. — L'Uruguay, ses bonies, 8e^ noms divers. •— llontevideo. — Aspect général. — La ville, le port. — Le Pampeiro. — Origine du nom de Montevideo.. — Habitants et types divers. — Etude de mœurs sur les deux sexes.
En m' embarquant pour continuer à réaliser dans le Sud mes rêves d'excursionniste, en m'élojgnant peut-éire pour jamais de celte (erre du Brésil, si féconde en merveilles, si riche en souvenirs, si profondément attachante, j'eus peine h me défendre d'un sentiment de réelle lrist(SFe,
et tout l'attrait d'un voyage nouveau ne put endormir mes regrets.
Sans doute je savais combien allait s'étendre et s'enrichir pour moi le champ de l'observation. Une langue inconnue, une nouvelle race d'hommes; un climat moins torride, un sol tout difTérent; et, par là même, des visages, des mœurs et des institutions qu'il ne m'avait encore été donné d'étudier dans aucun de mes précédents voyages : voilà ce qui m'attendait, ce qui m'attirait surtout vers les républiques Orientale et Argentine.
Mais le Brésil au sol riche et fécond, à la nature de feu, mère patrie des vertes montagnes et des mystérieuses forêts, terre promise des fleurs, paradis des oiseaux, m'avait à ce point captivé, que j'éprouvais déjà comme un pressentiment du vide qui tout d'abord devait peser sur moi dans les prairies sans fin , dans les tristes déserts du Campo et de la Pampa.
Je m'étais promis de visiter tout d'abord la république Orientale de l'Uruguay, et je pris, à cet effet, un des steamers de la « Belgian Royal Mail n , service postal belge aujourd'hui malheureusement supprimé , et qui devait en six jours atteindre Montevideo.
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MOÎVTEVIDEO. 81
C'est, comme on sait, la capitale de cette petite république dont les côtes, à l'est, s'appuient sur l'Atlantique, et au sud, sur le Rio de la Plata, petit bras de mer formé par la réunion , à leur embouchure, de deux immenses fleuves, le Parana et l'Uruguay, dont les eaux tranchent longtemps par leurs teintes boueuses sur les flots bleus de l'Océan.
Borné au nord par le Brésil et à l'ouest par la république Argentine, ce petit pays, trop peu connu de l'Europe, porte des noms divers et s^ appelle indistinctement : Bande Orientale, République Cisplatine ou République Orientale de l'Uruguay.
Quant à sa capitale, bâtie en promontoire, sur trois faces à la mer, c'est une jolie ville d'environ deux cent cinquante mille âmes, moins importante sans doute que Rio, mais bien plus largement installée et construite. Rues spacieuses et mieux pavées, maisons à étage mieux comprises et bien aérées, monuments et promenades soigneusement entretenus, série de jolies villas servant de prolongement à ses grandes artères, station de bains, luxe de toilettes et d'équipages, types charmants. .. tout concourt à faire de Montevideo un séjour agréable et riant. On y respire
la gaieté, et Ton dirait un endroit tout de plaisir : c'est cependant une cité commerçante, qui fournit à l'exportation de nombreux et riches produitSy tels que cuirs, cornes, crins, viandes salées, suifs, laines, tabacs et plumes d'autruche.
En revanche, elle manque à son tour presque totalement d'industrie, et c'est d'Europe que lui arrivent, comme à Rio, les objets manufacturés. Tout y est cependant relativement à meilleur marché qu'au Brésil, où les frais de douane atteignent généralement le chiffre fabuleux de 40 pour 100 ; et la vie matérielle , animale , n'y a guère de valeur, en raison des innombrables troupeaux qu'entretiennent et nourrissent les vastes plaines connues sous le nom de Campo.
C'est la richesse du pays, sa principale exploitation; et bientôt, en parlant de l'intérieur, j'aurai sujet d*y revenir longuement.
Mais faisons d'abord plus ample connaissance avec la ville et avec sa population espagnole; voyons si les mœurs, us et coutumes de ce peuple lointain n'ont rien de curieux à nous apprendre.
Montevideo, en tant que ville, n'a pas de ca-
chet propre et manque même plu lot de ce qu^on est convenu d'appeler le cachet américain. LMrrégularilé de plusieurs de ses rues, Télégance, le luxe même de beaucoup de ses maisons, enfin la disposition de ses promenades, de ses places et de ses monuments, en font plutôt une cilé dans le goût européen moderne. Le mouvement de la rue^ les magasins, les théâtres, semblent subir la même loi, et tout, jusqu'au climat, paraît se metire de la partie pour^faire croire au touriste de l'ancien monde qu'il n'a pas changé de patrie.
Ici, comme à Rio, comme dans toutes les villes commerçantes et maritimes, presque tout rintérét, toute l'animation se reportent vers le port.
Là sont représentées non-seulement les puissances marchandes des continents les plus lointains comme les plus divers, mais encore les forces navales de ces mêmes puissances, prêtes à soutenir, au besoin, la défense de leurs intérêts nationaux.
Là, au milieu de navires de guerre aux pavillons les plus mêlés, douze frégates à la flamme jaune et verte attestent la puissance et les droits du Brésil.
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Là se meuvent sans cesse de grands bateaux de pêche, des barques de plaisance, et ces petits steamers coquels qui établissent, à travers le Rio de la Plala, les communications journalières de Montevideo avec Buenos-Ayres et la république Argentine.
Eh bien, le croirait-on? ce port si vaste, si bruyant , est Pun des plus mauvais et des plus justement redoutés de l'Océan.
D'une profondeur souvent douteuse, et ouvert à ce terrible vent qui, sous le nom de pampeiro, vient régulièrement s'abattre sur les côtes avec une vertigineuse vitesse, il est parfois le théâtre des plus cruels sinistres, et les navires de haut tonnage, qui viennent d'échelle à Montevideo, mouillent à bonne dislance de la ville et du port.
Moi-même, j'arrivai par une de ces rudes tempêtes, qui nous retint longtemps prisonniers à notre bord ; et quand passa la trombe folle que l'on voyait accourir de bien loin, notre pauvre Ariadne eut fort à faire pour rester sur ses ancres et tenir tête au vent.
Dans cette contrée aux côtes ravalées, dans ce pays de plaines sans horizons, on n'est pas peu surpris d'apercevoir, faisant face à la ville de
l'autre côté du port, une montagne de forme entièrement conique, ou, pour mieux dire, une colline que couronne aujourd'hui un bout de forteresse. On assure que celui qui le premier découvrit ce bizarre accident de terrain ne put, en le voyant, retenir une exclamation qui baptisa la ville : Monte-video.
Maintenant que nous allons suivre chez eux les habitants de ce nouveau pays, établissons d^abord à quelle race d'hommes s'adresseront plus spécialement nos premières observations.
A» Brésil, nous nous trouvions en face de trois éléments : l'élément indigène préexistant, désigné sous le nom d'ailleurs vague à^ Indien; l'élément européen, ou les Portugais conquérants; enfin l'élément nègre, importé de l'Afrique, et les types résultant de ses divers croisements.
Dans la république Argentine, comme au Chili, pays que je me propose de faire également parcourir au lecteur, l'élément d'importation, le nègre, n'existe pas, n'ayant pas là sa raison d'être comme au Brésil, où l'exploitation des terrains caféiers exige de nombreux et rudes travailleurs.
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Restent donc en présence l'élément primitif on rindien, et l'élément européen ou les conquérants espagnols, ainsi que le type provenant de leur croisement, appelé gaucho sur le sol argentin, et, au Chili, huasa : c'est le type commun de l'homme de la campagne.
Mais ici où l'Indien primitif et sauvage a été depuis longtemps refoulé hors du territoire de la petite république, il ne reste plus que l'élément espagnol, de sang plus ou moins pur, qu'on retrouve dans les villes, et l'Indo-EspagnoI, le gaur cho, qui peuple les campagnes et qui est l'homme des prairies.
A Montevideo existe et se trouve encore le pur type espagnol, c'est-à-dire le descendant des anciens conquérants, mesurant ses quartiers de noblesse à son plus petit nombre de croisements avec l'élément du pays. Celui-là renchérit par mstiuct sur la fierté proverbiale particulière à la race castillane : son orgueil ne connaît pas de bornes et s'excuse d'autant mieux que, rare déjà, ce type tend de jour en jour à le devenir davantage.
En effet, les premiers conquérants n'avaient emmené d'Europe qu'un très-petit nombre de femmes, comptant sur leurs unions avec celles
du pays pour s'attirer la sympathie des indigènes et se faire agréer d'eux. C'était d'une sage politique, qui leur réussit à merveille, puisque de ces unions répétées sortit une race presque supérieure à la leur.
En résumé : beaux hommes aux grands yeux noirs, au teint bronzé, à la chevelure épaisse, joignant l'adresse et la force de l'Indien à a gracieuse souplesse, à la vivacité native de TEspagnol; femmes sveltes et légères, à la taille élancée , aux yeux de flamme, au port de reine.
A côté de cela, d'ailleurs, quelques rudes défauts, dont le plus saillant, la cqquetterie, cette demi-vertu chez la femme, ne peut en aucun cas se passer au sexe fort.
Vaniteux à outrance, les Orientaux, pour leur laisser le nom qu'ils se donnent de préférence, se complaisent en eux-mêmes, font généralement bande à part, se rient des Argentins, leurs voisins, auxquels ils sont pourtant bien inférieurs, jalousent les étrangers et surtout les Européens ; bref, ils s'estiment, on se demande pourquoi, les premiers hommes du monde. Ils n'ont cependant pas, que je sache, fait jusqu'ici de travaux bien curieux ni avancé de beaucoup la science*
Paresseux par nalure, efféminés et mous, ils cherchent peu à se faire un grand nom dans l'histoire.
Sans doute ils ont été et sont encore chaque jour l'âme de ces révolutions qui éclatent périodiquement chez ce peuple aveuglé, entraînant, avec la chute des pouvoirs établis, les germes de civih'scition qu'on s'efforce, à grands frais, de lui faire accepter malgré lui. Mais l'intérêt chez les uns, l'ambition, la vengeance, le désir de piller, chez les autres, provoquent le plus souvent ces tristes mouvements : l'idée de patrie en est presque toujours absente.
Si je me croies autorisé à juger aussi isévèrement de ces faits, c'est que, deux fois pendant le séjour que j'y fis, ce malheureux pays m'a fourni l'occasion d'en être le témoin.
Heureusement, il n'est pas du ressort d'un simple récit de voyage d'entrer dans les détails et l'appréciation de ces désastres si fertiles en ruines de tout genre; et d'ailleurs, pour plus d'une raison, je me suis interdit de mêler à ces pages rien de ce qui appartient au domaine exclusif de la politique ou de la science.
Revenons à Montevideo et à la vie privée de ses habitants.
Sans doute, je le disais tout à F heure, on pardonne à la femme, on aime même chez elle une nuance de coquetterie. Peut-être avons- nous tort... Mais nous sommes les premiers à nous incliner devant celle qui par l'éclat de sa beauté, le feu de son regard, l'harmonie de ses contours ou la recherche de sa mise, en6n par ce parfum de grâces muettes qu'exhale sa personne, plus encore que par la douceur de sa voix ou le charme de sa conversation, trouve le chemin du cœur et s'impose, même absente, aux rêves de l'imagination.
Comment alors, étant donné la liberté de mœurs qui règne en Amérique, et l'ardeur naturelle aux enfants de l'Espagne jointe aux feux des tropiques, refuserions-nous de pardonner à ces jeunes créoles leurs allures peut-être un peu provoquantes, il est vrai, et leur penchant à faire valoir une beauté d'ailleurs assez réelle pour se dispenser d'auxiliaires et se passer d'affectation ?
Et, en effet, combien elles sont gracieuses, quand, poudrées, en cheveux, coiffées du voile de dentelle noire et portant, avec la mantille, l'éventail de rigueur, elles passent à vos côtés sans baisser le regard! Le bon goût les distingue.
un chiffon les habille; elles possèdent l'art et Finstinct de la toilette; bref, à bien peu d'exceptions près, toutes sont ou savent se rendre parfaitement séduisantes. Or, ce que j'en dis ici ne s'applique pas à l'Orientale seulement; l'Argentine, la Chilienne, la Péruvienne, en méritent autant; et toutes, sur ce terrain, semblent se rencontrer dans un même assemblage de grâce et de beauté; contraste étrange avec leurs voisines du grand Empire, où la beauté est plutôt l'exception : comme si les sphères tropicales s'étaient promis de ne dépenser qu'au seul profit du règne végétal les richesses de leur incomparable climat I
On aurait tort de croire que les qualités physiques sont les seules qui distinguent les femmes de ces pays.
Si l'homme y est plutôt oisif et ne révèle aucune aptitude spéciale au travail ou à l'étude des choses sérieuses; si le jeune homme, ne faisant à nos mœurs que les pires emprunts, met la culture du corps au-dessus de celle de l'esprit et ne quitte le café que pour promener dans la rue le dernier mot d'une coupe nouvelle, monter un cheval capricieux, voire même se mirer aux vitrines des magasins , la femme a plus de souci
des choses intellectuelles , et son éducation , que l'étude de la religion y des langues et des littératures, relève en peu de temps, lui donne une supériorité qu'entretiennent des goûts hautement artistiques : éducation pleine de sens, il est vrai, mais qui n'est pas exempte d'inconvénients; car, s' adressant à des sujets déjà naturellement exaltés, elle en fait trop souvent des êtres moins sérieux que romanesques, tandis que la jeune fille, cherchant en vain autour d'elle l'homme capable de répondre à ses aspirations, prend feu et flamme pour l'étranger auquel elle se plaît à prêter toutes les qualités et qu'elle idéalise à son gré.
Quoi qu'il en soit, et loin de vouloir soutenir que les mœurs de la république s'y maintiennent au niveau d'une correction parfaite, je dois dire cependant qu'avant tout elles sont simples, du moins en ce qui concerne l'intérieur des familles. En effet, en dépit de quelques grosses fortunes, c'est tout au plus au dehors, c'est-à-dire au spectacle, au bal ou dans la rue, que s'étale le luxe. A ce propos, on est surpris de voir que celui des équipages consiste principalement à surcharger chevaux et voitures d'ornements d'argent massif. Cela est riche, assurément, quoique d'un goût
douteux. Tout au plus est -il original de voir pendre aux fronteaux et aux colliers des chevaux ces précieuses chaînes composées d'une suite non interrompue de vieilles monnaies d'argent espagnol; mais, tout compte fait, les voitures sont lourdes, les chevaux massifs et les laquais ridicules sous leurs livrées excentriques.
us ET COUTUMES A MONTEVIDEO
Le carnaval. — Description du cortège. — Les pomitas, — Masques. — La cérémonie dite de l'enterrement du carnavaL — Les bals à Montevideo.
C'est aux grands jours de carnaval qu'il fait bon observer tout ce que la ville contient de ces équipages à clinquant, alors tous découverts et remplis de jolies femmes, en cheveux et en toilettes de bal, poudrées, décolletées, parfois même masquées, ils se suivent en longue file et font partie du curso (cours).
Le cours est la great attraction des jours gras, qui se célèbrent ici avec une pompe exceptionnelle.
C'est un immense cortège carnavalesque que précèdent le lieutenant général de police, un pi-
quet de cavalerie et la musique militaire, et que suivent ces nombreuses voitures, publiques ou particulières, dont je viens de parler.
Il se compose d'une jolie réunion de masques, à pied, à cheval, en voiture ou juchés sur des chars allégoriques et grotesques , et de comparsas {corps de métiers ou sociétés de musique), portant chacune un même et riche costume, et qui, marchant au pas, bannière en tête, exécutent à tour de rôle les plus jolis morceaux.
La foule est immense, les rues sont^ pavoisées, la ville est transformée; car, ces jours-là, le gouvernement et les particuliers font assaut de largesses pour la décoration pendant le jour et l'illumination pendant la nuit.
A l'heure du départ, c'est un branle-bas général. L'agitation est à son comble; et le cortège, s'avancant lentement à travers la haie des badauds, fait un tour de deux heures sur une piste connue, passe sous vingt arcs de triomphe et recueille partout de frénétiques acclamations.
Il est, dans ces pays, aux jours de carnaval, un divertissement fort en vogue, qui fait , à n'en pas douter, les délices de l'indigène , mais que rétranger ne goûte qu'à demi. Qu'on en juge : il consiste à s'asperger l'un l'autre, entre sexes
us ET COUTUMES A MOMTEVIDEO. 95
divers. On se sert, à cet effet, de pelits sachets de plomb appelés pomias, qui, sous la pression de la main, laissent échapper par leur mince encolure un jet d'eau froide, mais parfumée. Or, comme il est admis que c'est de la part de ces dames une haute marque d'attention et de faveur, celui qui subit cette épreuve est avant tout contraint de faire bonne figure, et l'usage veut qu'il se montre non moins flatté qu'arrosé.
Pour moi, qui dus sans doute à -ma qualité d'étranger d'attirer un peu le regard, je m'épongeais en silence; ne pouvant me faire à l'idée de tirer vanité de l'honneur qui m'était fait.
Cet usage, il y a deux ans à peine, se pratiquait encore sur une échelle bien autrement vaste et désagréable : alors, si vous passiez sous les fenêtres ou le balcon d'une senora désireuse de vous manifester sa bienveillante attention, vous receviez sur la tête, au moment le plus imprévu, certain cornet de papier gommé rempli d'eau; celte bombe d'un nouveau genre éclatait en vous inondant. Il s'ensuivait mille abus, et la police a sagement agi en proscrivant ces lavages en grand.
Quant aux pomitas, ils ont conservé leur prestige et font rage plus que jamais, puisqu'à
Montevideo y durant les jours gras, il s'en est vendu cette année plus de cinquante mille.
Le croirait-on? dans ce pays de toutes les libertés, ne se déguise pas qui veut I En effet, le masque ne peut descendre dans la rue ni prendre ses ébats que muni d'une carte que lui vend, à l'hôtel de ville, une police prévoyante : certificat moral signé de son nom, qu'il est tenu de produire à l'occasion , et dont le prix, encore assez élevé, est affecté aux pauvres de la ville. Le plaisir payant ainsi l'impôt direct à la misère, c'est une noble idée couronnant une sage mesure.
Un mot encore sur la façon dont se terminent ces fêtes du carnaval et sur l'étrange cérémonii; qui en fait presque tous les frais.
C'est le mardi gras qu'on procède à Venterre^ ment du carnaval. Alors, plus nombreux et plus brillant que jamais, le cours suit un grand char funèbre richement tendu de drap noir, recouvert des inscriptions les plus grotesques, et où repose, sur un lit de parade, un mannequin masqué simulant le présent carnaval. On traverse la ville entière, et l'on arrive auprès d'un immense bûcher, autour duquel le cortège s'arrête et fait cercle; on y porte le mannequin, et l'un des masques, sensé proche parent du défunt, pro-
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nonce d'une voix émue une oraison funèbre aussi emphatique que pleine de verve et d'esprit; puis, quand les flammes du bûcher ont à peu près fout dévoré, -le convoi se débande et rentre en ville dans le plus complet désarroi.
Le reste de la journée se passe encore gaiement : franchissant à leur gré les portes des maisons, les comparsas vont à domicile donner des concerts forcés : la musique et la danse reprennent leur cours interrompu; mais, chose digne de remarque et d'un exemple à faire honte à nos pays soi-disant plus civilisés, dès minuit, tout rentre dans l'ordre et le silence, et rien dès lors ne vient plus interrompre le respect dû au saint temps du carême.
Cependant, les fêtes et la danse semblent être tout spécialement du goût des Montévidéens Lorsqu'en vient la saison, ils s'en donnent à cœur joie. Ils dansent à ravir. Les bals sont nombreux et brillants, et il y règne une animation des plus grandes comme des plus franches à la fois , car toute contrainte en est sévèrement bannie.
Loin de celte roideur affectée qui glace trop
souvent chez nous, les couples rieurs et causants
paraissent tous enfants d'une même famille; et
quelques-uns sans doute songent déjà à l'avenir, sans que pour cela la généralité doive aucunement paraître réunie pour autre chose que se voir, rire, danser et s'amuser.
L'attrait de ces réunions, toutes de bon accueil et de franche gaieté, se trouva être si grand et si nouveau pour moi, qu'il corrigea bien vite l'isolement dans lequel ma qualité d'étranger, sinon d'inconnu, me plaçait fout d'abord.
Les toilettes sont jolies, sans tomber dans l'excès d'un luxe extravagant; les femmes, je l'ai dit, sont infiniment gracieuses, et la musique est d'un niveau plus que satisfaisant.
a Rien de parfait sous le soleil » , dit«on. Au bal, on pourrait ajouter : a Et sous les feux du gaz. » Serait-ce pour ce motif, ou simplement dans la pensée d'ajouter à leurs charmes, que nos belles Orientales font une telle consommation de poudres de toutes nuances? A mon sens, elles n'y gagnent rien, et même cette mode leur fait le plus grand tort. Passe encore , je l'admets , pour la tétcl Mais se promener au bal, le cou et les épaules semés de poudre d'or, c'est d'un raffinement auquel je n'aurais pas voulu croire, si mes danseuses elles-mêmes ne m'en eussent fourni plus d'une preuve.
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Quoi qu'il en soit, ces fêtes sont charmantes : on y fait volontiers assaut d'esprit et de gaieté, et la jeunesse se trouve d'autant mieux représentée que les débuts y sont d'une précocité surpre* nante : ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, une aimaUe jeune fille, avec laquelle je dansai quelquefois et qui toujours m'étonna par la facilité de sa conversation y était à peine entrée dans sa quinzième année.
L* arène de Montevideo. — Description et péripéties d*une course de taureaux. — Les combats de coqs.
D'autres plaisirs, d'une nature moins innocente selon moi, mais dont la catholique Espagne est seule responsable vis-à-vis de ses fils d'Amérique, se partagent pendant l'été leurs loisirs et leur temps.
Je veux parler des combats ou courses de taureaux [corridas de toros)^ pour lesquels la passion ne connaît pas de bornes.
C'est un trait caractéristique de la race espagnole tout entière : et quoique ces jeux sanglants, entretenus encore au cœur de notre civilisation, soient généralement bien connus, je crois que le
lecteur me saura gré de les lui raconter tels que je ]es ai vus se pratiquer là-bas.
La course de taureaux est un speclacle assurément sanguinaire et barbare, mais, il faut en convenir, infiniment grandiose, attachant et majestueux.
Vieille comme la ville de Montevideo, l'arène, qui peut contenir plus de dix mille spectateurs, a l'aspect d'un cirque romain. Elle est à ciel ouvert et construite au dehors de grosses pierres massives. A l'intérieur les gradins , faits de briques, sont couronnés d'un hémicycle de loges {palcos):\dL moitié des places est à l'ombre et vaut deux fois le prix des autres.
Le public est séparé des acteurs par de grosses chaînes de fer et par un fossé profond pratiqué entre ces chaînes et la palissade du cirque ; précaution nécessaire; car, une fois lancé, le taureau la franchit quelquefois. Dans le fond, faisant face à l'entrée des hommes et des chevaux, est la loge des animaux , le toril, qu'une double porte en fer massif dérobe aux yeux du public.
C'est une troupe madrilène qui vint donner la représentation. Le tout fut fait dans les règles de l'art et à peu près de la manière suivante :
. A l'heure dite, l'air national appela dans l'arène
la quadrilla on le personnel complet de la troupe. Les acfeurs de ce sanglant spectacle parurent alors, tous revêtus de leurs riches costumes et des insignes de leurs diverses fonctions. En tête marchaient les toreadores munis de leurs capas, écharpes aux brillantes couleurs, et les banderilleros avec leurs petites flèches recouvertes de bandelettes et masquées sous les fleurs; puis venaient les espadas portant l'épée (espada) et la muleta, pièce de drap écarlate emmanchée à un petit bâton. Cet engin , qui leur sert à appeler le taureau, est leur seul bouclier dans les instants critiques. Enfin, la marche était fermée par les picadores, bardés de fer aux jambes et recouverts d'étoffes goudronnées : armés de leur immense pique et montés sur des haridelles d'avance vouées à la mort, ils semblaient réaliser à ravir le type légendaire du fameux don Quichotte.
Après une volte dans le cirque, la quadrilla, se retournant vers les tribunes et le jury, s'arrêta, fit avec ensemble un gracieux salut, et sortit.
Bientôt un coup de sonnette donna le signal de l'ouverture des [jeux , et trois picadores rentrèrent sur la piste, qu'ils parcoururent au galop. Ces malheuceux, lourdement équipés, sont d'ailleurs peu gracieux : c'est qu'ils jouent un jeu
dangereux, ne pouvant, à cheval, quitter le cirque à leur gré, tandis que les chulos ou toreadores doivent leur salut à leur légèreté, leur agilité, leur souplesse, et peuvent toujours franchir la palissade ou se glisser, aux quatre coins deTarène, dans d*étroites coulisses ménagées à cet effet. Aussi ces derniers portent-ils un costume léger autant que riche et coquet : culotte collante aux coutures brodées, veston de soie vive frangée d'or ou d'argent, bas de soie enrubannés et brodequins de satin.
Cependant, la porte du toril venait tout à coup de s'ouvrir, et le premier taureau de combat s'était élancé dans l'arène. Il fit deux bonds au plus, s'arrêta, ébloui tout d'abord, puis promena sur le public et sur ses adversaires un regard farouche et menaçant.
C'était un superbe animal, au poil noir et luisant, aux formes puissantes, aux nerfs d'acier. Pris au lazo dans les steppes immenses où hier encore il paissait à l'état sauvage, il avait été soumis, pour les besoins de la cause, à une réclusion et à un jeûne forcé de douze heures.
Son choix fait, il se précipita, tète basse, sur l'un des picadores, qui, emboîté dans sa grande selle arabe et la lance en arrêt, l'attendait, d'ail-
104 L'IRUGUAY.
leurs, de pied ferme. Le choc fut terrible; mais l'homme, cette fois, eut raison de l'animal.
Alors, un nouvel élan le porta sur un autre adversaire. Celui-ci, moins heureux, ne sut pas l'éviter. Il tomba, tandis que sa pauvre bête, prise au poitrail par les cornes du taureau, était lancée dans le vide, et, perdant des flots de sang, retombait sur le dos, décousue et mourante.
Le cavalier, que son costume fourré avait protégé dans sa chute, se relevait contusionné, quand le taureau fondit sur lui. Il en eût fait sans doute bon marché, si, à l'instant, le troisième picador n'était venu l'attaquer et lui tenir tête à son tour.
Alors, la sonnette du jury s'agita de nouveau, annonçant au public la seconde phase du combat.
C'était le tour des banderilleros y ces hommes armés, nous Tavons dit, de petites flèches ferrées, couvertes de bandelettes. Us en tiennent une de chaque main, s'avancent au milieu du cirque, appellent le taureau et profitent du moment où la béte qui les charge est près de les atteindre pour lui planter leurs armes à la fois sur les deux épaules, l'évitant en même temps par une volte habile et gracieuse
Tous excellent en ce genre; et, si l'un d'eux vient à manquer son coup, on le sifile sans pitié.
Par contre, lorsqu'une passe est bien exécutée, si l'un des sujets de la troupe fait preuve d'audace et d'adresse, rien ne peut contenir l'enthousiasme de la foule. Celle-ci, d'ailleurs, à Foccasion, par les cris de « bravo toro », ne se fait pas faute non plus d'applaudir et d'encourager l'animal.
Le taureau, cependant, commence à donner le sang : il cherche en vain à secouer ces flèches et grandit en fureur. Souvent, à ce moment et pour l'exciter davantage, on se sert de flèches à fusées qui lui éclatent sur le dos : alors, il bondit, il écume; il est terrible et superbe. Lrs toreadores le poursuivent et l'évitent, l'attirent avec leurs écharpes, puis pirouettent sur les talons ou bondissent tour à tour au-dess]is de la palissade. L'un d'eux prend son élan , lui pose légèrement le pied entre les cornes, et, aux cris de la multitude, lui passe par-dessus le corps.
Tout cela fut l'afiâire d'un quart d'heure environ ; puis vint le dernier signal : on sonna la mort du taureau.
C'est ici la partie la plus dramatique et la plus émouvante, comme aussi la plus curieuse du combat.
Vespadu tient d'une main la muleta d'étofie
écarlafe, ct^ de l'autre, une petite épée, mince, longue et affilée comme une aiguille. Il doit, à l'aide de son écharpe, attirer le taureau sous la tribune du jury, et lui plonger d'un trait son épée jusqu'à la garde, entre les cornes, à la naissance du cpu. S'il réussit, la bête tombe foudroyée; mais quelquefois l'épée rencontre un os, dévie, échappe ou bien se brise. Souvent aussi, elle ne pénètre qu'à demi , et le taureau la porte chancelant, fait au petit trot quelques fours de la piste, perd des flots de sang, puis va s'abattre dans un coin. Dans ce cas, s'il lève encore la tête, un nouveau personnage s'élance, saute sur lui, et, d'un tout petit poignard ou stylet catalan, lui donne le coup de grâce avec une merveilleuse adresse.
Vespada qui, dans cette première course, devait opérer ce jour-là, venait de faire son entrée. Je m'en souviendrai toute ma vie : c'était un Péruvien d'une haute stature, d'un beau bronze doré, homme déterminé, souple et fort à la fois. Deux fois, il fit d'abord les passes les plus habiles comme les plus étranges; puis, se tournant vers les tribunes et le jury et jetant sa toque en Pair : ci Je dévoue cet animal, fit-il, au gracieux peuple de Montevideo, au président, aux mem-
bres de la Société, aux g^ns à l'ouibre comme à ceux au soleil » ; puis, se retournant, du premier coup, il tua roide le taureau.
On Tapplaudit de toutes parts; on lui lançait dans le cirque des éventails, des chapeaux, des mouchoirs, qu'il rapportait triomphant, recevant en échange des cadeaux ou de Fargent.
Tout est dit : la musique sonne une joyeuse fanfare, et l'on voit accourir dans l'arène trois mules montées et richement empanachées , traînant après elles une sorte de palonnier. On y attache le taureau, qui, rapidement entraîné par le galop de ce singulier attelage, quitte le cirque pour un enclos voisin , oii il est immédiatement ouvert et dépecé. La même manœuvre se répète pour les chevaux morts, qui restent sur le terrain jusqu'à la Gn de la course.
Quant à ces cavaliers, ils ont encore une autre fonclion. Ce sont eux qui doivent, si le taureau manque de courage ou refuse le combat, s'en emparer au lazo et Timmoler aussitôt.
La première course terminée, on jette un sable .rais sur les flaques de sang de l'arène : immédiatement et sans entr'acte, suit un combat nouveau, passant idenliquement par les mêmes phases. Ce drame sanglant et barbare dure, à
son tour, de vingt à vingt-cinq minutes environ. II se reproduit six ou sept fois, remplissant ainsi quelques heures d'émotions vives, mais sauvages.
Apprécier d'une façon tout à fait impartiale la vogue de ces jeux cruels est chose difficile, disons même, impossible à quiconque jamais n'en a élé témoin. Celui qui, comme moi, les a suivis de près, subissant à son tour leurs émolions poignantes, comprend assurément ce qu en saine morale ils ont de révoltant, mais il ne peut cependant se résoudre à condamner sans réserve un peuple qui d'instinct national les goûte et les chérit.
Je n'en |)uis dire autant d'un spectacle de même nature, mais d'un genre bien différent, qui excite également au plus haut point là-bas les passions de la foule.
Il s'agit cette fois des combats de coqs, qu'une louable mesure a supprimés presque partout chez nous.
Ici, en effet, rien de grandiose en soi : ce ne sont plus les phases brillantes d'un combat de géants; ce n'est plus la force brutale aux prises avec l'intelligence et la souplesse humaines.. . Ce sont de pauvres bétes qu'on arme et qu'on excite à se détruire entre elles; ce n'est plus qu'une
triste partie où les combattants doivent payer de leur me Fenjeu placé sur eux par de tristes joueurs; et s'il est, à ce titre, plus curieux pour l'observateur de suivre les types et les physionomies de la galerie que les péripéties mêmes du combat, rien ne peut les soustraire à l'écœurement qu'il éprouve en quittant ces arènes, dont le public, hâtons-nous de le dire, est toujours des plus mal composés. Ils sont là, tous les déclassés de la fortune ou du plaisir, les blasés, les a voyous »... types partout les mêmes; ils sont là, la pipe à la bouche et le feutre mou sur l'oreille, suivant d'un œil avide l'agonie ou le triomphe du coq qu'ils ont choisi. Leur regard semble fixe; et c'est à peine si parfois, pour exciter leur favori, leur face hébétée se déride.
Cependant, les pauvres coqs s'acharnent au combat; de leurs éperons garnis d'acier, ils cherchent tout d'abord à crever l'œil de leur rival; ils se déplument, ils se couvrent de sang; et si parfois, comme* d'un commun accord, ils s'arrêtent pour respirer", la foule est là qui les excite, qui les presse, au besoin même descend dans l'arène pour couper la retraite aux fuyards et les forcer à lutter jusqu'au bout.
JîlO L'URUGUAY.
Ces plaisirs ont malheureusement un champ plus Taste que celui des irilles : on les retrouve souvent dans les campagnes , où les estancieros, éleveurs du pays, les introduisent, les encou* ragent et en tirent profit; car ce sont eux qui élèvent et fournissent les coqs de combats, aux* quels ils sont aujourd'hui parvenus à faire attribuer one énorme valeur.
Presque chaque dimanche, il y a dans les villages spectacle de ce genre, et l'on compte parmi les fervents jusqu'à des gens qui, par leur position, devraient s'y montrer plus hostiles.
Ainsi, voyez l'exemple du vieux curé de Soriano, petite bourgade de l'intérieur perdue sur le Rio-Negro. Il avait un coq de combat qui gagnait fous les prix et lui rapportait gros ; et ce rode champion, justement redouté à vingt lieues à la ronde, était un objet d'envie pour la plupart des gens de l'endroit.
A tort ou à raison, le brave homme se méGait, redoutant pour son favori quelque trait de jaloux. Et ils sont nombreux, les moyens de se défaire d'un semblable rival : l'arsenic le foudroie; quelque breuvage fermenté, administré la veille ou le jour du combat^ le prive de ses moyens d'action^ etc»
Qae faisait donc le vieux curé?... Son coq sous le bras, il allait à l'église, où, lié par la patte à une chaise de sacristie , le malheureux était, malgré lui, contraint d'assister aux offices.
La police. — Les serenos, — Assassinats et vols. — Le vol à la loterie. — L'armée. — L'enrôlement.
La police des villes, sans doute insuffisante et trop large sous bien des points, est cependant relativement bien administrée là-bas; et je dois dire qu'en dépit de MM. les voleurs, assassins et filous, qui semblent avoir choisi TAmérique pour le champ préféré de leurs exploits, Montevideo, la nuit, est, je crois, la plus sûre des villes du Sud.
Doit-on ce résultat à l'institution des veilleurs de nuit, organisée ici sur une vaste échelle? Je ne sais : toujours est-il qu'ils sont nombreux et solidaires entre eux» Us sont munis d'une lan-
lerne sourde , d'un casse-tête et d'un sifflet. Chsiquecuadra ou pâté de maisons a le sien, qui en fait régalièrement le tour, criant ou mieux chantant à la fois l'heure et le temps.
Rien d'étrange, les premiers jours, comme ces notes jetées sur une ville endormie, au sein d'une nuit calme et sereine, et répétées par des centaines de voix aux timbres différents. Le rhythme en est plaintif et monotone, et les phrases diffèrent peu. C'est, par exemple : Sereno,. las once han dado, «Temps clair, onze heures. »
'^ Nublado , la una y média, « Brumeux , une heure et demie. » Comme, dans ces pays, les nuits sont régulièrement sereines, on désigne làbas ces veilleurs sous le nom de serenos, du cri qu'ils répètent le plus souvent.
II. y a peu de temps encore, eux seuls étaient, pendant la nuit, dépositaires des clefs de toutes les maisons de leur circonscription, et l'attardé, rentrant chez lui, devait les attendre à sa porte.
Ici, cependant, comme partout, du reste, il n'est pas de police si bien faite qu'il n'y ait quelque cas de vol ou d'assassinat. A la production de ces derniers concourent, selon moi, deux causes importantes : soi-disant pour veiller à sa propre sécurité, chacun porte librement des
armes dangereuses; ei le meurtre, s*il ne s'accomplit pas dans des conditions trop criantes, s'il n'a pas pour objet des personnes officielles ou marquantes, n'entraîne jamais la peine de înort. * Son auteur en est quitte le plus souvent pour se voir enrôlé de force dans l'armée, et cela pour un maximum de trois, quatre ou cinq ans : son temps fini, il sera rendu à la société. Si par hasard on le fusille, c'est une fête pour les badauds : un peloton de soldats, précédé d'une bonne musique et suivi d'une foule immense, va, au son d'une marche guerrière, enlever le coupable à la prison, l'adosse cérémonîalement à quelque maison de la place , le fusille , le met dans un cercueil amené tout exprès, l'accompagne à l'église, le suit au cimetière, puis s'en retourne, toujours au son d'un air martial, avec la dignité d'un devoir gentiment accompli.
Mais ces cas sont fort rares; d'autant que la justice est large et corruptible, et que les lois, déj<\ souples, ne sont que trop souvent violées par leurs propres auteurs.
Le vol ne prend que rarement les dehors d'une grande hardiesse ou d'une sérieuse importance; mais il affecte volontiers la forme de la duperie; je vais citer, de cette forme multiple s'il en fut,
INSTITUTIOAfS, 115
un exemple qu'on me pardonnera y je Tespère, I)ien que Faventure m'ait été personnelle.
Un soir que j'errais en flânant dans la grande rue de Montevideo, je la trouvai plus animée que de coutume. En effet, c'était jour de tirage de la loterie hebdomadaire, cette institution immorale qui excite au plus haut point , ici comme à Rio, les vilaines passions d'un peuple extrajoueur«
Je songeais à tout et à rien, je m'avançais sans but déterminé , lorsqu'un individu , d'allures campagnardes, m'aborde et me demande s'il est bien dans la rue de « Juillet » , et s'il se trouve dans cette rue un bureau de l'agence des loteries. Je l'ignore j il le regrette, car il est possesseur d'un billet gagnant , sans savoir de quelle somme. Etranger, campagnard, il n'a qu'une heure à séjourner dans la ville, où il vient tout exprès pour toucher son argent. Tout en causant, il m'exhibe un billet admirablement falsifié et dont j'aperçois le numéro. Au même instant, passe négligemment un porteur de la liste des numéros gagnants. C'est un compère : le rustre lui fait signe, et me prie , car il ne sait pas lire, de consulter la liste afin de voir ce qu'il gagne. Le lot est de dix mille francs. C'est alors que la petite scène commence : l'homme à la liste me
pousse légèrement du pied et dit au paysan qu'il, gagne deux mille francs; puis, profitant du temps que met ce dernier, tout joyeux, à allumer sa cigarette contre une porte voisine, il me propose une affaire superbe : il est tard, les bureaux sont fermés; pressé de partir, le rustre, en échange des deux mille francs, m'abandonnera Theureux billet. Quant à lui, le lendemain, il ira réclamer au bureau, avec moi, le lot de dix mille francs, à empocher de compte à demi.
Telle est la véridique histoire que j'ai cru devoir raconter. Voici maintenant le dénoûment que je lui donnai :
Je ne fus, on le pense bien, que peu flatté de l'aventure, et me demandant jusqu'à quel point je pouvais avoir l'air d'un homme à qui l'on fait des offres de ce genre, je voulus m'indigner tout d'abord; mais, par bonheur, je me contins. Je feignis de consentir; et, parlant mon plus pur espagnol, je débattis pendant quelques instants les conditions offertes; bref, je me fis suivre des deux compères, leur disant que j'allais prendre chez moi la somme. Mais, en route, nous croisâmes un agent de la police. Je lui fis signe et lui contai l'affaire, au préjudice, comme de raison, de mes aimables compagnons.
Jl'âi dit tout à l'heure un mot de Tarmée. On juge de son niveau moral par le seul fait que dans l'armée dite régulière l'enrôlement est une peine qu'infligent les tribunaux. On y condamne les assassins, les vagabonds, les mauvais sujets de toute nature; et de plus, c'est pour les fainéants ou les colons leurrés par des agents menteurs un refuge, — le seul, — contre une affreuse misère.
Je le dis avec intention, car c'est le cas de la plupart des Belges que j'ai trouvés là-bas : à bout de ressources, ils signent un engagement de cinq ans, auquel rien ne peut les soustraire; et vous voyez d'ici la position de nos compatriotes, obligés de seconder, à leur corps défendant, les mouvements révolutionnaires de ce peuple en fermentation permanente. De plus, les soldes ne sont jamais régulièrement payées, et quelquefois ne le sont pas du tout.
Quoi qu'il en soit, extérieurement du moins, les troupes de la république n'ont pas trop mauvaise figure, et cette armée, que composent tant d'éléments divers, a un aspect plus que décent; mais en campagne elle pille avec furie, s'insurge pour un rien, et tourne au vent du parti le plus fort.
L'effectif n'en est guère imposant; cependant
les soldats, d'ailleurs bien équipés, sont fraîchement armés de fusils Remington.
En ville, j'ai souvent croisé le 6* cazadores (chasseurs), dont la bonne tenue m'a frappé. Ce régiment offre encore une particularité curieuse à noter : en tête marche un superbe bélier qui précède la musique et lui fraye le chemin, distribuant à l'occasion, quoique avec dignité, de bons coups de cornes aux gamins et à la foule des badauds.
RELIGION
Le catholicisme, religion d*Ëtat. — La superstition. — La réclame
à Montevideo.
Je ne veux pas terminer ce petit aperçu sur les Orientaux de F Amérique du Sud sans citer encore quelques traits de nature à compléter le tableau de leurs mœurs et de leurs instincts.
Ils ont aussi une religion d'Etat : c'est le catholicisme; mais, en thèse générale, on peut dire que les hommes du moins ne la pratiquent pas. S'ils se rendent à l'église, c'est tout au plus à l'issue des offices, pour voir sortir les fidèles ou rejoindre leurs femmes et leurs enfants.
- Le culte est cependant richement desservi à
Montevideo : les chapelles sont nombreuses, et l'église cathédrale est un fort ^beau monument.
Heureusement, la partie féminine de la population, en ceci de nouveau plus sensée, fait preuve d'assez de zèle et d'une piété vraie.
C'est ce dont les exercices d'une station de carême m'ont justement permis de me convaincre. En ce temps de l'année, des femmes, appartenant souvent au meilleur monde , vont quelquefois jusqu'à s'astreindre, par pénitence ou par vœu , à dérober leurs charmes sous les plis d'une laine voyante et grossière.
A côté de la religion, mais plus universellement en honneur, puisqu'elle est presque générale, fleurit la superstition sous ses formes les plus accentuées. Quoi d'étonnant, me dira-t-on, chez un peuple habitant de semblables climats? Et n'est-ce pas encore là un nouvel héritage de la mère patrie? D'accord. Cependant quelque grand que puisse être de par le monde le nombre de ses fidèles , la superstition pure et simple donne la mesure d'un si petit esprit et porte d'ordinaire sur des données si hautement comiques, que partout où je la rencontre elle est pour moi le sujet d'un étonnement toujours nouveau.
RELIGIOX. 121
Ainsi, le jour néfaste est ici le mardi, mais nul ne peut vous en dire la raison. Ce jour-là, vous voyagerez à l'aise; mais renoncez à l'idée de faire une partie commune ou de conclure une affaire.
S'il pleut, ne sortez pas; non pas uniquement de crainte de vous mouiller, mais pour vous épargner l'ennui .de vous trouver seul à circuler dans une ville morte et déserte. La pluie est, parait-il, d'un détestable augure; et, tant que dure ce phénomène, heureusement rare en ces pays, il y a interruption complète des affaires : la Bourse ferme, les magasins aussi , et les ser« vices publics ne fonctionnent plus , faute de voyageurs.
Comme je n'en finirais pas si je voulais entrer dans tous les petits détails de cette infirmité, et qu'ils ne sont après tout que d'un intérêt secondaire, je préfère m'en tenir aux grands traits que j'en ai tracés.
Je termine en citant un exemple de réclame bizarre dont je puis garantir la parfaite authenticité. 11 prouvera qu'en cette matière, américaine de naissance, le Sud est presque à la hauteur du Nord.
Cet exemple nous est fourni par un journal
de Montevideo, à bout de ressources contre un puissant confrère dont la nuance semble décidément triompher. Le confrère dirige un des plus importants organes de la capitale :
Y Uruguay.
Or, à la suite d'une longue et verte polémique au cours de laquelle ils ont rompu bien des lances, l'adversaire , un matin, parait encadré de noir, et porte en première colonne une dépêche à sensation conçue de la façon suivante : d'abord, en lettres énormes : « L'Uruguay en déconfiture, ses presses brisées, son rédacteur assassiné, tous ses collaborateurs brûlés en ejffigie. . . grande effervescence dans la ville; on ne veut plus de ce journal, on jure de ne plus s'y abonner, etc.. » Puis, en deux lignes de tout petits caractères : « Rien de tout cela n'est encore arrivé; mais voilà bien ce qui pourrait se passer, si ce journal s'entête dans sa fâcheuse ligne de conduite. »
Comme on le voit, ce peuple, qui sans doute a du bon et dont j'ai peut-être exagéré quelque peu les défauts, offre à l'observateur des points d'étude assez curieux; mais, pour en juger pleinement, il ne suffit certes pas de l'étudier à la ] ville, où: le caractère et les mœurs subissent
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fatalement des influences étrangères; il faut le voir aux champs et à l'œuvre.
Suivons- le donc dans Fintérieur, oii nous appellent, d'ailleurs, des sujets dignes d'intérêt.