THEATRE
Gardes d'Artois.
Balcon, côté du Roi, occupé par :
Le chevalier de la Roche-AymoUj Saint-Hermine,
gentilshommes d'honneur.
De Thiange, maître de la garde-robe.
Comte de Maillé, gouverneur de la chambre. Le maréchal de Soubise.
Le maréchal de Biron.
Au second banc :
MM. les gentilshommes d'honneur.
M. le duc de la Vrillière, près de la loge.
Loge du Roi^ avec un dais et un tapis :
M. le comte d'Artois seul dans un fauteuil. — Derrière : le chevalier de Crussol, capitaine de ses gardes. — Â sa droite : M. de Bourbon-Busset. l*r gentilhomme de la chambre; le chevalier de Monteil, capitaines des Cent-Suisses. — A sa gauche : M. de Polignac, ler écuyer; derrière, M. de Tourdonnet, l^r maître de la garde-robe.
Seconde loge, à côté de M. le comte d'Artois
Duc d'Uzès.
Marquis de Brancas.
Comte de Rochechouart.
Derrière, des pages et écuyers.
Troisième loge :
M. de Nicolaï.
Prince de Monaco.
Maréchal de Broglie.
Comte Jules de Polignac.
Derrière, d'autres jeunesgensde lacour.
Quatrième loge :
Et autres, derrière.
M. de Guémenée.
De Durfort.
De Chimay.
De Besenval. ]
Cinquième loge :
Les officiers aux gardes suisses et françaises de garde à l'Opéra.
Sixième loge :
L'état-major suisse et français.
Le Prince salua trois fois en arrivant et en sortant et fut très-applaudi. Le 15, il vint à la Comédie française dans le même ordre : on jouait Tancrède,
Comme il était fort question de la suppression des mousquetaires , M. le comte de la Ctièze , lieutenant général commandant les mousquetaires gris, me montra une lettre de la main de M. le comte de Saint-Germain, ministre de la guerre , datée de Yersailles, le 29 novembre, par laquelle il le remercie de vouloir bien recevoir dans sa compagnie son neveu de Sainte-Marie, espérant qu'il se rendra digne de ses bontés en remplissant ses devoirs dans une troupe aussi respectable et aussi digne de la protection du Roi. M. de la Chèze, trompé par cette lettre, suspendit ses sollicitations, et la troupe fut supprimée le 15 décembre.
Si M. de Mont-Boissicr, qui commandait les mousquetaires noirs, avait secondé M. de la Chèze, on aurait conservé cinquante mousquetaires par troupe, comme on fit des gendarmes et chevau-légers; mais il voulait le cordon bleu promis par M. de Malesherbes, alors ministre de la Maison ; il sacrifia sa troupe à ses désirs, non-seulement en ne faisant aucune démarche pour aider M. de la Chèze, mais en le contrecarrant, ce qui perdit les deux troupes. Il en est resté cinquante mille francs par an de traitement à M. de la Chèze. M. de Jumilhac, son prédécesseur, eut, en se retirant, outre un gouverne-
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ment, un traitement considérable en argent, et emporta encore cent mille écus d'argent comptant, dont quatre-Yingt mille de M. de la Chèze. C'est lui qui m'a donné tous ces détails le 13 avril 1783.
L'empereur Joseph I!, âgé de 36 ans, est arrivé à Strasbourg le 9 avril 1777, à cinq heures du soir, sous le nom de comte de Falkenstein, qui est le seul fief de l'empire qui lui appartienne; il est descendu au cabaret du Corbeau chez le nommé Tech, où en 1740 j'avais vu le Roi de Prusse. Un officier du génie de ses troupes avait préparé son logement. Sa Majesté était accompagnée de MM. de Cobentzel et de Colloredo, avec une suite peu nombreuse.
Le 10, l'empereur est monté à cheval pour faire le tour de la ville et de la citadelle par les dehors. Il a vu les arsenaux, la fonderie, et s'est rendu à la comédie après avoir dîné à son cabaret. C'est M. le marquis de Yogué qui l'a reçu. Il a vu défiler la parade, où se trouvait toute la garnison, n'a voulu aucune espèce d'honneurs militaires et n'a reçu de visite que celle de quelques officiers généraux employés à Strasbourg
Il est parti le vendredi 11 , à dix heures du matin, pour aller souper à Nancy chez la princesse Esterhazy. Il logea à Versailles chez le nommé Tauchel, baigneur, rue du Yieux-Yersailles, ne voulant pas coucher au château, où on lui préparait un cabinet pour qu'il pût causer avec la Reine. A Paris,
il logea à l'hôtel de Tréville, rue de Tournon, près le Luxembourg, et rendit la visite à tous ceux et celles qui étaient venus se faire inscrire. 11 leur fit remettre des billets sous le nom de comte de Falkenstein.
Il vit le 5 mai à Yersailles l'opéra de Castor et Pollux. Toute la cour y assistait. Le Roi alla dans sa loge, au-dessus de ramphilhéâtre; l'empereur se tenait derrière lui, toujours incognito; la Reine y était. Le 6, il vit la revue des gardes françaises et suisses. Il était dans la foule des courtisans, derrière le Roi, en uniforme vert avec des parements et revers rouges.
11 alla voir également l'abbé del'Épée, qui instruit les sourds-muets, puis les dépôts des gardes françaises, les Invalides, le jardin du Roi, etc.
Le 8, la Reine lui apprit très-gaiement que madame Elisabeth était grande fille; il lui répondit qu'il vaudrait bien mieux que le Roi fût grand garçon.
Il refusa aux Quatre-Nations d'écouter la harangue d'un petit pensionnake, et après avoir vu la bibliothèque, il aperçut en sortant un écolier tout en larmes; il demanda ce qu'il avait; on lui répondit : C'est le désespoir de n'avoir pas débité sa harangue. Il l'écouta alors avec bonté, lui demanda sa classe et sa place :
« Je suis empereur, dit l'enfant.
— Vous êtes donc mon camarade, car je suis empereur aussi. »
Le 18, jour de la Pentecôte, il vit la cérémonie des cordons bleus dans la chapelle, de la troisième travée à droite, avec madame la comtesse de Bucquoy et mesdames les princesses de Beauvau et de Poix. Le soir du môme jour il vint au grand couvert; il était à la droite du fauteuil du Roi, debout comme un simple courtisan. Il causa un instant avec le Roi sur la cérémonie du jour, puis il se retira un peu, parla musique et peinture avec M. le duc de Croy et M. Baudouin, capitaine aux gardes, qui a un très-beau cabinet de tableaux.
Il causa aussi avec M. de Senlis, premier aumônier, et M. le maréchal de Broglie ; j'étxis entre ces deux derniers, très àporlée de le voir et de l'entendre. Il a cinq pieds trois pouces, les cheveux blonds, le visage un peu long, le nez aquilin, la bouche jolie, les dents belles, le sourire très- agréable, aimanta parler, sachant tout, s'exprimant très-bien et avec gaieté.
Quelqu'un le félicitant de son affabilité, il répondit :
« Dieu m'a fait naître gentilhomme ; je fais le prince le moins que je peux. »
Cependant il prend quelquefois le ton et cette contenance de maître qui remettent chacun à sa place.
Il avait été, la veille de la Pentecôte, causer deux heures chez Mesdames, qui avaient envoyé d'avance chercher l'évéque de Senlis pour être de la conversation.
Il eut également un entretien avec M. Necker, qui lui dit :
« Yoici la France: vingt-quatre millions d'àmes, deux milliards huit cent millions d'argent, une grande industrie et de grands moyens toujours bien employés; il ne faut pas que le Roi veuille faire la guerre, mais qu'il ait toujours cent mille hommes prêts à marcher, trente vaisseaux à Brest et autant à Toulon. »
L'empereur est bien convaincu de la puissance de ce royaume, dont il trouve les habitants très-aimables, très-affectueux, et rendant toujours hommage à qui le mérite.
Le 2 mars 1778, Voltaire fit la déclaration que voici :
« Je soussigné, déclare qu'étant attaqué depuis quatre jours d'un vomissement de sang, à l'âge de 84 ans, et n'ayant pu me tramer à l'église, M. le curé de Saint-Sulpice ayant bien voulu ajouter à ses bonnes œuvres celle de m'envoyer M. l'abbé Gaultier, prêtre, je me suis confessé à lui, et que si Dieu dispose de moi, je meurs dans sa sainte religion catholique où je suis né, espérant de la miséricorde divine qu'elle daignera pardonner toutes mes fautes, et que si j'avais jamais scandalisé l'Eglise, j'en demande pardon à Dieu et à elle, en présence de M. l'abbé Mignot, mon neveu, et M. le marquis de Villevieille, mon ami. » Voltaire.
MiGNOT, Le 2 mars 1778,
ViLLEViEiLLE. daus la maison de M. le marquis de Villette.
« M. l'abbé Gaultier, mon confesseur, m'ayant averti qu'on disait dans un certain monde que j'ai protesté contre tout ce que je ferais à la mort, je déclare que je n'ai jamais tenu ce propos, et que c'est une ancienne plaisanterie attribuée dès longtemps, Irès-faussement, à plusieurs savants plus éclairés que moi.
« Voltaire. »
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Cette déclaration, qui a été écrite en entier de la propre main de M. de Voltaire, est en original dans les mains de M. l'abbé Gaultier. M. le curé de Saint- Sulpice m'a assuré qu'il avait légalisé lui-même cette pièce sur l'original, de la main de Voltaire.
Le 27 mai, l'abbé Gaultier et le curé de Saint- Sulpice vinrent chez lui. Il commençait à avoir moins sa tète. Le curé, de qui je tiens ces détails, lui dit son état et lui demanda encore une abjuration plus précise en réparation du scandale. Voltaire tergiversa :
« Prenez votre parti, dit le prêtre : finissez avec fermeté dans l'incrédulité où vous avez véou, sinon résignez vous à fixer aux yeux du public votre croyance chrétienne. »
Voltaire ne répondit et ne fît rien. Le curé dit aux parents qu'il ne porterait point le viatique et qu'il ne l'enterrerait pas, mais il conseilla qu'on s'abstînt de le présenter à sa paroisse et que, mort, on le transportât incognito à Ferney, renonçant pour sa part à tous les honoraires curiaux.
Voltaire est mort le samedi 30 mai, à neuf heures du soir, chez M. de Villette, quai des Théatins, et le dimanche 31, à quatre heures du soir, on mit son corps tout habillé dans sa voituie, avec son valet de chambre, pour le transporter à Scellières, abbaye du diocèse de Troyes dont M. l'abbé Mignot,.son neveu, était abbé.
La cérémonie de l'ordre royal et militaire de Saint- Louis eut lieu à Versailles le 25 août 1779. Trois ours auparavant, tous les grands-croix et commandeurs, dont je faisais partie, avaient reçu une lettre d'invitation pour se rendre à Yersailles le jour de Saint-Louis, et y accompagner le Roi à la chapelle dans l'habit uniforme de leur grade. Le Roi avait le cordon rouge sur son habit, ainsi que les deux plaques, et le cordon bleu sur sa veste. Le jour de la fête, à onze heures et demie du matin, nous étions tous dans la première chambre du lit.
La porte du cabinet s'ouvrit et l'huissier appela sept commandeurs à qui le Roi i^emit successivement la grand'croix, qu'il prenait de la main du prince de Montbarrey, ministre de la guerre. Ce furent MM. d'Espagnac, d'Archiac, de Diesbach, le duc de Laval, d'Afîry, de Montazet, de Marbeuf et de Flavigny, absente M. <ie Larochefoucauld, lieutenant général des armées navales, en reçut également une que M. de Sartines donna au Roi. Ensuite on appela ceux qui étaient désignés pour être commandeurs ; le Roi leur passa lui-même le cordon : ce furent MM. de Choiseul-Beaupré, de Traisnel, d'invilliers, d'Entraigues, de Sommièvre, de Langeron, de la Roque, de Molac, d'Autichamp, de Balleroy, de Panât, de Mazancourt, de Poulharies, de Prysie; les cinq derniers brigadiers.
Ensuite l'huissier prit la liste générale des grandscroix et commandeurs de l'ordre, et lut successivement les noms par rang d'ancienneté. Ceux qui
étaient présents prirent leur rang, à mesure qu'ils étaient nommés, hors de la porte du cabinet du Roi, en commençant par les grands-croix. D'abord le maréchal de Soubise, adroite; d'Affry, lieutenant général, à gauche; de Besenval, à droite; le duc de Laval, à gauche; M. de la Chèze, à droite; d'Espagnac, à gauche ; le chevaher de Montbarrey, à droite, et successivement les commandeurs lieutenants généraux.
Je fus appelé, comme le premier des maréchaux de camp, à côté du chevalier de Saint- Sauveur, dernier lieutenant général, et ainsi de suite jusqu'aux derniers , qui étaient brigadiers ; nous traversâmes alors en colonne renversée, deux à deux, rOEil-de-bœuf, la grande galerie, tous les appartements et descendîmes, par le petit escalier, à la chapelle, nous plaçant à droite et à gauche sur des banquettes dans l'ordre où nous arrivions. Le Roi, que nous précédions, se mit à son prie-Dieu ayant à ses côtés M. le duc de Chartres, le prince de Condé, le prince de Conti, le ducdePenthièvre; derrière luise tenait M. de Villeroy, capitaine des gardes; à droite du fauteuil était le prince deGuémenée, grand chambelian ; à gauche le maréchal de Biron, colonel des gardes ; en avant, à droite du prie-Dieu, le duc de Cossé, colonel des Cent-Suisses.
On dit la grand'messe en musique. Un prêtre porta un louis à M. le duc de Chartres, comme premier prince du sang présent. A l'offrande il accompagna le Roi et lui donna le louis d'or. Le
duc de Coigny, comme premier écuyer, était au côté droit du Roi, prêt à lui donner la main. La messe finie, on ressortit de la chapelle comme on y était arrivé, deux à deux, les moins anciens marchant les premiers : c'étaient MM. le chevalier de Balleroy et le baron de Bachmann, major des gardes suisses.
La Reine, qui avait entendu la messe dans la tribune avec Monsieur, frère du Roi, se plaça dans le salon d*Hercule, à gauche en entrant, ayant avec elle, sur la même ligne, Madame, madame la comtesse d'Artois, madame Éhsabeth, et derrière elles toutes leurs dames en demi-cercle, depuis la première porte jusqu'à la dernière du salon. Elle vit défiler les commandeurs qui, observant le même ordre de marche que les cordons bleus, retraversèrent les appartements etreconduisirentle Roijusqu'à son cabinet, se rangeant, à mesure qu'ils arrivaient, sur deux haies pour le laisser passer. Tout se termina là. Nous étions quarante grands-croix ou commandeurs et fûmes priés à diner chez M. de Montbarrey.
Le 18 décembre 1779, M. le prince de Condé, mécontent des propos tenus par M. le marquis d'Agout, capitaine de ses gardes, le fit appeler pour exiger sa démission dans les termes les plus mesurés. M. d'Agout répondit qu'il la donnait malgré lui et par force, et qu'étant né gentilhomme, il lui demandait raison
de cette insullr. M. ]c prio<:'e de Condé consentit, et le samedi 19, à huit heures du matin, il se trouva avec un seul valet de chambre dans une allée du Champ de Mars où était M. d' A goût, suivi de son frère le chevalier d'Agout, aide-major des gardes du corps.
Le prince et M. d'Agout mirent l'épée à la main; M. le prince de Condé fut blessé légèrement au poignet et le long du bras. On les sépara, et sur-lechamp M. le prince de Condé partit pour Versailles, rendit compte au Roi de ce qui s'était passé, et revint à Paris. M. d'Agout, dont il sollicita la grâce, partit pour Bruxelles, croyant que M. Je prince de Condé avait tenu des propos très-vifs contre lui ; M. de Belmont, très-ami de M. le prince de Condé, lui demanda si cela était vrai : il l'assura que non.
La discussion était venue au sujet de madame la comtesi^e de Courtebonne, dame d'honneur de madame la duchesse de Bourbon, que M. d'Agout espérait épouser. Dans un moment d'incertitude, il la menaça d'aller demander raison à M. le prince de Condé si elle n'assurait pas son sort en lui faisant une promesse de mariage que la frayeur lui arracha. En racontant cet événement à une femme de la cour, on lui demanda comment elle trouvait l'histoire de M. le prince de Condé ; elle répondit : Courte et bonne^ faisant allusion au nom qui l'avait occasionnée.
M. de Sartines, ministre d'Etat, secrétaire d'État de la marine, a été renvoyé le vendredi 13 octobre 1780.
Le Roi, revenant de Gompiègne le 1 2, descendit à Paris chez M. de Maurepas, qui avait la goutte, fit venir M. Necker, et eut une conversation d'une heure et un quart avec ses deux ministres, après quoi le Roi alla coucher à Marly.
Le lendemain 13, M. Amelot, ayant le département de Paris, arriva à deux heures après midi chez M. de Sartines, à Paris, et lui remit l'ordre du Roi qui lui demandait sa démission et son portefeuille. Il lui donna aussi une lettre du Roi, pleine de bonté, qui lui promettait une protection particulière pour les grâces dont sa famille pouvait se rendre susceptible.
On dit que ce ministre est peu riche, n'ayant en tout que la dot de sa femme, de trois cent soixante mille francs, avec des dettes. Le Roi lui a accordé cent cinquante mille francs pour s'acquitter, et soixante mille francs de pension. On assure que son renvoi a été occasionné par h demande de douze millions de plus que les fonds de l'année, à M. Necker, ayant, outre cela, permis à M. de Saint-James de faire des lettres de change pour vingt-deux millions.
Le dimanche 17 décembre 1780, M. le prince de
Montbarrey, voyant que le Roi ne mettait plus la même bonté à travailler avec lui, crut prudent de donner sa démission de secrétaire d'État à M. de Maurepas,
qui la remit au Roi. Sa Majesté dit qu'elle y répondrait dans vingt-quatre heures.
Le lundi 18, à huit heures du soir, M. de Maurepas envoya chercher M. de Montbarrey, à qui il dit que le Roi avait accepté sa démission . Ce ministre partit à dix heures du soir pour venir chez lui, à TArsenal, dans une superbe maison avec de trèsbeaux jardins que le Roi lui a donnée à vie pour lui et son fds, le prince de Saint-Mauris, capitaine des Cent-Suisses de Monsieur.
Il y avait longtemps que le public annonçait cette chute ; M. de Montbarrey entretenait une fille nommée mademoiselle Renard, qui négociait de tout ; reconnaissant enfin le tort qu'elle ^ui faisait, il la renvoya à Bruxelles; mais il était trop tard, l'impression était produite et le coup porté. M. de Montbarrey n'en aura pas moins tiré parti de sa position : en deux ans il a été fait secrétaire d'État de la guerre, ministre, cordon bleu, grand d'Espagne; il a marié sa fille au jeune prince de Nassau-Saarbruck, et son fils à mademoiselle d'Halville, d'une grande richesse. Le Roi lui donne quarante mille livres de iraitement; on assure d'ailleurs que ses affaires sont très -bonnes.
Ce ministre traitait le militaire beaucoup trop légèrement, et était plus à ses plaisirs et à l'intrigue qu'à ses devoirs. Il avait, au mois de mars 1780, compris dans une promotion de lieutenants généraux une foule de maréchaux de camp ayant quitté le service fît même donné leur démission, ce qui découragea les bons officiers, dont plusieurs avaient fait toutes les
gucnrs, et leur fit penser qu'il n'y avait plus de dis tinction entre l'activité utile et l'inaction oisive. Il en fut de même des brigadiers faits maréchaux de camp.
J'avais été très-hien avec M. de Montbarrey avant son ministère ; mais du jour qu'il y arriv?a, il ne m'en resta que son indifférence et ses distractions désagréables.
Le mardi 5 décembre j'avais mené le marquis de Yalfons, lieutenant-colonel du régiment de Flandre, à son audience à l'Arsenal; il vint à moi, à qui il n'avait dit un mot depuis deux ans, et me parla de la façon la plus aimable ; je lui demandai une audience particulière pour mon neveu, à qui il la donna sur-lechamp dans son cabinet. Il avait vécu intimement avec lui pendant six mois à Cambrai ; il lui promit tout ; mon neveu en fut enchanté; mais plus instruit par une longue expérience, je lui dis :
(( M. de Montbarrey sait qu'il ne sera pas en place dans quinze jours. »
Je n'ai jamais pu concevoir cette basse politique des ministres, qui vous négligent et ne daignent même pas vous regarder lorsqu'ils se croient sûrs du pouvoir, mais qui, voyantleur étoile pâlir, cherchent vainement à plaire à ceux qu'ils ont outragé par une contenance hautaine et un silence affecté.
Le mardi 19 décembre tout le public fut instruit de la chute longtemps prédite de M. de Montbarrey, qui peut jouir de la réalisation d'un rêve à laquelle il n'aurait jamais dû s'attendre. Outre les quarante mille livres de pension, il obtint par
M. de Maurepas la survivance du bailliage d'Hagucnau, venu à M. le duc de Choiseul, et après lui à son frère, M. de Stain ville, par la mort diî duc de Chàtillon , gouverneur du Dauphin, père de Louis XYL II vaut cent mille livres et passe aux enfants mâles comme fief de Tempire.
Le samedi 23 décembre 1780 eurent lieu les révérences pour la mort de l'Impératrice, mère de la Reine, morte le 29 novembre.
A midi, le Roi étant dans le cabinet du conseil, reçut d'abord les maisons de Monsieur, de M. le comte d'Artois et des piinces du sang, qui se rangèrent à droite et à gauche, en demi-cercle, auprès de Sa Majesté. Vinrent ensuite les courtisans en grand manteau de drap noir avec des cravates, les cheveux épars, les cordons sur l'habit, les croix sur le manteau, marchant un à un, à trois pas de distance, et sans nulle espèce de rang pour les titrés ou les maréchaux de France : M. le maréchal de Soubise et M. de Riron étaient presque au centre de la file qui, commençant dans l'OEil-de-bœuf, passa par la chambre du lit du Roi et de là dans le cabinet du conseil, où, lorsqu'on était arrivé devant le Roi, à quatre pas, on s'arrêtait pour lui faire une profonde révérence; on continuait marchant de côté, face au Roi, et on sortait par la porte de glace qui donne dans la grande galerie.
A la fm des révérences faites au Roi, les maisons
et les princes du sang les recommencèrent à une heure après midi à la Reine , entrant de la galerie au salon de la Paix, passant par la chambre de la Reine, et allant dans la pièce suivante, où la Reine était assise au fond de la chambre, dans un fauteuil, sur une estrade, ayant d'un côté Madame, de l'autre madame la comtesse d'Artois, Monsieur, M. le comte d'Artois et les princes du sang ; derrière, ses dames du palais et ses officiers. On défila comme chez le Roi, un par un, sans distinction de rang, s'arrêtant devant la Reine pour faire une révérence. Tout était fini à deux heures et demie. Le soir, les maisons et les princes du sang furent encore conduits à six heures chez le Roi, et de là chez la Reine : les femmes étaient en grande mante ; il y en avait deux cent soixante, et trois cent douze hommes; j'y étais avec le marquis de Valfons, mon neveu.
Le jour du bal de l'Opéra, M. le comte d'Artois, démasqué et suivi du chevalier de Crussol, son capitaine des gardes, eut une discussion fort vive avec une femme masquée, au point que M. le comte d'Artois porta la main sur le masque de la femme, le pressa vivement sur son nez, et en l'arracbant reconnut madame la duchesse de Bourbon, fille du duc d'Orléans, sœur du duc de Chartres.
Cette aventure fit le plus grand bruit; le lendemain, le chevalier de Crussol demanda une audience au Roi; il resta tête à tête avec lui trois quart
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d'heure, qui furent employés à rendre un compte très- circonstancié de tout, et à chercher les moyens de parer aux suites inévitables de l'événement. Le chevaUer de Crussol proposa au Roi de lui donner deux ordres écrits et signés de sa main pour défendre, sous peine de désobéissance, à M. le comte d'Artois et à M. le duc de Bourbon toutes voies de fait.
Le Roi dit ; a Nous verrons demain. » Sa Majesté en causa avec la Reine et avec Monsieur, son frère; il fut résolu dans la famille royale qu'on laisserait tomber cela et qu'on n'en parlerait plus. Mais c'était la conversation de tout Paris, et M. le duc de Bourbon disait hautement en public qu'il vengerait l'honneur de sa femme. Quatorze jours se passèrent; enfin , le chevalier de Crussol ayant su que M. le duc de Bourbon devait se trouver le lendemain au bois de Boulogne, espérant y rencontrer le comte d'Artois, proposa à ce prince d'aller en voiture au même lieu où il pourrait chasser le daim, ce qui lui arrivait souvent.
Le lendemain, ils prirent chacun un couteau de chasse et se mirent tète à tète dans la voiture du chevalier de Crussol. Au tournant de la grande avenue de Versailles, M. le comte d'Artois aperçut une épée sur le devant du carrosse à sa gauche ; il demanda ce que c'était ;
c( C'est mon épée, dit le chevalier.
— Et pourquoi en avez-vous une ici ?
— C'est qu'il y a huit jours j'ai eu une discussion
très-vive avec quelqu'un qui peut vouloir m'en demander raison, et je ne veux pas être sans armes. »
M. le comte d'Artois regardantà sa droite, y aperçut une autre épée.
(( Et celle-là, à qui est-elle?
— A vous, monseigneur.
— Et pourquoi ?
— C'est que vous avez aussi une affaire avec M. le duc de Bourbon qui vous cherche, et s'il vous trouve, il faut avoir de quoi lui répondre. »
Et tout de suite il lui raconte les propos publics et lui dit combien il est nécessaire qu'il se prête à une réparation que M. le duc de Bourbon veut et est en droit de lui demander.
M. le comte d'Artois, instruit, répondit gaiement : « Sûrement, je ne m'y refuserai pas. » A peme entré au bois de Boulogne, ils remarquèrent du monde à cheval, et le chevalier de Crussol dit : (( C'est la livrée de Condé, peut-être M. le duc de Bourbon y est-il.
— Oui, dit M. le comte d'Artois, je l'aperçois. » et sautant à bas de la voilure, il va au-devant de lui; ils s'écartent aussitôt tous deux. M. de Yibraye était derrière M. le duc de Bourbon, à dix pas; le chevaher de Crussol tout à côté du comte d'Artois, à qui il avait donné son épée, que le prince mit à la main, vis-àvis de M. le duc de Bourbon, poussant très-vigoureusement; mais le duc parait avec adresse. Au bout do deux minutes, M. le chevalier de Crussol se mit entre eux, leur disant que c'était assez et que la
satisfaction était complète. M. le comte d'Artois monta à cheval et vint au galop au Palais -Bourbon voir madame la duchesse, il lui fit une sorte d'excuse, et retourna dîner chez M. de Besenval à Paris.
Ces détails m'ont été racontés chez M. de Yergennes, à Yersailles, le 17 juin 1 781 , par M. le chevaher de Crussol, capitaine des gardes de M. le comte d'Artois.
Le samedi 8 juin 1782 eut Heu le bal offert au grand-duc et à la grande-duchesse de Russie. A six heures du soir, tout le monde placé, la salle éclairée de huit mille bougies, madame la grande-duchesse de Russie, sous le nom de comtesse du Nord, précéda d'un demi-quart d'heure la Reine ; M. de Fleury la reçut à l'entrée de la salle et lui donna la main jusqu'au rang des pliants destinés à la famille royale; elle salua tout le monde, qui était debout, et s'assit au deuxième pliant, laissant le premier à sa droite.
M. le comte du Nord l'avait suivie avec son ministre le prince Bariatinsky; Madame se mit près d'elle et au-dessus; madame la comtesse d'Artois était à sa gauche; ensuite madame Elisabeth, mademoiselle de Condé, madame la duchesse de Bourbon, madame la duchesse de Chartres, madame de Lamballe; derrière ces dames étaient trois banquettes occupées par des dames du palais ou de compagnie.
Derrière l'orchestre, où il y avait cent instruments, se trouvaient quatre rangs de banquettes en gradins, et en fer à cheval ; dans chacune cinquante femmes de
Paris; derrière et au-dessus, des loges pleines de femmes. A la droite de la comtesse du Nord, et en gradins, douze dames russes de sa suite ; derrière, des dames de la cour ne dansant pas, et derrière ces dames et en gradins, les gens présentés entrant sans billet. C'étaient les gentilshommes de la chambre, MM. de Fleury, de Duras, de Fronsac, de Yillequier, qui plaçaient.
La Reine, en arrivant, alla droit à la comtesse du Nord, lui offrit de danser, ce qu'elle refusa, ainsi que M. le comte du Nord. La Reine ouvrit le bal par une contredanse à huit avec M. le comte d'Artois, la vicomtesse de Clermont et deux autres femmes.
On commença une seconde contredanse ; les deux en même temps continuèrent depuis six heures jusqu'à neuf du soir ; la Reine en dansa quatre, dont deux avec le marquis de La Fayette et des Américains à qui le Roi parla très-souvent, et que la Reine traita avec une bonté et une préférence marquées.
La Reine prit indifféremment plusieurs places sur différentes banquettes ; le Roi se promena par toute la salle et s'assit plusieurs fois ; mais au retour de madame la comtesse du Nord, il alla se placer auprès d'elle.
La comtesse de Nord, en sortant, convint qu'il n'y avait rien de si beau et qu'il ne fallait plus voyager quand on avait vu une aussi brillante cour. Elle est Wurtembergeoise, a vingt-trois ans, grande, bien faite, un peu grasse, mais la tète bien posée, un beau visage, un joli nez, un ])eau teint et de très-
beaux cheveux bloads. Le comte du NorJ a vingthuit ans, il est petit mais bien fait, abonne grâce, la taille légère, peu de couleurs, marqué de petite vérole, la physionomie de l'esprit qu'il a et la pi us grande politesse, naïve, aimable et sans fadeur. Uslogeaient à l'appartement de MM. les princes de Gondé et de Conti.
Les rafraîchissements dans la salle furent offerts par les pages du Roi des deux écuries, en surtout bleu galonné d'or, et les pages de la chambre en grand habit; on donna des glaces, des liqueurs fraîches, des oranges, etc. Il y avait deux mille femmes, dont quatre cents delà cour, toutes en robes de chambre, coiffées avec des plumes.
La Reine était habillée dans le costumede Gabrielle d'Estrées; un chapeau noir avec des plumes blanches, une masse de plumes de héron, rattachées par quatre diamants et une ganse de diamant, ayant pour bouton le diamant nommé Pitt, valant deux millions ; un devant de corps tout en diamants, une ceinture de diamants sur une robe de gaze d'argent, blanche, semée de paillettes, avec des bouillons en or rattachés par des diamants.
A neuf heures, le Roi, la Reine et leur suite sortirent, et furent suivis de M. le comte et de madame la comtesse du Nord, que M. de Fronsac ramena à son appartement en lui donnant la main.
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Banquettes de danseuses.
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2 Dames de la cour.
§ Prince de Hesse, M. de Valfons
: de Sebourg.
"^ Gradins des hommes.
^ . Lose 1.
SOUVENIRS on MARQUIS DL! VALFONS. 401
On voulait faire raser les soldats et leur donner des casques : le marquis de Roquépine, lieutenant général, dit que les Français n'étaient pas des hommes vulgaires, mais des guerriers semblables aux Francs sous Clovis, et qu'après la victoire ils voulaient pouvoir se décoiffer, peigner leurs longs cheveux, et aller courtiser les belles filles pour s'en faire aimer.
A la promotion de 1782, M., le duc de Montmorency-Fosseuse n'y fut pas compris, quoiqa'à son rang. Madame la duchessedeMontmorency, sa femme, petite-fille du maréchal de Luxembourg, écrivit à M. de Ségur, ministre de la guerre, que s'il y eût eu des Ségur du temps de Philippe-Auguste ils eussent appris qu'il était plus aisé à cette époque de faire un Montmorency connétable que de le faire aujourd'hui lieutenant général. M. de Ségur lui répondit que non-seulement il avait lu l'histoire de Philippe- Auguste, mais encore celle des siècles suivants, et qu'il y avait toujours vu les Montmorency là où ils devaient être.
M. d'Apchon, Ueutenant général, ancien gouverneur de M. le duc de Bourbon, excellent officier et très-estimable, avait obtenu un bon de Louis XV pour le cordon bleu ; à la nomination de la Pentecôte 1783, le 8 juin, où Louis XYJ en a fait vingt-deux, il
ne fut point nommé, et y voyant figurer M. d'Ecquevilly, qui avait quitté le service tandis que luimême avait fait les plus belles actions à la guerre de 1757, à la tête de son régiment de dragons, il dit qu'il eût été plus utile pour sa fortune à la cour d'élever des chiens que des princes, faisant allusion à l'équipage du sanglier qu'on appelle vautrait et don^ M. d'Ecquevilly était commandant. Il avait été oublié à toutes les promotions pendant dix-huit ans, et ce fut le chevalier de Montbarrey, qui avait été lieutenant-colonel de Royal-cavalerie, dont M. d'Apchoa était colonel, qui détermina son neveu, le prince de Montbarrey, ministre de la guerre, aie faire lieutenant général en 1 780.
Le Roi, par un nouveau règlement, ne comprit plus dans le nombre des cordons bleus, fixé à cent, les princes de la maison de Rourbon en Espagne, à Naples, à Parme, ni les cordons donnés aux ambassadeurs étrangers ou autres grands seigneurs de l'Europe, au nombre de six; l'ordre resta fixé pour les Français à la famille royale, aux princes du sang, aux huit ecclésiastiques, aux quatre grandes charges; en tout cent, le Roi compris.
Les chevaliers de la nomination du 8 juin 1783 furent MM. les ducs de Lavauguyon, de Réthune, de Guines, de Chabot; MxM. de la Salle, d'Affry, Montmorin, Langeron, Clermont-d'Amboise, d'Ecquevilly, Rochambeau, chevalier de Crussol, Rouillé,
Esterhazy, Tavannes, d'Escars, Jaucourt, DMiïias- Crux, Montesquiou, Yaudreuil, Yintimille etGuiche.
Le vendredi 18 juin 1784, bal paré à Versailles pour le roi d( Suède; la fête était absolument comnae celle pour le comte et la comtesse du Nord; les présentés y entrèrent sans billet; j'étais de ce nombre avec mes deux neveux: le marquis de Valfons, lieutc.'Dant-colonel du régiment de Flanilre, et le comte de Yalfons, capitaine dans Royal-Champagne-cavalerie.
Le Roi, pendant le bal, parla à beaucoup de dames, et à trois différentes fois s'assit à côté du roi de Suède, derrière les dames>et causa avec lui en particulier très-amicalement; M. le duc de Fleury plaçait; la Reine ne dansa pas; le ducd'Enghien dansa; les dames étaient, ainsi que la Reine, en robe de chambre, mais très-parées.
La mort du duc de Choiseul. arrivée le 7 mai 1785, fut cachée pendant vingt-quatre heures, afin de trier et brûler ses papiers. M. <ie Polignac, qui se trouvait à Versailles le 8, fut averti à midi par un page de la Pleine que M. de Choiseul vivait encore, et à une heure et demie, M. de Calonne, contrôleur général, chez qui j'étais et qui m'avait prié a dîner, me fît lire en public un billet porté par son courrier, et annonçant que le duc n'était pas encore mort; c'était un
coup joué, il était bieu mort dès la veille, mais il ne le fut véritablement pour le public que le dimanche 8, à midi un quart. C'est la multiplicité et la contradiction des médecins quiTouttué.
Il y a eu tout le temps de sa maladie, qui a duré six jours, dix femmes de la cour du plus haut parage qui couchaient chez lui dans des lits de veille pour être plus à portée de le soigner. On dit, et je ne le crois pas, qu'il laisse sept millions de dettes. Par un testament très-court il prie sa femme de récompenser ses gens et de payer ce qu'elle pourra; il veut être enterré dans le cimetière de la terre de Chanteloup en Touraine, avec un cyprès sur sa tombe, et ses armes attachées au cyprès; il désire que sa femme vive longtemps, mais qu'elle se fasse enterrer auprès de kd. Il n'a point reçu les sacrements. Son corps a été présenté le 10 mai à Saint- Eustache, sa paroisse, et transporté à Chanteloup. Il devait partir le 12 pour aller voir à Vienne M. de Kaunitz et l'empereur, à qui, comme Lorrain, il a été toujours très-dévoué.
C'est lui qui avait fait le mariage du Dauphin, depuis Louis XYI, avec Antoinette d'Autriche, ce qui lui valait une protection particulière de cette princesse, devenue reine.
Il est mort à soixante-six ans, étant né le 28 juin 1719. Aucun ministre n'a eu autant d'autorité. Pendant quatorze ans, il a été successivement ministre de la marine, des affaires étrangères, de la guerre, surintendant des postes et maître du monde.
M. lo maréchal de Staiuville, son frère, hérite du duché-pairie, qui passera après kii à M. de Choiseulla-Baume, parent éloigné, et du bailliage de Haguenau, vacant; cent mille francs de rente passent à M. de Montbarrey et à ses enfants mâles.
M. le duc de Choiseul laisse dix-sept millions de biens; sa femme, née Croisar du Châtel, pleine de "vertus, respectée du public, estimée de Louis XV, s*est chargée de tout, et très-peu de temps après elle est entrée au couvent des récollettes, rue du Bac, avec quatre domestiques seulement, pour s'occuper de ses regrets et payer les dettes du mari le plus volage et le plus prodigue, qui avait eu et payé toutes les femmes, même les plus grandes dames de la cour, qui se vendaient honteusement à lui à prix d'à rgent.
La duchesse de Gramont, haute et impérieuse, l'avait toujours subjugué en voulant le perdre auprès du Roi et pensa empêcher le succès de madame Dubarry. Louis XY, irrité, lui dit un jour :
((Choiseul, dites à votre sœur d'être plus prudente, sans quoi j e l'exilerai.
— Sire, je n'en suis plus le maître, ni elle de son cœur et de tous ses mouvements; elle aime votre Majesté et déteste toutes les femmes qui en approchent; c'est dommage qu'elle ne soit ni assez jeune ni assez jolie pour plaire à Votre Majesté; mais les femmes ne calculent que leurs désirs et jamais leurs moyens; elle est folie de Louis et voudrait qu'il ne fût pas Roi pour s'en faire aimer plus facilement. »
Le Roi pardonna les extravagances de là duchesse en faveur du goût qu'elle avait pour sa personne. M. de Choiseul, se sentant mal, dit à sa sœur : « Envoyez chercher ma cassette qui est à Chanteloup.
-—Mon frère, point de ridicules frayeurs; vous êtes trop bien pour tant de précautions. »
Deux jours après il demanda :
« Le courrier est-il venu de Chanteloup?
— Non.
— Envoyez-y donc sur-le-champ.
— Eh bien! dit madame de Gramont, que M. du Châtelet parte.
— Cela ferait une esclandre, ajoutaM. du Châtelet; mais j'ai un homme sûr et je vais le faire partir. »
M. de Yergennes, instruit de cette expédition, fit saisir le courrier et s'empara de la cassette. Il y trouva des correspondances très-vives avec la cour de Vienne.Celle-ci avait gagné le grand visir Hamil-Ali-Pacha pour rémpêcher de faire la guerre à la czarine, qui soutenait l'empereur, maître, au moyen de ces deux alliances, d'agir à sa volonté en Europe. M. de Yergennes, pendant son ambassade à Constantinople, ayant conservé des relations au sérail, fît déplacer le visir, qu'on feignit d'envoyer dans son gouvernement de Jeddah dépouillé de toutes ses richesses; un capigi-bachi le rejoignit en chemin, lui présenta le cordon, l'étrangla et rapporta sa tète, qui fut exposée à la porte du sérail.
Rozomousky , amant et mari de l'impératrire Elisabeth, est un homme de la figure et de la taille du maréchal de Saxe, mais plus beau. Il a eu de l'impératrice quatre filles, qui ont été demoiselles d'honneur. Quand il se vit moins jeune et moins aimé de sa souveraine, il lui demanda pour toute grâce de lui confler la feuille des bénéfices, ce qu'il obtint sur-le-champ ; il fit venir alors le confesseur, dont il était déjà sûr, et lui promit les plus grandes dignités de l'Église s'il persuadait à l'impératrice, toujours faible pour la religion, de l'épouser clandestinement; il en vint à bout en peu de temps. Elle a toujours très-bien vécu avec lui , même pendant sa passion pour le jeune Schouvalof, son page, à qui elle avait fait donner un appartement près du sien.
On a proposé souvent à celui-ci d'être ministre; il a refusé constamment, parce que les ministres ne peuvent point loger dans le palais impérial. Il est beau, poli, très-aimable, et ne s'est jamais mêlé que de plaire à l'impératrice et de protéger les arts.
Le grand-duc, depuis Pierre III, était brusque, sans esprit, grand et sec, adonné aux liqueurs, menant avec lui quatre régiments holsteinois, méprisant les Russes, ayant l'imprudence de le dire tout haut, et idolâtrant le roi de Prusse, qui voulant maladroitement en tirer un parti trop avantageux, l'a mal conseillé et l'a perdu ; il est mort sept jours après son emprisonnement, ayant abdiqué l'empire. L'iinpé-
ralrice est morte à cinquante-deux ans d'une inflammation d'entrailles.
La grande-duchesse avait déjà plus anciennement tramé une conspiration contre l'impératrice, qui, l'ayant découverte, fit venir la coupable dans son appartement; elle se jeta à ses pieds pour demander grâce :
« Je vous l'accorde, madame, dit l'impératrice, et ne vous laisse vivre que pour vous livrer à votre honte et à tout mon mépris. »
Les Anglais lui servaient une pension, ainsi qu'à son favori Poniatowsky.
La princesse d'Aschoff, la générale Biturlin et la frêle Woronzoff sont sœurs; cette dernière était maîtresse de Pierre III, détrôné par sa femme Anhalt- Zerbst. C'est elle à qui le vieux Bestucheff, chancelier de l'empire, conseilla adroitement d'avoir un enfant, malgré l'impuissance de son mari. Il fit mettre un jeune et beau Russe, valet de pied de l'impératrice Elisabeth, à la sortie de son appartement; au bout de quelque temps la grande duchesse admira sa beauté; le ministre, qui s'en aperçut, lui dit dans un moment de gaieté :
« Madame, si vous étiez de l'autre côté de la Neva poursuivie par les ennemis, n'ayant point de yacht, et ne trouvant qu'une simple nacelle de pécheur pour vous sauver, hésiteriez-vous?
— Non, assurément, monsieur,
— Eh bien ! vous avez vu la nacelle, n
Deux mois après, la grande-duchesse fut grosse ;
011 n'a jamais enlendu depuis parler du beau jeune homme.
Causant à un grand dîner devant les ambassadeurs, sur une chute de cheval qu'avait fait son amant Poniatowsky, elle dit qu'étant jeune princesse à Zerbst, elle se plaisait à monter les chevaux qui lui paraissaient les moins domptés; que souvent elle tombait, mais en courait toujours les hasards sans frayeur. M. de l'Hôpital lui dit :
« Madame, vous ne deviez point exposer une vie aussi précieuse ; ce n'est ni de votre état ni de votre sexe.
— Monsieur l'ambassadeur, connaissez-moi ; j'aurais le plus grand mépris de moi-même ti je croyais un homme plus audacieux que moi; rien ne m'effrayera jamais, et je suis sûre d'entreprendre froidement les plus grandes choses. »
Le jeune Monfalcon a pris le nom d'Adhémar. Il aimait à lire les anciens titres, et avait eu la permission de compulser à Foix ceux de la maison d'Adhémar ou Azémar. Son véritable nom était Azémat, et un jour il me dit aux Invalides, chez M. de la Serre, son parent, qui en était gouverneur :
« Il me serait très-facile de faire d'Azémat Azémar, en accommodant le t en r. »
Je l'engageai, tout en tirant le meilleur parti possible des titres qu'il possédait, à ne rien gratter ni altérer. Il me crut et porta ses papiers à Chérin. Une
lettre du comte de Noailles, aujourd'hui maréchal de Mouchy, qui l'adoptait pour parent, fit le plus grand efPet sur l'esprit de Chérin; il lui dressa et signa une généalogie qui le fit monter dans les carrosses et contribua à lui faire épouser mademoiselle de Pont- Chavigny, veuve de M. de Valbelle, dame du palais fort riche et qui lui avait dit :
« Si vous me parlez de mariage^ je vous ferai fermer ma porte.»
Elle l'épousa deux jours après, lui donna la plus grande consistance, le fit nommer par M. le duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères, envoyé à Bruxelles, et de là, par un second miracle, ambassadeur en Hollande, en remplacement de M. de Lavauguyon.
Celui-ci, ayant eu une discussion avec le chevalier York, ambassadeur d'Angleterre en Hollande, lorsqu'à la paix on nomma M, de Lavauguyon pour aller à Londres, le roi d'Angleterre, vu la première dispute avec son ambassadeur, n'en voulut pas, et l'heureuse étoile de d'Adhémar l'y fit nommer à sa place.
En arrivant à Paris, il alla voir madame la mar- (juise de S***, très-jolie femme, à qui il témoigna ses désirs :
« Je vous sais gré, lui dit-elle, de me donner la préférence; j'ai une inclination depuis douze ans et rien ne peut me séparer de mon amant, mais je vous serai utile. »
Elle le lia avec la marquise de B**% et ce ne fut pas tout : un soir, à souper au Palais-Royal, on par-
lait du renvoi de M. le duc de Choiseul, ministre tout-puissant; d'Adhémar tira sa bourse, oii il y avait cinquante louis, et dit :
« Je les parie, que tant que nous vivrons, nous verrons M. de Choiseul ministre. »
Tout le monde se tut. Madame de S*** saisit la circonstance, partit pour Versailles, et raconta le fait à M. de Choiseul, en ajoutant :
« Il faut connaître et récompenser ceux qui nous sont dévoués. »
Le ministre répondit qu'il n'oublierait pas ce trait. La conversation durait encore lorsque M. le duc d'Orléans arriva dans le cabinet et demanda un gouvernement vacant pour un de ses protégés.
a ïrès-volontiers, dit M. de Choiseul, à condition que vous me donnerez votre régiment de Chartres pour d'Adhémar.»
M. le duc d'Orléans y consentit, et madame de S*** fut en porter la nouvelle à d'Adhémar, qui vint me l'apprendre en me demandant une partie de la somme nécessaire pour payer son régiment; je la lui prêtai avec plaisir, et huit jours après il me la rendit, ayant trouvé une ressource auprès d'un fermier général par son cousin Cambis.
L'affection et l'accointance de M. de Vaudreuil, ami de la comtesse, depuis duchesse de Polignac, favorite de la Reine et gouvernante des Enfants de France, l'ont extrêmement étayé. I) a fait comme tant d'autres, oubliant mes utiles conseils à son arrivée à Paris, mes bons propos à la cour et l'offre et le
doa de mon argent, qu'il m'a rendu, je ie répète. Mais sa fortune lui a fait mille ennemis et occasionné bien des contrariétés.
Madame de Marsan, nommée pour être gouvernante, dit qu'il fallait envoyer à Yienne pour qu'elle eût la permission d'accepter. On lui répondit que M. de Lambesc, prince de Lorraine comme feu son mari, ayant soin des chevaux du Roi, elle pouvait bien avoir soin des enfants.
Lorsque le comte Du Muy fut nommé ministre de la guerre, un vieil officier pauvre l'appela monseigneui: en lui donnant son mémoire :
c( Point de monseigneur; j'ai l'honneur d'être militaire, et, à ce titre, votre camarade; la seule différence qu'il y a, c'est l'autorité que le Roi m'a confiée pour vous rendre justice; vous allez avoir ce que vous demandez, à condition que vous m'appellerez monsieur. »
Si tous les ministres avaient cette bonne grâce et celte noble simplicité, ils se feraient beaucoup d'amis, même parmi ceux qu'ils ne peuvent contenter.
Mathurin Gaillard, meunier à Blois, eut une fille très-jolie, qui épousa un Babou de la Bourdaisière, gentilhomme tourangeau. De ce mariage naquit une»
fille, mariée au comte d'Estrées, père de la belle Gabrielle d'Estrées, maîtresse d'Henri IV, mère des bâtards de Vendôme et d'une tille du même Roi qui épousa un prince de la maison de Lorraine, d'où est venue une fille mariée à un duc de Savoie, d'où madame la duchesse de Bourgogne.
M. de Boulainvilliers a acheté 700,000 francs l'hôtel des mousquetaires gris, rue du Bac, dont il a fait un marché pubhc; il en tire 80,000 francs par an.
M. l'abbé d'Escars, grand vicaire de l'évêque de Soissons, et son neveu, premier maître d'hôtel du Roi, m'ont dit que M. Loménie était d'un petit village en vue du château d'Escars , en E^érigord, et secrétaire d'un de leurs ancêtres sous Henri III. Ce prince, voulant consulter le comte d'Escars, alors en Périgord, lui écrivit de se rendre près de sa personne. M. d'Escars, très-malade, s'excusa sur son état, et manda au Roi que ne pouvant l'aller trouver, il lui envoyait son secrétaire Loménie, qu'il avait instruit à fond de l'affaire et qui lui répéterait sa façon de penser. Henri III goûta si fort l'esprit de Loménie qu'il le fit secrétaire d'I^tat. C'est le même qui épousa mademoiselle de Brienne, fille de la maison de Luxembourg, dont les Loménie ont pris le nom. Il était fils cadet d'un
notaire du Périgord, et la branche aînée subsiste encore dans la même étude.
L'auteur des Chapelle de Jumilhac était, sous Henri IIl, valet de chambre du cardinal d'Escars, qui avait le prieuré de Chalird; ce valet de chambre, favori de son maître, lui demandant une récompense, le cardinal d'Escars lui donna l'usufruit du prieuré de Notre-Dame de Chalard. M. Chapelle le mit en valeur, et, faisant flotter du bois du prieuré sur une petite rivière, il gagna assez d'argent pour acheter la moitié de la terre et de la seigneurie de Jumilhac; sa fortune augmentant, il acheta toute la terre, dont il prit le nom.
M. l'abbé d'Escars, de qui je tiens ces détails, s'est trouvé à Versailles, en 1772, à dîner chez le cardinal de la Roche-Aymon, grand aumônier, entre M. de Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, et M. de Jumilhac, archevêque d'Arles.
M. Masières, fermier général, m'a dit que ses places valaient l'intérêt de 1,400,000 francs, qu'ils avaient dans les mains du Roi, à 5 pour cent; outre cela, 70,000 francs de revenu pour présences et autres droits, et, à la fin du bail de sii ans, environ 200,000 francs de bénéfice, ce qui peut faire en tout 100,000 francs de rente. Le tabac rapporte net au Roi 26 miihons, et le sel 57 millions.
nu MARQUIS DE VÂLFONS. 415
1786. Les dames se coiffent très-haut, les toupets en avant et les cheveux coupés en vergette. Le point que le toupet fait sur le front s'appelle physionomie; les boucles qui accompagnent le toupet sont très-grosses et séparées de celles du bas, qui doivent être pendantes; on les appelle attentions marquées. Elles mettent des bonnets fort grands, garnis de fleurs et de rubans anglais; derrière le bonnet est un assemblage de panaches de différentes couleurs, soutenus par un anneau de diamants, et c'est le seul endroit de la tète où l'on en mette. Le nombre des bonnets est très-considérable; on en compte deux cents de différente espèce, coûtant depuis dix francs jusqu'à cent francs. Les panaches sont d'une grandeur prodigieuse, et, lorsqu'ils sont blancs, on y ajoute une plume de la couleur de la robe, ou bien noire.
La robe la plus à la mode est couleur des cheveux de la reine; après cela vient la couleur puce. On compte deux cent cinquante façons de garnir les robes; les salins paille garnis à boyaux sont fort en vogue; après cela, les satins brochés et peints, qui ont chacun leur nom; les plus élégants sont ceux qu'on appelle couleur de soupirs étouffes. Les verts de pomme rayés en blanc ont aussi un grand succès; on les nomme vive berg ère. \oici le nom de quelques garnitures : plaintes indiscrètes, grande réputation.
msensibliilê, désir marqué ^ préférence ^ vapeurs ^ doux sourires^ agitation^ regrets , composition honnête^ etc.. Les paniers sont petits, mais épais et larges d'en haut.
Les souliers sont constamment pwce ou cheveux de la reine. C'est surtout sur ce point que les femmes concentrent leur magnificence, ils sont brodés en diamants et elles n'en portent guère que là; aussi rien n'est si beau que le pied d'une femme quand même elle ne serait point jolie. Les dames aujourd'hui n'osent se montrer que lorsqu'elles ont le pied comme un écrin. Les souliers sont étroits et longs; la raie de derrière est garnie d'émeraudes, on l'appelle la venez -y -voir.
Les manteaux sont bannis; on porte pour fichu une palatine de duvet de cygne qu'on appelle un chat ; sur les épaules, on met une machine de dentelles, de gaze ou de blonde fort plissée qu'on appelle : Archiduchesse, Médtcis^ H enri-quatre ou collet monté.
Les rubans les plus à la mode s'intitulent : attentions marquées y désespoir^ œil abattu^un instant^ une conviction.
Mademoiselle Duthé était dernièrement à l'Opéra avec une robe soupirs éiouffés^ ornée de regrets superflus , un point au milieu de candeur parfaite, garnie en plaintes indiscrètes, des rubans en attentions marquées , des souliers cheveux de la reine, brodés en diamants en coups perfides, et les venez-y-
voir en émeraudes; frisée en sentiments soutenus, avec un bonnet de conquête assurée^ garni de plumes volages et de rubans d'œil abattu^ un chat sur le col, couleur de gueux nouvellement arrivé; et sur les épaules une Médicis montée en bienséance^ et son manchon d'agitation momentanée.