‹ Dix-huitième siècleChapitre 26 sur 53 · MARIVAUX DRAMATISTE · texte numérisé non relu

MARIVAUX DRAMATISTE

Il était né pour le théâtre, ou plutôt le théâtre était l'endroit où ses qualités devaient se trouver dans tout leur jour, — où ce qui lui manquait n'est point nécessaire, — où, enfin, il pouvait être contraint de renoncer à ses défauts, justement parce qu'ils y sont plus graves qu'ailleurs.

Cet art psychologique où il était fin ouvrier, le

théâtre en vit; c'est sa ressource propre. Ce ne sont point les grands moralistes qui réussissent à la scène, ce sont les grands psychologues. Ce ne sont point des tableaux très riches et abondants des mœurs humaines que le théâtre peut nous présenter, c'est l'analyse très nette, très diligente et bien conduite d'une ou deux passions dans chaque pièce, et c'en est assez; c'est l'évolution, bien suivie en ces phases successives, d'un ou de deux sentiments, .qu'on saura présenter ,et opposer d'une manière dramatique. Et tant s'en faut qu'il soit besoin d'une foule de personnages, tous bien saisis, c'est-à-dire d'une multitude de renseignements sur les mœurs des hommes, qu'il ne faut pas même de personnages trop complexes, sous peine de n'être plus clair. Au théâtre l'homme est comme dépouillé de tous les accessoires de son caractère, réduit à ses passions dominantes; et puis, en revanche, ces passions sont étudiées dans tout leur détail et étalées dans tout leur développement.

Essayez de mettre Gil Blas au théâtre. Vous vous apercevrez d'abord que tant de personnages si variés, tous si précieux pourtant , deviennent inutiles et gênants, fondent et s'effacent, et que Gil Blas seulement et ses amis intimes peuvent rester, et que Gil Blas prend une importance énorme ; et que dès lors, en revanche, lui n'a plus assez de fond, est trop en surface pour les proportions que vous êtes contraint de lui donner; et qu'en fin de compte c'est tout le tableau de mœurs qu il faut laisser tomber, et un caractère qu'il faut creuser davantage.

Eh bien , Marivaux était à son aise au théâtre précisément parce qu'il savait creuser un caractère, et parce que le grand tableau de mœurs , qu'il

n'eût pas su remplir, ne lui était pas demandé là.

Il n'était qu'à demi réaliste, et comme par caprice. Ceci encore, au théâtre, n'était point mauvais. Le théâtre n'admet le réalisme qu'à légères doses, parce que le réalisme est tout fait de menus détails, et que le théâtre procède par grandes lignes. Une scène épisodique réaliste a de la saveur au théâtre; mais les grandes passions éternelles (sous de nouvelles couleurs et regardées d'un nouveau point de vue, tous les cinquante ans), voilà toujours le fond où il ne faut pas tarder à revenir, et où le spectateur vous ramène.

Ses complaisances pour le goût du temps, sensiblerie fade ou manie de libertinage, n'avaient guère leur place sur la scène, où la gauloiserie est bien reçue, mais où l'art de provoquer des mouvements honteux est absolument proscrit ; où les sentiments délicats sont bien accueillis, mais où la comédie larmoyante n'avait pas encore pu s'établir en faveur. Si Marivaux avait eu, de son fond, ce goût de pleurnicherie sentimentale, il l'aurait apporté là, comme fit La Chaussée; mais j'ai cru voir qu'il n'est chez lui que ressource d'emprunt pour allonger ses volumes, et aussi n'y a-t-il pas songé en un genre d'ouvrages où la mode ne l'imposait point, et qui, du reste, doivent être courts. — Enfin ses défauts, bien personnels ceux-là, d'abstracteur de quintessence et d'explicateur à perte d'haleine, minutieux commentaires, analyses confuses à force d'être multipliées, et galimatias dans la finesse, pouvaient le perdre absolument au théâtre, — à moins que le théâtre ne l'en détournât. C'était partie de va-tout. Subsistant, ces défauts eussent été là odieux; mais précisément parce qu'ils devenaient odieux, ils pouvaient, là, lui sembler tels, et le dégoûter, et, à force d'apparaître extrêmes,

être amenés à disparaître. Dans une circonstance où une sottise serait énorme, ou bien on la fait, ou bien son énormité vous avertit de ne point la faire. C'est ce qui est arrivé, ou à peu près; car les défauts intimes ne s'abolissent point, mais il arrive qu'ils se contiennent.

Rien ne montre mieux que cet exemple combien le théâtre est une bonne discipline, en ses rigueurs salutaires, pour les hommes de lettres. Le théâtre a ramené les défauts de Marivaux à la mesure de demiqualités, de dons aimables et un peu suspects, de grâces légèrement inquiétantes. Comme il faut être court au théâtre, ses longueurs se sont restreintes à de simples nonchalances ; — comme il faut être vif, ses analyses se sont ramassées en traits rapides et pénétrants, et les coups de sonde ont remplacé les longues galeries souterraines;: — comme il faut être clair, son galimatias est resté dans les honnêtes limites du précieux ; et de tout cela s'est formé le marivaudage, dont on n'a jamais su s'il est le plus joli des défauts, ou la plus périlleuse des qualités, ou une bonne grâce qui s'émancipe, ou un mauvais goût qui se modère.

Le théâtre lui était donc un lieu favorable en somme, où ses dons avaient leur emploi, ses lacunes leur excuse, ses mauvais penchants leur correctif; et où il pouvait donner une note toute nouvelle, ce qu'il a d'original s'accommodant bien à la scène, et ce qu'il a de commun ne pouvant guère y trouver place.

Aussi ce théâtre de Marivaux est-il d'une qualité rare et précieuse. La première impression en est ravissante. Il est joli d'abord de tout ce qui n'y est point. On sent, au premier regard, un homme qui n'a point de métier (plus tard on s'apercevra que c'est un homme qui a un

métier à lui). On ouvre le volume, on parcourt, et c'est une surprise aimable. Quoi! point d'intrigue ; point de quiproquo ; point d'obstacle extérieur au bonheur des amants, point de circonstance accidentelle qui les sépare, corrigée par une circonstance accidentelle qui les réunit; — et point de tuteur barbare, de père terrible, d'oncle sauvage et stupide ; — et pas davantage de peinture de la société {oh\ non !) ; point de traitants, d'agioteurs, de femmes d'intrigue, de chevaliers d'industrie, de « chevaliers à la mode », de valets flibustiers, de parvenus, defemmesgalantes, de dévotes, de directeurs; — et point non plus de comédies de caractère : point de pi^ce qui s'intitule le distrait, l'inconstant, le maniaque, le disputeur, le décisionnaire, le grondeur, le grave, le triste, le gai, le sombre, le morne, l'acariâtre, le tranquille, l'amateur de prunes, et qui nous offre le divertissement de dix lignes de La Bruyère en cinq actes ! — Quel singulier théâtre ! Voilà qui ne ressemble à rien ! Mais déjà c'est quelque chose que cela, et l'on en est comme tout reposé et rafraîchi. On lit de plus près, et l'on s'aperçoit qu'il y a là un genre nouveau, une sorte de comédie romanesque, des ouvrages dramatiques qui sont des « nouvelles », ou, bien plutôt, de petits romans traités dans la manière dramatique, du reste avec le moins de procédés dramatiques qu'il se peut. Cette comédie n'emprunte presque rien — ayons le courage de dire rien du tout — à la vie courante ; elle n'a la prétention ni de corriger les mœurs, ni de les peindre ; elle n'est ni une thèse ni un miroir ; elle est faite d'une douce et légère aventure de cœur entre gens qu'on n'a jamais rencontrés dans la rue. Les critiques qui veulent voir dans ce théâtre la comédie traditionnelle, et y chercher des

renseignements sur les hommes du temps, ont le dou- , ble malheur de n'y trouver rien, et de nous amener, parleurs analyses les plus laborieuses, à cette conclusion, très fausse, qu'il est nul. Les personnages y sont d'un pays qui n'est nullement géographique. Les suivantes sont des dames très bien élevées, et qui ne sont pas seulement spirituelles, qui sont ingénieuses. Et faites bien attention, souvent les grandes dames ont des naïvetés, de petites impatiences, de légers et adorables manques de réflexions ou de tenue qui en font de charmantes griseltes. Il n'y a pas une grande dislance, non seulement d'allures, mais même de race, entre maîtres et valets. Au théâtre les acteurs jouent ces rôles chacun selon son « emploi » et rétablissent la différence ; mais examinez, et vous verrez qu'elle est factice. — Et, pareillement, les mères(le plus souvent) sont aussi jeunes de cœur que leurs filles ; les pères dressent des pièges joyeux où se prendront leurs enfants, d'une humeur aussi gaie et alerte que déjeunes valets. — Et tout cela est léger, capricieux, aérien, fait de rien, ou d'un rêve bleu, qui nous emmène bien loin, loin des pays qui ont un nom, dans une contrée où Ton n'a jamais posé le pied, et que pourtant nous connaissons tous pour savoir qu'on y a les mœurs les plus douces, les caractères les plus aimables, des imperfections qui sont des grâces, et que c'est un délice d'y habiter.

— Autrement dit, cette comédie est ultra-romanesque, et diffère de toutes les autres en ce qu'elle est plus conventionnelle qu'aucune d'elles. — Il faut voir. Relisons un peu. Ces gens-là ne sont que des âmes, cela est clair ; mais des âmes peuvent avoir une certaine réalité, qui consiste à ressembler aux nôtres tout

en étant beaucoup plus belles ; elles peuvent avoir une certaine vie qui consiste à aimer, à désirer, à sentir, à se chercher, à se fuir, à se contracter douloureusement dans la tristesse, à s'épanouir délicieusement dans la joie, à hésiter dans Tincertitude, à se mouvoir enfin librement dans Tatmosphère légère et pure qu'elles habitent ; et si le moraliste proprement dit, ou pour mieux parler Thistorien de mœurs, n'a guère que faire ici, il me semble que le psychologue peut s'y trouver bien. — Marivaux n'a pas compris autrement la comédie. Il a considéré des âmes humaines parfaitement en dehors de quelque temps et de quelque lieu que ce fût, mais qui étaient bien des âmes humaines, et qu'il regardait de très près. Il n'est fantaisiste que de première apparence, et parce qu'il supprime à peu près le support matériel et l'habitacle ordinaire des esprits humains ; mais avec les ressorts mêmes de ces esprits, il ne badine point, il n'invente pas, il est très informé et très diligent, et il arrive ainsi que ce théâtre qui contient si peu de réalité, contient plus de vérité que beaucoup d'autres. — Il est très libre, très dégagé, très affranchi de toute imitation des choses de la rue ou de la maison ; il paratt très imaginaire, et tout à coup on s'aperçoit qu'il est très profond. Figurez-vous qu'on dit à Racine : « Vos Grecs ne sont pas des Grecs. Ils sont du temps d'Homère et ils n'ont rien d'homérique. » Il eût répondu sans doute : « Ce ne sont guère des Français davantage. Ce sont des hommes. J'ai un goût pour Tétude des sentiments humains en eux-mêmes, et ce goût ne s'accommode guère du souci de la couleur des temps et des lieux. S'il me conduit à tracer des développements de passion qui ne soient ni d'un siècle ni d'un autre, mais qui soient vrais, il suf-

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fît peut-être. » A un degré inférieur, et dans un autre ordre, Marivaux procède de même. La couleur locale de la comédie, c'est le réalisme. Il n'en a souci, et d'autant plus peut-être, étant connaisseur en choses de l'âme, il nous donne Fimpression de la vérité pure. Veut-on voir comment une idée de comédie lui vient en l'esprit, et d'où il part pour en faire une ? Allons chercher une comédie qu'il n'ait point faite, et dont il n'a jeté sur le papier que la matière :

« J'ai eu autrefois une maîtresse qui était savante. Sa folie était de philosopher sur les passions quand je lui parlais de la mienne. Cela m'impatienta... J'avais remarqué qu'elle était glorieuse de savoir si bien jaser ; je pris le parti de la louer beaucoup et de faire .le surpris de sa pénétration. Elle m'en croyait enchanté. Save^-vous ce qui arriva ? C'est que pendant qu'elle définissait les passions, je lui en donnai en tapinois unepourmoi, que sa vanité lui fit prendre par reconnaissance, et qui m'ennuya ^ la fin, parce que j'en méprisais l'origine. Elle fut fâchée ûe la retraite que je fis ; mais elle ne perdit pas tout ; car, comme elle aimait à philosopher, je lui laissai de la besogne pour cela en me retirant. Elle ne parlait des passions que par théorie... il n'y avait que son esprit qui les connût, et je les lui avais mises dans le cœur... dès lors je crois qu'elle s'occupa plus à lés sentir qu'à les examiner. »

Ceci est une page de VIndigent philosophe, et c'aurait pu devenir une comédie de Marivaux. C'est une analyse d'une façon d'aimer. La Rochefoucauld a dit qu'il y a bien des gens qui n'auraient jamais connu l'amour s'ils n'en avaient pas entendu parler, et l'on a dit depuis que parler d'amour c'est déjà le faire. Voilà justement le sujet de cette comédie que Marivaux n'a pas écrite. La Comtesse, le Marquis,le Chevalier. La Comtesse disserte sur l'amour avec une profondeur extraordinaire, en

femme qui affecte d'être sûre de ne point le ressentir. Quand on cause en théoricien, avec une froide raison, de ces choses, c'est qu'on est bien loin d'aimer, t En effet, et il n*y a aucun danger, dit le marquis. Mais comme vous en parlez bien ! quelle intelligence, quelle finesse, que d'esprit ! C'est plaisir de s'entretenir avec une femme supérieure.

La Comtesse. — Lisette, je sais trop la vanité de l'amour pour trouver un homme aimable ; mais je sais connaître le mérite. Le marquis est fort bien. Voilà un homme qui m'apprécie.

La Comtesse. — Lisette, le marquis vient moins souvent. Cela est fâcheux. Il a de la conversation. Il sait les choses. Dans cette campagne, on ne sait avec qui causer. Il me manque...

Ah 1 vous voilà, marquis ! on ne vous voit plus. L'entretien d'une pauvre femme est sans doute languissant...

Le Marquis. — Non, l'entretien d'une femme supérieure est intimidant. Les femmes qui sentent encouragent, et les femmes qui savent effrayent.

La Comtesse. — Qui vous dit que savoir empêche de sentir ?

Le- Marquis. — Il y est au moins un retardement, ou une distraction.

La Comtesse. — Ou un acheminement peut-être.

Le Marquis. — Ce n'est vrai que de celles qui ne savent qu'à moitié. Mais il n'est point de secret pour vaus ; et connaître le fond de la passion, c'est s'en garantir* Ah ! c'est dommage !

La Comtesse. — Pour qui ?

Le Marquis. -— Pour... mettons pour le chevalier qui TOUS aime, et qui ne vous le dira jamais. Il sait trop bien qu'on n*aime point les philosophes ; on les admire.

La Comtesse. — L'admiration n*est point une forme déguisée de Tamour?

Le Marquis. — Pas plus que parler amour n*est une façon de le ressentir. A ce compte, vous m'aimeriez infiniment. Vous voyez bien !

La Comtesse. — Je vois que vous voulez me faire dire que je vous aime I

Le Marquis. — Vous pourriez le dire ; car vous aimez à badiner. Mais ce serait pour faire une étude sur la fatuité des hommes en ma pauvre personne.

La Comtesse. — Lisette, ce marquis est un sot. Quand je songe que j'étais sur le point de lui dire que je l'aimais, et peut-être de le croire ! Il est très borné, avec loutes ses finesses. J'aime les gens plus unis. Ce pauvre chevalier, si simple, doitsavoir aimer... Mais il est timide. Si on l'aimait, ne fût-ce que pour punir le marquis, il ne faudrait pas le décourager en l'éblouissant.... »

Voilà la méthode de Marivaux. Décomposer un sentiment, en saisir les éléments, démêler les parties dont il ^e compose, et de ces légers mouvements du cœur, de leur suite, de leurs démarches, de leurs chocs et de ^eurs conflits faire le drame lui-même avec ses péripéties couvertes, secrètes, intimes, cachées même aux / yeux des personnages, et surtout aux leurs. '

Il n'y a pas beaucoup de sentiments sur lesquels il soit capable de faire ce travail menu et délicat d'analyse. A vrai dire, il n'y en a qu'un. Les femmes, à l'ordinaire, ne se connaissent bien qu'en amour; il ressemble aux femmes extrêmement. Sa petite découverte est

tout simplement d'avoir introduit Tamour dans la comédie française; et cette petite découverte était une très grande nouveauté.

Je ne crois pas exagérer aucunement. Avant Marivaux il y avait eu des amoureux sur notre théâtre comique ; seulement il n'y avait pas eu de peintures de Tamour. L'amour était un des ressorts de toutes les comédies ; il n'en était jamais le fond et la matière. L'auteur comique nous présentait une Angélique qui était amoureuse de Valère, et un Valère qui était le soupirant déclaré d'Angélique. Leur amour était chose acquise, fait authentique, antérieur à l'ouverture des débats, et ce qui s'opposait à cette passion, et comment elle finissait par triompher des obstacles, là était la matière de la comédie. Il semblait que l'amour fût un fait tout simple, qu'on ne décompose point, irréductible à l'analyse ; qu'on est amoureux ou qu'on ne l'est pas. On nous disait : a Ceux-ci le sont. Ils le seront toujours. Il n'y a pas à y revenir, et nous ne nous en occuperons plus. La comédie part de là, et elle porte sur autre chose. » — C'est pour cela que vous voyez tant de titres de comédies qui annoncent des analyses de caractère: Avarey Imposteur^ Glorieux, Grondeur ; et que vous ne voyez pas une comédie qui s'intitule V Amoureux ; car VHommeà bonnes fortunes, ]en'B,i pas besoin de dire que c'est autre chose. A voir de près, on s'aperçoit bien que chez nos comiques l'amourest même à peine un ressort; il est une manière de signalement : il est un moyen d'indiquerauspectatêurceux des personnages auxquels il doit s'intéresser. Comme il est entendu, au théâtre, que c'est les amoureux qui ont raison, à condition qu'ils soient aimés, l'auteur nous dit en commençant : <i Amoureux: Angélique et Valère. Vous êtes prévenus

que c'est des autres que je vais me moquer. Quant à eux, je ne m'en occuperai qu'au dénouement ; et c'est bien naturel, puisqu'il n'y a qu'eux qui ne soient pas comiques. » Mesurez l'importance qu'a l'amour dans toutes nos comédies classiques, et jugez si nos auteurs comiques ont pris autrement les choses. A peine pourrez-vous citer comme sortant de cette règle le Dépit amoureux, qui n'est qu'une comédie d'intrigue, et le Misanthrope^ qui est en partie une étude sur une manière comique d'aimer, et en grande partie autre chose. Un ouvrage portant sur l'amour lui-même et ses démarches eût paru moins du domaine de la coméd ie que du roman.

Marivaux a cru que l'amour n'était pas un fait simple, qui ne pût servir que d'un point de départ. Il a vu qu'il était composé de beaucoup d'éléments divers, qu'il avait ses raisons d'être, et ses développements, et ses marches et contre-marches, son mouvement par conséquent ; et, par suite, qu'il pouvait contenir sa comédie en lui-même y sans avoir besoin, pour entrer dans une comédie, d'avoir des obstacles extérieurs à'iui.

Il a vu cela, parce qu'il était bon psychologue, et surtout parce qu'il avait une admirable psychologie féminine, j'entends une psychologie de la femme comme il semblerait qu'une femme seule pût Tavoir. On est quelquefois étonné de sa pénétration sur ce point. Par exemple, c'était, c'est peut-être encore une banalité que d'estimer que les femmes sont fausses. Marivaux sait parfaitement qu'il n'en est rien. Ce n'est vrai que pour ceux qui ne font que les écouter, et qui s'en tiennent à leurs paroles A ce compte, on peut, en effet, les accuser quelquefois d'artifice. Mais c'est une injustice véritable. Comment un être qui est tout de sentiment et de passion pourrait-il tromper ?Il ne peut que mentir. Préci-

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sèment parce qu'il a conscience que la vivacité de ses sentiments et son incapacité de réflexion livre à tout venant ses secrets, il essaye peut-être d*abuser par ses discours. Mais ce n'est que la preuve qu'il est et qu'il se sent incapable de tromper autrement. — Et, de fait, vous n'avez qu'à ne pas l'écouter: la vérité sort et éclate de tous ses gestes, de tous ses airs, de tous ses regards, de toutes ses attitudes, et se précipite de tout son être. Ce qu'il pense, il vous l'apprend toujours « par une imr patience, par une froideur^ par une imprudence, par une distraction, en baissant les yeux, en les relevant, en sortant de sa place, en y restant ; enfin c'est de la jalousie, du calme, de Tinquiétude, de la joie, du babil, et du silence de toutes les couleurs... Une femme ne veut être ni tendre, ni délicate, ni fâchée, ni bien aise ; elle est tout cela sans le savoir, et cela est charmant. Regardez-la quand elle aime et qu'elle ne veut pas le dire. Morbleu ! nos tendresses les plus babillard es approchentelles de l'amour qui perce à travers son silence (i) ? »

Avec cette connaissance qu'il avait des femmes, des sentiments qu'elles éprouvent et de ceux qu'elles inspirent, il avait tout un théâtre tout nouveau dans la tête. La comédie de l'amour, voilà ce qu'il a écrit, et que personne n'avait écrit avant lui. Racine en avait fait le drame, et précisément Marivaux est un Racine à mi-chemin, un Racine qui ne pousse pas le conflit des passionsdeTamourjusqu'à leurs conséquences funestes, et qui, par cela, reste auteur comique, un Racine qui n'écrit que le second acte d^Andromaqm.

On a dit qu'il n'avait jamais peint que « l'aube de l'amour », que l'amour en ses commencements incertains

(1) Surprises de V amour, l, 2.

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et indécis, et qui s'ignore encore. C'est que c'est là, et «on ailleurs, qu'est la comédie de l'amour. L'amour déclaré, connu de celui qui l'éprouve et de celui à qui il s'adresse, n'est point matière de comédie à lui tout seul. Car de deux choses l'une : ou il est malheureux, et c'est un drame qui commence, ou il est heureux, et iln'y arien à en tirer du tout. L'amour commençant, au contraire, peut être comique, parce qu'il s'ignore pendant que le spectateur s'en aperçoit ; parce qu'il se trompe d'objet; parce qu'il hésite, recule, louvoie, se prend aux pièges des précautions dontil se défend, parce qu'il s'y mêle de dépit, de honte, de fausse honte, de fierté •qui finit par capituler, d'amour-propre qui finit par être confondu, de mille autres choses, et là est le drame gai et divertissant de l'amour. — Dans une comédie dont l'amour n'est pas un ressort, mais le fond même, c'est le moment où les amoureux s'aperçoivent clairement qu'ils aiment, qui est celui du dénouement, et, au contraire des autres, c'est par la déclaration d'amour que ce genre de drame doit finir. — C'est ainsi que finissent d'ordinaire les comédies de Marivaux. — On conçoit combien cette manière d'entendre la comédie rend le travail de l'auteur difficile. 11 doit suivre avec sûreté le travail insaisissable d'un sentiment à peine formé au fond d'un cœur, et le rendre très visible au public, sans qu'il le soit aux personnages. Il doit étudier des passions si indécises encore que ceux qui ont le plus d'intérêt à s'en rendre compte ne s'en doutent point, et que le spectateur qui n'a que l'intérêt de son plaisir doit voir pleinement et suivre sans peine. Il doit mettre le public dans la confidence, sans y mettre aucun des acteurs ; et dans la confidence, non d'un fait, facile à faire connaître une fois pour toutes, mais

des lueurs fugitives d'une passion secrète, des velléités de Tamour. II y a de la gageure dans cette conception de Tart et le désir malicieux, la prétention piquante de vouloir être compris sans presque rien dire. Marivaux a de la femme jusqu'à la coquetterie.

Il réussit du reste pleinement à ce jeu aimable. C'est que, d'abord, cette science si sûre qu'il faut avoir, en pareil dessein, de la complexion, pour ainsi dire, et de la nature intimedel'amour, ill'apleinement. Personne, depuis La Rochefoucauld, mais en matière d'amour seulement, n'a su démêler si finement ce qui entre dans la composition d'un sentiment ou d'une passion. De quoi Tamour est fait, dans telle circonstance ou dans telle autre, c'est ce qu'il voit d'abord; ce qui l'amène à prendre peu à peu conscience de lui-même, c'est ce qu'il voit et montre ensuite. — Ici, il est fait de dépit amoureux {Surprises] : que deux personnes qui ont juré de ne plus aimer, se rencontrent et se confient leurs résolutions, il y a de grandes chances qu'elles en arrivent à la sympathie, et de là à l'amour : « Gomme celui-là sait me comprendre ! » — Là il est fait d'impatience de ce qu'on possède et du désir de ce qu'on vous défend {Double inconstance). — Ailleurs il est fait de la honte même d'aimer : «( Quoi ! l'on me soupçonne d'aimer ! J'ai bonne opinion de cet homme ! Quelle insolence! Ecartons cette idée... » Il ne faut pas l'écarter avec violence, parce que la combattre c'est s'en préoccuper, et déjà voilà qu'on aime {Jeu de ramour et du hasard). — Ailleurs il est fait du bonheur naïf d'être aimé, de bonté, de douceur, d'esprit de contradiction aussi, quand tout le monde vous répète que l'objet de votre amour en est indigne, et qu*à force de se dire : « C'est vrai, je serais folle ! » on finit par penser :

« Serait-ce si fou ? » {Fausses confidences.) — Tout cela avec une science des nuances, une connaissance de nos petits secrets, qui ne nous accable pas, comme Molière, lequel connaît les grands, mais qui nous surprend et nous inquiète un peu. — • La Double inconstance est un ouvrage un peu languissant ; mais c'est plaisir comme Marivaux a bien marqué chaque inconstance, celle de l'homme et celle de la femme, de son trait véritable et distinclif. Le bon Arlequin est inconstant sans oublier ses premières amours. On sent que le présent n'efface qu'à moitié le passé, que le désir ne fait qu'un peu tort à la gratitude. Au fond il les aime toutes deux, la nouvelle seulement plus vivement que l'ancienne, comme il est juste. Le petit fond de polygamie, d'instinct au moins, sinon défait, qui est dans l'homme, est indiqué, avec mesure du reste, d'une manière très heureuse. Silvia, au contraire, dès qu'elle aime ailleurs, n'aime plus où elle aimait. Le nouveau sentiment est ruiné absolument par le nouveau. Elle n'est plus retenue même par un regret ; elle ne se sent plus attachée que par le devoir, ce dont il est facile de venir à bout. Et tout cela, dira-t-on, est bien frêle, bien ténu, et, qui sait ? bien superficiel peut-être. Dans ces analyses de l'amour qui s'ignore, ne serait-ce point l'amour vrai que l'auteur oublie, et à force de nous montrer de quels éléments l'amour se compose, amour-propre, dépit, et autres menus suffrages, ne nousle montrerait-il point fait précisément de tout ce qui n'est pas lui? — Ilya du vrai dans cette objection ; mais il y a aussi beaucoup à dire. Et d'abord nous sommes ici dans la comédie. L*amour qui est parce qu'il est, le coup de foudre de Juliette et de Phèdre, est affaire de tragédie ou de drame. L'amour-goût, pour parler comme Stendhal, qui, fortifié

par raccoutumance, l'estime, les bons rapports, peut aller très loin et peut-être plus loin que l'autre, est essentiellement du domaine de la comédie, parce qu'il est dans les conditions moyennes de Texistence. Et lui seul peut servir à la comédie de l'amour ; lui seul est piquant, tandis que l'autre, force simple, est redoutable comme les armées qui marchent en bataille, ainsi qu'il est dit aux Livres saints. — Lui seul, parle conflit et le va-et-vient des sentiments dont il se mêle, ou dont il naît, ou qu'il fait naître, car tout cela s'entrelace, et est plaisant pour cela même, forme un petit drame à lui tout seul, et c'est le point ; et un petit drame divertissant ettendre parce qu'il apour dénouement, a après beaucoup de mystères », comme dit LaRochefoucauld, Téclosion de l'amour même. — Notez ceci encore. S'il est bien vrai qu'un sentiment profond est parce qu'il est, et qu'à le décomposer, on risque tout simplement de passer à côté, il est vrai aussi qu'il est bien rare que nos sentiments aient ce sublime et cet absolu. « Ce que j'aime en vous... disait une dame, qu'a connue Ghamfort, à celui qui lui plaisait. — Arrêtez, répondit le galant; si vous le savez, je suis perdu. » Le galant avait de l'esprit et même de la profondeur ; mais il y avait à répondre : « Sans doute, le grand amour romanesque est aveugle, et je n'aime point follement, si j'ai des yeux, même pour voir vos mérites. Mais si ce n'est pas être aimé pour soi-même qu'être aime' pour ses qualités, au moins est-ce être aimé pour quelque chose qui vous touche d'assez près. L'amour mêlé d'estime, par exemple, s'il n'est pas pur, est du moins d'un alliage assez agréable. L'amour, né peut-être du ressentiment contre quelqu'un qui ne vous vaut pas , est tout au moins une préférence. Ainsi de

suite ; et de tels sentiments on peut encore s'accommoder. » — Eh! oui! et c'est de ce train que vont d'ordinaire les choses, et c'est de ce petit manège de Tamour susceptible d'analyse parce qu'il n'est pas absolument pur, et de degré, et de gradation parce qu'il n*est pas absolu, que se fait une comédie. Et encore ! Savez-vous bien que La Rochefoucauld a dit que « s'il existe un amour pur et exempt du mélange des autres passions, c'est celui qui est caché au fond du cœur et que nous ignorons nous-mêmes. • Eh bien, c'est cet amour qui s'ignore, précisément, que peint Marivaux, ou du moins c'est par lui qu'il commence. Puis il le montre mêlé de ces autres passions dans lesquelles il prend conscience de Jui-même, dont il a besoin pour se connaître et en quelque sorte pour revêtir un corps; mais c'est encore de l'amour, et le vrai, celui qui a été longtemps caché au fond du cœur. — C'est pour cela que cette comédie de l'amour est divertissante et touchante. Elle est divertissante parce que c'est un malin plaisir, un des plus vifs au théâtre, de voir plus clair dans les sentiments des personnages qu'eux-mêmes, et de savoir mieux qu'eux ce qu'ils vont faire ; elle est touchante parce que cet amour qui s'ignore longtemps c'est bien l'amour même, et qu'on s'intéresse à l'amour bien plus quand il a son obstacle en lui, dans son impuissance à se connaître ou à se faire entendre, que quand il se heurte à un obstacle extérieur : on voudrait l'aider à naître. Et quand ces autres passions, dépit, amour-propre, capables de le faire éclater, commencentà poindre, on les aime pour ce qu'elles vont faire ; on les donnerait aux personnages pour les exciter un peu : <( Sois donc jaloux! Tu vas t'apercevoir que tu aimes ! » Elle est touchante encore, cette comédie de l'amour,

parce que Tauteur y a répandu une exquise bonté. C'est notre Térence, un Térence un peu attifé. Se& personnages sont d'une bonté charmante. Il n'y a rien de plus difficile que de mettre la bonté au théâtre, parce qu'elle y prend très vite l'air fade de la sensiblerie. Marivaux se sauve du danger parce que sesbonnes gens ont de l'esprit. On veut ôter Silvia à Arlequin. « Laissez Silvia au prince. Il l'aime. Il sera malheureux s'il ne l'épouse pas. — A la vérité, il sera d'abord un peu triste ; mais il aura fait le devoir d'un brave homme,»et cela console ; au lieu ques^il Tépouse, il la fera pleurer ; je pleurerai aussi ; il n'y aura que lui qui rira, et il n'y a point plaisir à rire tout seul. » Voilà leur manière ; ils ont de l'esprit jusqu'au fond du cœur.

Où l'on voit bien et toute la finesse de psychologie de Marivaux, et cette bonté qu'il mêle à toute sa. finesse, c'est dans le Legs. Le Legs est une étude d'homme boudeur, grognon, injuste, et qui, pour un peu plus, va devenir insupportable. Il est très aimé. Rien de mieux vu ; les hommes de ce genre ont trèssouvent beaucoup de succès, des succès sérieux et durables. C'est que d'abord l'esprit de contradiction est un de ces éléments de l'amour que Marivaux a si bien démêlés; on met son amour-propre, et Dieu sait à quel degré d'entêtement va Tamour-propre chez une femme,, à apprivoiser un ours ; c'est une belle victoire. — Ensuite c'est que notre boudeur est rébarbatif par timidité, et que la femme qui l'aime s'en est aperçu ; mais iHallait. plus que la finesse féminine, il fallait de la bonté pour s'en apercevoir.

Tel est le 'fond de la comédie dans Marivaux. C'est, quelque chose de tout nouveau, d'inattendu, de par-

faitement original, et de très profond sous les apparences d'un jeu de société. Marivaux en mettant l'analyse de l'amour dans la comédie a conquis à la comédie des terres nouvelles. Il a tracé des chemins. Ce sont petits chemins, je le sais bien; • il connaît tous les sentiers du cœur et il en ignore la .grande route » ; Voltaire a raison ; mais on pouvait répondre : a Là où personne n'est allé, il n'y a pas même de sentiers. » La manière dont il dispose ses légères fictions dramatiques est bien intéressante à suivre de près. Il n'y a chezluiaucun artde « composition », j'entends de composition factice. Il n'a pas l'ombre de « métier ». Cela tient d'abord à ce qu'il n'en a point, et ensuite à ce qu'il n'en a pas besoin. Son petit drame n'est pas composé de faits matériels qu'il faudrait distribuer en un certain ordre pour en faire une suite enchaînée et logique aboutissant à une conclusion contenue dans les prémisses; il est composé de faits moraux se succédant d'eux-mêmes, sans la moindre circonstance extérieure qui les suscite ou les pousse. — En pareil cas l'art de la composition se confond avec l'art même de lire dans les cœurs, et le drame n'a pas d'autre marche que le progrès même des sentiments. L'intrigue n'est point nécessaire là où le mouvement dramatique est intime en quelque sorte et vient de l'évolution même des mouvements du cœur. L'intrigue est la part d'invention proprement dite que l'auteur apporte dans le drame. A qui voit parfaitement la succession des sentiments dans les âmes, inventer n'est point nécessaire ; voir suffit. Celui-ci restreindra tout naturellement son invention à trouver une situation, et, la situation trouvée, laissera ses personnages aller tout seuls. Ce sera même une tendance commune à tous les grands psy-

MARÏVAUX. ]33

chologues au théâtre de réduire Tintrigue à rien. Racine glisse, d'un penchant naturel, à Bérénice ; et quand il a trouvé ce chef-d'œuvre de la suppression de l'intrigue, et qu'on lui reproche de n'avoir pas d'invention, il répond : t Précisément! J'ai l'invention par excellence. L'invention consiste à créer quelque chose de rien » .

A la vérité, dans un grand drame, une situation et révolution naturelle des sentiments qu'elle a mis en présence ne suffit pas. Les sentiments, d'eux-mêmes, ont un mouvement trop lent, et restent trop longtemps pareils à ce qu'ils sont d'abord pour qu'il ne soit pas nécessaire que quelques circonstances habilement ménagées les renouvellent, les pressent, et les fassent comme tourner pour présenter leurs divers aspects. Pour que nous ne voyions point Phèdre toujours pleurer et mourir, il faut que Thésée soit cru mort, puis que Thésée revienne, puis que les amours d'Aricie soient connus de Phèdre, et c'est là l'intrigue, que, nonobstant ses dédains, Racine est passé maître à disposer. D'un psychologue pur psychologue, comme Marivaux, on peut donc dire et qu'il n'a pas besoin d'intrigue et que l'intrigue est sa borne. Autrement dit, il sera à l'aise dans les ouvrages de courte étendue où rintrigue lui est inutile, et il ne pourra aborder les œuvres de longue haleine où le secours de l'intrigue lui serait indispensable.

C'est ce qui est arrivé à Marivaux. Ses chefs-d'œuvre sont de petites pièces qui sont des drames en raccourci. Du drame ils ont l'essence, qui est la vie morale, ils ont le mouvement et la distribution aisée d mouvement. Ils n'ont pas l'ampleur et la variété, parce qu'ils n'ont pas l'invention des incidents, des

incidents chose vile en soi, simples machines, mais machines qui servent, révolution d'un sentiment étant accomplie, à en faire paraître un autre qui, à son tour, fait son chemin, marque son trait, et complète la peinture du caractère.

De là le seul défaut sérieux des petits drames de Marivaux : ils ont une certaine uniformité, et ils sont un peu prévus. Ils ne nous trompent point; nous savons un peu trop où ils vont. Rien n'est sot, dans le théâtre aussi bien que dans le roman, comme l'inattendu qui n'est qu'un caprice de l'auteur; mais l'inattendu naturel, l'inattendu dont on se dit après coup qu'on s'y devait attendre, c'est connaître le fond des choses et savoir ne pas le montrer tout d'abord, c'est avoir des réserves de renseignements psychologiques et être habile à les dissimuler, c'est la science ménagée par l'art.

Dira-t-on aussi qu'une certaine indigence (très relative, et qu'on ne peut qualifier ainsi que quand on songe aux grands maîtres du théâtre), qu'une certaine indi gence de fond se marque dans le raffinement même de ces sentiments si déliés? Cesgensquiontdescommencements de passion si impalpables, des lueurs d'émotion si fugitives, des aubes d'amour si délicieusement indistinctes, ils sont soupçonnés d'être ainsi pour être agréables à l'auteur; ils mettent un peu de bonne volonté à se comprendre si tard; c'est peut-être avec complaisance qu'ils passent si lentement du crépuscule de l'inconscient à la lumière de la conscience. On est tenté de leur dire, quand ils s'aperçoivent qu'ils aiment ou qu'ils n'aiment plus : a Ne vous en doutiez-vous pas un peu depuis quelque temps ? »

Et ils répondraient : « Peut être; et peut-être aussi

n'est ce point pour le profit deTauteur, mais pour notre plaisir, et point pour votre amusement, mais pour le nôtre, que nous ne nous pressions point d'aboutir, et n'avions point hâte d'éclore. C'est un grand délice que de ne point savoir où Ton en est en pareille chose, et le chatouillement que des raffinés plus vulgaires que nous éprouvent à ne pas dire tout de suite qu'ils aiment, nous le sentons, nous, à ne pas même le penser, et à ne pas trop le sentir. »

Car ce sont de fins artistes en sensations suaves et légères, et il n'y eut jamais hommes habiles comme eux à manier leur cœur comme un instrument de musique très délicat, très susceptible et infiniment compliqué.

Marivaux, qui méritaitd'être commensal de M. de La Rochefoucauld et ami de M»"® de La Fayette, et qui, du reste, eût causé finement avec Joubert ou avec Henri Heine, est un peu déplacé au xvni" siècle. — Il en tient, certes, et il a des parties de La Motte, et des parties de Crébillon fils; mais son pays d'origine est ailleurs. H est psychologue en un temps où la psychologie est infiniment courte et pauvre. Il est fin et délié en un temps où ce n'est pas exagérer de dire que tout le monde a vu un peu gros en toute chose. Malgré son Jacob, il a la connaissance, le sentiment et le goût de l'amour très délicat, très pur, très timide et un peu inquiet de lui-même, en un temps où l'amour est, à Tordinaire, une grossièreté exprimée en tours spirituels. — Il est un de ces hommes du xvn^ siècle que le

xix° siècle comprend et prend plaisir à comprendre. Placé entre les deux par la destinée, il n'a pas réussi pleinement. Il lui fallait Tun ou Tautre non seulement pour que son mérite fût estimé, mais pour qu'il remplit tout son mérite. En l'un ou en l'autre, il eût été plus goûté, et même il fût devenu plus digne de l'être. Il eût fait des romans moins gros, et où certaines banalités de sensiblerie ou de libertinage n'eussent point trouvé place. Il eût, au théâtre, fait ce qu'il a fait, mis l'amour dans la comédie, ce qui avait à peine été essayé jusqu'à lui, et le public, un peu guidé par Racine ou par Musset, s'en fût aperçu davantage. — Tel qu'il est, il n'est pas grand, mais il est considérable, parce qu'il a inventé quelque chose dont on ne s'était point avisé, et qu'il est même assez difficile d'imiter. Il est le plus original de nos auteurs comiques depuis Molière jusqu'à Beaumarchais et peut-être au delà. Il fait beaucoup songer à Racine, à un Racine qui aurait passé par l'école de Fontenelle. Il a beaucoup bavardé, un peu coqueté, et dit deux ou trois choses exquises, qui, quand on y regarde d'un peu près, se trouvent être des choses profondes. — La conversation des femmes a de ces surprises ; et c'est pour cela que la postérité s'est engoué, sans avoir lieu d'en rougir, de cette coquette, de cette caillette, de cette petite baronne de Marivaux, qui en savait bien long sur certaines choses, sans en avoir l'air.

La plupart des études qui ont élé publiées sur Montesquieu ont un caractère commun : elles sont comme fragmentaires. On y voit un côté du grand publiciste, puis un autre, et il semble que cet autre n^a aucun rapport avec le premier. Ce n'est point de la faute des commentateurs ; et si je fais de même, comme je ferai certainement, peut-être ne sera-ce qu'à moitié de la mienne. C'est que Montesquieu lui-même, sans être précisément ni mobile, ni fuyant, à la façon d'un Montaigne, a comme un caractère d'ubiquité. Il y a dans sa complexion plusieurs hommes, qui ne font pas société très étroite, et dans son esprit plusieurs systèmes, qui se rencontrent quelquefois, mais qu'il ne s'est pas donné la peine, ou qu'il n'a pas eu le souci, de lier. Il est complexe sans être enchaîné. Il est partout ; et la continuité, l'embrassement, la vaste étreinte lui manquent pour être, ou pour paraître, universel.

Il y a en lui un ancien, un homme de son temps, un homme du nôtre, un homme des temps à venir, un conservateur, un aristocrate, un démocrate, un philosophe naturaliste, un philosophe rationaliste, autre chose encore, et tout cela non point confus et fumeux, comme

chez d'autres, admirablement clair et lumineux au contraire, mais à l'état d'étoiles brillantes, point coordonné par quelque chose qui ramasse, ou seulement qui nous guide. C'est un monde immense et brillant où manque une loi de gravitation.

Il faudrait, pour l'exposer sous forme de système, avoir plus de génie qu'il n'en a eu, ce qui est peut-être difficile ; ou plutôt faire rentrer ces diverses conceptions dans un système plus étroit que chacune d'elles, ce qui serait le trahir. — Peut-être ce qu'il y a de mieux à faire est de le décrire par parties, patiemment et fidèlement, quitte ensuite à indiquer, à nos risques, non point la pensée qui nous semblera envelopper toutes ses pensées, — il n'y en a point d'assez vaste, et s'il y en avait une, il l'aurait eue, — mais les tendances plus accusées parmi ses tendances ; les idées qui, chez un homme qui les a eues toutes, ont au moins pour elles qu'elles lui sont plus chères ; la doctrine, qui, sans être plus, à le bien prendre, qu'une de ses doctrines , semble du moins celle où» il préférerait vivre , si elle devenait une réalité.

Je vois d'abord dans Montesquieu l'homme de son temps, d'un temps très spirituel, très curieux, très intelligent, très frivole, et qui semble, dans tous les sens dece mot, netenirà rien. Ce monde n'a plus d'assiette. C'est pour cela qu'il est si amusant. Il semble danser. Il ne

s^appuieà quoique ce eoit. Il a perdu sesbases, qui étaient religion, morale, et patriotisme sous forme de dévoue ment à une royauté patriote ; qui étaient encore, à un moindre degré, enthousiasme liltéraire, amour du beau, conscience d'artistes. Il a perduu ne certitude, et il ne s'en est point fait encore une nouvelle, pas même celle qui consiste à croire que, s'il n'y en a pas encore, il y en aura une un jour, certitude sous forme d'espérance qui sera celle du xviii® siècle, et au delà. — En attendant, ou plutôt sans rien attendre, il s'amuse de lui-même, se décrit dans de jolis romans satiriques, dans des comédies sans profondeur et sans portée, et s''occupe, sans s'en inquiéter, de sciences, ou plutôt de curiosités scientifiques. Avec cela frondeur, parce qu'il est frivole, et très irrespectueux des autres, comme de lui-même ; se moquant de l'antiquité autant au moins que du christianisme, et un peu pour les mêmes raisons, l'antiquité étant une des religions du siècle qui le précède ; mettant en question l'art lui-même, et très dédaigneux de la poésie, comme de tout ce dont il a perdu le sens ; sceptique, fm curieux, un peu médiocre et un peu impertinent.

Montesquieu, dans sa jeunesse, est l'homme de ce temps-là, et il lui en restera toujours quelque chose (comme aussi dès sa jeunes-^e, il ne tient pas tout entier dans ce caractère). Au premier regard on dirait un Fontenelle. Il est sec, malin, curieux et précieux. Il n'a ni conviction forte, ni sensibilité profonde. Il est homme du monde aimable, et même charmant, « la galanterie même auprès des femmes », dit un contemporain ; mais sans attachement durable ni profonde émotion : « Je me suis attaché dans ma jeunesse à des femmes que j'ai cru qui m'aimaient. Dès que j'ai cessé de le croire, je

m'en suis détaché soudain (1) ». Il a Pâme la moins religieuse qui soit. Les athées sont plus religieux que lui ; car l'athéisme est souvent la haine de Dieu, et la haine est une forme de la crainte, un signe de la croyance, en tout cas une préoccupation à l'endroit de l'objet haï. Montesquieu ne songe pas à Dieu. Il n'en parlera guère qu'une fois dans sa vie, et en pur rationaliste, non comme d'un être, mais comme d'une loi, comme d'une formule. Il ne le sent aucunement.

11 n'est pas chrétien. Les Persanes sont avant tout un pamphet contre le christianisme, non plus à la Fontenelle, indirect et voilé, mais acéré et rude, à la Voltaire : « Il y a un autre magicien plus fort... c'est le Pape : tantôt il fait croire que trois ne sont qu'un ; que le pain qu'on mange n'est pas du pain, ou que le vin qu'on boit n'est pas du vin ; et mille autres choses de cette espèce. » Voilà le ton général des LHtres qui louchent aux choses de religion, et elles sont nombreuses. Plus tard le ton sera tout différent, mais non la pensée. En cela, comme en toutes choses, remarquons-le bien tout d'abord, des Persanes aux Lois^ Montesquieu a changé de caractère, il n'a pas changé d'esprit, et il n'y a de différence que du ton plaisant au ton grave. Il pourra ne plus traiter légèrement le christianisme, il pourra le considérer comme une force sociale, et non plus comme un objet de railleries ; mais il n'en aura jamais la pleine intelligence, et moins encore le sentir ment.

(1) Cf. Usbeck dans les Lettres Persanes (Lettre VI). « Dans le nombreux sérail où j'ai vécu, j*ai prévenu Tamouret l'ai détroit par l'amour même ». ( L'ensemble des Persanes donne l'idée que c'est dans le personnage d'Usbeck que Montesquieu s'est peint luimême, et Ton s'accorde. à Vj reconnaître.)

MONTESQUIEU. 14i

Il est de son temps encore par l'inintelligence du grand art. H méprise les poètes, épiques, lyriques, élégiaques, péle-méle, surtout les lyriques (1), ne faisant grâce qu'aux poètes dramatiques, ces « maîtres des passions « parce que nos poètes dramatiques sont surtout des moralistes et des orateurs. — Les quatre plus grands poètes sont pour lui Platon, Malebranche, Montaigne et Shaftesbury, opinion où il y a du vrai, et beaucoup d'inattendu. Il faut entendre sans doute que les plus grands poètes, à ses yeux, sont les philosophes, les créateurs et évocateurs d'idées. Mais il n'a que des mépris pour « l'harmonieuse extravagance » des lyriques, pour « ces espèces de poètes ù qu'on appelle les romanciers « qui outrent le langage de Tesprit et celui du cœur », pour tous ces hommes dont « le métier est de mettre des entraves au bon sens, et d'accabler la raison sous les agréments ». On sent là Thomme de raison froide qui n'aura de passion que pour les idées. Quoi qu'il en soit de Montaigne et de Shaftesbury, et même de Racine, ce maître des idées n'a pas aimé les» maîtres des passions » ; cet homme qui a vu si peu de sentiments dans le monde n'a pas aimé ceux qui en vivent, et qui les peignent.

Il y a une preuve indirecte, et comme à rebours, de ce peu de goût de Montesquieu pour les choses d'art. Le paradoxe de Rousseau sur les effets funestes des arts et des lettres parmi les hommes, il l'a fait d'avance, et, d'avance aussi, réfuté ; et c'est sa réfutation même qui montre qu'il ne les aime point d'une vraie tendresse (2) . Elle est d'un économiste, et non pas d'un artiste. A

(1) Persanes, lettre cxxxvii.

(2) Persanes f Lettre cvi.

quoi bon ces découvertes, demande Rhédi^ dont les suites salutaires ont toujours leur compensation, et au delà, dans des malheurs, inconnus avant elles, qu^elles versent sur Thumanité ? — Usbeck va-t-il répondre par les arguments de Goethe : Qu'importe ? plus de vérité, plus de lumière, plus d'horizon, plus d'espace; épuisons toute la faculté humaine, pour remplir toute l'idée de l'homme? — Non, mais parles arguments du Mondain, et par • l Homme à quatre pattes » de Voltaire : Les arts engendrent le luxe, qui alimente le travail des hommes. La toilette d'une mondaine occupe mille ouvriers, et voilà l'argent qui circule, et la progression des revenus. Celane vaut-il pas mieux que d'être un de ces peuples barbares et où un singe pourrait vivre avec honneur, passerait tout comme un autre, et serait même distingué par sa gentillesse ?» — Il est possible ; mais de l'art pour Fart, c'est-à-dire de l'art pour le beau, pas un mot dans les raisonnements d'Usbeck.

De son temps, il l'est encore par un certain souci de choses scientifiques^ et, comme disait Fontenelle, de philosophie expérimentale. « Le philosophe épuise sa vie à étudier les hommes... », disaitLaBruyère. Le philosophe de 1715 épuise ses yeux à disséquer une grenouille. Ce n'est point du tout que je l'en blâme, ni le tienne pour inférieur à l'autre. J'indique le nouveau sens du mot, et, du même coup, le nouveau tour des idées. Montesquieu dissèque donc, et observe, et use du microscope, et fait des rapports à l'Académie de Bordeaux sur ses études d'histoire naturelle. Est-il en route, lui aussi, pour l'Académie des sciences ? Non. Il est seulement de sa génération, et c'est un point à ne pas oublier que le premier des grands philosophes du XVIII* siècle a, lui aussi, le signe qui leur est commun.

la marque encyclopédique, la curiosité des choses de sciences, Tidée plus ou moins arrêtée que là est la clef d*un monde nouveau.

Mais Tesprit de sa génération il le montre surtout dans la manière dont il observe les hommes, et dont il les peint. Ces Lettres Persa?î^5 sont significatives. Voltaire a raison, cela eht « facile à faire », j'entends pour un homme comme Voltaire. Sauf quelques-unes, dont nous reparlerons, il est bien vrai qu'il n'y fallait que beaucoup d'esprit. Elles sont d'une frivolité charmante. En voulez-vous une preuve qui saute aux yeux ? Elles font paraître La Bruyère profond. Oui, veut-on, de parti pris, trouver La Bruyère non seulement très sérieux, très convaincu et très pénétrant, ce qu'il est, mais grand philosophe, donnant le dernier mot de la misère humaine, et encore d'une sensibilité déchirante, et d'une imposante grandeur ? Veut-on faire de La Bruyère un Pascal ? Il n'y a qu'à commencer par les Lettres Persanes.

Du reste, elles sont exquises. Un tour vif, une allure cavalière, un sourire qui mord, un clin d'oeil qui perce, un geste rapide qui trace toute une silhouette. De petits chefs-d'œuvre de style sec, net et cassant, infiniment difficile à attraper, du moins à un pareil degré d'aisance. Mais comme observations, des observations de journaliste. Que voyons-nous passer dans ces pages si vives ? Un nouvelliste, un inventeur de pierre philosophale, une coquette, un pédant, un petit maître, un directeur... — C'est quelque chose! — Ehl .non! pas même cela, le front plissé d'un nouvelliste, l'effarement d'un inventeur, l'attifement d'une coquette, le geste fat d'un petit maître, le dos arrondi d'un directeur. Ce sont des croquis, des crayons rapides d'actualités bien

saisies au vol. Dans La Bruyère il y a, comme dit Voltaire, « des choses qui sont de tous les temps et de tous les lieux » ; c'est-à-dire que, ne peignant que ce qu'il voyait, La Bruyère a pénétré assez avant pour trouver le fond commun, la nature humaine permanente, et pour nous la montrer dans une vive lumière. Montesquieu se tient au dehors. Un geste caractéristique ne lui échappe point; Thomme lui échappe.

Je ne voudrais pas lui reprocher de n'avoir pas été pédant; mais enfin surThomme révélé par une époque aussi singulière que la Régence, il me semble bien qu'il y avait quelque chose de plus intime à surprendre et à nous dire. Le siècle sera ainsi, bon peintre satirique, faible moraliste, ayant de bons yeux, et très aigus, mais ne voyant bien que les choses du moment, actualiste, et incapable de soutenir l'observation au joir le jour de la science pleine et solide de l'homme éternel. Une partie de sa faiblesse, une partie aussi de son charme tiendra à cela.

Et voyez encore comme Montesquieu, en ces années de jeunesse, est homme de sa date par d'autres penchants, que je ne relève que parce qu'il lui en restera toujours quelque chose. Il a du libertinage dans l'imagination et de la préciosité dans le style. Nous sommes au temps des salons littéraires et scientifiques. « Faites bien attention à l'époque de Catulle, disait méchamment Mérimée à une de ses correspondantes. C'est l'époque où les femmes ont commencé à faire faire des bêtises aux hommes. » Le commencement du xvm« siècle est l'époque où les salons commencent à faire dire des sottises aux écrivains. Tout homme de lettres a dans son cœur un Trissotin qui sommeille, ou tout au moins un Cydiàs ([ui germe. Etre lu des femmes du monde qui se piquent

de lettres est chez les auteurs une forme du désir d'être aimé, parce qu'ils sentent que chez les femmes l'admiration littéraire est une forme vague de l'amour. Seloii les temps cette démangeaison les mène à être libertins, cavaliers ou mystiques, et parfois le tout ensemble. Au temps de Fontenelleet de Montesquieu, elle les poussait à un libertinage précieux, à un mélange de mignardise et de grossièreté, à une gauloiserie coquette, qui tient du courtisan et aussi de la courtisane, et qui est la pire des gauloiseries et des coquetteries.

Même avant le Temple de Gnide^ Montesquieu donne un peu dans ce travers. Il y donne plus que Fontenelle. Dans la Pluralité des Mondes il n'y avait qu'une marquise ; dans les Persanes^ il paraît que ce n'est pas trop <ie tout un sérail. Dans les Mondes on voyait un savant s'excusant de tracer des figures de. géométrie sur le sable d'un parc où il ne devrait y avoir que chiffres entrelacés sur l'écorce des arbres. Dans les Persanes^ nous aurons des histoires de harem et les mémoires (l'un eunuque. Cela est' plus désobligeant qu'on ne saulait dire. Toute une lettre (la cxli™'), voluptueuse de sang-froid, avec ses grâces maniérées, semble être écrite par un vieillard. Ce qui est grave, c'est que c'est un jeune homme de génie qui en est l'auteur.

Je ne sais quel air de corruption élégante commence à se répandre dès les premières années de ce siècle. Nous verrons pire, mais non point différent. La marque du siècle apparaît, une certaine impudeur froide et raffinée, qui ne se fait point excuser par sa naïveté, qui n'a point le rire large et franc, mais le sourire oblique, qui ne brave pas le scandale, qui le sollicite, et qui fait qu'on estime Rabelais, et qu'on le regrette.

Tel était Montesquieu... Nullement, tel était un des

hommes que Montesquieu, déjà très complexe, portait en lui, et promenait dans le monde. A la vérité, en 1721, il faisait surtout les honneurs de celui-là.

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