MONTESQUIEU AMATEUR DE L'ANTIQUITÉ
Il en avait d'autres comme en réserve. Et d*abord un homme extraordinaire pour cette date, un homme qui n'était point du tout de son temps , et qui semblait appartenir à l'époque précédente, un adorateur de Tantiquité. a Ils adoraient les anciens», dit La Fontaine de la petite école littéraire de 1660. « J*adore les anciens... cette antiquité m'enchante... x, dit Montesquieu. D'un coup nous voilà bien loin de Fontenelle. Montesquieu dépasse la Régence. Sous le sceptique aimable et léger, curieux d'observation mondaine, d'histoire naturelle, de peintures scabreuses et de malices irréligieuses, il y a un homme qui est attiré vers quelque chose de solide et de grave. Du mépris que les hommes de son temps affectent pour tout ce qui est antique, christianisme et civilisation ancienne, Montesquieu ne prend pour lui que Ja moitié. Il n'est pas tout entier un homme à la mode.
Entendons-nous bien cependant. Ce qu'aime Montesquieu dans l'antiquité, ce n'est pas précisément ce que l'antiquité a de plus grand ; ce n'est pas l'art antique. A-t-il lu Homère ? Je n'en sais rien. Le sentirait-il ? Je le crois; mais je ne réponds de rien. Ce qui a l'enchante », qe n'est pas ce que l'antiquité a d'enchanteur, /c'est ce qu'elle a d'imposs^nt. Il aime le grand, lui,
homme de 1720, contemporain de Le Sage et de Massillon, marque singulière d'une forte originalité, qui le sauvera. Il aime Thistoire grecque et surtout Thistoire romaine. Il aime Tite-Live et Tacite. Le développement d'un grand peuple, fort par ses vertus, sa patience et son courage, les grands consuls, les durs tribuns, les censeurs rigides, et ce Sénat, qui, vu d'un peu loin, semble un seul homme, une seule pensée traversant les âges toute pleine d'une force inébranlable et d'un dessein éternel, voilà ce qui le ravit. Il a le sens et le goût de l'éternité. Un grand monument fondé sur une grande force, Tempire romain établi sur la vertu romaine, le Capitole éclatant rivé à son rocher indéracinable, cela plaît à ce méridional, à ce gallo-romain, à ce juriste, né en terre latine, au pays des Ausone et des Girondins.
Il y a une antiquité d'une certaine espèce, non point fausse, mêlée seulement d'un peu de convention, et vraie d'une vérité dramatique et oratoire, une antiquité faite de la naïveté de Plutarque, de la noblesse de Tite-Live, et des regrets de Tacite, et des colères de Juvénal, et des grands airs des Stoïciens, qui met dans l'esprit des lettrés un idéal excellent et précieux de vertu austère, de simplicité hautaine, de frugahté un peu fastueuse, d'énergie et de constance infatigables, qui, par l'image répétée qu'elle place sous nos yeux du désintéressement en vue d'une fin supérieure, tend à devenir une manière de religion. Les Français sont très sensibles à cet ascendant. Bossuet, si bien défendu par une autre religion, a senti celle-là assez pour la comprendre. Montesquieu en est tr^s pénétré, en un temps où on Ta complètement mise en oubli. Est-il arriéré, est-il précurseur? H est, en cela, l*un et l'autre. Ce culte fait partie de notre patri-
moine classique. Il est parmi nos sacra. Notre xvi" siècle Ta mis en honneur, notre xvu® siècle Ta soutenu. Au commencement du xviiio on en perdait le sens ; mais vers la fin il revivait avec une force singulière, avait son contre-coup, et ridicule, et terrible aussi, sur les mœurs et sur riiistoire. Montesquieu, en 1720, gardait comme une superstition domestique ce qui avait été un culte national et devait devenir un fanatisme.