‹ Dix-huitième siècleChapitre 33 sur 53 · XI · texte numérisé non relu

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privilèges (indépendance, inviolabilité , autonomie) parce qu'il aura un office social (1).

Enfin, au bas degré, il y a tout le monde. Le peuple doit obéir, mais non pas être tout passif. Incapable de a conduire une affaire, de connaître les lieux, les occasions, les moments, d'en profiter », en un mot incapable de gouverner (2), il est essentiel pourtant qu'on sache ce qu'il désire et surtout ce dont il souffre, parce qu'au bout de ses souffrances il y a la révolte qui ruine les lois, ou l'inertie et la désespérance qui distendent et brisent les muscles mêmes de TEtat. Le peuple aura donc ses représentants, qu'il choisira très bien, car « il est admirable pour cela », qui interviendront dans la direction générale des affaires publiques. 11 aura même sa part dans le pouvoir judiciaire, non pas en ce qui regarde le dépôt des lois, mais en ce qui concerne la distribution de la justice. Des jurys, de pouvoirs essentiellement temporaires, seront tirés du corps du peuple, chargés d'appliquer la loi, sans avoir droit ni de l'interpréter ni de s'y soustraire, jugeant non en équité, mais sur le texte (3).

— Voilà la royauté, les institutions aristocratiques, et les institutions démocratiques mises en présence.

Et comment tout cela s'organisera-t-il ? — Trois puissances : executive, législative, judiciaire.

Le législateur fait la loi, le prince gouverne en s'y

(1) « L'indépendance du pouvoir judiciaire est la plus forte garantie de la liberté. Si la monarchie française n'est pas encore un pur despotisme, c'est que la magistrature française existe, » ft Dans la plupart des royaumes d'Europe, le gouvernement est modéré parce que le prince, qui a les deux premiers pouvoirs, laisse à ses sujets l'exercice du troisième. j> (Esprit, zi, 6, alinéa 7.)

(3) XT, 6.

conformant, le magistrat en a le dépôt, et juge d'après elle. Ces pouvoirs sont scrupuleusement séparés. Le législateur ne jugera pas ; car, alors, il ferait des lois en vue des jugements qu'il voudrait porter. Une loi serait dirigée à l'avance contre un homme qu'on voudrait proscrire. Plus de liberté.

Le législateur ne gouvernera pas, car alors il ferait des lois en vue des ordres qu'il voudrait donner. Une loi serait la préparation d'un caprice. Plus de liberté. Le pouvoir exécutif ne légiférera point : car il aurait les mêmes tentations que tout à l'heure le législateur. Il ne jugera point; car il jugerait pour gouverner. Ses arrêts seraient des services, qu'il se rendrait. Plus de liberté. — Il ne nommera même pas les juges; car il ferait des juges des instruments, et de la justice un système de récompenses ou de vengeances personnelles. Plus de liberté.

Chacun doit faire un office qu'il n'ait aucun intérêt à faire, si ce n'est honneur, et souci du bien général. La liberté c'est chaque pouvoir public s'exerçant sans profit pour lui, au profit de tous. — L'exécution doit être prompte : le pouvoir exécutif sera aux mains d'un homme. — La délibération doit être lente,: le pouvoir législatif sera aux mains de deux assemblées, de nature différente, don! l'une aura toutes les chances de ne pas obéir aux préjugés ou céder aux entraînements de l'autre. — Le dépôt des lois et la justice sont choses de nature permanente : ils seront aux mains d'un grand corps de magistrats, qui, par l'effet d'un renouvellement insensible, aura comme un caractère d'éternité. « Voilà la constitution fondamentale du gouvernement dont nous parlons. Le Corps législatif y étant composé de deux parties, l'une enchaînera l'autre par. sa fajciiilté

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mutuelle d'empêcher. Toutes les deux seront liées par la puissance exécutrice, qui le sera elle-même par la législatrice. »

— Et rien ne marchera ! — Pardon ! ces différents • ressorts forment en effet un équilibre, et il semble qu'ils « devraient former une inaction ». Mais les choses agissent autour d'eux; les affaires pèsent sur eux; il faut « qu'ils aillent » ; seulement ils ne pourront qu'aller lentement, et t qu'aller de concert », et c'est précisément ce qu'il nous faut (1).

Mais tout cela, ou du moins de tout cela les germes et les premiers linéaments ne se trouvaient-ils point dans l'ancienne monarchie française? Royauté et vieilles lois n'est-ce point la « monarchie » ? Clergé, Noblesse, Parlement ne sont-ce point les « pouvoirs intermé- /diaires » ? Communes et Etats généraux, n'est-ce point la part nécessaire et désirable d'institutions démocratiques ? — Sans aucun doute ; et Montesquieu n'est point un novateur, ce n'est point non plus un conservateur ; - c'est un réactionnaire éclairé. Ce serait, s'il faisait une • constitution, un restaurateur ingénieux des plus anciens régimes. 11 n'aime pas ce qui est de son temps, il aime '. ce quia été. C'était un « très bon gouvernement » que ' le «gouvernement gothique », ou du moins qui avait en soi la capacité de devenir meilleur: « La liberté civile du peuple (communes), les prérogatives de la noblesse et du clergé, la puissance des rois, se trouvèrent dans un tel concert que je ne crois pas qu'il y ait eu sur la terre de gouvernement si bien tempéré » . Tirer du « gouvernement gothique » toute l'excellente constitution qu'il contenait en germe, voilà quel aurait dû être le travail

(1) XI, 6, alinéas 55, 56.

du temps et des hommes. Les circonstances et l'esprit despotique de certains hommes ont amené le résultat contraire. Des guerres civiles, et des efforts de Richelieu, Louis XIV, Louvois, les trois mauvais génies de la France (1), une monarchie est sortie, qui n'est point l'apogée de la monarchie française, qui en est la décadence, une monarchie mêlée de despotisme, qui y tend et qui le prépare, d'où peut sortir le despotisme sous forme de tyrannie ou sous forme de démocratie. 11 est temps de revenir aux principes et en même temps aux précédents, aux principes rationnels et aux précédents historiques, qui justement ici se rencontrent ; et l'on sauvera deux choses, la monarchie et la liberté.

Un retour en arrière éclairé par la connaissance de Tesprit des constitutions, voilà la sagesse. Montesquieu ne raisonne pas d'une autre façon qu'un Saint-Simon qui serait intelligent. Ce qui dans Monsieur le Duc est rêve confus et entêtement féodal, est chez Montesquieu à la fois sens historique, sens sociologique, et sens commun. Il sait que les nations se développent selon le mouvement naturel des puissances qu'elles portent en elles, et ces puissances, il montre ce qu'elles étaient en France, et ce quUl importe qu'elles restent. Il sait que certain jeu et certains tempéraments d'éléments dissemblables sont nécessaires à tout gouvernement humain, et cette mécanique il l'applique à la constitution française. Mais Thistorien et le mécanicien politique ne s'oublient point l'un l'autre ; ils se rencontrent et conspirent. Les principes du gouvernement idéal, c'est à la France telle qu'elle a été, telle qu'il ne serait pas si difficile qu'elle fût encore, que le sociologue les

(1) Esprit, III, 53; v, 11. — Pensées,

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rapporte ; les forces réelles et vives de la France historique, rhistorien les place aux mains du mécanicien politique, seulement pour qu'il les mette en ordre et enjeu.

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