MONTESQUIEU MORALISTE POLITIQUE
Qu*on le considère comme critique ou comme théoricien, Montesquieu parait très grand. Il a vu infiniment de choses, et il a compris tout ce qu'il a vu. II était capable de se détacher de son temps et d'y revenir, — de comprendre l'essence et le principe des états antiques, et d'esquisser pour son pays une constitution toute moderne et toute historique, tirée du fond même de l'organisation sociale qu'il avait sous les yeux ; — et encore sa vue d'ensemble était assez forte pour prédire ce que deviendrait ce pays même quand les anciennes forces dont était composé son organisme auraient disparu. — Son livre est un étonnant amas d'idées, toutes intéressantes, et dont la plupart sont profondes. Il n'y en a pas qui fasse plus réfléchir. C'est son merveilleux défaut qu'à chaque instant il donne au lecteur l'idée de faire une constitution, puis une autre, puis une troisième, sans compter qu'il persuade ailleurs qu'il est inutile d'en faire une. De quelque biais qu'on le prenne, il paraît extraordinaire. Tantôt on l'entend comme une promenade à la fois très assurée et très inquiétante à travers toutes les conceptions humaines dont sont pénétrés comme d'un seul regard les grandeurs, les faiblesses, le ressort puissant, le vice secret. Tantôt on
traord inaire, pour un merveilleux accident dans Thistoire humaine, qui est l'histoire du despotisme. Encore «st-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties, à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des foules. Il a affirmé irè^ énergiquement que le peuple ne se trompe point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple Athènes et Rome, ce' qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela ne peut pas se soutenir, et figurezvous Rome sans le Sénat. J'ai parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui ne prouve que ma sottiser ; mais enfin je le vois réclamer le jury avec insistance (xr, 6, alinéas ^^y *^ *5, ^^ ) et vouloir en même temps (alinéa *'') que le verdict ne soit que l'application stricte et comme aveugle d'un texte précis, sans être jamais une • opinion particulière du juge ». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger sur texte, sans passions et sans préjugé ? Ne voit-il pas que c'est précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours jugé « en équité » ? Qu'on préfère cette manière de juger, je le veux bien ; mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne.
Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et merveilleusement à l'abri des passions :
Je veux bien qu'on dise que Montesquieu est peutêtre un peu trop optimiste. Il Test de deux manières: par trop croire aux hommes, et par trop croire à luimême. Il a trop confiance dans la bonté humaine. En plusieurs endroits de V Esprit et de la Défense de VEsprit des Lois, on le voit très préoccupé de combattre Hobbes et la théorie du « Bellum omnium contra ontnés » . L'homme naturel, « sorti des mains de la nature », comme on dira plus tard, n'est point pour lui un loup en guerre contre d'autres loups pour un quartier de mouton ; c'est un être timide et doux, et c'est l'état de société qui a créé la guerre. Il y a dans Montesquieu un commencement de Jean-Jacques Rousseau, ce qui tient, du reste, à ce que toutes les grandes idées modernes ont leur commencement dans Montesquieu.
Encore n'est-ce point tant de n^avoir point fait assez grande la part de férocité dans l'homme que je reprocherai à Montesquieu, étant très enclin à penser comme lui sur cette afTaire. Je lui reprocherai plutôt de n'avoir pas fait assez grande la part de démence. L'homme n'est point un fauve ; mais c'est un être très incohérent, en qui rien n'est plus rare que l'équilibre des forces mentales, et en un mot la raison. Montesquieu croit un peu trop que l'homme est capable de se gouverner raisonnablement, et que parce qu'un système politique raisonnable, par exemple, peut être conçu par mi homme, il peut et doit être pratiqué par les hommes. Il y a beaucoup à parier que c'est une noble erreur. Avec un esprit comme celui de Montesquieu il ne faut point se hasarder, et vous pouvez être sûr qu'il connaît votre objection mieux que vous. Je sais très bien que ce gouvernement raisonnable qu'il construit et qu'il enseigne, il le tient lui-même pour une « réussite » ex-
traordinaire, pour un merveilleux accident dans Thistoire humaine, qui est l'histoire du despotisme. Encore est-il qu'il semble trop croire, comme à des réalités et non pas seulement comme à des théories, à la vertu des démocraties, à la modération des aristocraties, surtout à la capacité politique des foules. Il a affirmé très énergiquement que le peuple ne se trompe point dans le choix de ses représentants, et il en donne comme exemple Athènes et Rome, ce' qui est bien un peu étrange. Pour Athènes, cela ne peut pas se soutenir, et figurezvous Rome sans le Sénat. J*ai parfaitement peur de ne pas comprendre et de faire une critique qui ne prouve que masottiser ; mais enfin je le vois réclamer le jury avec insistance (xr, ^^ alinéas ^^^ 14^ is^ is ) et vouloir en même temps (alinéa *'') que le verdict ne soit que l'application stricte et comme aveugle d'un texte précis, sans être jamais une • opinion particulière du juge ». Croit-il donc qu'un jury sera assez philosophe pour juger sur texte, sans passions et sans préjugé ? Ne voit-il pas que c'est précisément avec le jury que les jugements seront toujours des opinions particulières, et que c'est avec lui, fatalement, qu'on sera toujours jugé « en équité » ? Qu'on préfère cette manière déjuger, je le veux bien ; mais que ce soit l'homme qui n'en veut point qui recommande des juges incapables d'en avoir une autre, cela m'étonne.
Il y a certainement un peu de chimérique dans Montesquieu, un peu de l'homme qui n'est pas moraliste très informé ni très sûr. Je serais tenté de dire que ses admirables qualités d'esprit et de caractère lui sont source d'erreur, en ce qu'à les voir en lui, il se persuade qu'elles sont communes. Il est souverainement intelligent et merveilleusement à l'abri des passions :
il est un peu porté à en conclure que les hommes sont assez intelligents et peu passionnés. Cher grand homme, c'est faire trop petite la distance qui vous sépare de nous. L'erreur est bien naturelle à Phomme, puisque posséder la vérité intellectuelle et la vérité morale, cela mène encore à une illusion qui est de croire que la vérité est commune. Faudrait-il aux hommes parfaits un peu d'orgueil et de mépris, c'est-à-dire un défaut, pour être tout à fait dans le vrai ? Peut-être bien.
J'ai dit que Montesquieu est trop optimiste en ce qu'il croit trop aux hommes, et aussi en ce qu'il croit trop en lui. J'entends par ceci qu'il croit peut-être trop à l'efficacité de son système, quand il en est à faire un système. Encore une fois, avec lui, il faut bien prendre ses précautions, et retirer à moitié sa critique au moment qu'on l'aventure. Je sais qu'il a un fond, ou plutôt un coin de scepticisme, et dit tout d'abord que le meilleur gouvernement est celui qui convient le mieux à tel peuple. Et cependant il est si bon théoricien qu'il lui est difficile de ne pas avoir confiance dans Texcellence de sa théorie, de ne pas croire, au moins à demi, qu'elle peut suffire et se suffire, et qu'un Etat bien organisé par lui serait, par cela seul, un très bon État. II lui échappera de dire que dans « une nation libre il est très souvent indifférent que les citoyens raisonnent bien ou mal ; il suffît qu'ils raisonnent : « de là sort la liberté qui gm^antit des effets de ces mêmes raisonnements ». — De là sort la liberté, ou plutôt c'est la liberté même, d'accord ; mais « qui garantit des effets des mauvais raisonnements », je n'en suis pas bien sûr. Voilà bien le point dogmatique^ car il faut toujours qu'on en ait un, voilà bien le point dogrmatique de Montesquieu. Il déteste tant le despotisme qu'il finit par croire presque que la liberté est un bien
en soi, par conséquent un but, et que pourvu qu*on Fatteigne tout est gagné. Je ne sais trop. Il me semble que la liberté n*est point précisément un but, mais un état, un « milieu », comme on dit maintenant, où la raison peut s'exercer mieux qu'ailleurs, pourvu qu'elle existe; mais que, cet état favorable une fois obtenu, il n'est point indifférent qu'on y raisonne mal ou bien.
Sa conception même de la Liberté a quelque chose de « formel » ; et, comme tout à l'heure il prenait pour la perfection sociale la condition qui peut y conduire, de même il prend pour la liberté ce qui n'est que la formule de son exercice. Elle est selon lui « le droit de faire ce que la loi ne défend pas ». Il est vrai, et c'est là le signe à quoi l'on connaît un despotisme d un État libre ; mais si toute la liberté était là, il ne pourrait donc pas y avoir de lois despotiques? On sent bien qu'il peut en être. — C'est que la liberté n'est pas seulement le droit de n'obéir qu'à la loi, elle est la capacité de faire des lois qui ne ressemblent pas à un despote. Elle est un sentiment d'équité et de justice partant de la majorité des citoyens, se déversant et se fixant dans la loi, et revenant aux citoyens sous forme de lois justes, sous lesquelles ils se sentent libres et organisés selon l'équité. — Elle n'est pas une forme de constitution, elle est une vertu civique. Un peuple despotique dans l'âme peut renverser le despotisme ; après quoi, il fera immédiatement des lois despotiques. Aussitôt qu'il ne subira plus la tyrannie, il l'exercera, et contre lui-même ; car la majorité est solidaire de la minorité, les oppresseurs sont solidaires des opprimés ; la loi tyrannique que vous faites vous met, avec celui-là même que vous liez, dans un état violent dont est gêné le peuple entier où une violence existe, dans une sorte d'état de guerre où l'on
souffre autant de la guerre qu'on fait que de celle qui vous est faite.
Cette idée il ne me semble point que Montesquieu l'ait eue. Ce domaine réservé des droits individuels devant lequel doit s'arrêter même la loi, il ne me parait p&s qu*il le connaisse. Cette idée que la liberté est avant tout mon droit senti par un autre^ c'est-à-dire un respect et un amour réciproques de la dignité de la personne humaine, c'est-à-dire une solidarité, c'est-à-dire une charité, il Ta eue peut-être ; car il déteste trop le despotisme pour ne l'avoir pas au moins confusément sentie ; mais il ne Ta pas exprimée.
Et, après tout, c'est encore un grand libéral ; car cette forme et ce mécanisme social où la liberté vraie s'exerce, ces conditions les meilleures pour que l'idée libérale puisse se dégager et venir remplir et animer la loi, il les a si bien comprises, si bien ménagées, si délicatement et prudemment et fortement établies, qu'il suffirait d'un minimum de libéralisme dans l'âme de la nation, pour qu'en un pareil système il eût tout son effet, et parût presque plus grand dans ses effets qu'il n'était en soi. C'est la forme de la liberté, qu'il nomme liberté ; mais ici la forme sollicite le fond, et semble presque le contraindre à être.
Voilà ce que j'appelais une trop grande confiance dans les systèmes politiques qu'il préconise, de même que je le trouvais un peu trop optimiste aussi dans l'idée qu'il a de la capacité politique des peuples. Remarquez, que ces deux optimismes se confondent, l'un supposant l'autre . Quand il nous dit qu'un peuple est capable de la liberté, c'est qu'il le voit dans l'organisation sociale, rêvée par lui, qui est la plus propre à maintenir un peuple dans l'état libre ; quand il trace le cadre d'une
constitution libre, c'est qu'il croit qu'il suffît presque de l'offrir à un peuple pour que demain il en soit digne. « Donnez aux hommes, semble-t-il dire, les procédés pratiques pour n'être ni tyrannisés ni tyrans, ils ne seront ni Pun ni l'autre; car ils en ont en eux les moyens. » C'est dans ces derniers mots qu'est l'optimisme, peut-être aventureux.
Mais disons-nous bien que Montesquieu est ici comme dans la nécessité de son office. On ne peut pas être sociologue sans un peu* d'optimisme. C'est pour cela que Voltaire n'a pas été sociologue. On ne saurait écrire une politique^ c'est-à-dire un code sans sanction, une législation supérieure ne pouvant s'imposer aux horame& que par Téclat de la vérité qu'elle porte en elle, sans croire que les hommes sont séduits à la vérité rien qu'à la voir. Si l'on croit à la fatalité des instincts humains, on sera peut-être historien, non sociologue. On ne dira point aux hommes ce qu'ils doivent faire; on les regar»dera faire ; et, tout au plus, on indiquera les lois habituelles de leurs errements, les chemins ordinaires par où ils passent. Cela est si vrai que c'est souvent ce que fait Montesquieu, n'étant sociologue qu'une partie du temps, et comme dans ses moments de confiance, de haute bonne humeur. L'optimisme est comme une condition, non seulement du novateur, cela est évident, mais de tout sociologue dogmatique. Bossuet est optimiste au plus haut point. Il croit que tout, même le mal,, est réglé et voulu par une parfaite intelligence en vue d'une fin supérieure ; et par conséquent que tout est bien. Montesquieu qui semble croire en Dieu, mais non pas à la Providence, ne peut pas mettre son optimisme dans le ciel; et il reste qu'il le mette sur la terre.
« Encore une fois, je le trouve grand », comme disait Fénelon d'un autre, et c'est bien la dernière impression. L'idée de grandeur est surtout inspirée par la noble empreinte de Tintelligence, et ce que Montesquieu a été, c'est surtout un homme souverainement intelligent. Il est impossible de trouver quelqu'un qui ait mieux compris ce qu'il comprenait, et pour ainsi dire ce qu'il ne comprenait pas. Sa pensée, et Je contraire de sa pensée, son système, et ce qui est le plus opposé à son système, et ceci, et son contraire et, ce qui est le plus difficile, Ventre-deux^ il pénètre en tous ces mystères, et s'y meut avec une pleine liberté, comme entouré d'un air lumineux, qui émane de lui.
On sent qu'il n'y a pas eu de vie intellectuelle plus forte, plus intense, et, avec cela, plus libre ni plus sereine. Personne n'a plus délicieusement que lui, à l'abri des passions, joui des idées. Voir les idées sourdre, jaillir, abonder, s''associer, se concerter, conspirer, former des groupes et des systèmes, et comme des mondes ; voir a tout céder à ses principes », « poser les principes et voir tout le reste suivre sans effort » ; et aussi n'être point esclave de ses principes, et savoir s'y soustraire, et en aborder d'autres, et dans un ordre d'idées qui n'est point celui qu'il préfère, ouvrir des voies que ce 'sera une gloire à ses successeurs seulement de suivre ; ce jeu agile et sûr de Tinte lligence est pour lui comme une sorte de délice, une ivresse calme et subtile. Le seul transport lyrique qu'il ait connu lui est inspiré par cette manière de ravissement de l'intelli-
gence jouissant d'elle-même comme d*un sens aiguisé et affiné. Il s'arrête au milieu de son long travail pour s'écrier : « Vierges du mont Piérie, entendez-vous le nom dont je vous nomme ? Je cours une longue carrière, je suis accablé de tristesse et d'ennui. Mettez dans mon esprit ce charme et cette douceur que je sentais autrefois et qui fuit loin de moi. Vous n*êted jamais si divines que quand vous menez à la sagesse et à la vérité par le plaisir... Divines muses, je sens que vous m'inspirez... Vous voulez que je parle à la raison : elle est le plus parfait, le plus noble et le plus exquis de tous les sens, •
Il a parlé à la raison ; pendant vingt années il a eu avec elle un entretien continu, plein de sincérité, d'abondance de cœur, d'infinis et renaissants plaisirs. Il s'éveillait a avec une joie secrète de voir la lumière », et son âme aussi voyait avec une joie pleine et une sorte d'élarî^issement se lever en elle à chaque jour la lumière pure d'une idée nouvelle. Il s'est pénétré d'idées et en a fait comme sa substance. Il a cru qu'elles devaient gouverner le monde, ce qui est peut-être vrai, et qu'elles pouvaient facilement le gouverner, parce qu'il était tout entier gouverné par elles. Il a voulu mettre dans l'organisation du monde beaucoup de raison, et même beaucoup de raisonnemsnt, parce que, si Je raisonnement n'est pas la raison, il en est la marque, ou, du moins, le signe qu'on la cherche.
Il est si prodigieux pour son temps qu'avant lui on ne se doutait même pas de la science où il reste le maître. Il inspire le temps qui le suit, tout en le dépassant, à ce point que Rousseau ne fait que pousser à l'extrême et mettre en système une des idées de Montesquieu, presque dédaignée par lui parmi tant d'autres.
Après avoir cherché loin de lui sa lumière, la France revint à lui, et longtemps chercha à s'organiser selon sa pensée; et maintenant qu'elle Ta définitivement abandonné, quelques-uns se demandent si elle a raison, si notre histoire même a raison contre lui. Et à mesure que sa pensée devient moins applicable, que ce soit de sa faute ou de la nôtre, elle n'en paraît que plus belle, devenant purement artistique, et comme Pesquisse lumineuse d'un merveilleux idéal.
On ne peut lui reprocher d'avoir embrassé trop de choses pour avoir pu tout approfondir. Il court trop vite au travers de la multitude d'objets qu'il rencontre. « Il annonce plus qu'il ne développe », dit admirablement Voltaire. Et encore on sent bien qu'il y a là insuffisance de nos yeux et non des siens. Tout ce qu'il a vu il l'a pénétré ; il a seulement trop compté que nous le pénétrerions aussi vite et aussi à fond que lui. « Je suis, dit-il lui-même avec son esprit charmant, comme cet antiquaire qui partit de son pays, arriva en Egypte, jeta un coup d'oeil sur les Pyramides, et s'en retourna. » — Je n'aime pas à le contredire, et je veux bien qu'il soit comme cet antiquaire ; seulement il a été dans tous les pays, et il a vu toutes les Pyramides, et il les a mesurées toutes, et surtout les plus hautes.
l'homme.
Je suppose en 1817 un vieil émigré sortant d'une représentation du Bourgeois gentilhomme, et je Tentends dire: « C'est une très jolie satire. Elle me rappelle M. de Voltaire, comte de Tournay. » — Le propos est injurieux ; mais il y a du vrai. Voltaire est avant tout un bourgeois gentilhomme français du temps de la Régence, devenu très riche, un peu audacieux, très impertinent, et gardant tous ses défauts d'origine et d'éducation. — Seule-^ mentc'est un bourgeois gentilhomme très spirituel, ce qui fait qu'il n'a pas eu tous les ridicules, et très intelligent, ce qui fait qu'il a mis un grand talent au service de ses préjugés et a tenu par là une très grande place dans le monde intellectuel.
« Ce que j'aime dans les artistes, c'est qu'ils ne sont pas des bourgeois », dit la bourgeoise Michaud dans Le Buste d'Edmond About. Ce qui distingue d'abord le bourgeois, c'est qu'il n'est pas un artiste. Voltaire n'a pa& été artiste pour une obole. Ce qui distingue encore le
bourgeois, c'est qu'il n'est pas philosophe. Les hautes spéculations le rebutent. Voltaire n'a aucune profondeur ni élévation philosophique, et la synthèse lui est interdite. Il est évident qu'il ressemble peu à Platon, et nullement à Malebranche. Ce qui marque encore, sans doute, le bourgeois, c'est qu'il est peu militaire. Voltaire a une peur naturelle des coups, et n'a rien d'un chevalier d'Assas, ni même d'aucun chevalier.
Ce qui achève de peindre le bourgeois, c'est qu'il est éminemment pratique. Voltaire est un homme d'affaires de génie, et le sens du réel est son sens le plus développé et le plus sur, en quoi est une partie de sa valeur, qui est grande. Voltaire est un bourgeois qui a vingt ans en 1715, qui est très ambitieux, très actif, fait sa fortune en quelques années, n'a plus besoin que de considération, la cherche dans la littérature parce qu'il sait qu'il écrit bien, n'a point d'idée à lui, ni de conception artistique personnelle, ni même de tempérament artistique distinct et tranché à exprimer dans ses écrits, mais qui se sait assez habile pour mettre en belle lumière pendant soixante ans, s'il le faut, les idées courantes, et produire des œuvres d*art distinguées selon les formules connues. Ce n'est pas un monument à élever ; c'est unejl fortune littéraire à faire. Il la fera, comme il a fait l'autre, avec beaucoup de suite, d'ardeur et de décision.
Et il aura toute sa vie les défauts du bourgeois français. Sans être précisément cruel, et même tout en ne détestant point donner, quand on le regarde, il sera bien dur pour les petits, et bien méprisant pour la « canaille », persécuteur, quand il pourra persécuter avec une « suite enragée », comme disait le duc d'Orléans de Saint-Simon. On le verra poursuivre un Rousseau, qui ne lui a rien fait, que lui dire une sottise, avec
un acharnement incroyable, le dénoncer comme ennemi de la religion, et, à ce litre, au moment où le malheureux est déjà proscrit et traqué partout, crier qu'il faut « punir capitalement un vil séditieux » (1), ce qui est un peu fort peut-être dans la bouche d'un adversaire de la peine de mort.
On Je verra, incapable de pardon, dénoncer de Brosses comme un voleur à toute l'Académie française, dans vingt lettres furibondes, parce qu'il a eu un procès de marchand de bois avec de Brosses ; tempêter contre Maupertuis par delà le tombeau, vingt ans après la mort du pauvre savant, dans toutes les lettres qu'il écrit à Frédéric; ne jamais manquer de réclamer les galères, la Bastille et le Fort-Evêque contre tous les Fréron, Coger, Desfontaines ou La Beaumelle qui le gênent. La prison pour qui l'attaque sera toujours tenue par lui comme son droit strict. Jamais l'idée de la liberté de penser contre lui n'a pu entrer dans son esprit. Ses amis, sur tous les tons lui disent : « Laissez cela ; dédaignez. Si vous croyez que cela vaille la peine.... » Il ne veut rien entendre. Il n'a ni le détachement du philosophe, ni l'élévation du vrai artiste. Il ne songe qu'à écraser ce qui, étant au-dessous de lui, ne l'adule pas.
En revanche, il ne songe qu'à aduler ce qui, à quelque titre que ce soit, est au-dessus. Empereurs, impératrices, rois, princes, grands-ducs, ducs, maîtresses des rois, et que ce soit Catherine II, Pompadour, Frédéric ou Du Barry, pour ceux-là les apothéoses sont toujours prêtes, et de ceux-là les familiarités, même meurtrissantes, toujours bien reçues. Frédéric l'a traité comme un valet ; mais à celui-là on pardonne, a et la moindre
(1) Sentiment des citoyens (1761).
faveur d'un coup d*œil caressant nous rengage de plus belle. » — a II fut donné à celui-ci de tromper les peuples » ; mais non point de prévaloir contre les rois. — Richelieu ne lui paye point les intérêts de son argent, et lui joue d'assez mauvais tours. Mais que voulez-vous qu'on dise à « un homme qui parle de vous dans la chambre du roi », si ce n'est merci ? Madame du Deffand lit Fréron avec délices et daube Voltaire avec complaisance. Mais une marquise, et qui reçoit si bonne compagnie, et qui a si grande influence ! On n'en sera que plus galant avec elle. Nul homme n'a reçu les petits coups de pied familiers des puissances de meilleure grâce. C'est même alors qu'il est tout à fait charmant, et spirituel. Car « l'esprit est une dignité », — qui supplée à l'autre.
C'est même alors qu'il devient meilleur. Il ne veut pas recevoir la souscription de Rousseau à sa statue. Dix foisDalembert lui écrit: « Mais si 1 cela fait honneur à Rousseau de souscrire. Cela vous fera honneur de pardonner, et d'accepter. » Le raison de sentiment le touchant peu, il redouble de colère. Mais Dalembert s'avise de lui écrire : i Rousseau, quoique exilé, se promène dans Paris la tête haute. Jugezs'il est protégé ! «Voltaire n'insiste plus. Il n'a point pardonné. Mais il s'adoucit. Il est des cas où il sait se vaincre.
Il a le mépris du vaincu devant le vainqueur. Rien ne lui a plus agréé que le partage de la Pologne, parce que c'est une belle manifestation de la force, et il en félicite Catherine de tout son cœur. La prise de la Silésie est une chose aussi qui a son charme, il prémunit Frédéric contre les remords qu'il en pourrait avoir : « Qu'avez- vous donc à vous reprocher?.... Vous vous sacrifiez un peu trop dans cette belle préface de vos
Mémoires,.., N'aviez-vous pas des droits très; réels.... ? Je trouve Votre Majesté trop bonne.... » — Sire, ditle renard, vous êtes trop bon roi.
Avec cela, la prudence étant une vertu bourgeoise, il est très prudent. Il Test jusqu'à l'anonymat perpétuel et le pseudonymat obstiné. Tous ses ouvrages sont des lettres anonymes, à moins qu'ils ne soient signés de noms qui ne sont pas le sien. Du reste, sauf, je crois, la Henriade, et sauf, j'en suis sûr, le poème de Fontenoy, il les a tous démentis. Cela ne lui coûte pas, parce que le contraire pourrait lui coûter. Se démentir et mentir c'est à quoi une bien grande partie de sa vie est occupée. Combler Mafîei de compliments sur sa Mérope^ et cribler la Mérope de Maffei d'épigrammes dans un ouvrage pseudonyme ; dire à Madame de Luxembourg qu'il n'a jamais dénoncé Rousseau, à l'Académie française qu'il a passé sa vie à chanter la religion chrétienne, et à Tunivers entier qu'il n'a jamais écrit le Dictionnaire philosophique ; conseiller le mensonge aux autres comme une chose qui va de soi, et écrire à Duclos : « Diderot n'a qu'à répondre qu'il n'a pas écrit les Lettres philosophiques et qu'il est bon catholique ; il est si facile d être catholique! », ce sont là des jeux pour Voltaire. — Ce ne lui sont pas même des jeux. C'est sans effort. Voltaire ment comme l'eau coule. Il estmenteur à ce point que la notion du mensonge lui est étrangère. Il est tout à fait stupéfait qu'on lui reproche ses pasquinades et ses tartuferies, comme, par exemple, d'offrir le pain bénit et de communier solennellement dans son église. Puisque c'est utile ! puisqu'il y aurait danger à ne pas le faire ; puisqu'on le chasserait (car il a toujours peur) lui, pauvre vieillard ruiné et sans asile dans toute l'Europe I Ce n'est qu'un acte de haute philosophie pratique.
Et il s'admire dans sa sagesse , dans cette vie si bien conduite, troublée quelquefois par le noble souci de plaire au « Trajan » de Versailles ou au « Salomon » de Potsdam, et le de'sagrément de n'y pas réussir, mais habile en somme et avisée et qui finit bien, et qui finit tard.
Il a été doux envers la mort des autres ; il a écrit le 27 janvier 4733 : « J'ai perdu M'"° de Fontaine-Martel; c'est-à-dire que j'ai perdu une bonne maison dont j'étais le maître et quarante mille livres de rente qu'on
dépensait à me divertir Figurez-vous que ce fût moi
qui annonçai à la pauvre femme qu'il fallait partir... J'étais obligé d'honneur à la faire mourir dans les règles... Je lui amenai un prêtre... Quand il lui demanda si elle était bien persuadée que Dieu était dans l'Eucharistie, elle répondit : « Ah! oui ! » d'unton qui m'eût fait pouffer de rire dans des circonstances moins lugubres » ; — il voit arriver sa propre mort avec une gaîté moindre ; mais il lui fait encore bonne figure. Il regarde ce peuple de laboureurs et d'artisans qu'il a créé autour de lui, ces beaux domaines, ces fabriques, cette ville florissante qui est son œuvre, et son rempart.
Il fait du bien en s'enrichissant et en criant qu'il se ruine. Ce sont trois jouissances. Il écrit pour deux ou trois innocents condamnés, ce qui restitue sa popularité, satisfait ses rancunes contre la magistrature, lui sera compté par la postérité comme s'il n'avait fait autre chose de toute sa vie, et ce qui, du reste, est très bien. C'est une conscience qu'il se fait sur le tard, et une estime de soi qu'il se ménage au dernier moment, et certes, c'est la seule chose qui lui .manquât encore. Il est complet désormais ; le bourgeois s'est épanoui en gentilhomme terrien, en grand seigneur attaché au sol,
bienfaisant et protecteur, ce qui vaut mieux, il le fait remarquer, et il a raison, que de courre la pension et le cordon à Versailles.
Il joue ce rôle, comme tous les rôles, « en excellent acteur » , mais un peu en acteur, avec une insuffisante simplicité'. Quand il communie à son église, c'est par intérêt, c'est par malice et pour faire une niche à l'évêque d'Annecy ; c'est aussi pour s'établir dans le personnage de seigneur, et pour haranguer avec dignité, comme c'est son « privilège o, ses « vassaux » à l'issue de l'office.
C'est une belle vie et une belle fin. Il ne lui a manqué qu'une solide estime publiciue : « Je n'ai jamais eu de popularité, s'il vous plaît, disait Royer-CoUard, dites un peu de considération ». Pour Voltaire, c'a été l'inverse. Ne nous y trompons point. Il a occupé et charmé le monde; il ne s'en est pas fait respecter. Cette « royauté intellectuelle », de Voltaire, n'est qu'une jolie phrase. Ses contemporains l'admirent beaucoup et le méprisent un peu. Diderot le méprise même beaucoup,^ et évite de lui écrire. Duclos se tient sur la réserve et le tient à distance. Dalembert le rudoie durement, à l'occasion, et les occasions sont fréquentes, et d'un ton qui va jusqu'à surprendre. Quant à Frédéric, il ne semble tenir à écrire à Voltaire et lui dire des douceurs, que pour en prendre le droit de le fouetter, de temps à autre, du plus cruel et lourd et injurieux persiflage qui se puisse imaginer. M. Jourdain a eu de durs moments ; Roscius a été bien vertement sifllé dans la coulisse ; mais qu'importe quand on estapplaudi sur le théâtre? — Des rois, des princes lui écrivent amicalement, sans doute. Je ferai simplement remarquer qu'autant en advint à l'Arétin, et si l'on examine d'un peu près, on verra que c'est pour les
mêmes motifs, et qu'entre FArétin à Venise et Voltaire à Ferney il y a des analogies.
C'était un homme très primitif en son genre : il ignorait la distinction du bien et du mal, profondément. C'était le cœur le plus sec qu'on ait jamais vu, et la conscience la plus voisine du non-être qu'on ait constatée. Il se relève par d'autres côtés, et nous finirons par le trouver moins noir que je ne le fais en ce moment ; parce que l'intelligence sertà quelque chose. Mais le fond du caractère est bien là. 11 est peu sympathique et singulièrement inquiétant.
SON TOUR d'esprit.
Un parfait égoïsme, beaucoup d'intelligence et beaucoup d'esprit se trouvent réunis dans un homme. Que va-t-il sortir de là ? Un grand ambitieux ou un grand curieux, ou les deux ensemble. Voltaire a été l'un et l'autre. — De l'ambitieux qui voulut être ministre, diplomate, et même homme de guerre, du moins par ses inventions de ses « chars assyriens », nous ne parlerons pas. Pour curieux, éternel et universel curieux, c'est la définition même de Voltaire. D'autres ont un génie de persuasion, un génie d'émotion, un génie de peinture, un génie d'exaltation ou de mélancolie, ou de vérité ou de logique. Voltaire a un génie de curiosité. Ce qu'il veut, après tout avoir, peut-être avant, c'est tout savoir. Je ne fais pas l'énumération ; il faudrait aller de l'agronomie à la métaphysique en passant par la musique et
Talgèbre, et remplir des pages. Il a touché absolument! à toutes choses. Faire le tour de son temps, savoir où en est le monde, tout entier, à l'heure où Ton y passe, ç*a été le rêve de quelques hommes d'audace, très rares, et c'a été son effort, et presque son succès. Seulement, d'abord il était pressé ; ensuite il vivait en un temps où, déjà , ces tentatives étaient condamnées à être vaines ; et enfin il n'aimait pas. — Il n'aimait pas ; il était égoïste , et voilà pourquoi ce génie universel a été étroit ; universel par dispersion, étroit, borné et sans profondeur sur chaque objet. Pour comprendre à fond quelque chose, — que vais-je dire là, et qui peut rien comprendre à fond ? — pour pénétrer seulement assez loin dans une étude, la première condition est le détachement, le renoncement, l'oubli de soi.\ Voltaire est superficiel parce qu'il est incapable de dévouement. Il y a un dévouement intellectuel, un amour passionné pour les idées, une joie profonde à sentir qu'on n'est plus soi-même, mais l'idée qu'on a eue, et qui à son tour vous possède, une abolition de l'égoïsme dans l'ivresse d'embrasser ce que Ton croit être le vrai. Songez au bonheur sensuel (ce sont ses expressions) que Montesquieu éprouve à chérir les théories qui enchantent son esprit, à jouir pleinement et infiniment de sa c raison, le plus noble, le plus parfait, le plus exquis de tous les sens » . Certes, en de pareils moments, les plus voluptueux qui soient ici-bas, le détachement, pour un homme comme lui, est absolu, le renoncement parfait et facile, la personnalité délicieusement oubliée et détruite ; — et ce sont ces moments que Voltaire n'a jamais connus.
La curiosité n'y suffit point, quoique, déjà, ce soit une très haute distinction. Il y faut davantage ; et c'est
à ce degré que Voltaire ne s'est pas élevé. Il s'éprend des idées avec avidité, non avec enthousiasme ; il a du plaisir à penser, non du bonheur, et toutes les idées l'attirent et aucune ne le retient, et, partant, il sera tour à tour, très vivement et courtement séduit par Tune, et, sans s'en apercevoir, par la contraire ; et de chacune il aura saisi vite et connu un instant, non le fond et l'intimité, mais les brillants dehors, les abords attrayants, presque l'apparence seule, et les contours légers qui la dessinent. — Superficiel parce qu'il est étroit, étroit parce qu'il est égoïste, c'est bien Thomme ) avec quelle légèreté gracieuse, quel élan preste et précis, quel investissement rapide et vif, à la française, et en conquérant qui ne fonde pas de colonies, maislaisse partout son nom éclatant et sonore, je le sais ; mais enfin à la course, et avec des oublis, des contradictions, des efforts inutiles, des distractions, et peu de résultats.
Car enfin il a tout ^regardé, tout examiné, et rien approfondi, ce semble ; et qu'est-il ?
Est-il optimiste ? Est-il pessimiste ? Croit-il au libre arbitre humain ou à la fatalité ? Croit-il à l'immortalité de rame, ou à l'âme purement matérielle et mortelle? Croit-il à Dieu ? Nie-t-il toute métaphysique et est-il un pur agnostique, ou ne l'est-il que jusqu'à un certain point, c'est-à-dire est-il encore métaphysicien? En histoire est-il fataliste, ou croit-il à l'action de la volonté individuelle sur le cours des destinées ? En politique est-il libéral ou despotiste? En religion, oui, même en religion, est-il abolitioniste radical, ou abolitionniste modéré, c'est-à-dire encore, non pas certes* religieux, mais conservateur du culte? — Je défie qu'on réponde par un oui ou par un non bien tranché sur aucune de ces affaires, et selon la question on sera plus rapprocha-
du non que du oui, ou du oui que du non, et sur certaines à égale distance de Tun et l'autre ; mais jamais, si Ton est sincère, on ne pourra adopter la négative certaine ou Taffirmative absolue, et, si on le relit, s'y tenir.
Non pas qu'il soit sceptique, on qu'il soit.« dilettante. » Il aime à croire, et il prend les idées au sérieux; il est convaincu, et il est pratique. Ce qu'il dit, il le croit toujours, et ce menteur effronté dans la vie sociale est un sincère dans la vie intellectuelle. Et ce qu'il croit, il le croit jusqu'aux résultats, inclusivement; il désire qu'il passe dans l'opinion des hommes, et de leurs! opinions dans leurs actes ; il veut ce qu'il pense, ce qui en fait le contraire du dilettante, qui pense ce qu'il veut. Tout à l'opposé du sceptique il a la conviction facile, et tout à l'opposé du dilettante il a la conviction impérieuse et visant à Facte. Seulement ses convictions sont multiples, fugaces, contradictoires et aussi inconsistantes qu'elles sont sûres d'elles-mêmes. Il est de ceux dont on a dit qu'ils changent souvent d'idée fixe. Reprenons, en effet, et examinons dans le détail.
Est-il optimiste ? J'ai deux lecteurs : l'un certainement » va me répondre oui, l'autre non, selon le livre de Voltaire, Mondain ou Candide^ qui Taura le plus frappé. Voltaire trouve le monde mauvais(CawrfiÉ?^),etlasociété bonne (Mondain) ; ou le monde bon (Histoire de Jenni), et la société mauvaise (Dictionnaire philosophique, « Méchants »). Il veut que l'homme se trouve heureux (Mondain) et il veut qu'il se méprise [Marseillais et Lion), Très souvent vous le prenez pour un pur Gondorcet, optimiste béat qui touche de la main le progrès et la réalisation prochaine de toutes les promesses du progrès. Il vous dira : c J'ose prendre le parti de l'humanité
contre ce misanthrope sublime (Pascal), j'ose assurer que nous ne sommes ni si méchants ni si malheureux qu'il le dit... » Et ceci est la tradition de Vauvenargues et le pressentiment de Gondorcet, et la transition de Fun à l'autre • — II vous dira : « C'est une étrange rage que celle de quelques messieurs qui veulent absolument que nous soyons misérables. Je n'aime point Un charlatan qui veut me faire accroire que je suis malade pour me vendre ses pilules. Garde ta drogue, mon ami... » Et ceci est contre Jean-Jacques, ou contre Pascal, et dit dans la crainte que le pessimisme me conduise à la relijLjion, comme à ce qui le justifie à la fois, et le répare. — Il vous dira : a L'homme n'est point né méchant ; il le/ devient, comme il devient malade... Assemblez tous les enfants de Tunivers ; vous ne verrez en eux que Pinnocence, la douceur et la crainte... L'homme n'est pas né mauvais : pourquoi plusieurs. sont-ils infectés de cette maladie , c'est que ceux qui sont à leur tête étant pris de cette maladie, la communiquent au reste des hommes... » Et voilà, du pur Rousseau, l'homme né bon et perverti par l'état de société, et corrompu par ses gouvernements, et Voltaire va écrire V Inégalité parmi les hommes,
— Et c'est Candide qu'il a écrit, et il vous dira, ailleurs même que dans Candide : L'homme est fou; « historien, je m'amuse à parcourir les petites maisons de Punivers. » Le monde est un goufl're : « Ubicunque calculum ponaSy ibi natifragium invenies. Le monde est un grand naufrage. La devise des hommes est sauve qui peut ! » Et dans ses moments de pessimisme il est le plus désespéré et le plus désespérant des pessimistes ; et si dans le poème sur le Tremblement de terre de Lisbonne il laisse une place encore, restreinte et précaire, à l'espoir (Tout
est bien aujourd'hui, voilà rUlusion; tout serabien un jour, voilà notre espérance)^ dans Candide éclsite et largement et longuement se déploie le pessimisme absolu, celui qui n'admet ni exception, ni espoir, ni plainte môme et blasphème, forme encore, sans le vouloir, de la prière, et partant de Tespérance, ni recours à Favenir humain, ni recours à Favenir céleste, ni recours à rien, sinon à la résignation muette, qui n'est que le désespoir, bien plus, qui est comme la lassitude du désespoir.
Est il déterministe, ou croit- il au libre arbitre humain ? J'en suis aux questions où chez lui les plateaux de la balance sont dans le plus parfait équilibre. Il est impossible de savoir ici de quel côté je ne dis pas il penche, mais il serait disposé à pencher. Tout au plus pourrait-on dire, et nous le verrons plus tard, qu'en avançant dans la vie il semble avoir plus incliné du côté du déterminisme. En attendant, pendant cinquante ans, il vous dira, très pratique, et très préoccupé du danger qu'il y aurait pour Fhomme à se croire esclave de la force des choses : « Nier la liberté c'est détruire tous les liens de la société humaine. » — « Je vous demande comment vous pouvez raisonner et agir d'une manière si contradictoire, et ce qiiily a à gagner h seregdivdeT comme des tourne-broches lorsqu'on agit comme un être libre. » — « Le bien de la société exige que Fhomme se croie libre ; je commence à faire plus de cas du bonheur de la vie que d'une vérité. » — Et il vous dira, bon logicien : une seule action libre « dérangerait tout
Fonlre de Funivers Si un homme pouvait diriger à
son gré sa volonté, il pourrait déranger les lois immuables du monde. Par quel privilège Fhomme ne serait-il pas soumis à la même nécessité que tout le reste de la nature ? » La liberté n''est précisément queFillusion que
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nous en avons, illusion qui nous est nécessaire, comme d'autres, et qui nous maintient dans l'état où nous devons être pour ne pas mourir : « La liberté dans L rhomme est la santé de l'âme. »
Mais Tâme, elle-même, qu'eat-elle donc? Une entité, un être en nous qui nous dirige, nous abandonne, et nous survit ? Non, et dans cette négation il n'a pas varié.) L'âme pour lui est matière pensante, faculté jdonnée à la matière humaine pour se conduire, comme 'elle en a d'autres pour se déveloper et se soutenir. — Mais survit-elle à la matière qui se dissout? Est-elle immortelle? Eh non, puisqu'elle n'est qu'une faculté d'une matière essentiellement périssable. Et il insiste cent fois sur cette considération.
Mais si l'âme n'est pas immortelle, il n'y a ni peine ni récompense par delà le tombeau ? Qu'importe, reprend Voltaire : t On chantait publiquement sur le théâtre de Rome : Post mortem nihil est,., » et ces sentiments ne rendaient les hommes ni meilleurs ni pires. Tout se gouvernait, tout allaita l'ordinaire... » — Il importe infiniment, réplique .Voltaire, et dans le même ouvrage {Dictionnaire philosophique) ; ']e tiens essentiellement à Tàme immortelle parce qu'il n'est rien à quoi je tiens plus qu'à VEnfer : • Nous avons affaire à force fripons qui ont peu réfléchi ; à une foule de petites gens , brutaux et ivrognes, voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'iln'y a pas d'enfer, et que l'âme est mortelle. Pour moi je leur crierai dans les oreilles qu'ils sont ' damnés s'ils me volent. » — Et, donc, en style élevé : « Oui, Platon, tu dis vrai, notre âme est immortelle I »
Dieu est-il ? Dieu n'est-il point ? Ici c'est l'affirmative qui saute aux yeux d'abord, dans Voltaire, et, tout compte fait, c'est à elle qu'il a toujours aimé à revenir.
Mais son idée de Dieu est telle que, sans interprétation abusive et sans chicane, elle ne suggère quePathéisme.l
V Sa conception de Dieu conduit, d'un seul pas, à le nier, et il est étonnant qu'à croire ainsi en Dieu, il n'ait pas lui-même conclu qu'il n^ en avait point. — Son idée de Dieu est d^une part tout architecturale, si je puis dire, et d'autre part, toute disciplinaire, et d'autre part tout en Tair et ne tenant à rien qui la soutienne. 11 voit Dieu
i comme un architecte qui a fait le monde, comme un « horloger o dont l'horloge où nous sommes prouve V existence. Quand il veut prouver Dieu, il jette un regard rapide sur le monde, y trouve de • l'art », dit que « tout est art dans l'univers » (Histoire de Jenni)y et déclare qu'il y a un grand artiste. — Mais son raisonnement repose sur des prémisses qu'il a mis tous ses soins à ruiner d'avance. Passer sa vie, ou à bien peu près, à montrer que Thorloge est dérangée et n'a jamais été réglée, et d'autre part, quand l'idée de l'horloger lui vient à l'esprit, vite s'appliquer à admirer l'horloge, c'est à la fois démontrer Dieu, et démontrer qu'on n'y croit point. C'est plaider pour Dieu en prenant à l'inverse les arguments mêmes dont on s'est servi pour lui faire procès. Ce serait perfide si ce n'était léger, et cela va contre le but, puisque cela va par le chemin qu on prend d'ordinaire pour s'en écarter. C'est dire : Je crois en Dieu. Voir ma conception du monde. — Vous vous y reportez et vous la trouvez athéistique.
Cela revient à dire que Voltaire n'a pas l'idée de Dieu présente à son esprit d'une manière constante. Il n'y
I croit que quand il veut le prouver. Un pessimiste qui croit en Dieu tire l'idée de Dieu du pessimisme même. Le pessimiste qui, quand il songe à enseigner Dieu, reconstruit rapidement un système optimiste, c'est
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un homme qui ne croit en Dieu que tant qu'il l'enseigne.
L'idée de Dieu, d'autre part, dans Voltaire, est toute disciplinaire. Il tient à un Dieu « rémunérateur et vengeur. » Dieu est pour lui un service auxiliaire et supérieur de la police : « Il ne faut point ébranler une opinion si utile au genre humain. Je vous abandonne tout le reste,.. » — « Mon opinion est utile au genre humain, la vôtre lui est funeste... » — « Ah I laissons aux humains la crainte et l'espérance !» — « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer. » Dalembert et Condorcet tiennent des propos irréligieux à sa table, 11 renvoie les domestiques : t Maintenant, Messieurs, vous pouvez continuer. Je craignais seulement d'être égorgé cette nuit.... » (1). — Mille autres traits ; car c'est à cette idée qu'il s'attache de toutes ses forces. Il n'y en a pas de plus athéistique ; car si elle prouvait quelque chose, elle prouverait que Dieu est une invention de la peur, un artifice humain, un expédient social, un instrument de gouvernement, une mesure de salubrité, bref un mensonge utile. Mille athées ont pris immédiatement l'argument de Voltaire pour prouver ïabsence réelle de Dieu ; et il est bien vrai que dire que si Dieu n'existait pas on l'inventerait, c'est dire qu'on l'invente.
C'est dire qu'on l'invente, surtout quand, comme Voltaire, on écrit cent volumes où rien ne mène à lui, ni ne l'inspire, ni ne le suppose, et où au contraire tout, sauf strictement les pages où il est question de lui, l'élimine; où ce qui frappe le plus c'est l'effort incessant pour écarter le surnaturel de l'histoire, du monde et de l'âme. — C'est ce qui me faisait dire que chez Vol-
(1) Mîillet-Dupan témoin ocnlAxre (Mereure Britanique').
taire l'idée de Dieu est « en Tair » et ne tient à rien. Elle est une exception à son positivisme habituel. Elle est, aux regards du pur logicien, comme un repentir, une timidité, ou une étourderie. — Et précisément Tidée
/ de Dieu est la seule qui ne soit rien si elle n'est pas
i tout, et celui-là prouve mieux qu'il la possède qui n*en parle jamais, mais dont les idées générales, toutes et chacune, s'y rapportent, et seraient inintelligibles s'il ne Tavait pas. — Par où on en revient bien à dire que, comme presque toutes les idées de Voltaire, l'idée de Dieu est une idée qu'il croit avoir, et non une idée dont il a pris la pleine possession. C'est un de$ besoins de ses passions qu'il prend pour une conception de son esprit. Il est théiste comme nous verrons qu'il sera monarchiste, et exactement pour les mêmes causes. Sa religion est une suggestion de ses terreurs, une forme
/ de sa timidité.
Et tout cela se tiendrait encore, satisferait à peu près l'esprit, aurait l'air du moins d'être raisonné, si Voltaire se donnait pour un homme qui connaît son impuissance métaphysique, s'il s'avouait « agnostique » et déclarait modestement ne point pouvoir pénétrer le secret des choses. Il le fait souvent, reconnaissons-le, pour l'en louer. Mais son agnosticisme, comme le reste,
'\est vacillant, intermittent et contradictoire. Souvent il proclame qu'il y a un inconnaissable qui nous dépasse et que nous tâchons en vain à atteindre. Plus souvent il s'y élance avec une audace étourdie, et bâcle une métaphysique comme une tragédie contre Crébillon. Son esprit, vulgaire en cela, il n'y a pas d'autre mot, et semblable aux nôtres, n'avait pas besoin de certitude permanente, et soutenue, et qui se soutînt, et avait besoin de certitudes d'un jour et d'une heure, d'une foule de
certitudes successives qui au bout d'un demi siècle formaient un monceau de contradictions. Nous en sommes tous là, je le sais bien ; et c'est ce que je dis, et qu'on est un homme comme nous quand on en est là.
Il en est parfaitement de même pour lui en histoire, en politique, en morale, en question religieuse proprement dite. Est-il un pur positiviste en morale? Il semble que oui ; il semble que non. Il semble que oui : il repousse de toutes ses forces les idées innées. L'homme, animal pkis compliqué que les .autres, mais seulement plus compliqué, est guidé par les instincts divers dont
I le jeu assure sa conservation, et il n^ a en lui rien de
' plus. Donc point de lumière spéciale, surnaturelle, qui nous distingue des autres êtres animés. Donc point de
\loi morale, ce semble ; car la loi morale nous distinguerait du monde, nous donnerait un but en dehors du but commun, qui n'est que persévérer dans Têtre. Point de loi morale ; car ce but autre que celui de persévérer dans l'élre, ce n'est pas le monde, (qui n'a pas d'autre but que le vouloir vivre), qui pourrait nousTenseigner; — et ilfaudrait supposer qu'il nous est enseigné par une idée innée, par une révélation, à nous particulière, choses que nous nions qui existent. — Point de loi morale.
— Si! il y en a une, et Voltaire fait une exception en sa faveur. Pour elle il supposera une idée innée, une manière de révélation. Dieu a parlé. « Il a donné sa loi » ; il «jeta dans tous les cœurs une même semence »; il a mis la conscience en l'homme comme un flambeau. Qu*on no dise point que la conscience est un effet de
. l'hérédité, de l'éducation, de l'habitude et de l'exemple; elle est bien un ordre de Dieu à notre àme, non une invention humaine. Et voilà la loi morale rétablie, et
une idée théologique, un minimum, si Ton veut, d'idée théologique admis par Voltaire (i).
— Mais cette loi morale quelle est-elle ? La même à
Rome qu'à Athènes, comme dit Cicéron, universelle et
/ constante dans l'humanité. Montrez-moi un peuple où
He 'meurtre, le vol et Pinjustice soient honorés I — Fort
bien, et Voltaire répète cela mille fois ; mais jamais il ne
va plus loin. La loi morale pour lui c'est ne pas commet-
Atre l'injustice. Or définir la loi morale ainsi, c'est la
restreindre ; et la restreindre ainsi, voilà que c'est
encore la nier. Car si la morale n^est que l'idée qu'il
\ ne faut pas vivre à l'état barbare, il n'est pas besoin
j d'une loi pour la fonder ; elle n'est que l'instinct social,
' rinstinct de conservation chez un être fait pour vivre
en société, l'instinct de persévérance dans l'être, chez
un animal qui, s'il ne vivait pas en société, ne vivrait
plus. Dire : les hommes n'ont jamais cru qu'ils dussent
se détruire les uns les autres, ce n'est donc pas dire
autre chose que : les hommes ont toujours vécu en
société; ce qui ne signifie pas autre chose que : l'homme
existe. — Ce n'est pas en tant que résistant à la mort
^sociale que la morale est une morale, c'est à partir du
moment où, le trépas social conjuré, elle va plus loin.
Ce n'est pas quand elle dit : ne tue point î qu'elle est
une morale ; car ne tue point indique seulement que
l'homme a envie de vivre ; c'est quand elle dit : donne,
I dévoue-toi, sacrifie-toi. Alors, seulement alors, elle est
autre chose qu'un instinct, n'est pas enseignée par la
nécessité d'être, ne dérive point de nos besoins mêmes,
et semble être une véritable révélation. L'instinct social
embrasse et comprend toute la justice, la morale com-
(l) Poème sur la loi naturelle.
imence à la charité. — Or c'est où elle commence que
\ Voltaire n'atteint pas ; et voilà qu'après Tavoir niée par
ses principes généraux, puis avoir un instant cru Taper-
cevoir et la proclamer, il se trouve enfin qu'il ne Ta pas
connue.
En histoire Voltaire est-il fataliste, providentialiste ou spiritualiste ; je veux dire croit-il à une simple série de chocs et de répercussions de faits les uns sur les autres sans qu'aucune intelligence se mêle à leur jeu et sans qu'ils aient aucun but ? — ou croit-il qu'il s'y mêle, ou plutôt que les embrasse une intelligence universelle, les guidant vers un but connu d'elle, inconnu d'eux ? — ou croit-il qu'à cette mêlée des événements se surajoutentet s'appliquent, les ployant, les redressant, les dirigeant, en partie au moins, l'esprit humain^ l'intelligence indépendante, la volonté éclairée ?
Pour ce qui est du providentialisme, la réponse est I aisée: Voltaire la repousse absolument. C'est contre J a l'homme s'agite, Dieu le mène » ; c'est contre le Discours sur rhistoire universelle^ c'est contre toute Pidée chrétienne sur l'histoire qu'a été écrit VEssai sur les mœurs, plus les vingt ou trente petits livres où Voltaire a indéfiniment et cruellement réédité VEssai sur les mœurs. Ecarter le surnaturel de l'histoire, c'est l'eftort tellement incessant de Voltaire qu'on peut quelquefois le prendre pour toute son œuvre et y trouver l'idée maîtresse de sa vie intellectuelle, qui en réalité n'en a pas eu. S'il croit en Dieu (et il croit qu'il y croit), à coup sûr ridée de la Providence lui est étrangère absolument, et radicalement odieuse. Il l'a combattue en tous ses livres, et particulièrement en ses livres d'histoire, avec la dernière énergie.
Et remarquez ce détail. Tout le monde a observé le
i goût qu'il a pour montrer les grands événements comme des effets de petites causes. Ce goût n'est pas autre chose qu'une forme de ce penchant plus général à écarter le surnaturel de l'histoire. Vous qui aimez à voir dans la série des faits historiques l'effet et le développement de grandes causes très générales, ne voyez-vous point que vous mettez, sans y prendre garde peut-être, des desseins, des plans, ce qui revient à dire dés idées, quelque chose d'intellectuel enfin, dans la marche de l'humanité ? Vous y voyez des lois. Mais une loi est une idée, et une idée suppose un esprit. Un esprit pensant l'histoire, avant qu'elle commence, pour lui donner sa loi de direction, c'est un Dieu. Vous êtes, sans y songer, au même point de vue, ou de quoi s'en faut-il ? que Bossuet écrivant son Histoire universelle. — Direz-vous que cette loi que vous voyez dans l'histoire suppose un esprit en effet, mais ne suppose que le vôtre ; que c'est vous qui la faites après coup ? Alors elle n'est qu'un expédient, elle n'a pas de réalité objective, elle n'est pas en effet rfa/w l'histoire, et vous n'y croyez pas. Mieux vaudrait ne pas l'énoncer, puisqu'elle n'est qu'un mensonge d'art. Ou vous croyez à des lois réelles, c'est-à-dire à intention, plan, direction, but, que vous n'inventez pas, que vous retrouvez et démêlez à travers les faits; et alors vous êtes encore, bon gré mal gré, dans un reste de conception théologique ; — ou vous devez ne voir dans l'histoire qu'une mêlée confuse de chocs et de contre-chocs sans but, sans plans, sans lois, sans signification, et comme un tourbillon d'atomes dans le hasard.
Le meilleur moyen en matière d'histoire de combattre ict d'extirper le surnaturel, c'est donc de montrer qu'elle \est absurde, qu'elle ne porte la marque d'aucune intel-
Iligence, que les révolutions des empires y dépendent d*un verre d'eau qui lombe, d'un nez trop court, d'un \ grain de sable, — et c*est ce que Voltaire a aimé à faire. Il se rencontre ici avec Pascal, parce que l'athéisme se rencontre toujours avec Pascal là où Pascal n'en est qu'à la première partie de son argumentation. Il est donc radicalement hostile à toute idée de provi- ( dence dans l'histoire. Est-il donc pur positiviste, pur fataliste ? Il devrait l'être. S'il n'y a pas de lois historiques» ne voyons dans l'histoire que le hasard, agglomérations fortuites, dissolutions sans causes, ou ayant pour causes desriens,'granfls souffles, sautes de vent, remous. Mais il aime trouver l'intelligence dans les objets de son étude, et si d'intelligence générale il n'en voit pas dans l'histoire, il se plaît à y contempler des intelligences ) particulières. Il est, du moins il veut être, spiritualiste ! en histoire. Il attribue une immense importance aux I hommes d'action, aux rois, aux grands ministres, aux ) gouvernements. Nous avons vu de lui cette idée curieuse, par où il rejoignait Rousseau, que l'homme est né bon et que de méchants gouvernements l'ont perverti. Les gouvernements ont cette force. Ils pétrissent les hommes. Ils les corrompent parfois, souvent ils les rendent excellents. L'histoire est le domaine et la matière de la volonté de quelques-uns. Idée importante dans Voltaire. Nouslaretrouverons dans ses goûts politiques. Voilà pourquoi il a tant aimé les grands princes et a aimé à les voir plus grands qu'ils n'étaient. César, Louis XIV, Pierre le Grand, Frédéric, Catherine, ce sont les héros de sa pensée. C'est que ce sont eux qui ont fait l'histoire, ou qui la font, les démiurges de l'humanité. Il le croit ainsi, et aussi que lui-même en est un. C'est même un peu pour ceci qu'il croit cela.
Seulement voici rintelligence qui reparaît dans Tunivers. Elle repamit au pluriel. Elle n'est pas universelle ;\ elle est fragmentaire ; elle éclate ici et là dans une tête élue ; mais elle existe ; et désormais elle va embarrasser Voltaire presque autant que Tautre. Son fond d'anstocratisme et de monarchisme va gêner son fond de positivisme et de fatalisme. Il s'arrête donc, le hasard, va-t-on lui dire ; son empire est donc suspendu par une grande intelligence unie à une grande volonté, par un grand esprit qui s'élève, fixe le chaos flottant, a un plan, commence un dessein ? L'histoire est donc le hasard l traversé de temps en temps par le génie ? Voilà la provi- ' dence générale remplacée par des providences particulières, le monothéisme historique remplacé par un polythéisme historique. — Voltaire a été, j'avais tort de dire embarrassé, il ne Test jamais, il a été partagé sur cette afl'aire, comme il l'est toujours. 11 a beaucoup donné au| hasard, il a donné beaucoup au génie. Il est fataliste ;\ et il est spiritualistc, dans le sens que j'ai donné à ce \ mot. Il parcourt les petites maisons de l'humanité ; puis, tout à coup, salue un grand aliéniste, qui quelquefois n'est qu'un chirurgien. Gela, un peu arbitrairement, et attribuant à un « petit fait » un grand événement dont il pourrait faire remonter la cause à un grand homme. \ 11 passe d'un système à l'autre. So» histoire en devient comme bariolée. Tantôt elle n'est, comme il y tient, qu'un état de mœurs, coutumes, usages, croyances, ) superstitions, manies d'un peuple en un temps ; tantôt 1 elle est, comme il y tient aussi, ramassée autour d'un ^ grand prince, et, pour ainsi dire, en lui. — Curieux esprit, souple et fuyant, insaisissable, clair à chaque page, et, les cent volumes lus, laissant l'impression I la plus confuse !
En politique que nous enseigne-t-il ? Libéralisme ou I despotisme ?Plus celui-ci que celui-là, sans doute, mais encore les deux. Il n'a pas laissé de donner dans l'optimisme (nous Tavons vu) et par conséquent dans le libéralisme de son temps. Il n'a pas laissé de croire l Thomme bon, capable de progrès par l'intelligence et les « lumières. » Il le dit, quelquefois : « Non, Monsieur, tout n*est pas perdu quand on met le peuple en état de s'apercevoir qu'il a un esprit. Tout est perdu au contraire quand on le traite comme une troupe de taureaux. Croyez-vous que le peuple ait lu et raisonné dans les guerres civiles de la Rose rouge et de la Rose blanche, dans les horreurs des Armagnacs et des Bourguignons, dans celles de la Ligue ? ... » On pourrait trouver quelques passages de ce genre dans ses ouvrages. II aimait \ même à prononcer le mot de liberté. On ne combat point une autorité, sans se persuader à soi-même qu'on est libéral. Or il combattait énergiquement l'autorité reli- I gieuse. — Mais il est difficile de savoir ce qu'il entendait / par ce mot de liberté. Toutes les formes du libéralisme, c'est-à-dire, sans doute, de quelque chose s'opposant à l'omnipotence de l'Etat, lui sont odieuses. 11 a détesté les / Parlements, les Etats généraux et la liberté de la presse. On peut citer, de la Henriade^ une jolie définition, et ( élogieuse,du gouvernement parlementaire anglais; mais, l s'il faut prendre la Henriade pour autorité en matir»re politique, on y trouve aussi cette jolie épigramme contre le gouvernement par les aïssemblées :
De mille députés l'éloquence stérile
Y fit de nos abus un détail inutile ;
Car de tant de conseils l'effet le plus commun,
Est de voir tous nos maux sans en soulager un.
Sur ce point il ne faut pas insister. La vérité que Vol-
> taire ne s'est pas appliqué à la politique. Il y entrait peu, y et ne la goûtait pas. Il n*en a pas les premières notions. Il n'a exactement rien compris à V Esprit des Lois^ et il fallut lui faire remarquer que le Contrat social était quelque chose. (Juand il prétend réfuter, en passant, Montesquieu, il est un peu ridicule. Il observe que le gouvernement turcn'est point si despotique qu'on lèvent bien dire, puisqu'il est tempéré par les janissaires. Il le dit sérieusement ; c'est à ces hauteurs qu'il s'élève. Incertitude, ici comme partout, mais surtout moitié ignorance, moitié mépris. Voltaire en science politique I n'a absolument rien à nous apprendre. \ En questions religieuses, enfin, il sait ce qu'il veut, sans doute. Il faut reconnaître que la guerre au surnaturel a été sa grande tâche, et préférée. Sa conception , de l'histoire intellectuelle de l'humanité est celle-ci : Antiquité : point de surnaturel : un merveilleux d'imagination inventé par les poètes, utile aux beaux-arts, et ^ parfaitement inoffensif \ tolérance absolue ; liberté de\ conscience indiscutée ; sauf les guerres de conquête, \ paix profonde ; bonheur. — Christianisme : apparition de la croyance au surnaturel dans le monde. Dès lors ^ ' « les deux puissances », la spiritueÏÏe et la temporelle, monde déchiré, guerres pour des idées, et pour des idées qu'onne comprend pas, persécutions, oppressions, assassinats, bûchers, barbarie, enfer sur la terre. — Temps modernes : expulsion du surnaturel, « écrasement » d'une des puissances, omnipotence de l'autre, retour à l'antiquité, paix, bojiheur.
Voilà, certes, qui est faux, sans doute, mais qui ept
net. C'est une conception d'ensemble qui est claire»
j c'est une idée générale qui est précise, chose si rare
dans Voltaire. Cela se tient, cela fait corps ; Victor Hugo
218 DIX-HUITIKMB SIECLE.
en fera de beaux poèmes toute sa vie ; cela enfin peut se soutenir. — Eli bien ! il ne Ta pas soutenu. La conclusion c*est : « Ecrasons Tinfàme ! * et il a dit mille fois : « Ecrasons Tinfâme ! » ; mais il a dit assez souvent de ne pas Técraser. Il veut le maintien, non pas seulement de ^ ridée de Dieu, comme nous Tavons vu, mais de la religion \pour la foule. « Il faut une religion pour le peuple », le mot fameux est de lui. Il faut une religion pour la canaille, « qui sera toujours la canaille, et gui ne sera jamais éclairée », etc. — Ici la contradiction est énorme en raison même de la hardiesse de l'affirmation de tout à l'heure, maintenant démentie. S'il est vrai, non d'une vérité de théorie, de spéculation et de souper, mais vrai historiquement et dans le réel, que les hommes, les hommes en chair, les hommes qui vivent et souflFrent, ont reçu un accroissement de souffrance du christianisme et des notions trop subtiles et dangereuses pour eux à manier qu'il apportait — ce que j'admets qu'on peut prétendre — si cela est vrai, ou si l'on en est convaincu , il ne s'agit pas de réserver cette vérité à une aristocratie de beaux esprits, et d'en écrire des Ingénus ; il faut sauver ces hommes qui pâlissent et les arracher à leur torture. — Dire: il faut un Dieu... pour le peuple, ce ■n'est pas trop loyal ; mais j'admets cela. Dieu consolateur vague, Dieu rémunérateur et punisseur lointain, que vous n'y croyiez guère et que vous vouliez que les simples y croient, c'est un dédain, peut-être une pitié; ce n'est pas une cruauté. — Mais dire : l'histoire, la réalité terrestre, est atroce à partir du Christ ; il convient qu'elle cesse pour nous, et il nous est utile que pour les humbles elle continue ; c'est cela qui est monstrueux.
Et ce n'est pas monstrueux, parce que c'est de Voltaire. Il est trop léger pour être cruel. Il dit des choses énor-
mes en pirouettant sur son talon. Mais il est admirable pour se contredire, pour aller d'un bond jusqu'au bout d'une idée et d*un autre élan jusqu'au bout de Fidée contraire, pour être inconséquent avec une souveraine^ intrépidité de certitude, pour être athée, déiste, optimiste, pessimiste, audacieux novateur, réactionnaire enragé^toujours avec la même netteté de pensée et décision, d'argument, toujours comme s'il ne pensait jamais autrechose, ce qui fait que chaque livre de lui est une mer veille de limpidité, et son œuvre un prodige d'incertitude. Ce grand esprit, c'est un chaos d'idées claires. \
SES IDÉES pÉNÉRALES.
Ce qu'il y a au fond de tout cela, c'est l'égoïsme,,. comme je l'ai dit, l'égoïsme vigoureux, et exigeant, devenant toute une philosophie. A se placer à ce point de vue les contradictions disparaissent. Les besoins ou Jes goûts de M. de Voltaire sont la mesure de toutes ses^ idées, les créent, les déterminent, et font qu'elles concordent. C'est un grand bourgeois ; il est riche, il aime le monde, le luxe, les arts, les conversations libres entre « honnêtes gens », le théâtre, et la paix sous ses fenêtres. Tout ce qui contribuera à ces goûts, ou concordera avec eux sera vrai ; tout ce qui les contrariera sera faux. — Comme il n'a pas d'imagination, il n'a pas besoin de merveilleux, et de surnaturel ; donc il n'y a pas de religion. — Gomme il a delà curiosité, qu'iiaimele théâtre,, et qu'il n'est pas très rigoureux sur la règle des mœurs,.
il n'aime guère une religion hostile à la curiosité, au spectacle et au libertinage ; donc Une faut pas de religion. — Comme il aime que le peuple le laisse tranquille, il aime tous les freins qui peuvent contenir le peuple ; donc il faut une religion. — Gomme il déteste les guerres civiles, . il a horreur de ce qui en a excité et peut en déchaîner encore ; donc il ne faut pas de religion, etc. — Le principe est constant, ce n'est pas sa faute si les conséquences sont contradictoires.
Comme il est grand bourgeois, à demi gentilhomme et né dans un siècle où cette classe peut parvenir à tout, il n'est nullement adversaire de l'aristocratie, dont il sent qu'il est, et de la monarchie qui ne laisse pas de s'être faite à demi bourgeoise. Remarquez que Louis XIV est son Dieu, pour les mêmes raisons qui empêchaient Saint-Simon d'aimer Louis XIV. Ce qu'il aime, c'est « ce long règne de vile bourgeoisie » (Saint-Simon) , où Colbert, Louvois et Chamillart sont ministres, Molière, Boileau et Racine favoris. Remarquez que Louis XV et Louis XVI sont rois de la noblesse beaucoup plus que Louis XIV, et que c'est pour cela qu'il les aime moins. Remarquez qu'il se préparait à écrire une réfutation de Saint- Simon, alors récemment connu, quand il est mort.
Quant à la démocratie, pourquoi Taimerait-il? Il la prévoit niveleuse, et il est riche ; peu littéraire, ou ayant tendresse pour la littérature médiocre, et il est un fin lettré ; bruyante, et il chérit la paix ; aimant mieux les phrases que Tesprit, et il est spirituel et « n'a pas fait une phrase de sa vie ». — Et certes mieux vaut entrer dans une aristocratie de gouvernement despotique, c'est-àdire ouverte au talent, à la richesse et aussi à la flatterie, qu'être englouti dans une démocratie peu clairvoyante sur ces divers genres de mérite. — Donc Louis XIV, Catherine,
Frédéric s'il avait bon caractère, Louis XV s'il voulait ressembler à Louis XIV. Donc il faut une aristocratie sous un despote, une aristocratie dont un despote ouvre les rangs pour qui lui plaît. — Mais point de corps privilégiés, point de parlements, point de clergé autonome, nia deux puissances», ni « trois pouvoirs ». A quoi serviraient-ils qu*à être des obstacles au gouvernement personnel, sans profit appréciable pour un homme comme M. de Voltaire; et dès lors que signifient-ils ? Point d'aristocratie indépendante, sous aucune forme. Montesquieu est à peu près inintelligible.
Cette inaptitude radicale à sortir de soi est tout Voltaire. Elle fait son caractère, elle fait sa conduite, elle fait sa politique ; mais, vraiment, elle fait aussi son histoire et sa philosophie. Elle devient, en considérations historiques, en philosophie, bref en idées générales, une manière d'anthropomorphisme un peu naïf, un peu étroit et à courtes vues, qui est bien curieux à considérer. L'homme est anthropomorphiste naturellement, fatalement, par définition, et presque par tautologie, parce qu'il est homme. Il ne peut s'empêcher, ni de se regarder comme le centre de l'univers, et son but et sa cause finale ; — ni de se tenir pour le modèle de l'univers, ne réussissant jamais à rien voir dans le mondç qu'il ne suppose constitué comme lui. — Voltaire lui-même a bien spirituellement indiqué cette tendance primitive et inévitable de l'esprit humain. Une taupe et un hanneton causent amicalement dans le coin d'un kiosque : « Voilà une belle fabrique, disait la taupe. Il faut que ce soit une taupe bien puissante qui ait fait cet ouvrage. — Vous vous moquez, dit le hanneton, c'est un hanneton tout plein de génie qui est l'architecte de ce bâtiment. » Nous sommes tous hannetons et taupes en cette afl*aire.
Seulement nous le sommes plus ou moins selon, je le répète, que nous avons une plus grande ou moindre puissance de détachement. Le lien entre le caractère et rintelligence est là plus, infiniment plus, qu'ailleurs. Voltaire, extrêmement personnel , est anthropomorphiste essentiellement. H n^a pas assez réfléchi sur les propos de son hanneton.
L'anthropomorphisme, en questions d'histoire, consiste principalement à croire que les hommes ont toujours été tout pareils à ce que nous les voyons, et à ce que nous sommes nous-mêmes. Voltaire a dans son personalisme cette source abondante d'erreurs. Toutes les fois que dans l'histoire quelque chose s'écarte de la façon de penser et de sentir d'un Français de 1740, et particulièrement de la façon de penser et de sentir de M. de Voltaire, il crie : « c'est faux I » tout de suite. — « A qui fera-t-on croire?... », « Comment admettre?... », « 11 n'y a pas lieu de croire... » sont les formules favorites de son Essai sur les mœurs. A qui fera-t-on croire que le fétichisme ait existé sur la terre ? A qui fera-t-on croire qu'il y ait eu souvent des immoralités mêlées aux cultes religieux ? A qui fera-t-on croire que le polythéisme ait été persécuteur? A qui fera-t-on croire que Dioclétien ait fait couler le sang des chrétiens? « Iln^est pas vraisemblable qu'un homme assez philosophe pour renoncer à TEmpire Tait été assez peu pour être un persécuteur fanatique. » — C'est surtout ce grand fait de gens qui ne sontpas des chrétiens persécutant ceux qui ne pensent pas comme eux qui est pour Voltaire un scandale de la raison, et par conséquent une impossibilité, et par conséquent un mensonge. Ce qu'il voit dans l'histoire moderne, c*est des guerres religieuses entre chrétiens ; donc il n'y a jamais eu de guerres religieuses qu'entre
chrétiens ; la persécution est de l'essence du chrislianisme, a été inventée par lui, et avant lui n'^existait pas, et après lui n'existera plus. Le polythéisme a été tolérant, le christianisme oppresseur, la philosophie sera bienfaisante, et voilà l'histoire universelle. Le polythéisme a été tolérant et doux. Qu'on ne parle à Voltaire ni des sacrifices humains de Salamine, ni de la loi d'asébeia comportant peine de mort, ni d'Anaxagoras, ni de Diogène d'ApoHonie, ni de Diagoras de Mélos, ni de Prodicus, ni de Protagoras, ni de Socrate. Il ignore, ou il atténue. Dans sa chaleur indiscrète à atténuer les choses, il en arrive même à manquer d'esprit. Sans doute Socrate a bu la ciguë. Mais Jean Huss, Monsieur! Jean Huss a été brûlé. « Quelle différence entre la coupe d'un poison doux, qui, loin de tout appareil infâme et horrible, laisse expirer tranquille ment un citoyen au milieu de ses amis, et le supplice épouvantable du feu...! » Entendez- vous l'accent de M. Homais ? — Qu'on ne parle pas à Voltaire des persécutions subies par les chrétiens pendant quatre siècles, parfois sous les meilleurs empereurs. Ceci précisément devait l'avertir que c'est chose natuPelle aux hommes de tuer ceux qui ne pensent pas comme eux; il n'en tire que cette conclusion que les persécutions n'ont pas existé. II les nie, ou les réduit à bien peu de chose, ou les explique par des motifs, politiques ou, le plus souvent, les passe absolument sous silence. Que des hommes qui ne sont ni jansénistes ni jésuites aient fait couler le sang de leurs adversaires, n'est-il pas vrai que cela ne s'est jamais vu ? C'est impossible 1 Evidemment. Donc c'est l'histoire qui se trompe.
A ne voir ainsi que l'homme de son temps, c'est sur l'homme que Voltaire se trompe. Il ne peut s'élever ou
8*étendre jusqu'à cette idée que les hommes ont toujours eu et auront toujours le besoin d'assommer ceux qui pensent autrement qu'eux, et que pour eux les çlus grands crimes ont toujours été et seront toujours les crimes d'opinion. Chaque grande idée générale qui traverse le monde donne seulement matière à ce besoin impérieux de Tespèce. Aucune ne le crée, chacune le renouvelle. Avant le christianisme le polythéisme a proscrit cruellement, meurtrièrement le monothéisme sous forme philosophique d'abord, sous forme chrétienne ensuite ; et le christianisme vainqueur a persécuté le paganisme; et les sectes chrétiennes se sont proscrites les unes les autres ; et voilà que le christianisme détruit par vous, vous croyez l'intolérance exterminée du monde, ne sachant pas prévoir, comme vous ne savez pas voir juste dans le passé, et ne vous doutant point qu'après vous l'on va s'assassiner pour des idées comme auparavant, que, seulement, les théologiens seront remplacés par des théoriciens politiques, et le crime d'être hérétique par celui d'élre aristocrate.
Cette étroitesse d'esprit va plus Join, Elle s'applique à l'histoire naturelle comme à l'histoire. Comme Voltaire est incapable de sortir des idées de son temps pour comprendre le passé historique, tout de même il est incapable de dépasser l'horizon de son siècle pour comprendre ou imaginer le passé préhistorique. Les théories de Buffon lui paraissent extravagantes. Quoil la mer couvrant la terre tout entière, les Alpes sous les eaux ; il en reste des coquillages dans les montagnes I Quelle plaisanterie ! — On lui montre les fossiles. 11 ne veutpas les voir. Laissez donc : ce sont ces coquilles de saint Jacques jetées là par des pèlerins revenant de Terre Sainte. — Et cet autre, avec sa génération spontanée et ses anguilles
nées sans procréateurs ! Ce n*est pas même à examiner. — Et cet autre qui croit à la variabilité des espèces, et que les nageoires des marsouins pourraient bien être devenues avec le temps des mains d'hommes de lettres et des bras de marquise. Quels fous ! — Investigations curieuses pourtant, hypothèses fécondes dont un renouvellement de la science, et un peu de Tesprit humain, pourra sortir, et que, là-bas, un Diderot accueille avec attention^ examine avec ardeur, homme nouveau, lui, vraiment moderne, donnant le branle à la curiosité publique, et, ce que vous n'êtes en rien, précurseur.
C'est encore à ce penchant anthropomorphiste, infirmité essentielle de tout homme, je l'ai accordé, mais chez. Voltaire plus grave que chez d'autres, que se rattache toute sa philosophie. Ne croyez pas que, quand il passede l'optimisme au pessimisme, il devienne si différent de lui-même. Il reste au fond identique à soi. Optimiste il l'est à la façon d'un homme du xviv siècle, et avec les arguments de Fénelon. Voyez-vous ces montagnes comme elles sont bien disposées pour la répartition des eaux en vue de la plus grande commodité de Thomme... (1). (Voir dans Fénelon la première partie du Traité sur Vexistence de Dieu,) Un monde créé pour l'homme, un Dieu pour créer et organiser le monde au profit de l'homme, l'homme centre du monde et but de Dieu, donc sa cause finale, donc sa raison d'être, voilà l'univers. Pour un contempteur de la Bible, ce n'est pas de beaucoup dépasser la Bible.
Et quand il est pessimiste, c'est le même système à l'inverse, mais le même système. C'est un pessimisme d'opposition dynastique. Il consiste à accuser Dieu de
(1) Dissertation sur les changements arrivés dans notre glohe^
n'avoir pas atteint son but. a Vous avez créé l'homme, comme c'e'tait votre devoir. Mais vous n'avez pas assez fait pour l'homme. Il se trouve insuffisamment bien. Il n'a pas lieu d'être content de vous. Au moins il faudra réparer. Vous lui devez quelque chose, d — Double aspect de la même idée, optimisme ou pessimisme anthropomorphique, dans les deux cas proclamation des droits de l'homme sur le créateur; croyance à Dieu, si vous voulez ; créance sur Dieu serait, je crois, mieux dit.
Tout son « cause-fînalisme » , auquel il tient tant, se ramène à cela. Il est le sentiment énergique qu'un immense effort des choses a été accompli pour nous contenter ou pour nous plaire, qu'il a atteint quelquefois ce but si considérable, que le monde est à peu près digne de nous, que pour cette raison nous devons le trouver intelligent, que le monde reconnu intelligent s'appelle Dieu. — Mais aussi cet universel effort n'a pas laissé d'être maladroit; nous mesurons ses maladresses à nos souffrances et les lacunes du monde à nos déceptions; nous trouvons l'univers habitable, mais défectueux, donc intelligent mais capricieux ou étourdi, et sans refuser notre approbation, nous retenons quelque chose de notre respect. — Gomme le paganisme est bien le fond ancien et toujours prêt à reparaître de la théologie humaine, et comme c'est bien la religion vraie des hommes, même très intelligents, quand on creuse un peu, qu'un commerce familier avec la divinité, dans lequel on la craint, on l'admire, on la querelle, et Ton doute un peu qu'elle nous vaille!
Voilà donc, à ce qu'il paraît, un esprit assez étroit, dispersé et curieux, mais superficiel et contradictoire, quand on le presse et qu'on le ramène, sans le trahir, il me semble, aux deux ou trois idées fondamentales
qui forment son centre ; très peu nouveau, assez arriéré même, répétant en bon style de très anciennes choses, sensiblement inférieur aux philosophes, chrétiens ou non, qui l'ont précédé, et ne dépassant nullement la sphère intellectuelle de Bayle, par exemple; surtout incapable de progrès personnel, d'élargissement successif de Tesprit, et redisant à soixante-dix ans son credo philosophique, politique et moral de la trentième année.
Prenons garde pourtant. Il est rare qu'on soit intelligent sans qu'il advienne, à un moment donné, qu'on sorte un peu de soi-même, de son système, de sa conception familière, du cercle où notre caractère et notre première éducation nous ont établis et installés. Cette sorte d'évolution que ne connaissent pas les médiocres, les habiles, même très entêtés, s'y laissent surprendre, et ce sont les plus clairs encore de leurs profits. Je vois deux évolutions de ce genre dans Voltaire. Voltaire est un épicurien brillant du temps de la Régence, et Ton peut n'attendre de lui que de jolis vers, des improvisations soi-disant philosophiques à la Fontenelle, et d'amusants pamphlets. C'est en effet ce qu'il donne longtemps. Mais son siècle marche autour de lui, et d'une part, curieux, il le suit ; d'autre part, très attentif à la popularité, il ne demandera pas mieux que de se pénétrer, autant qu'il pourra, de son esprit, pour l'exprimer à son tour et le répandre. Et de là viendra un premier développement de la pensée de Voltaire. Ce siècle est anti-religieux, curieux de sciences, et curieux de réformes politiques et administratives. De tout cela c'est rimpiété qui s'ajuste le mieux au tour d'esprit de Voltaire, eJt c'est ce que, à partir de 1750 environ, il exploitera avec le plus de complaisance, jusqu'à en
devenir cruellement monotone. Quant à la politique proprement dite, il n'y entend rien, ne l'aime pas, en parlera peu et ne donnera rien qui vaille en cette matière. Restent les sciences et les réformes administratives. Il s y est appliqué, et avec succès. Il a fait connaître Newton, très contesté alors en France et que la gloire de Descartes offusquait. Il aimait Newton, et n'aimait point Descartes. Le génie de Newton est un génie d'analyse et de pénétration; celui de Descartes est un génie d'imagination. Descartes crée son monde. Newton démêle le monde, le pèse, le calcule et l'explique. Voltaire, qui a plus de pénétration que d'imagination, est très attiré par Newton. Il a pris à ce commerce un goût de précision, de prudence, de sang-froid, de critique scientifique qu'il a contribué à donner à ses contemporains, et qui est précieux. Sa sympathie pour Dalembert et son antipathie à l'égard de Buffon, sa réserve à l'égard de Diderot viennent de là. Et s'il n'est pas inventeur en sciences géométriques, ce qui n'est donné qu'à ceux qui y consacrent leur vie, son influence y lut très bonne, son exemple honorable, son encouragement précieux. Gomme Fonlenelle, comme Dalembert, il maintenait le lien utile et nécessaire qui doit unir l'Académie des sciences à l'Académie française.
En matières de réformes administratives il a fait mieux. 11 a montré l'impôt mal réparti, iniquement perçu, le commerce gêné par des douanes intérieures absurdes et oppressives, la justice trop chère, trop ignorante, trop frivole et capable trop souvent d'épouvantables erreurs. Je crains de me tromper en choses que je connais trop peu; mais il me semble bien que je ne suis pas dans l'illusion en croyant voir qr'il a deux élèves, dont l'un s'appelle Beccaria et l'autre Turgot.
Cela doit compter. J*insiste, et quelque admiration que j'aie pour un Montesquieu, quelque cas que je fasse d'un Rousseau, et quelque estime infiniment faible que je fasse de la politique de Voltaire, je le remercie presque d'avoir été un théoricien politique très médiocre, en considérant que négliger la haute sociologie et s'appliquer aux réformes de détail à faire dans l'administration, la poHce et la justice, était donner un excellent exemple, presque une admirable méthode dont il eût été à souhaiter que le xvni® siècle se pénétrât. Ici Voltaire est inattaquable et vénérable. C'est le bon sens même, aidé d'une très bonne, très étendue, très vigilante information. Ici il n'a dit que des choses justes, dans tous les sens du mot, et tel de ses petits livres, prose, vers, conte ou mémoire, en cet ordre d'idées, est un chefd'œuvre.
Je vois une autre évolution de Voltaire, celle-là intérieure (ou à peu près), intime, et qu'il doit à lui-même, au développement naturel de ses instincts. C'est un épicurien, c'est un égoïste, c'est un homme qui veut jouir de toutes les manières délicates, mesurées, judicieuses, ordonnées et commodes, qu'on peut avoir de jouir. Donc il est assez dur, nous l'avons vu, assez avare (« l'avarice vous poignarde », lui écrivait une nièce), et la charité n'est guère son fait. Cependant le développement complet d'un instinct, dans une nature riche, intelligente et souple, peut aboutir à son contraire, comme une idée longtemps suivie contient dans ses conclusions le contraire de ses prémisses. L'épicurien aime à jouir, et il sacrifie volontiers les autres à ses jouissances ; mais il arrive à reconnaître ou à sentir que le bonheur des autres est nécessaire au sien, tout au moins que les souffrances des autres sont un très
désagréable concert à entendre sous ses fenêtres. Pour un homme ordinaire cela se réduit à ne pas vouloir qu'il y ait des pauvres dans sa commune. Pour un homme qui a pris l'habitude d'étendre sa pensée au moins jusqu'aux frontières, cela devient une vive impatience, une insupportable douleur à savoir qu'il y a des malheureux dans le pays et qu'il serait facile qu'il n*y en eût pas. Voltaire, l'âge aidant, du reste, en est certainement arrivé à cet état d'esprit, et je dirai de cœur, si Ton veut, sans me faire prier. Les pauvres gens foulés d'impôts, tracassés de procès, « travaillés en finances » horriblement, lui sont présents par la pensée, et le gênent, et lui donnent « la fièvre de la Saint-Barthélémy », cette fièvre dont il parle un peu trop, mais qui n'est pas, j'en suis sûr, une simple phrase. — Et l'on se doute que je vais parler des Galas, des Sirven et des La Barre. Je ne m'en défends nullement. Oui, sans doute, on en a fait trop de fracas. On dirait parfois que Voltaire a consacré ses soixante-dix ans d'activité intellectuelle à la défense des accusés et à la réhabilitation des condamnés innocents. On dirait qu'il y a couru quelque danger pour sa vie, sa fortune ou sa popularité. On sent trop, à la place que prennent ces trois campagnes de Voltaire dans certaines biographies, que le biographe est trop heureux d'y arriver et de s'y arrêter; et Teffet est contraire à l'intention, et Ton ne peut s'empêcher de répéter le mot de Gilbert :
Vous ne lisez donc pas le Mercure de France T 11 cite au moins par mois un trait de bienfaisance.
Oui sans doute, encore, cette pitié se concilie chez Voltaire, et au même moment, et dans la môme phrase,
avec une dureté assez déplaisante pour des infortunes identiques : « J'ai fait pleurer Genevois et Genevoises pendant cinq actes.... On venait de pendre un de leurs prédicants à Toulouse; cela les rendait plus doux; mais
on vient de rouer un de leurs frères (1) » Oui, sans
doute, encore, ily a, dans ces belles batailles pour Galas, Sirven, La Barre et Lally, beaucoup de cet esprit processif qui était chez Voltaire et tradition de famille et forme de sa « combativité ». Il a été en procès toute sa vie et contre tel juif d'Allemagne, ce qui exaspère Frédéric^ et contre de Brosses, et contre le curé de M oëns ; et s'il y a dix mémoires pour Calas, il y en a bien une vingtaine pour M. de Morangiès, lequel n'était nullement victime du fanatisme. — N'importe, c'est encore un bon et vif sentiment de pitié qui le pousse dans ces affaires des protestants, des maladroits ou des étourdis. Pour Calas surtout, le parti qu'il prend lui fait un singulier honneur; car, remarquez-le, il sacrifie plutôt sa passion qu'il ne lui cède. Ses rancunes auraient intérêt à croire plutôt à un crime du fanatisme qu'à une erreur judiciaire, sa haine étant plus grande contre les fanatiques que contre la magistrature. Il hésite, aussi, un instant ; on le voit par ses lettres ; puis il se décide pour le bon sens, la justice et la pitié. Ce petit drame est intéressant.
On le voit, d'une part soùs l'influence de son temps, d'autre part moitié influence de son temps, qui fut clément et pitoyable, moitié propre impulsion et développement, dans une heureuse direction, de ses instincts intimes. Voltaire, par certaines échappées, s'est dépassé, ce qui veut dire s'est complété. Une partie de
(1) A. Dalembert, 29 mars 1762.
232 UIX-HUITlEilE SIECLE.
son œuvre de penseur est sérieuse, c'est la partie pratique et actuelle ; une partie (trop restreinte) de son action sur le monde est bonne, ce sont des démarches d'humanité et de bon secours, o fai fait un peu de bien, c'est mon meilleur ouvrage », est un joli vers, et n'est pas une gasconnade.
Mais quand on en revient à l'ensemble, il n'inspire pas une grande vénération, ni une admiration bien profonde. Un esprit léger et peu puissant qui ne pénètre en leur fond ni les grandes questions ni les grandes doctrines ni les grands hommes, qui n'entend rien à l'antiquité, au moyen âge, au christianisme ni à aucune religion, à la politique moderhe, à la science moderne naissante, ni à Pascal, ni à Montesquieu, ni à Buffon, nia Rousseau, et dont le grand homme est John Locke, peut bien être une vive et amusante pluie d'étincelles, ce n'est pas un grand flambeau sur le chemin de l'humanité.
Quand, tout rempli depuis bien longtemps de ses pensées, et s'assurant sur une dernière lecture, récente, attentive et complète de ses ouvrages, on essaye de se le représenter à un de ces moments où l'homme le plus sautillant et répandu en tous sens, et rimarum plenissimus, s'arrête, se ramène en soi et se ramasse, fixe et ordonne sa pensée générale et s'en rend un compte précis, voici, ce me semble, comme il apparaît. — Positiviste borné et sec, impénétrable non seulement à la pensée et au sentiment du mystère, mais même à l'idée qu'il peut y avoir quelque chose de mystérieux, il voit le monde comme une machine très simple, bien faite et imparfaite, combiné par un ouvrier adroit et indifïerent, qui nlnspire ni amour ni inquiétude et qui est digne d'une admiration réservée et superficielle. — Conserva-
VOLTAIRE. i33
leur ardent et inquiet, il a Phorreur de toute grande révolution dans l'artifice social et même de toute théorie politique générale et profonde ayant pour mérite et pour danger de pénétrer et partant d*ébranler, en pareille matière, le fond des choses. — Monarchiste ou plutôt despotiste, il ne trouve jamais le pouvoir central assez armé, ni, aussi, assez solitaire, ne le veut ni limité, ni contrôlé, ni couvert ni appuyé d'aucun corps, aristocratie, magistrature ou clergé, qui ait à lui une existence propre. — Anti-démocrate et anti-populaire plus que tout, il ne veut rien pour la foule, pas même (il le répète cent fois), pas même l'instruction ; et par ce chemin, il en revient à être conservateur acharné, même en religioj)^ voyant dans Dieu tel qu'il le comprend, et dans le culte, et dans l'enfer, d'excellents moyens, insuffisants peut-être encore, d'intimidation. — Et ce qu'il rêve, c'est une société monarchique dans le sens le plus violent du mot, et jusqu'à l'extrême, oii le roi paye les juges, les soldats et les prêtres, au même titre; ait tout dans sa main ; ne soit gêné ni par Etats généraux ni par Parlement ; fasse régner l'ordre, la bonne police pour tous, la religion pour le peuple, sans y croire ; soit humain du reste, fasse jouer les tragédies de M. de Voltaire et mette en prison ses critiques . Il se fâche contre les philosophes de 1770 quand ils « mettent ensemble » les rois et les prêtres. Pour les rois, non, s'il vous plaît ! « Il ne s'agit pas de faire une révolution comme du temps de Luther et de Calvin, mais d'en faire une dans l'esprit de ceux qui sont faits pour gouverner. » Son idéal, c'est Frédéric II ; non pas encore : Frédéric accueille et recueille les Jésuites ; son vrai idéal, c'est Catherine II. La société qu'il a rêvée c'est celle de Napoléon l®'. Et ce système est un système. C'est celui de Hobbes.
-2U DlX-HUlTlEME SIECLE.
"Seulement Voltaire est trop léger pour avoir en soi, ou pour atteindre, du système qu*il conçoit ou qu'il caresse, la substance et le fond. Il n'appuie sur rien les constructions légères de sa pense'e. Positiviste, il n'a pas l'essence du positiviste ; monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste ; anti-démocrate, sans être sérieusement aristocrate, il n'a pas les qualités patriciennes ; •et, conservateur, il n'a pas les vertus conservatrices.
Positiviste, il ne sait pas que l'essence du positivisme c'est une qualité, très religieuse quoi qu'elle en ait et très grave, qui est l'humilité ; que le positiviste sincère est surtout frappé des bornes étroites et des voûtes affreusement basses et lourdes qui limitent et répriment notre misérable connaissance ; qu'il dit : « Bornonsnous, puisque nous sommes bornés; sachons ne pas «avoir, puisqu'il est si probable que nous ne saurons jamais ; à Varna nesciri de Ylmitation ajoutons aude néscire » ; — et que c'est là une disposition d'esprit plus respectueuse du grand mystère que toute téméraire affirmation, puisqu'elle le proclame. — Voltaire, lui, ne •s'humilie point, croit savoir (le plus souvent du moins) «t tranche lestement. Il est positiviste assuré et auda- <îieux, avec un petit déisme très positif aussi, sans aucun mystère, dont on fait le tour en trois pas, dont il est fâcheux aussi qu'il ait besoin comme instrument de terreur, et qui au défaut d'être un peu naïvement positif, joint celui d'être trop pratique. Il n'a pas le positivisme sérieux et réfléchi qui s'arrête au seuil du mystère, mais précisément parce qu'il y est arrivé.
Monarchiste, il n'a pas la raison d'être du monarchiste, qui n'est autre chose que le patriotisme. Le monarchisme, quand il est profond, est un sacrifice. Il est l'immolation du droit de l'homme au droit de l'État
pour la patrie. Il part de cette conviction que la patrie n'est pas un lieu, mais un être, qu'elle vit, qu'elle se ramasse autour d'un cœur ; et que ce cœur s'il n'est pas un Sénat éternel, doit être une famille éternelle, une maison royale, une dynastie ; que cette maison est le point vital du pays, languissant parfois (et alors malheur dans le pays, mais respect encore et fidélité au trône : ce ne sera qu'une génération sacrifiée à la perpétuité du pays) ; puissant parfois et vigoureux (et alors gloire dans la nation et élan nouveau vers l'avenir) ; mais toujours conservateur du pays, en ce qu'il en est la perpétuité, et parce qu'un pays n'est autre chose qu'un être perpétuel et fidèle à sa propre éternité. — Cette conception est absolument inconnue à Voltaire ; il est monarchiste sans être dynastique, il est monarchiste sans être patriote, d'où il suit qu'il n'est monarchiste que par instinct banal de servilité. Il est si peu monarchiste dans le sens profond du mot qu'il change de roi ; il est si peu patriote qu'il change de patrie. Son indifférence pour le pays dont il est est telle qu'elle a étonné même ses contemporains. Elle est telle qu'elle le rend inintelligent même au point de vue pratique, ce qui peut surprendre. Agrandissement de la Prusse, débordement de la Russie, suppression de la Pologne, les Russes à Constantinople, voilà sa politique extérieure, cent fois exposée. C'est toujours la France amoindrie qu'il semble rêver. — Ce n'est pas qu'il lui en veuille précisément. Il n'en tient pas compte. Que d'énormes monarchies, qui ne risquent pas d'être catholiques et qu'il espère naïvement qui seront « philosophiques », se forment dans le monde, il lui suffit. C'est le plus remarquable cas, non de colère blasphématrice contre la patrie, ce qui serait plus décent, mais d'indifférence à l'endroit du pays, qui se soit vu.
,23G DIX-nUlTlEMK SIECLE.
Anti-démocrate il Test sans être patricien. Ce n'est pas le mépris du peuple qui fait le vrai aristocrate, c'est la certitude que le peuple est incapable de gouverner ses affaires, et que, par conséquent, il faut se dévouera lui. Voltaire a le mépris sans avoir le dévouement. Il n'a que la plus mauvaise moitié de raristocrate.il veut tenir la foule dans l'ignorance et l'impuissance, et c'est un système qui peut se défendre ; mais il ne tient à aucune aristocratie éclairée, organisée et pouvant quelque chose dans l'Etat, de quoi étant adversaire, il devrait être démocrate ; et Rousseau est plus logique que lui. Mais tout ce qui n'est pas monarchie pure, et que ce soit démocratie, ou aristocratie, ou gouvernement mixte, lui est antipathique. On s'attendrait, puisqu'il est si personnel, et puisque c'est notre ridicule à tous de tenir pour le meilleur Tétat où nous serions les personnages les plus considérables, qu'il rêvât une aristocratie philosophique et un gouvernement des « hautes capacités d et des a lumières. •> Nullement. Diderot y songe plus que lui. C'est même une chose monstrueuse pour lui que a l'Eglise » ait pu être jadis un « ordre » de l'Etat. Gela dérange sa conception de l'Etat. Cependant, si l'Eglise a été un ordre, c'est qu'elle était en ces temps-là la corporation des capacités. — Mais la vraie idée aristocratique est totalement étrangère à ce contempteur du peuple. Il n'est aristocrate que par négation.
Et il n'est conservateur que par timidité. Le conservatisme sérieux et fécond n'est pas la peur de l'avenir, il est le respect du passé. Il est une sorte de piété filiale. Il est le sentiment que le passé a une vertu propre, que les institutions du passé sont bonnes, même quand elles sont un peu mauvaises, comme maintenant dans la nation l'idée de la continuité des efforts, de la longueur
de la tâche, et de la patience commune. La tradition c'est la solidarité des hommes d'aujourd'hui avec les ancêtres, et par là c'est la patrie agrandie dans le temps, de tout ce qu'elle retient et vénère du passé. — Et cela est vrai que le passé a une vertu, sans avoir été si vertueux quand il était le présent ! Comme d'un père mort un fils ne garde en mémoire, très naturellement et sans effort, que ce qu'il avait d'excellent, et comme ce souvenir devient en lui un viatique et un principe d'énergie morale, de même un peuple dans les institutions qu'il garde de ses ancêtres ne trouve, naturellement, qu'une image épurée de ce qu'ils étaient, qui lui devient un réconfort et un idéal. Montaigne gardait dans son cabinet les longues gaules dont son père avait accoutumé de s'appuyer en marchant, et certes, je voudrais qu'il les eût gardées même si son père s'en fût servi <{uelquefois pour le fustiger. — Voltaire n'a point ce genre de piété. 11 est homme nouveau essentiellement ; et il n'a aucune espèce de respect. Il n'est conservateur que parce qu'il se trouve à peu près à l'aise dans la société telle qu'elle est. Il est conservateur par appréhension beaucoup plus que par respect. 11 est conservateur beaucoup moins des souvenirs que des défiances, et beaucoup plus des remparts que du Palladium. — Il n'y a pas à s'y tromper : l'humanité qu'il a rêvée serait l'humanité ancienne seulement un peu, je ne veux pas dire dégradée, un peu déclassée ; et la société qu'il a rêvée serait la société ancienne un peu nivelée, aussi comprimée. Ce serait quelque chose comme l'Empire sans gloire. Ce serait un état social parfaitement ordonné et désagréable.
On ne le voit pas si déplaisant que cela, à le lire de temps en temps. Non certes, d'abord parce qu'il est plai-
sant, et spirituel et causeur aimable, ce qui sauve tout, surtout en France ; ensuite parce qu'il a beaucoup de bon sens, et que ses idées de détails sont très justes, très vraies, très pratiques, et excellentes àguivre. Le Voltaire négatif, le Voltaire prohibitif, le Voltaire qui dit : «ne faites donc pas cela » , est admirable. S'il s'était borné à répéter : « Ne briilez pas les sorciers ; ne pendez pas les protestants ; n'enterrez pas les morts dans les églises ; ne rouez pas les blasphémateurs ; ne questionnez pas par la torture ; n'ayez pas de douanes intérieures ; n'ayez pas vingt législations dans un seul royaume; ne donnez pas les charges de magistrature à la seule fortune sans mérite ; n'ayez pas une instruction criminelle secrète, à chausses-trapes et à parti pris (1) ; ne pratiquez pas la confiscation qui ruine les enfants pour les crimes des pères ; ne prodiguez pas la peine de mort (il a même plaidé une ou deux fois pour l'abolition) ; ne tuez pas un déserteur en temps de paix, une fille séduite qui a laissé mourir son enfant, une servante qui vole douze serviettes ; soyez très propres ; faites des bains pour le peuple; n'ayez pas la petite vérole ; inoculez-vous » ; — s'il s'était borné à répéter cela toute sa vie, avec sa verve et son esprit et son feu d'artifice perpétuel, et à faire une centaine de jolis contes, je l'aimerais mieux. Mais le fond des idées est bien pauvre et le fond du cœur est bien froid. Ce qu'il parait concevoir comme idéal de civilisation est peu engageant. Le monde, s'il avait été créé par Voltaire, serait glacé et triste. Il lui manquerait
(1) Une fois même il a demandé le Jury (ce qui est étrange de la part d'un homme qui n'a jamais manqué, dans les affaires d*Abbeville et de Toulouse, d'accuser surtout la population, responsable des décisions que ses cris imposaient aux juges) ; mais ce n'est qu'une de ses <( humeurs » et boatades.
une âme. G*est bien un peu ce qui manquait à notre: homme.