SA PHILOSOPHIE
Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable et digne d^attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, 'assez souvent, les intuitions d'un homme ;' supérieur. Vous savez, du reste, qu'avec toute sa fougue, il est très bien informé. Il est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus diversement au moins, queBnflbn. Il sait toute l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, je crois, mais par luimême aussi, il me semble ; et il la sait bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle, ne s'en douaient pas. Ses articles de rEncyclopédie sur Aristote, Platon, PythagorCy Leibniz, Spinoza^ le Manichéismey sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible du xvm* siècle, et connaît les sources de Bayle. Gela est beaucoup; ce
n'est rien pour lui. Il sait la physique, la chimie de son temps, la physiologie, Tanatomie, l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que les idées géne'rales des hommes se font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en esx aux mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte, ni œil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.
Ses premiers ouvrages. Essai sur le mérite et la vertu^ Pensées philosophiques ^ sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles. Mais, déjà la Lettre sur les aveugles et la Lettre sur les sourdsmuets contiennent une philosophie, qui sera celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. L'Essai sur le mérite et la vertu était religieux et « déiste » ; les Pensées philosophiques étaient irréligieuses et a théistes », et peuvent être considérées comme une esquisse de « morale indépendante • ; les Lettres sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ails se trouvaient bien organisés,,
devenant plus féconds, les « espèces » s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite école matérialiste du xvii* siècle, obscure et timide en son temps, reparaissait^ et allait user des ressources nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.
En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768 (1), et toutes, sous Tinfluence de la grande loi de continuité de Leibniz, voyant entre tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine du transformisme, supposaient plus ou moins formellement que les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de Qxe, s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent donné ses derniers résultats. Ces hypothèses, qui du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination ; et dans l'Interprétation de ' la Nature (1754), non seulement bien avant Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit énergique et audacieux une forme si
(1) De Ma\\\ct : Ent7'etien d'vn philosophe indien (17^8). — Charles Bonnet : Contemplation de la ^atvre (1764). — Robinet : JJe la nature (1766); Considérations philosophiques sw la gradation naturelle des formes de Vêtre (1768).
arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste :
« De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas de même des espèces entièret*?.,. Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la masse de la matière ; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût ; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations et de développements... qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus...? »
Et plus tard, dans le Rêve de d'Alembert, il mettait en vive lumière par une image ingénieuse et frappante cette supposition de Charles Bonnet devenue aujourd'hui une doctrine, que Tétre vivant n'est qu'une collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. « Il est composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles... » Voyez cet essaim d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe. Il est composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres et vivant pour un temps ensemble. Un animal est un tourbillon d'animaux entraînés pour un temps dans une existence commune, qui se sépareront plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre a un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi infiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre cité que nous appelons plante ou animal: et cette circulation étemelle, c'est l'univers.
DIDEROT. mr
Enfin, dans le Rêve de d'Alembert encore, il donnait, avant le transformisme constitué, la formule définitive du transformisme : c Les organes produisent les besoins^ et, réciproquement^ les besoins produisent les organes. » Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot de Pascal sur Thérédité (1). Il arrive souvent que les hommes d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d*expression trouve le mot auquella lente accumulation des notions de détail ramènera.
Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans « cause finale », sans intelligence ordonnatrice, évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres espèces ; versant l'élément nutritif dans Tanimal, et en faisant de la sensation et des passions ; dans l'homme, et en faisant de la sensation, de la passion et de la pensée ; rejetant Tanimal et l'homme dans l'éternel creuset, et de ces fibres qui pensèrent faisant des végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'hommes, des choses sentantes et pensantes à leur tour : c'est le système qui séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît. — Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation que par raisonnement. La
1) ic L'habitude est une seconde nature, et, aussi, la nature est une première hal;>itude. >•
« nature » l'enivre et le transporte hors de lui-même. Il en reçoit « l'enthousiasme » comme d'autres croient le recevoir du ciel. Relisez celte page si curieuse, belle du reste, qui est égarée, comme toujour.* les belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a que faire (1) :
Il m'entendit et me répondit d'une voix altérée : c II est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie? Il quitte la ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son cœur, à mêler ses pleurs au cristal d'une fontaine; à porter des fleurs sur un tombeau ; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie ; à traverser à pas lents des campagnes fertiles ; k contempler les travaux des hommes ; à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude ? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.
«Oh ! nature ! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la source féconde de toutes les vérités I... L'enthousiasme naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, il en est occupé, agité, tourmenté. L'imagination s'échauffe, la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui part de sa poitrine, et qni passe d'une manière délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps. Bientôt c'est une chaleur forte et permanente qui Tembrase, qui le fait haleter^ qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant Im. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur. »
Yoilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car rhomme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. L'adoration de la Nature a été son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce,
(1) Début du Second entretien sur le fils naturel.
bonne, et bonne conseillère. :c Tout est bon dans la nature. » Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme ; c'est l'homme qui se pervertit malgré elle ; « ce sont les misérables conventions et non la nature qu'il faut accuser (1)3». Ecoutez-la; elle ne vous donnera que de bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira : a 0 vous! qui, d'après Timpulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant de voire durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité ; jouissez sans crainte; soyez heureux. Vainement, ô superstitieux, cherches-lu ton bien-être au delà des
bornes de l'univers où ma main t'a placé Ose t'af-
franchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits ; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois... Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature ! Elle te consolera, elle chassera de ton cœur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui le déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer. Rendue la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la route de ta vie... » Etc., etc.
C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier philosophe 1 — N'en doutez pas un instant ; et son dernier mot sur ce point est le Supplément au voyage de Bougainvîlle, qu'il m*est difficile d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans dire ; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur ! La nature (ceci est parfaitement vrai) ne connaît ni Tune, ni l'autre, ni la troisième. Toutes ces choses sont des a inventions » humaines, imaginées par des tyrans pour
(IJ De la poésie dramatique, — Du drame moral,
nous gêner et nous rendre misérables. « Il existait un homme naturel : on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et il s'est élevé' dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le plus fort ; tantôt il est terrassé par r homme moral et artificiel,.. Cependani il est des circonstances extrêmes qui ramènent Thomme à sa première simplicité : dans la misère l'homme est sans remords ; dans la maladie la femme est sans pudeur (1).» — Et à la bonne heure !
Que faire donc : a Faut-il civiliser Thomme ou l'abandonner à son instinct ? » Pressé de a répondre net », Diderot ne se fera pas prier : a Si vous vous proposez d'en être le tyran^ civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans la caverne », c^est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre de civilisateurs: « J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses : examinez-les profondément ; et je me trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait de lui imposer. » — Voulez-vous au contraire « l'homme heureux et libre ?Ne vous mêlez pas de ses affaires... Méfiezvous de celui qui veut mettre l'ordre » (2).
On voit assez que Diderot a été Tami et le premier inspirateur de Rousseau. Le retour à Tétat de nature leur a été longtemps une chimère et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des supercheries ingénieuses et malignes ima-
(1) Supplément au voyage de Bougainville.
(2) Ibid.
ginées un jour, et non par tous les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable ! Tous deux ont eu cette idée ; seulement, gênés tous les deux par Tétat social, chacun en a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait davantage : Rousseau insociable, la sociabilité, Diderot intempérant, la morale. Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune ; Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et ianfaron de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.
Et, quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de a l'évolution » des idées ou des tendances dissolvantes du xviiie siècle. Entendez bien que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit d'une génération, d'autre part de son état de passions, résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'antre ce qu'elle désire. Le xvm° siècle français a été une lassitude et une impatience de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis de l'humanité. C'est» l'invention sociale » avec ses éléments divers, législation dure, répression implacable, religion austère, morale luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme une invention, comme quelque chose
qui pourrait ne pas être , qui a commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour ce qui est de l'autorité qu'elle est despotique, pour ce qui est de la religion qu'elle n'est pas divine. — Et il reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant Yauvenargues réclame déjà en faveur de la nature qu'il lui semble qu'on réprime trop, et des t passions » dont il lui parait que certaines sont belles et « nobles ». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le « sentiment » à la place de la morale • artificielle », revenant plus tard à une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le culte.
Et Diderot plus audacieux, non seulement dans la destruction de l'invention sociale va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il y a de plus « artificiel » pour lui dans toutes ces inventions méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme de Tétat de nature où vivent les animaux et les plantes. La nature est immorale. D'autres en concluent que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il* en conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite , ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, respecté encore,, ou indirectement et mollement
attaqué, c'est où il se porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y est allé.
N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s*amuse. Il n'altache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de ringénieux, de Féloquent et du criminel. Il en parle comme d'impertinences, c d'extravagances » et de «bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de V Encyclopédie, Considérez toujours Diderot comme un homme qui s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa parole, et il parlait sans cesse ; il se grisait de ses lectures, de ses pensées et de son écriture ; il se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze ; et ensuite venait le verbiage intarissable, Tépanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de répétitions, encombré de digressions, coupé çà et là de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièreté et de niaiseries. Et ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire naturelle.
Notez, de plus, que, comme le cœtir n'était pas mauvais, et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, une règle des mœurs, mais sa source, à lui , de bonnes intentions et d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu
294 DIX-HCITIEME SIECLE.
pour lui c'est le mouvement a naturel » et facile d'un bon cœur, le penchant altruiste^ la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive ; et il eroii que rhomme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois dire quelque part : « C'est à la volonté générale que Tindividu doit s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant^ et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs » ; et cela, s'il s'y tenait, ce serait une règle , une loi du devoir, assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant une loi. Mais d'autre part, et plus fréquemment, il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son cœur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et vertueuse. L'homme de bien crée le devoir^ fait la loi morale. Il ne la reçoit point : elle coule de lui. Deux fois, dans ÏEntretien dhmpère avec ses enfants et dans Esi-il bon ? Est-il méchant ? il a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens. Un homme en possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle inutilement l'avoir des gens riches, désintéressé du reste absolument dans l'affaire, peut-il brûler le testament? Diderot ne cache point qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative. — Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer des fables, et des machines et dos fourberies de Scapin ? Diderot
semble tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je Tai dit, et qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne ; que, partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.
C'est à peu près cela que Ton peut, si Ton y tient, appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son immoralité. C'est toujours Thomme naturel opposé à € rhomme artificiel et moral »; c'est toujours la société, la communauté, le consensus qui est dépossédé du droit abusivement et frauduleusement pris de nous faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de loi que je n'ai point faite ! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse générale point de morale aucunement. La morale est une invention d'anciens tyrans subtils ; c'est une des pièces de l'homme artificiel qu'on introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement interrogé ; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré de la loi civile.
Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes sans ([u'il s'en doute, ce que le xviip siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de Thumanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et par accepter
comme vérités au moins provisoires, lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet « homme artificiel >, en admettant même qu'il soit artiQciel, cet homme social, religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à. peu ; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire ; le repousser tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme sociologique ; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement réussi. — A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée saine et d'un regard juste ; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil des radicaux du xvni<^ siècle.
Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques. Le bon Diderot n'est pas orgueilleux le moins du monde. Il a eu des audaces plus radicales encore que Jean-Jacques ; mais ce sont les audaces de la légèreté^ de l'étourderie, d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes disait que le méchant
est un enfant robuste. L^enfant robuste est plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons mouvements et d'étranges écarts. Et c^est Diderot. C'est l'homme dont on a pu dire, et qui a dit de luimême : « Est-il bon? Est-il méchant? »