‹ Dix-huitième siècleChapitre 35 sur 53 · SES IDEES LITTERAIRES · texte numérisé non relu

SES IDEES LITTERAIRES

Il en est des idées de Voltaire sur Tart comme de sesautres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard : elles le sont en effet ; et elles se* ramènent à une certaine unité eh ce qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. Au» premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande croisade des « modernes », et il prend parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, Homère, la tragédie en. vers et les trois unités; il défend, contre Montesquieu, la* poésie elle-même qu'il sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idéespures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, autour de lui, contre tout le xvii« siècle ;. il veut, lui, que Ton continue le xvii* siècle, que Ton. rime plus que jamais, et que, plus que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.

Et, sur cela, vous croyez qu'il est ancien, à la façon d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des littératuresmodernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n*a.

guère perdu une occasion de mettre le Tasse etrArioste au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui n'existe pas, à quoi Ton peut mesurer le chemin parcouru en arrière depuis Boiieau. La tragédie française est incomparablement supérieure à la tragédie grecque. Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser un moment les honnêtes gens ; Virgile, très supérieur à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu près rien à Tantiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité.

C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est conservateur ou monarchiste en politique , sans savoir ce que c'est qu'un classique non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache^» Le goût classique pour lui ce n'est pas forte connaissance de rhomme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique et mâle associant l'univers à la pensée de Thomme et peuplant le monde de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des grandeurs de notre âme — et, parce que tout cela est bien compris et possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté,

ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, ampleur, largeur, noblesse ~ non; Tart classique n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste ; et c'est ce qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne paS' soupçonner le fond ; et c'est tout Voltaire critique. #

Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de proportions dans les œuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle de Louis XIV. Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un assez bon acheminement. « Il faut avoir passé par là », ou plutôt ou peut avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.

Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes œuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste rien (Boileau la comprenait); de l'antiquité grecque les deux tiers, au moins, tombent ; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler de rArit)ste. Sophocle reste : il est noble, il est mesuré, il est harmonieux ; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.

Appliqué même au xvii** siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas compris, du moins celui des Pensées. C'est que Pascal, sans qu'on s'occupe ici ni du philo-

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sophe ni du théologien, est le plus grand poète, peutêtre, du xviie siècle.

Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est dans les questions de « bon goût » proprement dit et de bienséance. Le grand défaut des auteurs du xyii^ siècle, pour Voltaire, est d'avoir trop souvent manqué de noblesse. Bossuet est quelquefois bien familier dans ses Orale ons funèbres, et la « sublimité > de ces beaux ouvrages en est a déparée » (i). Comparez le portrait si correct et bien compassé de la reine d* Egypte dans leSétkos de Tabbé Terrasson et le portrait de Marie-Thérèse dans Bossuet : « vous serez étonné de voir combien le grand maître de l'éloquence est alors au-dessous de Tabbé Terrasson » (2). La Fontaine est charmant ; il a un ^t instinct heureux et singulier» et fait ses fables « comme Tabeille la cire » ; mais que de trivialités • quelquefois, que de « bassesses », que de « négligences » et que d' a impropriétés » ! Surtout il est regrettable quMl n'ait a ni rime ni mesure ». Il n'y a pas jusqu'à ce bon RoUin qui n'ait donné dans le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer la t balle », le « ballon » et le « sabot » ; et ce sabot ne saurait se souffrir. Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment élégant ? Il y a dans le second acte d'Andromaque des « traits de comique » qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah I quel dommage !

Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces étranges dégoûts. En littérature aussi

(1) Temple du goût .

(2) Connaissance des beautés et des défauts de la poésû et de Véloquenoe dans la Langue française, — Caractères et portraits.

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c'est un gentilhomme, certes, mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre 6ur la noblesse.

Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire « nervosité » d'homme de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakespeare, pendant son séjour en Angleterre, etil a crié en France la gloire du grand tragique. — Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin "de sa carrière, contre Tauteurd'O^/^^/Zo? C'est qu'on est Tauteur de Zaïre, sans doute ; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus ; et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment préférées au fond. Le goût de Voltaire c^est le goût de Boileau devenu beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe. Prenez ce qui]est comme l'enveloppe de la poétique du xv[(e siècle : trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton, merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des effets de la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même ; et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans sève, prenez-la pour Tart lui-même ; ayez cette illusion, vous aurez celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans l'art de Voltaire et de son groupe.

Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du xvu® siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens, et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement par leur exemple ; reduisez-le à n'être plus qu'un instinct et urte habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile ; et un procédé s'appliquant

aux modèles les plus difiFérents, à Virgile comme à Camoèns, à Arioste ainsi qu'à Shakespeare ; et s'appliquant, encore, à des modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux œuvres du xvii* siècle : vous avez un autre aspect de Tart poétique et un autre secret de la façon de travailler de Voltaire ; et vous arrivez, par tout chemin, à vous convaincre que cet art est Part moins le fond de Tart.

Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire ? Non pas 1 N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait son originalité. L'originalité de Voltaire, c'est son instinct de curiosité. C'est par là que, de tous côtés, il échappe à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est d'avoir résisté à la réaction contre le xvii® siècle, et d'avoir soutenu que le xvii' siècle était grand ; mais une autre partie de son rôle, c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose. Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de mœurs. Gela fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que celui de ses contemporains. Il lès redresse, à la rencontre, fort heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles. «Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois gigots de mouton dans une marmite?. . . » — « Eh ! mon Dieu, répond Voltaire, c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsnie. » — a Pourquoi tant louer la force physique de ses héros? Cela n'est pas du ton de la cour. » — a Non, mais avant l'invention delà poudre, la force du corps décidaitde tout

dans les batailles. Cette force est Torigine de tout pouvoir chez les hommes ; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à TAtlas. »

Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers toutes les littératures, à peu près, et toutes les histoires, Voltaire a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un demi-shakspearianisme, c'est trop dire, quelque ouverture d'esprit en choses d'art tragique, qui, au moins, nous le verrons, doit diversiQer ses procédés d'imitation. De ses Italiens il tient un certain goût de fantaisie folle qui Pécartera par moments (mais beaucoup trop) de son ferme propos de noblesse académique dans Tart. De ses Espagnols, qui n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, tout compte fait, sa critique quoique en son fond plus étroite que celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et quelques saillies assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable ; mais il a inventé Athalie, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet enthousiasme, en faisant remarquer combien Athalie est d'un mauvais exemple. C'est qu'il est monarchiste et anti-clérical ; mais ces vingt passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.

En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien, sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Gela tient à ce qu'il n'élait pas poète et à

ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette complexion mène à être un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui, sans bien sentir Fart, se donne, et donne même aux autres l'illusion qu'il est un artiste.

SON ART LITTERAIRK.

J'ai commencé l'étude de Voltaire artiste par l'étude de Voltaire critique. Ce n'est pas sans raison. Je crois en effet que l'art dans Voltaire n'est guère que de la critique qui se développe, et qui se donne à elle-même des raisons par des exemples. 11 y a des hommes de génie qui se transforment en critiques, pour leurs besoins, et alors ils donnent comme règle de l'art la confidence de leurs procédés. Tels Corneille et Buffon. Il y a des hommes de goût, de finesse, d'intelligence qui sont critiques de naissance, qui disent: a ce n'est pas comme cela qu'on fait un ouvrage; c'est comme ceci • ; et qui ajoutent, le moment d'après, ou Tannée suivante : « et je vais le montrer, en en faisant un ». On reconnaît généralement les premiers à ce qu'ils ne s'adonnent qu'à un genre d'ouvrages, et ensuite prescrivent des règles d'art qui ne s'appliquent bien qu'à ce genre-là. Tels Buffon et Corneille. On reconnaît généralement les autres à ce qu'ils ont des idées de critique sur tous les genres d'ouvrage, et s'aventurent à composer des œuvres à peu près de tous les genres. Tels Mârmontel, Laharpe, à cent degrés plus haut tel Voltaire. — Seulement Voltaire, en outre de ce talent ou plutôt de cette

souplesse à transformer sa critique en exemples agréables, qu^il prend et donne pour des modèles, a un talent original, et peut-être deux. Il a un génie de curiosilé, et c'est ce qui en fera un bon historien; il a un génie de coquetterie, de bonne grâce, d'habileté à bien faire les honneurs de lui-même, et c'est ce qui en fera un conteur, un rimeur de petits vers charmants, et un épistolier des plus aimables.

Commençons par ceux de ses ouvrages où l'inspiration n'est que de la critique qui s'échauffe.

Ce sont ses poésies, ses tragédies, ses comédies. Ils ont deux défauts, dont le premier est précisément d'être nés d'une idée et non d'un transport de Tâme tout entière, de l'intelligence et non de tout l'être, et par conséquent de rester froids; dont le second, conséquence du premier, est d'être presque toujours des œuvres d'imitation; caria critique qui invente ne peut guère être que de l'imitation qui se surveille, et qui surveille son modèle, de l'imitation avisée qui corrige et qui redresse, mais de l'imitation encore.

C'est les caractères essentiels de tous les grands ouvrages artistiques de Voltaire. De quoi est née la Henriade ? Du traité sur le poème épique qui l'accompagne, soyez-en sûrs. Il a été fait après ; mais il a été pensé avant. Voltaire s'est dit : « Homère brillant, mais diffus et enfantin ; Virgile élégant, mais souvent froid, avec un héros qu'on n'aime point ; Lucain déclamateur, mais vigoureux, « penseur •, éloquent, bon historien. Ce qu'il faut dans un poème épique, c'est un héros sympathique, une histoire vraie et grande, des pensées philosophiques, des discours brillants, un peu de merveilleux, car vraiment Lucain est trop sec, mais un merveilleux civilisé, moderne et philosophique, et des

vers d'une prose solide et serrée, comme : « Nil actum reputans siquid superesset agendum », et je songe à une Henriade ». — Et la Henriade a vu le jour. C'est un poème très intelligent.

Non pas, sans doute, d'une intelligence très profonde et très péne'trante des vraies conditions de l'art, lesquelles se sentent plus qu'elles ne se comprennent. Ici la création est la mesure juste du sens critique, et l'invention juge la théorie. Voltaire se trompe, encore ici, sur le fond des choses, qu'il n'atteint pas. Il prend là galanterie pour l'amour, l'allégorie pour le merveilleux et l'histoire pour l'épopée. Mais dans les limites d'une intelligence qui fut toujours fermée aux trois ou quatre conceptions supérieures de l'âme humaine, la Henriade est un poème très intelligent. Je comprends qu'elle laisse froid, je ne comprends pas qu'elle ennuie. C'est de l'histoire anecdotique très amusante. Le sens critique l'a conçue ; mais le génie de curiosité l'a exécutée. Il y a là des portraits bien faits, des scènes bien racontées ,

et des « Etats de l'Europe en 1600 » rédigés en prose admirable, précis, ramassés et clairs, qui feraient très grand honneur à des manuels d'histoire pour homme du monde. — Comment il faut lire la Henriade? Posément, sans anxiété et sans transport (elle le permet), en saisissant bien ce qu'il y a dans chaque vers d'allusion à une foule d'événements, et en lisant surtout les notes de Yoltaire, qui éclairent les allusions et complètent le cours. Et lue ainsi, elle est un vif plaisir de l'esprit dans une grande tranquillité du cœur et un grand calme de l'imagination. On y voit presque toute l'histoire de France, surtout ce que Voltaire en aime, dans la belle lumière d'un jour clair et un peu frais : saint Louis, François I, les Valois, Henri IV et ce cher siècle de

Louis XIV prolongé quelque peu jusqu'à Voltaire luimême. La curiosité a dicté ces pages, a dicté ces notes, et elle se satisfait à les lire. C'est le poème le plus distingué, le plus judicieux et le plus utile qu'on ait écrit en France depuis Mézeray.

La Pucelle est moins amusante. On peut même dire qu'elle est illisible. C'est un poème plaisant, à qui il manque d'être comique. Ces personnages burlesques font des sottises qui ne font point rire. Faut-il écrire un très grand mot en parlant de la Pticelle? N'importe ; je dirai que c'est parce que Voltaire manque de psychologie Ce ne sont point les aventures où des hommes soi^ engagés qui sont bouffonnes par elles-mêmes ; ce sont les travers par où les hommes se jettent dans des aventures désagréables, ou par où ils les subissent de mauvaise grâce, ou par où ils les rendent plus humiliantes encore et les prolongent; ce sont ces travers qui piquent notre malignité et la chatouillent. Ne comparez pas à Don Quichotte, mais seulement à Ragotin pour sentir tout de suite où est le fond vrai d'un roman comique ou d'un poème burlesque. Ce fond n'existe aucunement dans la Pucelle. Ce ne sont qu'invention de petits faits grotesques ; on dirait les imaginations d'un collégien vicieux. Pour comprendre que cet énorme amas d'ordures ait plu aux contemporains, il faut avoirlu tous les romans froidement lubriques du temps ; et pour ce qui est de comprendre que Voltaire ait pu les entasser, par poignées, pendant à peu près toute sa vie, il faut y renoncer absolument. Cela confond.

Ce qu'on en pourrait distraire, ce serait quelques-uns de ces avant-propos ou billets au lecteur qui sont placés en tête de chaque chant. Il y en a de très jolis. Le Voltaire des petits vers et des petites lettres s'y re-

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trouve. 11 a bien fait d'emprunter ce procédé à TArioste.

Son goût pour l'histoire se retrouve encore dans cet ouvrage pour laquais. Il a trouvé le moyen d'y dérouler toute l'histoire de France depuis Charles VII jusqu'au système de Law inclusivement. Ce n'est pas le plus mauvais endroit. Cela rappelle un peu la Ménippée. Mais c'est sans doute assez parlé de la Pucelle.

C'est dans ses tragédies qu'on voit le mieux à quel point l'art de Voltaire est une critique qui cherche à se transformer en invention. La tragédie de Voltaire est • sortie de la théorie de Voltaire sur la tragédie. C'est une date importante pour l'étude de la critique dramatique en France. Voltaire admire les Grecs, leur préfère Corneille, lui préfère Racine, et croit qu'après Racine, il n'y a qu'à imiter Racine en le corrigeant. Que manquetil à Racine ? C'est de cette question et de la réponse qu'il y croit pouvoir faire, que toute la tragédie de Voltaire est née, à bien peu près. Il manque à Racine de Vaction. Il manque à Racine du spectacle. Deux pièces hantent sans cesse la pensée de Voltaire : Rodogune et Athalie. L'action de Rodogune ajoutée au théâtre de Racine, le spectacle d'Athalie ajoutée au théâtre de Racine, voilà la perfection : et Voltaire l'atteindra, et il Va atteinte, comme tous ses contemporains, on peut le voir par les lettres de Dalembert et de Remis, en sont persuadés.

Au fond, cela voulait dire que Voltaire ne comprenait pas le théâtre de Racine. Malgré son adoration pour Racine et ses superbes mépris pour Corneille, Voltaire, qui se croit novateur, est beaucoup plus rapproché de Corneille que de Racine. Le théâtre français pour lui est un recueil « d'élégies amoureuses d ; c'est un « rias-

VOLTAIRE. SBl

sunto di elegie e epitalami ». Qu'est-ce à dire? que, comme tous les critiques depuis 1700 jusqu'à 1850 environ, il trouve Racine « tendre », ce qui est la plus incroyable méprise littéraire qui se soit vue depuis Hésiode. Ces propos amoureux des héros de Racine, où, sous les politesses et les grâces du langage, il ne s'agit que d'assassinat, de suicide, de mort, de fureur et de folie, et au bout desquels, invariablement, et comme conséquences fatales, arrivent en effet, en réalité, assassinats, suicides et « grandes tueries o et folies furieuses ; ces propos. Voltaire les prend pour des madrigaux et de langoureuses fadeurs. Donc il faut... les supprimer, et les remplacer par des incidents. Remplacer la psychologie tragique de Racine, qui « fait longueur», par des incidents, *c parce que toutes les tragédies françaises sont trop longues » : voilà le dessein et Teffort de Voltaire.

Or remplacer le détail psychologique de Racine, qui est tout Racine, par un détail matériel, on a dit que c'était créer le mélodrame; mais on a oublié que Corneille Pavait créé. Il y a un Corneille, vraiment grand tragique et vrai précurseur de Racine, qui est un psychologue un peu gauche, mais puissant: c'est celui que les écoliers connaissent ; c'est celui qui a créé les âmes d'Auguste, de Polyeucte, de Pauhne, de Camille, de Chimène et de Viriate ; mais il y a un Corneille moins connu, quia écrit quarante mille vers peu lus de nos jours et qui a bâti trente mélodrames, dont quelques-uns, comme Attila sont inintelligibles , dont quelquesuns, comme Nicomède, Rodogune, Don Sanche d*Ara* gon, sont très amusants, pleins d'action^ d'incidents, d'entreprises, de méprises, de surprises et de reconnaissances. C'est ce théâtre-là que Voltaire a inventé.

Sauf vers la fin de sa vie, et dans sa décadence lamentable, il n*a pas inventé autre chose.

Et ce n'était pas maladroit, Racine étant très présent aux mémoires, Corneille, le Corneille mélodramatiste du moins, beaucoup moins familier aux esprits, Racine n'étant pas très imitable, et Corneille quand il n'est qu'habile pouvant être vaincu en habileté. Tantilyaque c*est lace que Voltaire a fait, avec une application soutenue et une honorable dextérité. Prendre un sujet de Racine, ou un sujet de Corneille aussi, quelquefois de Shakspeare, et le traiter en mélodrame, sans psychologie, sans peinture des variations et des démarches compliquées des sentiments, avec beaucoup de petits faits formant intrigue, c'est où il s'est montré ouvrier habile et souvent heureux. C'était « dépasser » Racine en marchant à reculons; ce n'était peut-être pas donner un théâtre nouveau à la France ; il est vrai que c'était lui en rendre un.

Il a repris deux fois le sujet d'Athaliey et deux fois il a comme noyé la tragédie dans un mélodrame. Sémiramis c'est Athalie sans Joad, et sans Athalie (avec un peu d^Hamlet rudimentaire). Joad y est réduit à rien. Voltaire n'a pas compris que Joad est le caractère le plus profond et le plus intéressant du théâtre de Racine, et qu'une Athalie sans Joad est bien amoindrie ; et c'est une Athalie moins Joad qu^il écrit. Ajoutez que sa reine Sémiramis est une Athalie singulièrement obscure, à peu près indéfinissable et presque inintelligible. Mais en revanche que de spectres, que d'incestes, que de parricides, que de fratricides, et quelle .< méprise » !

Mahomet c'est Athalie , et celte fois avec Joad comme personnage principal. Mais Mahomet est un Joad sans profondeur, et comme sans ressort intime. Ce n'est pas

plus Mahomet qu*un ennemi quelconque de Zopire. C'est un scélérat, ce n'est pas un fanatique. C'est un ambitieux qui sait faire tuer son rival, ce n'est pas un « séducteur » d'âmes qui crée autour de lui des dévouements aveugles et forcenés. — Il n'y a qu'une chose qu'on ne comprenne pas, c'est son influence sur Séide. Figurezvous un Joad dont on ne pourrait pas comprendre l'ascendant sur Abner. C'est le fond des choses qui manque. Mais l'aventure, sauf une maladresse ou deux, est bien menée et Tintérêt de curiosité assez bien ménagé. Mérope c'est Andromaque ; mais le procédé est le même que ci-dessus. Dans Racine, dès le premier acte, Andromaque est placée entre Pyrrhus et Astyanax à sauver. Qu'elle se décide I Et la décision doit ne se produire qu'au dénouement. Racine ne craint pas de laisser Andromaque pendant cinq actes en cet état d'incertitude, parce qu'il sait que cette incertitude est toute la pièce, parce qu'il sait aussi que, des mouvements divers d'une âme pressée entre deux devoirs, il saura faire toute une pièce, et que c'est son art même. — Que Voltaire est plus prudent ! Ce n'est qu'après trois actes qu'il mettra Mérope dans cette situation. Le reste sera incidents, méprises invraisemblables, complication étrange, bizarre (et intéressante du reste) de menus faits, de péripéties et de coups de théâtre qui supposent une combinaison bien extraordinaire de circonstances et une bonne volonté un peu forte du parterre, — La convention propre au mélodrame, c'est la naïveté du spectateur.

Zaïre c'est Othello avec beaucoup de Mithridate ;

mais tirer de la jalousie seule cinq actes de tragédie,

pour Voltaire ce n'est pas du théâtre. Que Zaïre ait

perdu son frère, ait perdu son père, et retrouve son

Dix-Hurr. SIÈCLE. . 8

père et retrouve son frère et qu'il y ail t reconnaissance » et qu'il y ait « méprise » , voilà du théâtre ! Pendant le temps que prennent ces choses, on n'est pas forcé d'avoir du génie.

Aizire c'est Polyeucte^ un Polyeucte d'Ambigu. Que Polyeucte ait épousé une fille recherchée autrefois par Sévère, et que Sévère revienne tout-puissant, voilà une a situation piquante », comme dit Voltaire. Mais elle n'est pas assez piquante. Il y faut plus de complication. Supposez que Polyeucte ait un père qui a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ait été persécuté par Polyeucte. Supposez que Polyeucte ignore que son père a été sauvé jadis par Sévère. Supposez que Sévère ignore que Polyeucte est le fils de l'homme qu'il a sauvé. Vous avez le point de départ d' Aizire, et vous voyez combien de méprises et de brusques révélations et de beaux coups de théâtre vous pouvez attendre. — Quant à Pauline entre Polyeucte et Sévère, c'est chose moins importante et qui pourra être considérablement abrégée, et qui le sera, n'en faites aucun doute. Par exemple, Aizire demandera à Guzman la grâce de Zamore, c'està-dire à l'homme qui l'aime la grâce de l'homme qu'elle aime. Mais elle n'osera pas le faire longuement. Trois phrases, une réticence, et c'est fini. Et quand elle se retrouve avec sa confidente, elle dira : « J'assassinais Zamore en demandant sa vie ! » Mais voilà précisément la scène qu'il fallait faire ! Elle est contenue dans ce vers. Il fallait tout un long combat où Aizire, s'avançanl, reculant, revenant par détours, tirant parti de l'amour qu'elle inspire en tremblant de révéler celui qu'elle ressent, compromettant Zamore en le défendant trop, et vite, quand elle s'en aperçoit, se faisant douce à Guzman pour regagner le terrain perdu, laissant voir au

spectateur ses sentiments vrais sous les évolutions tantôt habiles, tantôt moins adroites de sa stratégie pieuse, nous donnât tout un tableau riche et varié des agitations de son cœur. — Seulement, cela, c'eût été du Racine. Voltaire ne peut qu'indiquer d'un mot ce dont Racine fait tout un acte. Ce vers de tout à l'heure, c'est une note de critique intelligent au bas d'une page de Racine.

Irène c'est le Cid ; mais, comme dans Merope, Voltaire n'aborde la véritable tragédie qu'au troisième acte. Figurez-vousunCîrfqui,aulieu d'un acte de prologue, • en aurait deux et demi. Les deux amants séparés par un crime ne sont séparés par ce crime qu'à la fin du troisième acte. Et ces deux amants, Corneille, naïvement, les fait se parler sans cesse, sachant que le drame est dans ce qu'ils pourront se dire, et se taire ; Voltaire, prudemment, les empêche le plus possible de se parler. Le spectateur ne demande qu'à les voir l'un en face de l'autre, et il ne les voit jamais que séparément.

L'impuissance psychologique éclate, en ce théâtre, dans la composition et la contexture de tous les ouvrages. Les plus brillants, comme Tancrède, sont fondés non sur l'analyse des sentiments de l'âme humaine, mais sur une méprise initiale que tous les personnages font des efforts inouïs pour prolonger. Les héros de Voltaire sont des hommes chargés par lui de ne se point connaître, contre toute apparence, et de retarder de toutes leurs forces pendant quatre ou cinq actes le moment de la reconnaissance. Ils y mettent un zèle admirable. — Ces tragédies sont tellement des mélodrames qu'elles commencent déjà à être des vaudevilles. On sait qu'entre le mélodrame moderne et le vaudeville^ il n'y a aucune différence de fond. L'un est fondé sur une ou plusieurs

méprises, Tautre sur un ou plusieurs quiproquos. Et la méprise n'est qu'un quiproquo triste et le quiproquo qu'une méprise gaie, et les personnages du mélodrame doivent se prêter complaisamment à la méprise, et les personnages du vaudeville s'ajuster de leur mieux au quiproquo. Les tragédies de Voltaire ont déjà très nettement ce caractère. Combien le chemin est étroit en même temps que sinueux, que doit suivre docilement Mérope, sans faire un pas à droite ou à gauche, pour en arriver à lever le poignard sur la tête de son fils avec un reste de vraisemblance, on ne Timagine pas si l'on n'a point le texte sous les yeux. C'est ce que les auteurs de petits théâtres appellent « filer le quiproquo ». Il y avait déjà quelque chose de cela dans Don Sanche d'Aragon. Voltaire est un élève de ce Corneille inférieur à lui-même qui a mis beaucoup de comédie d'intrigue dans un grand nombre de ses tragédies.

L'esprit qui règne dans ces ouvrages d'imitation, et qui en a fait en partie le mérite aux yeux des contemporains et qui, pour nous, est au moins important à considérer en ce quUl marque fortement la distance entre le XVIII® siècle et le xvii*, c'est un esprit de compassion, de ménagement pour les nerfs et la a sensibilité » des spectateurs. C'est un esprit, et je ne dis que la même chose en d'autres termes, d'optimisme relatif, qui porte Voltaire à ne pas présenter les héros tragiques ni comme trop épouvantables, ni comme trop malheureux. 11 adoucit très « philosophiquement » , et comme il convient en un siècle de « lumières », l'âpre et rude tragédie antique, acceptée le plus souvent par Corneille, et que Racine, quoi qu'en croie Voltaire, n'a nullement (ce serait peut-être le contraire) amollie et énervée. — La tragédie était un spectacle de terreur et de pitié fait

pour intéresser, avant tout, mais aussi, un peu, pour faire réfléchir Thomme sur Taffreuse misère de sa condition, sur tous les crimes et malheurs que, soit l'immense hasard oùil est jeté, soit les redoutables forces aveugles, désordonnées et folies qu'il porte en son cœur, peuvent lui faire commettre, ou subir. A ce compte on sait si Eschyle, Sophocle, Euripide, Shakspeare, Corneille souvent, Racine toujours, entendent bien ce que c'est qu'une tragédie. — Voltaire l'entend aussi; mais il aime à adoucir les choses. L''épicurien reparait ici. Voltaire n'a rien de féroce. Il n'est pas « Crébillon le barbare. » Il veut que les grands crimes soient commis, puisqu'il en faut dans les tragédies ; mais il aime qu'ils soient commis par mégarde. !1 a pleuré bien des fois (on le voit par une dizaine de passages de ses dissertations et de ses lettres) sur cette pauvre Athaliesi méchamment mise à mort par Joad. Il s'étonne que Joad ne laisse pas Eliacin s'en aller avec Athalie et devenir son fils adoptif ; ce qui arrangerait tout. Voyez-vous Thomme qui ne se représente pas les grandes passions furieuses et absorbantes, ambition ou fanatisme, et qui, partant, ne se fait pas une idée vraie de la tragédie 1

Aussi, quand il en fait une, il tempère et il biaise. Sémiramis sera tuée par son fils, mais par méprise, et à cause de l'obscurité qui règne dans ce maudit caveau. C'est Assur qu'Arsace croyait tuer. Il pourra se consoler. — Clytemnestre sera tuée par Oreste, mais dans la confusion d'une mêlée ; c'est Egisthe qu'Oreste cherchait de son poignard. Il pourra s'excuser auprès des Furies. Notez qu'il n'a tué Egisthe lui-même que parce qu'Egisthe voulait le faire mourir. Il était dans son droit ; il faut qu'il soit dans son droit. Voilà la tragédie philosophique. . .

Cela est curieux en soi, et ensuite en ce quHl contribue à expliquer la dernière manière de Yoltaire tragique, ou plutôt une . manière que, sans abandonner lautre, Voltaire a prise souvent vers la fin de sa carrière. — Reconnaissons que, vers la fin, assez souvent, Voltaire n'imite plus. Il invente. Il imagine des i\3man8 philosophiques et vertueux, auxquels il donne le nom de tragédie. Ce sont les Orphelins de la Chine ^ les Scffthes, et les Gitèbres, et les Lois de Minos, Ce sont des histoires attendrissantes, destinées à faire aimer la justice, rhumanité et la tolérance, racontées très lentement, sous forme de dialogue, envers. Au fond, ce sont des Bélisaires, Le mélodrame s'est dégagé peu à peu de la tragédie et maintenant se présente à Tétat pur. Il s'insinuait précédemment, dans une carapace de tra^ gédie classique, en gardait les formes extérieures, sous cette enveloppe multipliait les complications et les rouages, et faisait du tout une tragédie à quiproquos. Maintenant il se montre à nu, simple histoire édifiante et un peu fade, propre à inspirer à ceux qui la liront un peu de vertu bourgeoise, et n'est plus qu'un romanfeuilleton. L'alexandrin seul reste encore comme marque traditionnelle d'une vieille maison.

Cette transformation de la manière dramatique de Voltaire est due à deux causes. D'abord elle est, comme je viens de dire, une évolution naturelle : le mélodrame a pris conscience de lui-même, a grandi, et a brisé sa chrysalide ; ensuite Voltaire a suivi son temps. Autour de lui le mélodrame, tout franc, et sans mélange de vieille tragédie, s'est produit et développé avec La Chaussée, plus tard avec Diderot et avec Sedaine. Voltaire a d'abord raillé ce genre de tout son cœur, puis, après deux, ou trois variations successives, n'aimant pas à être

en minorité, il s'y est habitué, et a fait des comédies sur ce modèle ; et enfin il en arrive à y plier sa tragédie elle-même. Remarquez que dans sa correspohdance, à deux ou trois reprises, il finit par donner à ses Scythes leur véritable nom ; guéri de ses vieilles répugnances, il les appelle « un drame » ; et il a raison. Au fond sa tragédie n'avait jamais été autre chose; ^eiileihent il a' mis cinquante ans à s'en apercevoir.

Ces pièces, comme tous les ouvrages d'imitation, sont écrites dans une langue qui n'est ni mauvaise ni bonne, qui est indifférente. C'est une langue de convention. Elle n'est pas plus de Voltaire que de Du Belloy ; elle est de ceux qui font des tragédies en 1750. — Il est étonnant même à quel point elle ne rappelle aucunement la langue de Voltaire. Elle n'est pas vive, elle n'est pas alerte, elle n'est pas serrée, elle n'est pas variée de ton. Elle est extrêmement uniforme. Une noblesse banale continue, et une élégance facile, implacable, voilà ce qu'elle nous présente. L'ennui qu'inspirent les tragédies de Voltaire vient surtout de là. On souhaite passionnément, ei les lisant, de rencontrer une de ces négligences invo lontaires de Corneille, ou un de ces prosaïsmes voulus de Racine, que Voltaire lui reproche. On souhaite un écart au moins, ou une faute de goût. On ne trouve, pour se divertir un peu, que quelques rimes faibles, nombre de chevilles, et quelquefois la fausse noblesse ordinaire tournant décidément à l'emphase, ce qui amuse un instant. — Disons aussi qu'on peut rencontrer deux ou trois tirades véritablement éloquentes. Celle de Lusignan dans Zaïre est célèbre. Elle est justement célèbre. Vol-^ taire est incapable de poésie ; il n'est pas incapable d'éloquence. Il y en a quelquefois dans la Henriade ; il y en a quelquefois dans les Discours sur F homme, au>sont

décidément ce que Voltaire a fait de mieux en vers. Voltaire est capable de s'éprendre d'une idée générale jusqu'à l'exprimer avec vigueur, avec ardeur, ce qui donne le mouvement à son style, et avec éclat. Les tragédies de Voltaire sont des mélodrames entrecoupés de « Discours sur l'homme » ; on en peut détacher d'assez belles dissertations, comme celle d'Alzire eur la tolérance. C'est butin tout prêt pour les « morceaux choisis » ; et c'est bien le péché de Voltaire, d'avoir, dans ses œuvres d'art, travaillé pour les morceaux choisis, et peut-être avec intention.

On a félicité Voltaire d'avoir a agrandi la géographie théâtrale », c'est-à-dire d'avoir pris ses sujets en dehors de l'antiquité, et, indistinctement, dans tous les temps et tous les lieux, moyen âge, temps modernes, Europe, Asie, Afrique, Amérique, Extrême Orient, etc. — Puis on le lui a reproché en faisant remarquer combien ses Assyriens, Scythes, Guèbres, Chinois et chevaliers du moyen âge ressemblent à des Français du xvm® siècle, et que, par conséquent, ce grand progrès est bien illusoire. C'est la « couleur locale » qu'il fallait donner au théâtre si l'on faisait tant que d'y introduire tantôt des turcs et tantôtdes mandarins. — Le reproche fait à Voltaire d'avoir manqué de couleur locale me touche infiniment peu. Il n'y aura jamais au théâtre de couleur locale. On appelle couleur locale ce qui distingue tellement une nation de celle dont je suis, que je ne le comprends pas, que je l'arrivé à le comprendre qu'après mille patients efforts. Par définition cela est impossible à mettre au théâtre, — ou, si on l'y met, sera perdu, ne pouvant pas être compris vite, — ou, si on l'explique longuement, fera du drame la plus ennuyeuse des conférences. En d'autres termes, à quelque point de vue qu'on se place, il n'en

faut point. S*il est vrai qu'un Japonais insulté s'ouvre le ventre pour venger son injure, à voir cela en scène je ne serai point louché, n'y comprenant rien, ou si on me renseigne par un cours sur les mœurs japonaises, je m'ennuierai. — Si Joad m'intéresse, au contraire, c'est que, (sauf quelques détails très rapidement jetés, et qui, dans celte mesure , piquent ma curiosité, et me dépaysent juste assez pour m'amuser), Joad n'est pas un prêtre juif, formellement, exclusivement; c'est un prêtre chef de parti, comme moi, homme du xvn« siècle, sortant du xvi'^ , j'en connais vingt. Voilà la mesure.

Il n'y a donc pas à en vouloir à Voltaire de n'avoir point fait des Assyriens vraiment Assyriens et des Chinois vraiment Chinois.

Mais, à ce compte, a-t-il donc eu tort de sortir du domaine consacré de l'antiquité ? — Je dis encore non. La vraie couleur locale n'est pas chose de théâtre ; mais dépayser un peu le spectateur, sans prétendre à plus, je l'ai dit, cela n'est point mauvais. Cela le réveille, le dispose bien, fait qu'il ouvre les yeux, condition nécessaire pour bien écouter, localise son attention, rien de plus, mais c'est la Qxer. Racine sait bien ce qu'il fait en nous parlant du labyrinthe au début de Phèdre, du sérail au début de Bajazet, de l'Euripe au début d'iphigénie, et du Temple au début d^Athalie. Passé le premier acte, sa tragédie pourrait, à bien peu près, se passer à Paris; c'est l'histoire d'une femme amoureuse ou d'un prêtre conspirateur; on n'a pas besoin de savoir l'histoire ou la géographie pour la suivre; mais l'impression première était utile. — Voltaire, avec moins de talent, a fait de même, et il a eu raison. De vraie couleur locale il n'en a point mis; leminimum,je dirai presque la petite

illusion nécessaire, ou agréable, de couleur locale, il Ta donnée.

Il l'a rendue plutôt, et c'est là son mérite. Rappelezvous que, de son temps, on était, sur ce point, en arrière de Bajazet, et de Corneille. On n'osait plus s'écarter de l'antiquité grecque et latine : « C'est au théâtre anglais que je dois la hardiesse que j'ai eue de mettre sur la scène les noms de nos rois et des anciennes familles du royaume. » — « L'auteur de Manlius prit son sujet de la, Venise sauvée y d'Otway. Remarquez le préjugé quia forcé Fauteur français à déguiser sous des noms romains une aventure connue, queT Anglais a traitéenaturellement sous des noms véritables... Gela seul en France eût fait tomber sa pièce. » — Voltaire n*a point élargi le domaine tragique, il a tout simplemenf varié les sujets ; il n'a point, et pour bonne cause, inventé la couleur locale, mais il a affranchi le théâtre de la routine gréco-romaine. C'était un progrès, en ce sens que c'était une excitation. Ce n'était point ouvrir une source ; mais c'était stimuler ; l'attention du public, l'imagination des auteurs. De là, bien plus que de Shakspeare, est venu plus tard le théâtre romantique de 1830. Les drames romantiques sont des tragédies de Voltaire enluminées de métaphores. Et si ce n'est pas un très grand service rendu à la littérature française d'avoir, en revenant à Don Sanche, conduit à Hernani, c'en est un de n'en être pas resté à Manlius.

Les comédies de Voltaire ressemblent à ses trajsrédies de la dernière manière, et peuvent être un des chemins qui l'y ont amené. Ce sont de petits contes moraux, ou de petites nouvelles sentimentales. Un roman conté lentement et solennellement, en dialogue, en alexandrins, c'est, le plus souvent, une tragédie de Voltaire ; un conte déduit lentement, en dialogue, en vers de dix pieds, une

comédie de Voltaire n*est jamais autre chose. Pour faire lire et un peu goûter les tragédies de Voltaire, je dis quelquefois : a Sachez les lire en prose. Abstraction faite du vers, elles intéressent ». Je dirai des comédies : « Lisezles comme des contes. Prises ainsi^ elles sont intéres^ santés. » 11 n'y a nulle psychologie, nulle peinture des caractères, et presque (et cela étonne) nulle obeenration même des petits travers et ridicules courants. Mais ce sont de jolies petites histoires. La Prude est un conte charmant. La suite et l'enchaînement des scènes, les entrées et les sorties, la forme dialoguée eUe-méme, ce semble, sont un peu des gènes pour Voltaire, et il court moins lentement que dans un conte proprement dit ; mais le conte est fait cependant, et il est agréable. La verve, Tinvention facile de petites aventures amusantes est là, comme par-dessous, un peu offusquée et refroidie ; mais on la retrouve. On voudrait que cela fût raconté, tout simplement.

V Enfant Prodigue est de même, et aussi jVamne. Ce n'est jamais dramatique, et ce n'est jamais en scène. On ne voit jamais les forces diverses du petit drame former rouage, peser Tune sur l'autre, s'engrener, et se froisser de plein contact. Dans ua Tartufe écrit par Voltaire, Tartufe serait hypocrite de son côté, el Orgon crédule du sien, lis ne se rencontreraient point. Dans un Avare écrit par Voltaire, Harpagon serait avare en aparté^ et FroÀ'tn^ intrigante en monologue. Ils ne se heurteraient guère.

Et, d'autre part, le relief manque ; ce -((ui fait qu'une scène, même à la lire, s'arrange d'elle-même pour le théâtre et s'y ajuste, y est vue «'y posant et s'y mouvant, a la vie scénique en un mot, chose plus f«>cile à sentir qu'à définir, cela £att défaut à Voltaire biea pluR

dans ses comédies que dans ses trage'dies. Des contes, rien de plus ; un conte moitié sentimental, moitié satirique comme ÏEcossaise^ un conte sentimental et moral comme Nanine, sorte d'Ami Fritz plus romanesque, un conte vertueux et « attendrissant », dans le goût de La Chaussée, comme V Enfant Prodigue ; mais toujours des contes, où le /aiï d'une part, l'intention morale de l'autre font l'intérêt. Mais en matière de comédie ce sont justement ces deux choses-là qui sont d'un intérêt médiocre. — C'est dans son théâtre comique que l'impuissance psychologique de Voltaire et son impuissance à créer des êtres vivants éclatent le plus, sans doute parce que c'est dans le théâtre comique que les qualités ou de. créateur ou d'observateur pénétrant sont le fond de l'art.

Toutes les grandes formes de l'art, Voltaire s'y est donc essayé, toujours avec un demi-succès, pour les mêmes causes pour lesquelles il a touché à toutes les grandes idées sans les approfondir. Il n'était pas capable de détachement ; et c'est l'honneur des grands artistes que la nîiême vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands penseurs, et c'est l'honneur des grands penseurs que la même vertu leur soit essentielle et nécessaire qu'aux grands artistes. Aux uns comme aux autres, avec une personnalité puissante et exceptionnelle, il faut la faculté de sortir de soi. Aux grands penseurs il faut la puissance de s'éprendre des idées et de les aimer pour elles-mêmes sans considération de ce qu'elles peuvent avoir d'utile ou de nuisible à notre parti ou notre fortune ; — aux grands artistes il faut la connaissance de l'homme, qui ne s'acquiert qu'en observant les autres avec impartialité, détachement très difficile, ou en s'observant soi-même sans complaisance,

détachement plus rare encore ; — et il leur faut la sensibilité vraie qui est pitié de frère et non d'épicurien aristocrate ; — et il leur faut Timagination ardente qui est plein oubli de soi-même et ravissement à la poursuite du beau. C'est cette puissance de s'arracher à soi qui a toujours manqué à Voltaire, soit comme penseur, soit comme poète, et c'est pour cela qu'il n'a atteint les sommets d'aucun art, comme il n'a touché le fond de rien ; — et comme nous avons vu qu'il a été conservateur sans les \ vertus conservatrices, déiste sans comprendre l'idée de Dieu, monarchiste sans entendre le principe monarchique, et ainsi de suite ; il a été poète, aussi, sans le fond et la source vive de la poésie. Du reste, privé de ces hautes facultés qui font l'homme supérieur, n'y ayant d'homme supérieur que celui qui d'abord est supérieur à lui-même, on peut encore être un homme curieux, intelligent et spirituel, ce qui suffit aux genres dits secondaires, et c'est ce que Voltaire a été, et c'est dans ces genres qu'il a excellé.

SON ART DAiNS LES « GENRES SECONDAIRES »

Voltaire est agilité d'esprit par soif et véritable besoin de connaître. Parmi toutes ses petitesses, c'est sa noblesse et sa distinction. Sans avoir le plein dévouement au vrai, il en a le goût. Quand ses passions ordinaires ne traversent et ne contrarient pas celle-là, il est très beau d'ardeur et d'impétuosité, et de patience même, à la recherche. Ses livres d'histoire lui font

grand honneur. Ce qu'ilsont qui les recommande le plus, c'est d'avoir été chacun refait dix fois. Les nouveaux renseignements, sans relâche cherchés, sans humeur accueillis, sans impatience enregistrés, trouvent indé^ fmiment leur place dans ces volumes. Voltaire aiatb cette enquête sur le monde qu'il s'est proposée de très bonne heure, comme sûr d*une longue existence et d'une inépuisable puissance du travail. 11 la poursuit toujours, à travers ses erreurs, ses colères et ses désea* poirs. C'est la partie vraiment glorieuse de sa vie. Ou aime à croire qu'il s'y reposait et s'y épurait. A coup sûr il s'y plaisait. Si ï Essai sur les mœurs sent trop le pamphlet, et souvent inquiète et parfois irrite, le Siècle de Louis XIV et Charles Xll et Pierre le Grand sont des <Buvres de conscience, d^exactitude et de grand talem. Et sans doute, reprenant mes considérations générales, je pourrais bien dire qu'ici encore la pénétration de Voltaire a ses limites ordinaires; que, si bien informé . des choses de TEurope moderne, le mouvement général de l'histoire de l'Europe moderne lui échappe ; que sa politique est bornée comme elle est peu généreuse ; que l'écrasement des petits par les colosses ayant pour résultat dans l'avenir la pesée redoutable et ruineuse pour tous des colosses les uns sur les autres, il ne l'a pas vu venir, ou s'y est résigné bien complaisammeut, ou l'a souhaité ; que, comme le pressentiment de l'avenir, le sentiment du passé parfois lui fait défaut, que l'âme du xvii<> siècle français, si près de lui, à «avoir la grandeur morale, le haut idéal et l'ardent patriotisme est chose dont il ne s'aperçoit guère. — Mais. j'aime mieux voir de quel soin minutieux il poursuit le menu détail instructif, le trait de mœurs caractéristique •et curieux, de quel art, aussi^ il fait revivre avec une.

sympathie vraie ce siècle de ses prédécesseurs qu'il admire au moins pour sa gloire littéraire et artistique. Il n^y a de patriotisme, en tout Voltaire, que dans le Siècle de Louis XIV ; mais vraiment, ici, il y en a. — Et, peut-être on me dira que Voltaire est bien adroit, et que le Siècle de Louis XIV écrit à Berlin était une jolie parade à l'adresse de ceux qui l'appelaient « le Prussien », une rentrée éventuelle bien ménagée, et un bon passeport de retour ; mais j'aime mieux me figurer rhomme qui a été Français au moins en ceci que personne ne fut jamais plus Parisien, sentant, une fois en sa vie, l'amour du pays lui venir au cœur au moment où le sol natal lui manque, et par le soin qu'il prend de dresser un monument à l'honneur de sa patrie, se consolant, et se châtiant, de l'avoir quittée.

On lira toujours les livres d'histoire de Voltaire parce que la qualité maîtresse de l'historien, comme l'a dit Thiers, c'est l'intelligence, et que , sauf cette intelligence générale, étendue, pénétrante, qui saisit les lois d'existence et de développement de l'humanité, qui est celle d'un Montesquieu, et qui suppose l'esprit philosophique, Voltaire a toutes les lumières, toutes les agilités, toutes les adresses, et toutes les prudences et tous les scrupules de l'intelligence. — On les lira toujours parce que le mérite essentiel de l'histoire est la clarté, et que Voltaire est souverainement clair et limpide.— On saura toujours que le tableau de l'Europe depuis le xv« siècle dans VEssai sur les mœurs est un chef-d'œuvre, et que les récits du Siècle de Louis XIV et de Choisies XII sont incomparables de vivacité, de verve et de lumière.

On reprochera toujours à ces livres d'être insuffisamment composés. Sauf Charles XII, parce que

Charles XII est un pur récit, ces ouvrages ne sont jamais construits, aménagés et* ramassés autour d'une idée centrale qui les commande et les soutienne. lis ' commencent, finissent, et recommencent. On l'a dit du Siècle ; on ne Ta pas dit assez de VEssai^ si admirable par endroits. L'Essai est souvent indéfinissable. Est-ce de la philosophie de l'histoire? Est-ce de Thistoire anecdotique? C'est de la philosophie de l'histoire intermittente, et de l'histoire sautillante et*saccadée. C'est une étude sur « Tesprit et les mœurs » qui s'oublie ellemême à chaque instant, et laisse la place à Thistoirc : prgprement dite, incomplète du reste, ou au désordre tumultueux des petits faits amusants et des anecdotes satiriques. A tout prendre c'est un joli chaos. Le livre fermé, cherchez à en retrouver ou rétablir la ligne générale et le dessein.

C'est le défaut suprême de Voltaire, comme aussi de tout son siècle. Jusqu'à Rousseau et Buffon, ce qu'on voit qui a été perdu dans les choses de lettres, c'est le sentiment du rythme. Les ouvrages ne sont pas harmonieux. L'Esprit desLois neVest pas. Les ouvrages de Diderot ne le sont jamais. Les romans du xviii® siècle sont invertébrés. Les livres de ces hommes sont sans rythme, leur art est sans loi secrète, leurs œuvres ne sont pas des concerts, parce que leurs pensées sont toujours un peu des aventures. Ils n'ont pas de juste ordonnance dans leurs écrits, parce que, si intelligents qu'ils soient, ils sont toujours un peu déséquilibrés.

La curiosité est une muse, la coquetterie en est une autre. On devrait les grouper toutes deux autour du médaillon de Voltaire. Vo taire est un éternel désir de plaire parce qu'il est un insatiable besoin de jouir ; et au souci de plaire il a donné tout ce qu'il ne donna^it:

pas à la curiosité, et la coquetterie a fait la moitié de son talent, a fait môme son talent le plus original, le plus pur et le plus sincère. Ici les choses sont à l'inverse de ce que nous avons vu jusqu'ici: son égoïsme, la tyrannie que le moi exerce sur lui ne limite plus son talent, elle le sert. Car si le détachement est une condition du grand art, la forte attache à soi-même est une condition du petit ; ou plutôt les hommes ont eu rinstinct et ont pris l'habitude d'appeler grand art celui qui suppose et qui exige le détachement, et art inférieur, ou genres secondaires, ceux qui permettent à Fauteur de ne pas cesser de songer à soi. C'est dans ces genres que Voltaire a eu tout son jeu et tout son succès. 11 a été excellent et charmant en tout ouvrage où il faisait les honneurs de sa propre personne, divinement accommodée. Le conte en prose, la nouvelle en vers, le billet en vers, la lettre en prose, ou en prose et vers, sont vraiment son domaine, son domaine au sens précis du mot, sa maison parée et brillante, où il vous reçoit av«c mille grâces. — Qu'est-ce qu'un conte pour Voltaire ? Une causerie où le principal personnage est l'auteur, une anecdote bien dite par le maître de maison accoudé à sa cheminée, et où ce qui intéresse ce n'est ni le héros ni l'aventure, mais les réflexions, les digressions, les intentions et les malices. On sait que Voltaire n'aime pas les romans anglais, ni en général les romans. Gela est bien naturel. Un vrai romancier est un être assez singulier qui rencontre un homme dans la rue, s'intéresse à sa façon de marcher et le suit toute sa vie, pour raconter aux autres ce qu'était cet homme et quelle était sa manière de penser et de sentir. Voltaire n'a point un tel goût d'observateur. Ce qu'il aime c'est le conte ou la nouvelle servant

d'un cadre agréable à une pensée satirique ou malicieuse de M. de Voltaire.

Ainsi ne lui ferai-je point ce reproche que les personnages de ses petites histoires n^existent pas plus, existent moins encore, que ceux de ses tragédies ou cornédies. II le sait bien, et qu'il n'a pas fait de vrais romans, ni créé de caractères, non pas même mitoyens, comme celui d'un Gil Blas. Un roman de Voltaire et une idée de Voltaire se promenant à travers des aventures divertissantes destinées à lui servir et d'illustrations et de preuves. C'est un article du Dictionnaire philosophique conté, au lieu d'être déduit, par Voltaire. — Et c'est pour cela qu'il est exquis ; c'est Voltaire lui-même, mais moins âpre et moins colérique, au moins dans la forme, qui s'arrange et s'attife, et se compose une physionomie et un sourire, et glisse ses épigrammes, au lieu d'asséner ses violences, avec un joli geste, adroitement nonchalant, de la main. Quand on ferme un de ces petits livres, on n'a vécu ni avec Zadig, ni avec Candide ; mais avec Voltaire, dans une demi-intimité très piquante, qui a quelque chose d'accueillant, de gracieux, et d'inquiétant.

Ses billets et ses lettres sont de même. Voyez comme c'est bien la coquetterie qui est la région moyenne où Voltaire se trouve le plus à l'aise. Dans l'attaque il est grossier, et ses épigrammes sont bien loin de valoir ses madrigaux. Rien ne dégoûte plus que ses factums de poissarde contre les Desfontaines, les Fréron, les Nonotte, les Pompignan même, et les Maupertuis. On a beaucoup trop dit que la haine l'a bien servi ; et je plains un peu ceux qui prennent dans cette partie des papiers de Voltaire l'idée qu'ils se font de l'esprit. — Et d'autre part l'amour, l'amitié l'inspirent assez mal. Il y est froid.

bref, ou hyperbolique. Il n'a pas le ton. — Et encore la louange décidée, déchaînée et à corps perdu lui sied très peu. Frédéric et Catherine ne peuvent s*empécher de lui dire : « Laissez-nous donc tranquilles avec vos éternels Salomonet Sémiramis ». — Mais ses simples t amabilités » sont ravissantes. Quand il a à faire sa cour à une grande dame, à un grand seigneur, ou à Dalembert, quand il a à obtenir quelque chose, ou à rappeler quelqu'un au souvenir de lui, ou à se faire pardonner, ou à se faire aimer un peu et un peu craindre, ou à ménager et circonvenir une jeune gloire qui perce, il a des ressources infinies de séduction, de finesse, de délicatesse même, de bonne humeur, de malice qui se montre juste assez pour qu'on voie qu'elle se cache. C'est là qu'il a mis tout son esprit, qui fut le plus prompt, le plus éclatant, le plus souple aussi et le plus sûr de lui qui fùt)jamais. C'est un délice que la première lettre à Rousseau (avant toute brouille) sur le discours des Lettres et des arts. Jamais on n'a contredit avec tant de bonne grâce, loué avec plus de malignité badine, et salué avec plus de correction à la fois digne, sympathique et impertinente. On sent là, qui se dissimule, rentre au moment qu'elle sort, et ne laisse luire qu*un éclair, une épée souple, étincelante et effilée, à poignée de nacre. — Sa lettre à l'abbé Trublet entrant à l'Académie est une petite merveille de gentillesse narquoise, d'espièglerie, élégante et fine, qui n'oublie rien, pardonne tout, et force, quoi qu'on en ait, à pardonner et oublier. On croit voir des mains de fée légères, adroites et fortes, roulant un enfant dans un réseau de soies chatoyantes et solides, en le caressant.

Ce sont là ses prestiges et ses merveilles. lia enchanté bien des hommes qui ne l'estimaient guère. Il a été

miraculeux dans l'usage des dons secondaires de l'esprit. Une suprême adresse lui a manqué, quieûtété dese restreindre à ces genres qui ne demandent que le talentadroit et spirituel. Les Discours sur Vhomme, un Dictionnaire philosophique moins prétentieux, et ne touchant point aux grandes questions, des contes Qinouvelles, des petits vers inimitables, cinq ou six bons livres d'histoire sans prétendue philosophie de Thiètoire, un peu de science intelligemment vulgarisée; des conseils de bon sens à des contemporains sur Téquité, l'humanité et la tolérance ; il aurait pu se borner à cela, et il eût été ce qu^il est, le plus grand des Fontenelie, sans prêter à la critique, parfois au ridicule, parfois à un peu de mépris. 11 s'est un peu trompé sur lui-même. Il faut bien, sans doute, que l'intelligence elle-même nous soit un instrument d'erreur parmi tous les autres ; elle nous trompe en se trompant sur elle : parce qu'elle comprend, tout, elle se croit créatrice en toutes choses. 11 n'y a guère de critique qui n'ait un moment, si court qu'on voudra, où il se croie capable de faire, et mieux, les œuvres dont il voit si net les qualités et les défauts. Il n'y a guère d'e*xplicateur de la pensée des autres, qui ne s'estime lui-même, l'espace d'un instant, un très grand penseur. C'est l'erreur, précisément, de Voltaire, je dis la plus noble, la plus généreuse, et fort honorable, de ses erreurs, celle où ses passions n'ont point eu de part.

VÏI

Voltaire a eu la plus grande fortune littéraire, avant et après sa mort, qu'on ait jamais vue. De son temps il a été pris pour le plus grand poote de toute l'Europe, ce

qui, chose étonnante, très heureuse pour lui, était vrai. Sans être tenu, ce me semble, pour le plus grand philosophe, il a été trouvé très profond et très hardi parla plupart. Il a été assez habile pour être même populaire, un peu grâce à ses méfaits, un peu grâce à ses bienfaits. Il est mort chargé de gloire, ce qui laisse dans l'indécision, puisqu'il Ta assez méritée pour qu'on sache gré aux dieux de la lui avoir donnée, et assez surprise pour qu'on les en accuse. Il a eu un rare bonheur, qui est que le rêve qu'il a conçu pour l'humanité a été réalisé pour lui. Il a rêvé pour les hommes une félicité toute matérielle, longue vie, bonne santé, aisance, lectures amusantes, bon théâtre et gouvernements tyranriiques etfastueux. Il a joui à peu près de tout cela; et s'en est allé à propos pour lui, comme il était venu. — Il a eu plus qu'il ne souhaitait à ses semblables ; il a été heureux après sa mort. Une révolution faite en opposition absolue avec celle de ses idées qui lui étaient les plus chères n'a pas nui à sa gloire, et je ne sais trop pourquoi, Ta augmentée. Il s'est trouvé que de toute cette révolution, démocratique, anti-littéraire, anti-artistique et antifinancière, qu'ils ont plus subie que faite, ce que les Français, en définitive, ont le plus aimé, c'est qu'elle était irréligieuse, et Voltaire était irréligieux, et il est sorti triomphant d'une révolution quHl eût détestée. — Une révolution littéraire faite, non plus seulement en dehors de lui, mais contre lui, lui a servi encore. Les Romantiques, en leur ardeur inconsidérée et un peu ignorante, ont attaqué la littérature classique française, et Voltaire, qui en était l'héritier un peu indigne, s'en est trouvé le représentant le plus soutenu, le plus rappelé, le plus acclamé, parce qu'il en était le plus récent; et les excès du Romantisme se sont, pendant longtemps, tournés au

profit de Voltaire plus que de Racine. Et ainsi Voltaire a traversé toute la période de la Restauration et du gouvernement de Juillet, et même du second Empire, comme au milieu d'une conspiration en sa faveur.

Certaines petites causes ne sont pas sans une grande importance en cette affaire. Voltaire n'avait qu'à moitié raison quand il disait spirituellement^ songeant à tout son « fatras » :

« on ne va pas sur Pégase monté

« Avec si gros bagage à la postérité. »

Toutes les masses sont imposantes, et combien de critiques, en un pays où Ton se dispense souvent de lire pour admirer, se sont écriés, quelques volumes lus: a Etil y en a encore cinquante ! Il y en a toujours encore cinquante ! Que dUdées remuées ! Que de savoir ! Que de recherches ! Que de questions soulevées, et résolues ! » Il en faut rabattre. Quand on a lu vraiment tout Voltaire, on sait qu'il y a relativement peu d'idées et peu de questions dans celte encyclopédie. Il y en a plus dans Diderot et beaucoup plus dans Sainte-Beuve. Voltaire est l'homme qui s'est le plus répété. Il n'est guère de livre de philosophie, de critique religieuse, d'histoire religieuse surtout, de critique littéraire même, qu'il n'ait fait dix fois sous différents titres, — et on les retrouve ensuite dans sa correspondance. Il a même certaines plaisanteries qui lui sont chères, qu'on retrouverait chacune une centaine de fois dans ses œuvres en faisant un boa index. C'était simplement un homme instruit, se tenant au courant, bien renseigné, qui réfléchissait très vite, qui a vécu longtemps, et qui écrivait deux pages par

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jour, ce qui est beau^ non pas stupéfiant. Mais toute celte bibliothèque en impose.

Bien des critiques, aussi, sans s'en rendre compte, lui ont su gré d'avoir été un si grand personnage. Il est rare qu'un homme de lettres devienne riche, grand propriétaire, grand châtelain et un peu prince. Qu'un, sans plus, ou à bien peu près, soit devenu tout cela, cela ne laisse pas de flatter l'esprit de corps, et dans ce beau mot de « royauté intellectuelle de Voltaire » il n'est pas impossible que le souvenir de ses trois ou quatre châteaux et de ses quatre ou cinq millions soit entré pour quelque chose.

Voilà de petites explications d'une immense gloire. Il y en a de plus grandes. Il est beaucoup plus rare qu'on ne croit que les grands hommes de lettres soient l'expression du pays dont ils sont, et représentent brillamment l'esprit de leur nation. Ni Corneille, ni Bossuet, ni Pascal, ni Racine, ni Rousseau, ni Chateaubriand, ni Lamartine ne me donnent l'idée, même agrandie, embellie, épurée, du Français, tel que je le vois et le connais. Ce qu'ils représentent, c'est chacun un côté de Tesprit français, une des qualités intellectuelles de cette race, comme choisie, et portée par eux à son point d'excellence, ce qui fait précisément que, tant à cause du choix exclusif qu'à cause de la supériorité, ils ne nous ressemblent guère. Voltaire, lui, nous ressemble. L'esprit moyen de la France est en lui. Un homme plus spirituel qu'intelligent et beaucoup plus intelligent qu'artiste, c'est un Français. Un homme de grand bon sens pratique, de grande promptitude de répartie, de jeu de plume brillant et vif, et qui se contredit abominablement quand il se hausse aux grandes questions, c est un Français. Un homme impatient des joUgs

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légers et s'accommodant des plus lourds, c'est un Français. Un homme qui se croit novateur et qui est conservateur de toute son âme, et qui, en littérature et en art, est étroitement attaché à la tradition, pourvu qu'il aitle plaisir d'être irrespectueux, c'est un Français. — Voltaire est léger, décisif, et batailleur : c'est un Français. Il est sincère, d'esprit du moins, et parmi tous ses défauts n'a ni celui de la pédanterie ni celui du charlatanisme : il est Français. 11 est à peu près incapable de métaphysique et de poésie : c'est un Français. Il est gracieux et charmant en vers ei en prose, et éloquent quelquefois : c'est un Français. Il est radicalement incapable de comprendre l'idée de liberté, et ne sait qu'être opprimé avec malice, ou oppresseur avec délices : c'est un Français. Uestdespotiste dans l'âme et attend tout progrès de F Etat, d'un sauveur intelligent : c'est un Français. Il n'est pas très brave ; et ceci n'est plus Français ; mais les Français se sont tellement reconnus en lui par ailleurs qu'ils lui ont pardonné ce défaut, en faveur des autres.

Ils lui ont tout pardonné, et s'en détachent, maintenant encore, avec peine. « Que dis-je? Tel qu'il est, le monde l'aime encore. » Ce qui avait fini par lui faire tert, c'étaient ses disciples. A force de ne pas lire Voltaire et de l'adorer, certains en étaient tellement venus à ne retenir de lui que les plus aveugles de ses colères, et les plus étroites de ses rancunes, et les plus grossières de ses facéties, que le prince des hommes d'esprit était devenu le Dieu des imbéciles. Mais ces élèves compromettants disparaissent. La gloire de Voltaire a longtemps, même après sa mort, ressemblé à une popularité. Il sort, à présent, de la popularité pour rentrer dans la gloire. Il n'est plus nommé que par les hommes instruits. Ceux-ci savent qu'il est très grand par sa

curiosité ardente, insatiable ei fiouvent heureuse, par la langue escçllente de clarté, de vivacité et de joli tou;' qu'il a parlée, par sa grAce inimitable à conter sobrement et spirituellement. Ils savent qu'il n'a pas créé un greind mouveoient d'idées, qu'il n'a pas non plus une bien grande influence sur l'histoire des lettres, n'ayant guère inspiré que la tragédie de Victor Hugo, moins le style, et la conception historique de Victor Hugo, laquelle passe pour un peu étroite. Mais ils savent qu'on lira toujours un Voltaire en dis volumes qui est une merveille de honne humeur française, de fine satire française et d'esprit français ; et que, chose abominable, mais vraie, parmi ceux mêmes qui ne l'aiment pas, il en est bien peu qui ne fissent le pacte de donner les qualités, même supérieures, de leur caractère, pour les qualités, même secondaires, de son esprit.

DIZ-BOtT. BIËCLR.

l'homme.

Il arrive quelquefois que la littérature est l'exprèss ion de la société. Celle de Diderot est Texpression qui me semble la plus exacte delà petite société du xvm* siècle. Ce qu'on a dit de cette « tête allemande » de Diderot m'étonne fort. Que Rousseau l'est bien davantage I Diderot est éminemment Français, et Français du centre, Français de Champagne ou de Bourgogne^ Français de la Seine ou de la Marne. Et il est Français de classe moj'enne, excellemment. Montesquieu est le parlementaire, Rousseau le plébéien, Voltaire le bourgeois gentilhomme, le grand bourgeois riche, somptueux et orgueilleux. Diderot est le petit bourgeois, le fila d'artisan aisé, qui a fait ses études en province, qui s'est marié pauvrement, se pousse dans le monde par le travail, vit toute sa vie à un cinquième étage, toujours demi-ouvrier demi « monsieur i, entre une grande dame, impératrice parfois, qui le rend fou de joie en le

traitant bien, et sa femme, petite ouvrière, qui Tennuie, et qu'il soigne très affectueusement, cependant, quand elle est malade. Et il a tous les caractères communs de cette classe intermédiaire. Il est vigoureux, sanguin et un peu vulgaire. Il mange et boit largement, a se crève de mangeaille », comme lui dit une contemporaine, vide goulûment des bouteilles de Champagne, a des indigestions terribles, et, trait à noter, raconte ces choses avec complaisance.

Et il est laborieux comme un paysan, fournit sans interruption pendant trente ans un travail à rendre idiot, a comme une fureur de labeur, ne trouve jamais que sa tâche est assez lourde, écrit pour lui, pour ses amis, pour ses adversaires, pour les indifférents, pour n'importe qui, bûcheron fier de sa force qui, Tarbre pliant, donne par jactance trois coups de cognée de trop. — Et D a une vulgarité ineffaçable, qu'il ne songe jamais même à dissimuler. Il est bavard jusqu'à Textrême ridicule, indiscret jusqu'à la manie, parlant de lui sans cesse, se mettant en avant, se faisant centre constamment, intervenant dans les affaires des autres, arrangeant et examinant les querelles avec candeur, conseiller implacable et même sottement impérieux. Il ne faut pas que Rousseau vive à la campagne : « Il n'y a que le méchant qui vive seul ». 11 ne faut pas que Rousseau fasse vivre sa belle-mère dans une maison humide : « Ah ! Rousseau I une femme de quatre-vingts ans ! » Il ne faut pas que Rousseau prive les mendiants de Paris des vingt sous par jour qu'il leur donnait. Il faut que Rousseau accompagne M™® d'Epinay à Genève, sinon il est un ingrat, et peut-être pis. Qu'il l'accompagne à pied s'il ne peut supporter la chaise ! Il faut que Falconnet soit de l'avis de Diderot sur Pline l'Ancien, sur Polignotte et sur

M. de La Rivière ; sinon les grands mots arrivent, les gros mots aussi. Il a Tamitié bien encombrante et bien contraignante. C'est celle de nos hommes du peuple. Leurs bons sentiments manquent de délicatesse. Indélicat, Diderot Test à souhait. Le tact lui fait absolument défaut. Certaine espièglerie de jeunesse avec un moine à qui il extorque de l'argent sous promesse d'entrer dans son ordre pourrait être qualifiée sévèrement. 11 se plaît à la campagne, à ce Grand-Val qu'il aime tant, à des farces et drôleries de charretiers ivres ; c'est dans cette mauvaise société qu'il s'épanouit de tout son cœur ; il lâche devant des enfants des énormités de propos « qui font piétiner la mère de famille », et il les répète dans sa correspondance ; il donne à sa fille des leçons de morale d'une crudité extraordinaire, et, un peu inquiet, demande ensuite à tous ses amis s'il n'a pas été un peu loin.

Avec cela, excellent homme, serviable, charitable, généreux, probe et large en affaires, homme de famille malgré ses maîtresses, aimant son père, sa mère, sa sœur, sa fille, sa femme même, .je ne puis pas dire de tout son cœur, mais d'une forte et chaude affection, parlant, en particulier, de son père, en des termeà qui font qu'on adore, un bon moment, son père et lui. — Moralité faible, délicatesse nulle, penchants grossiers, vulgarité, bon premier mouvement du cœur, bons instincts, plutôt que vraies qualités domestiques, acharnement dans le travail, honnêteté, rectitude et sincérité, mais lourdeur de main dans les relations sociales, voilà bien notre petit bourgeois français, quand, du ^ reste, il est d'un tempérament robuste et énergique ; le voilà avec ses qualités et ses défauts ; et voilà Denis Diderot.

Nos indulgences pour lui viennent de là. Il est un de nous, très nettement. Nous le reconnaissons. Nous avons tous un cousin qui lui ressemble. Nous ne songeons guère à le respecter, mais cela nous aide à l'aimer, à le goûter familièrement. Il nous semble toujours que, comme il faisait à Catherine II, il nous frappe amicalement sur le genou. C'est un bon compère.

Et comme il a bien, je ne dis pas arrangé, et pour cause, mais fait sa vie, en partie double, avec ses défauts et ses qualités î D'une part il fait V Encyclopédie" C'est son bureau. C'est là qu'il est « bon employé ». Ponctuel, attentif, dévoué, absolument, au devoir professionnel, travailleur admirable, écrivain lucide, sachant, du reste, faire travailler les autres, et excelr lent € chef de division » ; il est l'honneur et le modèle de la corporation. Décent, aussi, et très correct en ce lieu-là. Point d'imagination, et point de libertés, du moins point d'audaces. Au bureau il faut de la tenue. L'histoire de la philosophie qu'il y a écrite, article par article, est fort convenable, nullement alarmante, très orthodoxe. Ce pauvre Naigeon en est effaré, et s'essouffle à nous prévenir que ce n'est point sa vrcde pensée que Diderot écrit là. Il s'y montre même plein de respect pour la religion du gouvernement. Un bon employé sait entendre avec dignité la messe officielle.

D'autre part, il fait ses ouvrages personnels, et il s'y détend. Ce sont ses débauches d'esprit. Ce sont ses ivresses. Ils semblent tous écrits en sortant d'une très bonn^ table. Ce sont propos de bourgeois français qui ont bien dîné. C'est pour cela qu'il y a tant de métaphysique. Ils sont une dizaine, tous de classe moyenne et de « forte race ». L'un est philosophe, l'autre natura* liste, l'autre amateur de tableaux, l'autre amateur de

théâtre, Tautre s'attendrit au souvenir de sa famille, l'autre aspire aux fraîcheurs des brises dans les bois, l'autre est ordurier, tous sont libertins, aucun n'a d'esprit, aucun, en ce moment, n*a de méthode ni de clarté, tous ont une verve magnifique et une abondance puissante ; et on a rédigé leurs conversations, et ce sont les œuvres de Diderot.

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