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LE « CONTRAT SOCIAL

Les idées politiques de Rousseau me paraissent, je le* dis franchement, ne pas tenir à l'ensemble de ses idées.

Est-il douteux quel'insociabilité soit le fond des senti-

ments et des ide'es de Rousseau ; que s'affranchir luimême, et affranchir Thomme, s'il est possible, du joug dur, de'gradant et corrupteur que l'invention sociale a forgé soit sa pensée maîtresse, cent- fois exprimée? — Eh bien, ses théories politiques ne sont nullement dans ce sens, et ce serait à peine, ce ne serait vraiment point de ma part une exagération de polémiste que de dire qu'elles tendent plutôt à renforcer le joug social et à le rendre plus solide, plus étroit et plus lourd.

Cette discordance est si visible qu'elle sert à quelques-uns à prouver justement le contraire de ce que j'avance (1). Ils disent : il ne faut pas croire que Rousseau ait à ce point l'horreur de l'état social et des prétendues servitudes qu'il imposait et des prétendues dégradations qu'il entraîne. Le discours sur Y Inégalité est dans ce sens ; mais c'est le Contrat social qu'il faut lire, qui est dans un autre, et ne considérer Vlnégalité que comme une boutade de Rousseau jeune, soufflé très fort par Diderot.

S'il n'y avait que Vlnégalité d'un côté et le Contrat de Tautrc, je dirais que Rousseau a eu deux idées générales, si différentes qu'elles sont contraires, et je m'arrêterais là. Mais l'idée de Y Inégalité ^ l'idée an ti- sociale, l'idée que les hommes ont serré trop fortement le lien qui les unit, etont créé ainsi une force artificielle dont ils souffrent, une âme commune artificielle dont ils se gâtent, et une vie artificielle dont ils meurent, cette idée, elle n'est point que dans Ylnégalité, Elle est, seulement, et sans la mettre où elle n'est pas, dans le Discours

(1) En particulier M. Champion dans son très beau livre sur r Esprit de la Révolution et dans un article de la Revue Bleue^ février 1K89.

sur les Lettres, dans V Inégalité, dans la Lettre sur les Spectacles, dans V Emile, dans la Nouvelle Héloise et dans la Lettre à Mgr de Beaumont ; et j'ai montré que dans cette dernière (après V Emile), Rousseau renvoie à Y Inégalité, en résume les principes, en répète et en confirme les conclusions, en accepte, enrevendique, en proclame plus que jamais l'esprit. — Oui, cette idée est partout dans Rousseau, et est presque le tout de Rousseau, et fort, maintenant, précisément du raisonnement de mes adversaires, pris à Tinverse , je dis que le contrat socuL de Rousseau est en contradiction avec ses idées générales ; — à moins qu'on ne préfère dire que tous les écrits de Rousseau sont en contradiction avec le Contrat social, ce à quoi je ne m'oppose point.

Oui, le Contrat social aTair comme isolé dans l'œuvre de Rousseau. Il s'y rattache par une phrase, parla première, qui pourrait tromper ceux quijugenttout un livre par la première ligne. — « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers » , oui, voilàbien du Rousseau que nous connaissons ; l'homme est né bon, et partout il est mauvais ; le monde a été créé bon, et il est inhabitable; Thomme est né libre, et partout esclave : voilà bien sa manière de raisonner. Et nous pourrions nous attendre à ce qu'il continuât d'après sa méthode ordinaire, ou plutôt sa pente d'esprit*naturelle, et qu'il dit : t Donc rebroussons; donc revenons à unétatsocial aussi près que possible de la liberté primitive, à un état où l'individu ait le plus possible ses aises et le jeu libre de sa force propre, où la société soit contenue et réduite autant que possible. » L'anti-socialisme, c'est l'individualisme ; en politique, la forme que prend l'Individualisme absolu c'est le Libéralisme radical. Ce à quoi un lecteur assidu de Rousseau peut et doit s'attendre en ouvrant le Contrat

DIX-HUIT. SIÈCLE. Il**

et en lisant la première ligne, c'est à voir Rousseau devenir, je veux dire rester, libéral intransigeant. — 11 a été le contraire ; je n'y peux rien.

Et je ne veux ni surprise, ni exagération, et je préviens que comme il y a un peu de flottement dans le Contrat et que tout n'y est pas très lié, on y trouvera du libéralisme ; comme on y trouvera un peu de bien des choses que Rousseau prétend combattre ; mais le fond du Contrat est nettement et formellement antilibéral. Rousseau avait soutenu toute sa vie que la société était illégitime, et illégitime sa prétention de demander aux hommes le sacrifice d'une part d'euxmêmes ; il va soutenir que les hommes lui doivent le sacrifice d'eux tout entiers, et par conséquent qu'il n'y a de droit que le sien.

- Le souverain, c'est tout le monde, et ce souverain est absolu; voilà Pidée maîtresse du Contrat social. Ce tout le monde qui a corrompu chacun — n'est-il point vrai, Rousseau ? — c'est lui qui a tout droit sur chacun de nous. Ce tout le monde qui m'a fait esclave — n'est-il pas vrai, Rousseau? — peut légitimement disposer de moi à son plein gré et resserrer ma servitude. Ce tout le monde qui ùi'a fait mauvais — n'est-il pas vrai, Rousseau ? — ne doit rien sentir qui l'empêche de peser de plus en plus sur moi de toute sa détestable influence. Il fera la loi civile, la loi politique et la loi religieuse, ce qui veut dire que je serai sa chose comme homme, comme citoyen et comme être pensant, comme corps, comme âme, comme esprit. Il m'élèvera selon ses idées, mêlera agir selon sa loi « expression de la volonté générale », me fera penser selon sa religion, qui sera chose d'état comme tout le reste, que je devrai accepter, sous peine d'être exilé si je la repousse, d'être « puni de mort »

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si l'ayant acceptée, j'oublie de la suivre. Tel est le dessin général du Contrat.

Le détail eu est, le plus souvent, encore plus oppressif et rigoureux. Le jeu facile des rouages, ce qui est une manière de liberté encore, Rousseau s'en défie. Une démocratie représentative, par cela seul qu'elle est repre'sentative, est plus libre et plus libérale qu'une autre. Le peuple, ou plulùt la majorité, a une volonté, impérieuse et brutale, dont il va faire une loi s'imposant à cliaque individu. Mais s'il fait faire cette loi par des le'gislateurs qu'il nomme, ces législateurs discuteront, réHéchiroot, tiendront compte, sinon des droits, du moins des convenaocea, des intérêts respectables de la minorité, ou même des individus. Rousseau voit très liien que cet état n'est déjà plus la pure démocratie ; elle est une manière d'aristocratie, et il la nomme de son vrai nom « l'aristocratie élective «. Voilà qui n'est pas bon. H nomme bien cela, en passant, s le meilleur des gouvernements w ; mais il s'arrange de manière à ce que ce meilleur des gouvernements ne fonctionne pas. Ces législateurs, dont les discusBion3 mettraient un peu de raison, d'atténuation au moins et de tempérament, dans la rude organisation sociale, dansce système de pression de tous sur chacun, ces législateurs n'auront pas a discuter; leur mandat sera impératif, et leur décision nulle, du reste, tant qu'elle ne sera pas ratifiée par le peuple lui-même. Car la <i souveraineté • ne peut èlre représentée, parce qu'elle ne peut pas être aliénée. ■ Les députés du peuple ne sont pas ses représentans ; ils ne sont que ses commissaires. Toute loi que le peuple n'a pas ratiliée est nulle... Le peuple anglais se croit libre; il se trompe fort ; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement ; hitôt iju'ils sont élus, il

n'est rien ». — Et nous voilà revenus au pur gouvernement direct, c'est-à-dire à la foule pur tyran, tyran dans toute la force du terme, c'est à savoir despote capricieux et irresponsable.

Plus capricieuse, plus irresponsable et plus despote qu'un roi absolu, remarquez-le, parce qu'elle est multiple et anonyme. Un roi absolu n'est jamais absolu, parce qu'il n'est jamais irresponsable. L'isolement est une responsabilité. Un homme qui gouverne seul ose rarement tout se permettre, parce qu'il est seul, et qu'il a un nom, et qu'il est connu. Il sait, quand une faute est commise, vers qui les yeux se tournent, sur qui les blâmes tombent, vers qui les plaintes montent. La foule anonyme se permet tout, parce que son irresponsabilité est absolue. Elle ne risque pas même d'être méprisée. — C'est pourtant à ce despote sans frein que l'ombrageux Rousseau, si jaloux de son indépendance, s'abandonne. Il n'y a pas un atome ni de liberté ni de sécurité dans son système.

Il n'y a pas non plus une seule chance de bonne justice. Ce peuple souverain qui m'élève, me fait penser, me lait agir, et me pétrit de toute part, me jugera-t- il aussi ? Oui, sans doute, et soyez-en sûrs. Dans l'Etat de Rousseau, la justice sera rendue par les candidats à la députalion (1). « La fonction de juge doit être un état passager d'épreuves sur lequel la nation puisse apprécier le mérite et la probité d'un citoyen pour l'élever ensuite aux postes plus éminents dont il est trouvé capable. Cette manière de s'envisager eux-mêmes ne peut que rendre les juges très attentifs.... » — à quoi, si ce n'est à plaire à ceux qui les nomment, et à être les

(1) Gouvernement de Pologne

instruments dociles d'un parti? Tout au gré du sujffrage universel, rien qui soit soustrait, par une constitution, ou par des privilèges et droits acquis, ou par une reconnaissance du droit de Tindividu, à sa prise inquiète , avide et capricieuse ; et avec cela le mandat impératif, le plébiscite nécessaire à chaque loi peut être valable, et la magistrature élective, c'est-i-dire servante d'un parti : tel est le système complet de Rousseau. C'est la démocratie pure, dans toute sa rigueur, avec tout son danger.

J'ai montré que Montesquieu , déjà , sans être démocrate, avait eu quelques illusions sur Taptitude du peuple, non pas seulement à contrôler la manière dont on le gouverne, mais à choisir ses gouvernants. Montesquieu repousse absolument le plébiscite, et ne reconnaît à la foule aucune valeur législative ; mais il la croit très judicieuse dans le choix des personnes. « Le peuple est admirable pour choisir ses magistrats », dit Montesquieu ; et s'il n'avait été un parlementaire, sans doute eût^il pris le mot magistrat aussi bien dans le sens de juge que dans celui de représentant politique. Cette manière de penser, dont o«i voit que je ne fais point Terreur du seul Rousseau , vient d'un certain optimisme généreux d'abord, de quelques souvenirs deTantiquité ensuite, qui mieux entendus, au reste, pourraient conduire à d'autres conclusions, enfin et surtout deTabsence d'expérience, et de Timpossibilité d'observer. Les hommes du xvin« siècle ont eu l'idée de bien des choses ; ils n'ont pas pu avoir Tidée d'une nation, lis ont tous cru, plus ou moins, qu'une nation avait beaucoup d'uniAé dans les vues, et qu'au moins, ce qui en effet paraît probable au regard superficiel, elle ne pouvait que bien entendre son intérêt. Un penseur

est toujours un homme qui a peu de passions, du moins qui en a moins que les autres, du moins qui en est moins continuellement obsédé que les autres, moyennant quoi, justement, il pense ; et il est par là toujours assez porté à voir dans le monde plus de raison et moins de passion qu'il nV en a. Rousseau tout à fait, Montesquieu un peu, voient une nation comme une famille qui a un procès et qui ne songe qu'à choisir le meilleur avocat. Une nation n'est point telle ; c'est, fatalement, un certain nombre de classes, de groupes, de partis, qui sont surtout menés par l'instinct de combativité. L'essentiel pour chacun est de vaincre les autres, ou à deux d'en vaincre un troisième, cela même sans haine violente, et sans noirs desseins. Jamais on n'a vu une élection qui ne fût un combat, et un combat pour le plaisir de combattre, sans plus, ou à bien peu près. Dès lors, non seulement le résultat de l'élection n'est pas Pexpression de la volonté nationale, mais il n'est pas même l'expression de la volonté du parti le plus fort ; il n'indique que ses répugnances. Toute décision de la majorité a le caractère d'un veto. Indication précieuse, qu'il faut bien se garder de négliger, et que même il faut provoquer, mais qui ne peut être le fondement ni d'une législation ni d'une politique. Toute législation et toute politique, selon Rousseau, est fondée sur cette base unique. Là est Terreur, qui part, à ce que j'ai cru voir, d'une psychologie des foulés fausse ou incomplète.

Peut-être aussi — je n'en sais rien du reste — peutêtre aussi les quelques écrivains politiques qui ont penché, au xviii* siècle, vers « l'Etat populaire » n'ontils jamais songé au suffrage universel. Il était trop loin deux, trop inouï, trop absent de la terre, trop inconnu même dans l'antiquité (où les esclaves sont le peuple,

JEAN-JACQUES R0UB3EAU. Jfll

et OÙ le « cilnven o eet déjè un aristocrate), pour que l'idée, nette du uioins, de la foule gouvernant se soît vraiment présentée à eux. — Sans doute quand ils parlaient démocratie, ils songenienlaux a bourgeoisies» des villes libres, c'est-à-dire à des arlBtocraties assez larges, mais très éloignées encore des démocraties modernes.

Quoi qu'il en soit, le système de Rousseau, en sa simplicité extrême dont il est si fier (car il méprise les gouvernements i mixtes i et u composés n et lait de haut, sOr ce point, la leçon à Montesquieu'), est certainement l'organisation la plus précise et la plus exacte de la tyrannie qui puisse être.

Mais encore d'où vient-il, puisque les idées générales de Rousseau n'y mènent point ? ' — Il vient, ce me semble, de l'éducation protestante de Jean-Jacques Rousseau, si tant est qu'il ait reçu une éducation ; mais ou sait assez que l'éducation de l'esprit se fait des lieux où l'on a passé sa jeunesse, autant et plus que de tout autre chosâ, Rousseau a vécu dans une cité protestante durant tout le premier développement de son esprit, el c'est cbose constante qu'il a . perpétuellement eu les yeux tournés vers (ienêve pendant toute sa vie. Or l'ancienne théorie politique (point du tout la nouvelle) des écoles protestantes n'est pas autre chose que le dogme de la souveraineté du peuple. Quand on lit les écrits politiques de Fénelon,onpeut être étonné de le voir réfuter point par point, et comme texte en maiu, le Contrat social (1). Cela tient a ce que ce n'est pas Rousseau qui a écrit le Conlrat social. C'est Jurieu qui en est l'auteur, et non pas même le premier auteur ; c'est Jurieu

(l) Voir taea Grandi Slattrei d« XVJr liéde arlide Fineîon.

que Fénelon (Bossuet aussi du reste) s'attache à réfuter et à confondre.

Jurieu avait dit en propres termes : « Le peuple esC la seule autorité qui n'ait pas besoin d'avoir raison pour valider ses actes ». Avant lui Grotius, bien moins hardi, beaucoup plus prudent et circonspect, n'en avait pas moins posé en principe et comme base de tous ses raisonnements le € contrat social » de Rousseau, une convention par laquelle les hommes ont fait délégation de leurs droits pour les assurer, ce qui mène (quoique Grotius tergiverse là-dessus) à penser qu'ils peuvent toujours légitimement les reprendre quand ils jugent qu'on les viole. — Même doctrine dans Pufendorf, élève de Grotius, et dans Barbeyrac, élève de Pufendorf. C'est l'école protestante qui s'organise, se maintient et se répète. Même doctrine enfin dans Burlamaqui, auquel il me semble qu'il faut faire attention ; car il est protestant, il est de Genève, et les « Principes du droit politique » sont de 1751, et le Coîitrat social est de 1762. Or les principes de Burlamaqui sont ceux-ci textuellement : La société humaine est par elle-même et dans son origine une société d'égalité et d'indépendance. — L'établissement de la souveraineté anéantit cette indépendance. — Cet établissement ne détruit pas et ne doit pas détruire la société naturelle. — Il doit servir à lui donner plus de force. — Ce n'est pas Rousseau que je copie, c'est Burlamaqui. — DeBurlamaqui encore, copiant Grotius, du reste, et ne faisant que le souligner, cette idée que « la souveraine autorité sur l'économie de la religion doit appartenir au souverain », que « lanature de la souveraineté ne saurait permettre que l'on soustraie à son autorité quoi que ce soit de tout ce qui est susceptible de la direction humaine » ; que quand on prend une

autre voie, il y a soit « anarchie *, soit « deux puissances o, auquel cas tout est perdu; car « on ne peut ser-. vir deux maîtres, et tout royaume divisé pe'rira ». — De Burlamaqui encore cette idée (1) qiie la démocratie exige un État d'un territoire peu étendu, etc.

Rousseau était donc comme le dernier venu de Técole protestante. Il ne faisait, ce me semble bieii, qu'en résumer très brillamment toutes les leçons: il en subissait très directement Finfluence, et ses idées générales elles-mêmes ne réussissaient pas à l'en détacher, comme il me paraît qu'elles auraient dû faire. Cette école était trop autorisée, trop illustre, et il y tenait par trop d'attaches d'amour-propre religieux et d'amour-propre national. (Remarquez qu'il cite quelque part Grotius parmi les livres de chevet de son père.) — Cette école, tout entière, avait pris la souveraineté populaire pour la liberté. L'idée libérale a été très lente à naître en Europe. Elle est essentiellement moderne ; elle est d'hier. Elle consiste à croire quHl n'y a pas de souveraineté; qu'il y a un aménagement social qui établit une ati^orrt^, laquelle n'est qu'une fonction sociale comme une autre, et qui, pour qu'elle né soit qu'une fonction, doit être limitée, contrôlée, et divisée, toutes choses aussi difficiles, du reste, à réaliser, qu'elles sont nécessaires, et qu'on arrive à réaliser, quelquefois, avec beaucoup de tâtonnements dans beaucoup de bonne volonté. Cette idée était presque inconnue au xviii* siècle, et l'on sait à quel point pour les hommes de la Révolution elle est restée confuse.

— Mais Montesquieu ? — Nous y arrivons. Montes-

(1) Non pas très formelle mais en germe. (Ne confondez pas le texte de Barlamaqa avec le commentaire de B. de Fôiice.

quieu a eu une très grande influence sur le Contrat social. Trop orgueilleux pour en convenir, Rousseau a commencé par railler durement Montesquieu. Il fait remarquer (1), ce qui est vrai, mais va contre Rousseau plus que contre l'auteur de V Esprit desLois^ que Montesquieu est plutôt un critique sociologue qu'un théoricien systématique: «... il n'eut garde de traiter des principes du droit politique ; il se contenta de traiter du droit positif des gouvernements établis ». Il plaisante un peu lourdement sur la théorie de la division des pouvoirs : • Nos politiques, ne pouvant diviser la souveraineté dans son principe, la divisent dans son objet : ils la divisent en force et en volonté, en puissance législative et en puissance executive... Tantôt ils confondent toutes ces parties, et tantôt ils les séparent. Ils font du souverain un être fantastique et formé de pièces rapportées... Les charlatans du Japon dépècent, dit-on, un enfant aux yeux des spectateurs ; puis, jetant en l'air tous ses membres l'un après Fa^atre, ils font retomber Ten faut vivant et tout rassemblé (2). » — Voilà qui est dédaigneux. Il n*en est pas moins qu'après avoir ainsi détourné le soupçon d'imitation ou d'emprunt, Rousseau profite de Montesquieu et ramène à son profit quelques-unes de ses idées ; — et nous voilà ainsi conduits nous-mêmes à relever ce qu'il y a de libéralisme dans le Contrat social; car il y en a.

Cette division des pouvoirs que Rousseau raille si dédaigneusement, il la rétablit par un détour. La souveraineté doit rester indivisible, mais les délégations de la souveraineté doiventctre séparées, les pouvoirs délégués

(1) Dans VEinile, Livre V. .

2) Contrat gocialf II, 2.

JBAN-JACQUBB ROUSSEAU.

diiivent être distincts, et cette précaution prise, revenant tout simplement à l'idée et même au langage de Montesquieu qu'il jugeait tout i l'heure si plaisants, Rousseau nous dira : • Dans le cot-ps politique on distingue la force et la volonté, celle-ci bous le nom de puissance executive (l)... U n'est pas bon que celui qui fait les lois les exécute (i) ».

Kt cela pour une raison à la fois un peu subtile et tros juste que Housseau tire ingénieusement de l'idée même qu'il se fait de la souveraineté. La loi est la parole de la souveraineté ; elle est l'expression de la volonté générale. C'est pour cela que la souveraineté ne peut parler que par la loi, ni)n 'par une décision particulière. La volonté générale n'a son expression que dans la loi ; elle ne peut l'avoir dans une résolution de détail, d'interprétation ou d'application. Ellecesseraitalorsd'étrs volonté générale. B La volonté générale c/ianijâ de nature ayant un objet particulier, et ce n'est pas à elle de prononcer ni sur un homme, ni sur un failfS). « Donc le peuple ne doit être ni gouvernement, ni juge. II y perdrait comme sa nature propre. 11 deviendrait un particulier. Il y perdrait son droit (et il faudrait ajouter son aptitudej à penser généralement, à décider sur les ensemljlea, et à concevoir l'ordre et la règle. Donc ni le peuple, du moment même qu'il est législateur, ne peut être ni goupemement, ni juge; ni, non plus, la loi ne peut avoir un caractère particulier, viser une personne, ou être faite pour une circonstance. Une loi contre une personne, ou une loi de circonstance, non seulement a toutes les chances du monde d'être

m Contrat lurial. III. 1.

\i) Contrat leeial. m. i.

{'ij Cvntrat laeial, II, i

396 DIX-HUITIBMB SIÈCLE.

injuste, mais elle est une monstruosité ; elle n'est pas une loi ; elle est un acte de gouvernement qu'on appelle loi pour tromper l'opinion. C'est lé renversement de toute morale politique.

Quel dommage que ces idées, d'une part restent im peu obscures dans le texte de Rousseau, d'autre part soient disséminées et diffuses dans ce texte, soient quittées, reprises et quittées encore, ne forment point corps et faisceau ! Il me semble que Rousseau n'en a pas pris très nettement conscience, ou qu'il a eu peur de les amener à leur dernier point de netteté, sentant qu'à ce moment il eût été la main dans la main de Montesquieu, ce que peut- être sa vanité redoutait.

Toujours est-il que ces idées si libérales et si justes, qui ne vont à rien moins qu'à réduire infiniment la souveraineté du peuple, et qu'à ruiner le Contrat social^ sont dans le Contrat social. C'est la plus heureuse des contradictions^ Elle montre et que Rousseau, qui n'a pas assez médité sur les questions politiques, n'est point arrivé, quoi qu'il en croie, à un système arrêté, définitif et rigoureux; et que Rousseau, se retrouvant luimême, avec sa passion intime de liberté individuelle^ au milieu même de son rêve de souveraineté populaire, y a glissé ou laissé s'introduire toute une théorie, qui, suivie jusqu'où elle tend, mènerait à la doctrine libérale des publicistes modernes. — Et voilà que le dernier représentant de l'école politique protestante apparaît, non plus comme celui qui en a le plus étroitement ramassé les principes tyranniquement démocratiques, mais comme celui qui s'en relâchait déjà, et, au moins, en atténuait singulièrement la rigueur.

Seulement ce n'est pas sur ces premières vues libérales, encore que si profondes, que Rousseau insistait le

plus, et c'est le dagme de la souveraineté populak^^ considérée comme ayant existé toujours, et s'itant seulement' organisée fortement, sans abdiquer jansais, dans les sociétés civilisées, qu*il posait avec netteté, soutenait avec vigueur, proclamait avec éloquence et avec passion. — Et c'était aussi, partie grâce à lui, partie par la nature même du sujet, ce qu'il y avait dsim son livre de plus clair, de plus frappant, de plus prenant, de plus vite et facilement intelligible. — Et il faut bien que je reconnaisse, en finissant, que c'est ce qui en est resté ; et que de cette doctrine, encore qu'elle ne soit pas de lui, encore qu^eWe soit peu conforme à ses idées générales, encore que même dans le Contrat, il s'en écarte, Rousseau est demeuré le propagateur le plus éclatant, le seul éclatant, glorieux et influent, à ce point qu'elle ne porte guère plus, parmi les hommes, que son seul nom. Elle a fait, ou consacré (ce qui est plutôt mon avis) beaucoup de mal, dont il est difiîcile de ne pas le laisser, pour une grande part au moins, respomsable.

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