ROUSSEAU ÉCRIVAIN
Tel est ce singulier homme, puissant et faible, faiUa par le cœur, puissant par la pensée et Fimagination, et assez puissant par elles pour faire de ses faiblesses mêmes des forces redoutables à charmer et plier les coeurs.
Rousseau est un de ces hommes séduisants et dangereux, chez qui l'imagination et la sensibilité domiaeftt
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et étouffent la raison, le sens commun, les facultés de réflexion, d'analyse et d'observation. Autant dire que c'est un poète, et il est très vrai que c'est un des plus grands poètes de notre race. Seulement, c'est un poète né dans un siècle de théories, de systèmes et de raisonnement, et sa poésie, il l'a mise, sous l'influence de ses contemporains, dans des systèmes et des théories ; et c'est là son originalité en même temps que le danger perpétuel, et pour lui-même et pour les autres, de tout ce qu'il écrit et de tout ce qu'il pense.
Entraîné, comme tous les poètes, à un rêve de perfection de vie idéale, froissé, comme tous les poètes, par ce qu'il y a de vulgaire dans la vie telle qu'elle est, et dans la société telle qu'elle existe autour de nous, il s'est réfugié, non pas, comme les poètes à l'ordinaire, dans des rêveries, des contemplations, des visions, mais dans des théories politiques et des doctrines sociales, où il a apporté non l'observation et l'étude des faits, mais des constructions a priori et des abstractions de t promeneur solitaire. »
Et ces systèmes étaient spécieux, d'abord parce que tout ce qui porte la marque du génie est spécieux, et ensuite parce que Rousseau était doué d'une singulière puissance de raisonnement et de logique. Un logicien n'est pas nécessairement un homme de raison froide et tranquille. 11 arrive fort souvent que la déduction à outrance est une des formes de l'imagination et de la passion. On ne s'enivre point de raison^ c'est-à-dire d'étude, d'attention, d'examen et de réflexion ; mais on s'enivre de raisonnement, c'est-à-dire de la poursuite indéfinie, en ses transformations successives, d'une idée générale devenant système politique, système pédagogique, système religieux, système social.
Un poète que le -dégoût des choses qui Tentourent jette dans un rêve de perfection irréalisable, prolongé par un logicien qui de ce rêve fait une théorie sociale très logique, très suivie, très liée, très systématique et très séduisante, voilà Rousseau.
Et, comme il arrive toujours quand on a affaire à ces rêveurs qui ont du génie, telle intuitiorij peu ramenée à la vérité pratique par l'auteur lui-même, mais contenant, comme en un germe, une partie de vérité, met d'autres hommes moins grands, et plus réfléchis et attentifs, sur la voie d'une excellente doctrine de détail, très réalisable, très utile et féconde en résultats. Et voilà pourquoi de pareils hommes, non seulement doivent être étudiés au point de vue de Tart, comme des poètes glorieux et des rénovateurs de Timagination humaine, ce qui déjà vaut qu'on s'en pénètre ; mais encore, au point de vue des applications, comme des initiateurs, des promoteurs, des prophètes un peu obscurs, mais inspirateurs et « suggestifs », des guetteurs de la lumière qui commence à poindre, un peu étourdis par les premiers rayons qu'ils en surprennent; en un mot, presque comme les alchimistes, précurseurs de la chimie, qu'ils rêvent, qu'ils aident à naître et qu'ils doivent ne pas connaître.
Rousseau est un des plus grands prosateurs français. Il est un rénovateur du style et de la langue. Il a ramené en France le style oratoire qu'elle avait complètement désappris depuis Fénelon, et presque depuis Bossuet.
A la prose large, étoffée, nombreuse et harmonieuse, au beau développement et aux souples évolutions des grands maîtres en style du xvn' siècle, avait, peu à peu, et même assez brusquement, sans qu'on en puisse voir très nettement les causes, succédé une prose fort distin^
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guée aussi, mais d*un genre essentiellement différent, un style coupé, court, nerveux, plutôt que fort, procédant par phrases brèves, vives et comme tranchantes, par traits^ par maximes et par épigrammes.
Fontenelle, Montesquieu, Voltaire, avec de très grandes différences entre eux, du reste, présentent tous ce caractère commun; et leurs contemporains portent à l'excès cette manière, comme toujours font les élèves. Rousseau, qui, sinon pour les idées, du moins pour ce qui est Thomme même, à savoir le style, n'est Télève de personne, apporte avec lui un style nouveau; et comme il est passionné, c'est le style oratoire.
11 est éloquent dans l'effusion, dans la confidence, qu'il mêle à tout ce qu'il écrit, dans la raison, dans le raisonnement, dans le sophisme, jusque dans les souvenirs, et sa manière émue, attendrie et brûlante de les rapporter. Il a la suite, la pente, le prolongement facile dans la conduite du discours, et, plutôt que Vorire véritable, ce mouvement qui vient de réchauffement d'un cœur toujours en émoi, ce mouvement qne Buffona donné avec raison pour la seconde des deux qualités fondamentales du style, mais que, après l'avoir une fois nommé, il oublie complètement et laisse à l'écart, parce que lui-même n'en a pas le don.
C'est le don propre de Rousseau. Pour la première fois depuis plus de cinquante ans, quand il parut, on put lire un livre comme un discours qui saisit Fauditeur, le captive, l'entraîne, le porte avec soi, et, sans le laisser reposer, le mène au but toujours poursuivi.
Ajoutez Téclat, la richesse du coloris, le mot qui n'est pas seulement un signe de la pensée, mais qui est une trace de la sensation, qui vit^ qui respire et qui brille.
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C'est grâce à ces dons que Rousseau est non seulement un écrivain orateur entraînant et séduisant, mais un peintre des choses réelles, ce que personne n*était plus depuis bien longtemps. C'est ainsi qu'il a pu faire vivre la nature pittoresque dans ses écrits et réveiller chez les Français le goût des beautés naturelles, susciter dans la génération littéraire qui Ta suivi une foule de grands peintres delà nature, les Bernardin de Saint- Pierre, les Chateaubriand, les Sénancour, et surtout son élève passionné, George Sand.
A ces titres, j'entends comme peintre ému de la nature et comme écrivain éloquent, Rousseau est un grand précurseur. Ce qu'il y a de plus sincère, de plus vrai, de plus solide et de plus durable dans la révolution littéraire du commencement de ce siècle, en grande partie dérive de lui. Il a aimé les grandes harmonies de la nature, et il a retrouvé les grandes harmonies de la phrase. C'étaient deux découvertes, et deux chemins ouverts au génie, et aussi à la médiocrité. Mais qu'importe que celle-ci suive, si l'autre a passé ? g
Rousseau a été en son temps le maître et le guide le plus fascinateur, le « subtil conducteur » dont parle Bossuet. Il l'a été, et parce qu'il était bien de son siècle, et parce qu'il s'en séparait juste assez pour l'inquiéter, le piquer et achever de le séduire.
Hélait de son siècle en ce que, plus que personne, il repoussait l'autorité, toutes les autorités, et la tradition, toutes les traditions. Ce n'était plus seulement avec la tradition reh'gieuse, et avec la tradition nationale qu*il
rompait violemment. Derrière ces autorités séculaires, au delà des siècles, et presque au delà du temps, il allait attaquer l'autorité de l'humanité tout entière, la tradition du genre humain. Ce n'était pas seulement une nation ou une religion, c'était l'humanité qui s'était trompée. C'était l'humanité dont il fallait récuser l'exemple et qu'il fallait convaincre d'erreur; et c'était toute la sagesse humaine qu'il fallait tenir pour folie. Rien de plus inattendu, et rien de plus préparé. L'habitude une fois prise de considérer l'antiquité et la longue possession d'une doctrine comme une raison de n'y pas croire, il fallait s'attendre h ce qu'un esprit audacieux révoquât en doute la croyance la plus ancienne du genre humain, et voulût convaincre d'illusion l'instinct même par lequel le genre humain croit qu'il subsiste. — C'était, sous la forme d'un rêve doux et charmant, la plus pure, la plus nette etla plus radicale pensée révolutionnaire. Burcke disait aux révolutionnaires français : t Vous avez préféré agir comme si vous n'aviez jamais été civilisés ». Rousseau disait aux Français de l'îGO : « Il faut agir comme si nous n'avions jamais été civilisés ». Rousseau est le révolutionnaire par excellence, et c'est bien pour cela que Voltaire, qui ne s'y trompe pas, le déteste si fort. Il tend directement à cette sorte de nihilisme politique, dont Tolstoï, qui a tant d'idées communes, en politique, en morale, en éducation, avec Rousseau, est en ce moment le représentant prestigieux. Et les causes, là-bas et ici, sont les mêmes. C'est la civilisation, qui fléchit, en quelque sorte, sous son propre poids, — nec se Roma ferens, — qui s'épuise à se poursuivre, et finit par douter d'ellemême.
En cela Rousseau^ d'abord répondait à un secret désir
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de ses contemporains, celui d'aller jusqu'au bout delà négation; ensuite se montrait vraiment grand penseur, encore que ses conclusions ne menassent à rien, encore même qu'il reculât devant elles. Il comprenait l'intime, l'essentielle contradiction qui est au fond de la civilisation comme au fond de toute chose humaine. Il comprenait que la civilisation se ruine à se consommer, qu'elle manque son but, en le dépassant, à force de le poursuivre ; qu^inventée pour soulager l'homme, elle finit par le surcharger, qu'inventée pour diminuer TefTort individuel, elle en demande de plus en plus de nouveaux, et qu'il y a là encore une grande et douloureuse vanité, un grand et décevant préjugé. Restait à savoir si ce préjugé n'est point nécessaire, et une condition même de notre nature ; mais l'avoir vu, et avoir porté sur lui la lumière est d'une vigoureuse et pénétrante intelli^ gence ; et c^est un effort et un tour de pensée qui se trouvaient bien à leur place en ce siècle de démolisseurs des idées toutes faites, qui a secoué l'esprit humain comme un crible.
S'il était de son temps par tout ce côté négateur, il en était moins, et il ne l'en flattait que davantage, par ce qu'il apportait de tendresse, de mollesse, de nonsécheresse^ei de rêverie sentimentale.— C'était un romancier et un poète, en un temps où l'on devait être affamé de vraie poésie et de roman vraiment romanesque. Le xvm'' siècle est un âge tout épris de sciences, de géométrie, de physique et d'histoire naturelle. C'est par ces armes que depuis cinquante ans on battait en ruine les traditions. C'est avec d'autres armes que Rousseau venait les attaquer, en communauté de dessein avec son siècle, s'en distinguant par les moyens. Il n'aimait pas les encyclopédistes, ni n'en était aimé. De quoi une
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des Faisons est qu'ils sontsmrtoat hommes de scienœs, et loi le contraire. Il portait le combat sar un nouveau champ de bataille, et rien ne pouvait plus intéresser que cette continuation de la lutte avec une tactique nouvelle. Il en appelait, non plus à la raison et aux raisonnemenis, dont peut-être on était las, mais au sentiment, à Tinstinct du cœur, à Témotion simple et « naturelle », faisant de toutes ces choses des vertus, et, par son talent, amenant, qui plus. est, à les faire considérer comme des élégances. — C'était un poète, mais comme je l'ai dit, ce qui était pour achever de ravir ceux qui Técoutaient, un poète logicien. La conception poétique, rêve d'humanité heureuse, ou d'éducation idéale, ou de société ramenée à la nature, au lieu de se poursuivre dans son esprit et de se dérouler en songeries ou en tableaux, se développait ^n systèmes, en construc^'ons logiques, en chaînes d'arguments. 11 part d'un lêve tendre, et il s'engage dans la ^dia- ^lectique; et je ne sais de quoi ses lecteurs lui savent plus de gré, du point de départ ou du chemin.
Enfin ses effusions sentimentales arrivaient bien en leur temps, et comme réaction, et comme chose déjà suffisamment préparée. La Chaussée, Prévost, Marivaux lui-même avaient déjà fait verser de douces larmes. La « sensibilité » du xvm" siècle remonte à eux ; et il est juste de leur en tenir compte. Seulement, s'ils avaient foit pleurer, ils n'avaient pas eu rautorité nécessaire sur les esprits pour qu'on se sût gré et qu^on se fit honneur des larmes versées. Il fallait un homme de génie qui fit des faiblesses du coeur un mérite de la conscience, qui les autorisât et les consacrât par des chefs-d'œuvre, et qui, non seulement mit la sensibilité en liberté, mais la plaçât comme sur
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le trône. Roasseau a fait là ce qu'il dit quelç^ae part que fait le poète dramatique (1). Le poète, selon lui, < suit le goût publie en le déyeloppaat »y et ne fait que penser ce que le public Ta penser iQi-mémiBf « sit^t qu'on osera lui en donner Texemple. » Rousseau a donné Vexemple de la sensibilité qui se croit sanctifiante et d'une sorte d'attendrissement qui se donne Talr sacerdotal; et il fit du don des larmes une manière de vocation religieuse. Le prêtre manquait, le directeur d'âmes, le guide des cœurs, dont jamais les hommes . ne se sont passés. L'homme de science avait essayé de l'être, n'avait réussi qu^à demi. Ce fut Tbomme sensible qui le fut. L^œuvre de Rousseau, dont les effets durent encore, a été de remplacer, pour une ^ partie considérable de la nation, les prêtres par les romanciers.
C'est en cela plus que pour toute autre cause qu'il a été si grand révolutionnaire. S'il Fa été par ses idées et son tour d'esprit, comme nous l'avons vu, il l'a été plus encore par le changement dans les moeurs qu'il a fait, ou aidé, ou consacré. Montesquieu avait dit : « Il ne faut jamais changer les mœurs et les manières dans l'Etat despotique. Rien ne serait plus promptement suivi d'une Révolution. » C'est Rousseau que Montesquieu prévoyait, ou pour parler plus exactement, la société à la Rousseau^ la société déjà désorganisée, confondant ses rangs, brouillant comme par jeu ses idées, doutant d'elle-même et s'en moquant, et se faisant des mœurs factices, société chancelante et égarée, à laquelle Rousseau a donné comme une dernière impulaîoft et une dernière façon de fausseté d'esprit.
(1) Lettre à Dalembert sar les speotades.
En fausseté d'esprit, il y était maître en effet, ne fûtce que parce qu'il a toujours été par le monde dans une situation fausse. Plébéien déclassé, dépaysé par son génie même, placé au centre de la société polie, et, à certains égards, à sa tête, il restera comme le symbole même de la démocratie brusquemenTpréclpitée au sommet de la nation, et chargée, ou se chargeant, de la conduire. Là, en contact avec ce qui reste des anciennes classes dirigeantes, elle respire un air auquel elle n'est point habituée ; et elle s*y grise, s*y vicie, s'y aigrit. Elle y devient orgueilleuse, puis ambitieuse et tourmentée de désirs, puis défiante et irascible.— Etaussi, non accoutumée par Théréditéà porter sans faiblesse, ou tout au moins sans étonnemeat, le poids séculaire d'une civilisation compliquée, elle n'en sent que l'embarras et la gêne, et songe vite à en rejeter le fardeau. — Et encore ses vertus mêmes, la simplicité de ses goûts et la simplicité de ses besoins, Tinclinent aux idées simples aussi, et aux solutions claires et courtes, qu'elle croit faciles, et elle traitera de l'organisation d'un grand Ëtatcomme de l'établissement et de l'ordonnance d'un petit ménage. — Rousseau adonné en lui, pour ainsi parler, cette image et ce portrait. II a représenté et figuré à l'avance l'évolution vers le pouvoir de toute une classe sociale, et sa manière de s'y accommoder.
Cela veut dire qu'il est très grand, que c'est une nature originale et riche, une de ces individualités qui résument en elles, ou au moins figurent par la trace qu'elles laissent, toute une période historique. Ses intentions sont d'un esprit supérieur, ses rêveries d'une grande âme douce et blessée. Auprès de lui Voltaire ne laisse pas de paraître parfois un étudiant
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spirituel, et BufTon un bien remarquable professeur de rhétorique. Montesquieu seul, inférieur comme homme d'imagination, régale par la puissance du regard, et le dépasse parla clarté de la vue. — Il y a de plus grands génies; il y en a surtout de meilleurs ; il n^y en a guère qui ait donné, en un siècle où pourtant la hardiesse est une banalité, une plus imprévue et plus rude secousse à Tesprit et au cœur humains.
BDFFON