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LE SYSTEME POLITIQUE DE MIRABEAU

Ainsi il arriva au seuil de la Révolution, et, dès le premier moment, longtemps avant même, il vit très nettement ce qui était à faire et ce qui était possible.

11 s'agissait d'établir en France la liberté individuelle, qui n'avait jamais existé que par tolérance et à l'état précaire, et qui, sans compter qu'elle est une nécessité de civilisation chez les peuples modernes, a ceci en France de particulier qu'à la fois elle est dans le tempérament du Français et n'est pas dans son esprit. — Le

Français ne comprend pas la liberté, et il en a besoin. II Tembrasse très difficilement comme principe et comme règle ; mais, audacieux de pensée, libre d'humeur, aimant les théories et n*aimant pas à penser tout seul, passionné pour l'exposition, la discussion et la propagande, et, encore, aimant à pouvoir avoir demain une pensée quMl n'a pas aujourd'hui, la liberté de sa personne, la liberté de parole et la liberté d'écriture lui sont des besoins essentiels. Du reste, autoritaire, impérieux, et ne pouvant supporter patiemment la contradiction, il est toujours désespéré que ses adversaires aient les mêmes libertés que lui, et par conséquent est aussi peu libéral qu'il est amateur de liberté, et aussi peu disposé à accorder la liberté qu'il est passionné à la prendre.

C'est précisément à une telle race qu'il faut une liberté très large, parce que, chacun de ses individus, si peu respectueux qu'il soit de l'individualisme des autres, étant passionné pour le sien, elle est, de caractère général, profondément individualiste ; et c'est à ses besoins plus qu'à sa tournure d'esprit qu'il faut satisfaire. — De toutes les choses que Mirabeau a comprises, c'est celle-là ^u'il a comprise le mieux. La « Déclaration des droits de l'Iiomme et du citoyen » est le traité de libéralisme le plus complet, le plus solide, comme aussi le plus élevé, comme aussi le plus vite mis en oubli, qui ait été écrit; — et c'est lui qui la faite. Il l'a faite en 1784, presque en entier, dans son Adresse aux Bataves sur le Stathouderat, Tous les principes des gouvernements libres y sont consignés et exprimés avec la plus grande clarté et précision. Responsabilité des fonctionnaires, liberté électorale, liberté et inviola- Ijilité parlementaire, liberté individuelle, liberté des

MlIlALiEAL', i7D

cuUes, Hberlé de la presse, tlivisinn et séparation des pouvoirs, autant d'articles de celte première n constitution li française moderne, qui devrait s'appeler la constitution de Mirabeau.

Mirabeau voulait la liberté individuelle la plus large possible, allant jusqu'au droit d'émigration, et quand' il a plaidé à l'Assemblée Nationale le droit des émigrés à propos du départ des tantes du roi, il put lire un fragment de sa. Lettre à Frédéric-Guillinime II, écrite dix ans auparavant, pour montrer combien ses idées sur ce point étaient peu une opinion de cîrcons. tance,

11 voulait la liberté de la pensée, et cela avec une rare largeur d'idées et même de sentiment, avec une sorte de générosité et de sérénité, qui est tri^s près d'être de lacharité : n Trois chemins doivent nous conduire à lapins inaltérable indulgence : la conscience de nos propres faiblesses; la prudence qui craint d'être injuste, et l'enviede bien faire, qui, ne pouvant refondre ni les hommes ni les choses, doit chercher h tirer parti de tout ce qui est, comme il est. Je me crois obligé de porter désormais celte extrême tolérance sur toutes les opinions philosophiques et religieuses, /( faut réprimer les mauraisesactions, mais smffrir lesmaumises pensées, et surtout les mauvais raisonnements. Le dévoletl'atbée, l'économiste etle réglementaire aussi entrent dans la composition et la direction du monde, et doivent servir aux têtes douées de la bonne ambition d'aider au bienêtre du genre humain.... En vérité, dans un certain sens tout m'est bon : les événements, les hommes, les choses, les opinions, tout a une anse, une prise. Je deviens trop vieux pour user le reste de ma force à des guerres ; je veux la mellro à aider ceu.t qui aident ;

quant à ceux qui n'y songent que faiblement, je veux m'en servir aussi, en leur persuadant qu'ils sont très utiles (1). »

Il voulait la simplification de l'administration centrale, et la décentralisation, et la vie rendueaux racines delà nation par les assemblées provinciales (2). Il avait un système d'ensemble tout prêt, très médité et très mûri, dont l'esprit général était liberté, force et aisance d'initiative rendue à l'individu, à la commune et à la province.

C'est avec ces idées qu'il arriva dans une assemblée honnête, bien intentionnée et dévouée au pays, généreuse même et héroïque, mais peu instruite, médiocrement intelligente, comprenant peu la liberté, comme toute assemblée française, et dont, sinon l'idée unique, du moins l'idée fixe, fut non pas d'assurer la liberté, mais de déplacer le gouvernement.

Partir de ce principe que la souveraineté appartient à la nation, et en conclure qu'il fallait ôter le gouvernement au roi et le concentrer dans l'assemblée nationale, voilà le fond de la Constituante. La Constituante, en théorie du moins, a été la première Convention. Elle a cru que la liberté consiste à être gouverné par des maîtres qu'on a choisis, que, du moment qu'elle est élue, une assemblée ne peut pas être tyrannique; qu'une nation libre c'est le despotisme exercé par une Chambre; que le despotisme transporté du roi à un Sénat, c'est une nation affranchie.

Voilà la grande erreur que Mirabeau a vue du premier coup, et qu'il a combattue constamment pendant

(1) Lettres à Mavvillon.

(2) Dénonciation de Vagiotage,

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toute son existence parlementaire. A travers la CodsIîtuaate, il a vu la Convention, et à, travers la Canvention le rétablissement dn pouvoir absolu. Je n'exagère aucuoement son admirable prévoyance. Voici sa prophétie, qui n'est point obscure, qui n'est point sommaire, qui, au contraire des ordinaires prophéties, entre dans le détail; voici son histoire de la Révolution écrite à l'avance, dans le Courrier de Proi^ence, en 178!) : « Si une nation se montrait plus désireuse du bien public qu'expérimentée dans l'art de rofTectuer; si une carrière toute nouvelle d'égalité, de liberté et de bonheur trouvait dans les esprits plus d'ardeur pour s'y précipiter que de mesure pour la parcourir ; si l'esprit légîslalif était encore chez elle un esprit k nallre, une disposition à former; si quelques traces de précipitation et d'immaturité marquaient déjà l'avenue législative où elle est entrée; conviendrait-il de n'environner les législateurs d'aucune barrière et de leur livrer ainsi sans défense le sort du trfme et de la nation î — Les sages démocraties se sont limitées ellesmêmes A plus forte raison, dans une monarchie

où les fonctions du pouvoir législatif sont confiées à une assemblée représentative, la nation doit-elle être jalouse de la modérer, de l'assujettir à des formes sévères et de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir. — Quand le pouvoir «xécutif, sans frein et sans règle, en est à son dernier terme, il se dissout de lui-même, et tous réparent alors les fautes d'un seul; nous n'irons pas loin en chercher un exemple. MitU si la rérolution était inverse .- si le Corps législatif, ûtec de grands moyens de devenir ambitieux et oppresseur, le devenait en effet; s'il Forçait un jour la nation àse soulever contre une funeste oligarchie, ou

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le prince à se réunir à la nation pour secouer ce joug odieux, des factions terribles naîtraient de ce grand corps décomposé, les chefs les plus puissants seraient les centres de divers partis .... et si lapuissance royale, après des années de division et de malheurs, triomphait enfin, ce serait en mettant tout de niveau, c'està-dire en écrasant tout. La liberté publique resterait ensevelie sous ces ruines^ on n'aurait qu'un maître absolu sous le nom de roi; et le peuple vivrait tranquillement dam le mépris, sous un despotisme presque nécessaire. — Seraitce là le fond de la perspective lointaine qui semble se laisser entrevoir dans la Constitution qui s'organise ? Si cela était, l'état d'où nous sortons nous aurait préparé de meilleures choses que celui dans lequel nous allons entrer. »

Limiter l'Assemblée nationale, alors que tout le parti révolutionnaire ne songeait qu*à annihiler le roi, voilà quelle a été l'idée maîtresse de Mirabeau, parce que, seul du parti révolutionnaire, il savait prévoir. C'est cette idée qui lui a inspiré le discours sur le reto^ et la magnifique harangue sur le Droit de paix et de guerre. C'est cette idée qui lui a dicté ces paroles si justes et si pleines de réalité : • Si le prince n'a pas le veto^ qui empêchera les représentants du peuple de prolonger, et bientôt d'éterniser leur députation ?... Si le prince n'a pas le veto, qui empêchera les représentants de s'approprier la partie du pouvoir exécutif qui dispose des emplois et des grâces ? Manqueront-ils de prétextes pour justifier cette usurpation? Les emplois sont si scandaleusement remplis! les grâces si indignement prostituées!... »

C'est cette idée qui lui faisait dire avec un sens profond de la situation, que personne ne comprit bien

nettement autour de lui : • Nous ne sommes point des sauvages arrivant nus des bords de l'Orénoque pour former une société. Nous sommes une nation vieille, et sans doute trop vieille pour notre époque. Nous avons un gouvernement préexistant, un roi préexistant, des préjugés préexistants : il faut autant que possible assortir toutes ces choses à la révolution, et sauver la soudaineté du passage Mais si

nous substituons l'irascibilité de Tamour-propre à l'énergie du patriotisme, les méfiances à la discussion, de petites passions haineuses et des réminiscences rancunières à des débats réguliers, nous ne sommes que d'égoïstes prévaricateurs, et c'est vers la dissolution et non vers la constitution que nous conduisons la Monarchie, dont les intérêts nous ont été confiés, pour son malheur. •

Quand on se reporte au temps où ces paroles ont été prononcées, on est confondu d'une telle lucidité prophétique, et de tant d'avenir contenu dans un esprit. Montesquieu disait : « Les faits se plient à nos idées » ; mais c'étaient les faits passés, qui, assez facilement, prennent, en effet, le tour qu'on leur donne; ici ce sont les faits que Mirabeau ne devait pas voir qui semblent obéir à sa pensée, et venir à sa voix pour réaliser ses menaces, tant, à force de les prévoir, il semble les avoir évoqués.

C'est cette idée encore, cette crainte obsédant^ et trop justifiée de l'unique assemblée souveraine qui lui faisait dire à propos du droit de paix et de guerre : « Ne craignez-vous pas que le Corps législatif, malgré sa sagesse, ne soit porté à franchir les limites de ses pouvoirs par les suites presque inévitables qu'entraîne l'exercice du droit de guerre et de paix ? Ne crai-

gnez-vous pas que, pour seconder le succès d'une guerre qu'il aura votée, il ne veuille influer sur sa direction, sur le choix des généraux, surtout s'il peut leur imputer des revers, et qu'il ne porte sur toutes les démarches du monarque cette surveillance inquiète qui serait par le fait un second pouvoir exécutif?.... Ne pourrait-on pas, me dit-on, faire concourir le Corps législatif à tous les pre'paratifs de guerre pour en diminuer le danger ? — Prenez garde ; par cela seul vous confondez t ous les pouvoirs en confondantraclionavec la volonté, la direction avec la loi ; bientôt le pouvoir exécutif ne serait que l'agent d'un comité; nous ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions. » La liberté c'est la séparation des pouvoirs, ainsi l'on peut résumer toute la théorie politique de Montesquieu. A l'appétit de souveraineté que la Constituante prenait pour du libéralisme, opposer sans cesse, avec une indomptable fermeté, la loi delà séparation des pouvoirs : voilà presque tout le rôle et tout TelTort de Mirabeau. Il avait déjà dit en 178i aux Bataves : a Pour que les lois gouvernent et non les hommes, il faut que les déparlements législatif, exécutif, et judiciaire, soient totalement séparés ». Il n'a cessé de le répétera une assemblée dont la majorité n'était convaincue que d'une chose, à savoir que son droit et son devoir étaient de ramasser en elle le plus de pouvoirs possibles. 11 a été persuadé que la liberté politique n'est jamais que l'effet d'un équilibre entre les forces sociales ; et entre une royauté qui voulait rester tout et une assemblée qui voulait tout devenir, voyant le danger égal, puis* qu'il était précisément le même, dans l'ancien despotisme et dans le nouveau, il s'est efforcé d'établir un équilibre et une répartition régulière de puissances.

El il a semblé même se défier beaucoup plus de la souveraineté menaçante de l'assemblée, que de la souveraineté cherchant encore à se maintenir du pouvoir personnel, parce que, d'un œil assuré, il avait du premier coup mesuré la profondeur de la déchéance de celui-ci et la force d'ascension et d'invasion de celle-là.

Il n'a été bien compris ni de la cour ni de l'Assemblée. Admiré plus que suivi par l'Assemblée constituante, à la fois craint, désiré et méprisé delà cour, forcé par le désordre de sa fortune d'accepter les subventions du gouvernement, ce qui ruinait son autorité et donnait à ses patriotiques desseins un air de vulgaire conspiration, il mourut fort à propos, au moment où toute sa gloire comme aussi tous ses projets allaient s'écrouler d'un seul coup, et où, sans doute, au lieu d'une mort encore triomphale, il eût subi une fin tragique et ignominieuse.

A supposer qu'il eût vécu, et eût réussi à sauver une partie de son influence, aurait-il, en restant fidèle à sa pensée générale, agrandi, élargi et complété son plan? Car il faut reconnaître que, si juste qu'il fût, ce plan ne laissait pas d'être étroit. Mirabeau est un grand élève de Montesquieu, un peu gâté quoi qu'il en eût, par Rousseau et par le Donjon de Vincennes. Il a vu que la liberté politique était dans un équilibre social, et cet équilibre dans la séparation des pouvoirs ; il a vu qu'il y avait deux formes du despotisme, dont l'une était le pouvoir personnel unique, l'autre l'unique pouvoir législatif ; et voilà certes de grandes vues. Mais vouloir équilibrer la royauté et l'Assemblée nationale seulement l'une par l'autre, limiter le roi par l'Assemblée, et l'Assemblée par le roi : voilà peut-être, encore que meilleur que l'un ou l'autre absolutisme, qui était vain et

illusoire. De ces deux forces, seules mainteooes l'une on face de l'autre, Tune certainement devait dévorer l'autre, jusqu'à ce que la survivante se déchirant ellemême, la première finit par reparaître, ce que, du reste, il a pnWu. Deux forces sociales seulement, ce n'est pas l'équilibre, c'est le conflit. Ce qu'il faut, c'est des forces sociales multiples se limitant et se contrebalançant par l'union, selon les circonstances, de deux contre une ou de trois contre deux. Ce qu'il fallait, par exemple, en 1789, c'était que, selon les cas, le roi put s'appuyer, ou l'Assemblée, sur quelque chose. Mirabeau a vu cela encore, il est vrai, et de toute sa correspondance secrète avec la cour ressort presque uniquement cette idée : « créer dans la nation une opinion puissante et très précise, à la fois royaliste et libérale, qui ne permette ni à l'Assemblée de dévorer le roi, ni au roi d'annihiler l'Assemblée ». Voilà la troisième force sociale que Mirabeau avait rêvée pour compléter l'équilibre. Mais une force d'opinion est trop mobile, ployablc, changeante et comme fugitive pour être ou un rempart ou un soutien, et au prix d'énormes efforts, on n'eût pas changé sensiblement la situation. C'étaient des corps constitués qu'il fallait avoir, chacun avec son autonomie relative et sa part do force pour qu'il y eût dans la France politique de véritables points de résistance ou d'action. — Par oxeniple, la vraie séparation des pouvoirs eût existé, et, comme conséquence dans les faits, jamais le roi n'aurait pu (Hre ni emprisonné ni mis à mort, si une constilulion judiciaire vigoureuse eût été établie, et si c'eût été une loi constitutionnelle que jamais le roi ne pût être jug(» que par des juges. — Par exemple encore, étant donné (ju'i] existait une noblesse et un clergé

constitués à l'état de corps sociaux encore très puissants, qu'on appauvrisse Tun et qu'on démunisse l'autre de privilèges abusifs pour le bien de TEtat» cela est légitime ; mais qu'on noie Tune dans la masse des citoyens et l'autre dans la foule des fonctionnaires, cela n'est point très politique. Au simple point de vue de l'équilibre, et sans aller plus loin, et simplement pour qu'il n'y eût pas quelqu'un de trop fort, il était habile de constituer, ou plutôt de maintenir, noblesse et clergé en corps de TËtat dans une chambre haute, qui pût limiter ou enrayer la chambre populaire.

Ces idées sont naturelles, et à un élève de Montesquieu, très familières. Pourquoi Mirabeau ne les a-t-il point dans l'esprit ? Pourquoi oublie-t-il ces t corps intermédiaires», comme dit Montesquieu, qui sont la sauvegarde de la sécurité et de la liberté d'un peuple, parce qu'ils empêchent qui que ce soit d'être trop ij;i and ? 11 craint que TAssemblée unique ne soit trop forte : pourquoi la laisse-t-il unique ? Il craint» l'immaturité et la précipitation» : pourquoi ne songe-t-il pas aux freins ? Il songe à des limites : pourquoi est-ce aux forces elles-mêmes qu'il s'agit de limiter qu'il demande de se les imposer? Pourquoi est-ce au roi ({uil dit: a restreignez vous», et à TAssemblée qu'il (lit : a limitez-vous » ; et quelle réponse espère-l-il ?

Pourquoi? Il faut bien le savoir, et bien s'expliquer, dirai-je le point faible, du moins le point très susceptible et très sensible de Mirabeau. Mirabeau a horreur du despotisme; mais il a surtout horreur de l'aristocratie, et tout ce qui ressemble à l'aristocratie lui fait peur. 11 a lu Rousseau, et surtout il a été à Vincennes sur lettre de cachet obtenue par son père, et, encore, il a été exclu de l'assemblée de la noblesse de Provence

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par les hommes de sa caste ; et il est Tennemî irréconciliable de toute aristocratie, de toute oligarchie, comme il aime à dire. Très fier personnellemeat de ses quatre cents ans de noblesse prouvée, et ne détestant pasdire:« L'amiral de Coligny, qui par parenthèse était mon cousin... », il a une défiance excessive à l'endroit de tout gouvernement si peu que ce soit aristocratique. Il ne peut aimer ni les Parlements, ni le clergé indépendant, ni les Chambres hautes ; tout cela a une odeur très suspecte d'aristocratie. — Remarquez bien que s'il craint tant TAssemblée unique souveraine, c'est comme libéral, soit, mais c'est aussi comme antiaristocrate, et c'est plus encore comme antiaristocrate que comme libéral. Revenons sur ses paroles: «... La nation doit être jalouse de modérer, d'assujettir à des formes sévères le Corps législatif, et de prémunir sa propre liberté contre les atteintes et la dégénération d'un tel pouvoir ; car, il ne faut pas T oublier, l'Assemblée nationale n'est pas la nation, et toute assemblée particulière porte avec elle des germes d'aristocratie » (1). — L'Assemblée gouvernant c'est pour lui, et non sans raison, un Sénat de Venise ou de Rome et voilà pourquoi il veut qu'à côté d'elle et au-dessus le roi gouverne aussi, ou plutôt qu'elle légifère, et qu'il gouverne.

« Au fond, dit Proudhon quelque part, et précisément à propos de Mirabeau, « le roi règne et negouveme pas » est une formule aristocratique. » Voilà la clef de la politique de Mirabeau. Il ne veut pas précisément

(1) Trois mois auparavant il disait déjà : a Rien de pins terrible que Taristocratie souveraine de six cents personnes qui demain pourraient se rendre inamovibles, après-demain héréditaires, et finiraient, comme toutes les aristocraties, par tout envahir. 7)

un roi gouvernant, ce serait trop dire, il veut un roi conservateur, un roi qui soit un frein et un modérateur, un roi Veto. Il voit en lui comme un représentant permanent et continu des intérêts généraux de la nation, et qui doit avoir la force de les faire respecter. Il l'imagine, et relisez le discours sur le Veto^ qui est toute une constitution, vous verrez si ce n'est pas exact, comme un tribun du peuple héréditaire et perpétuel. Le fond de la pensée politique de Mirabeau c'est une • Démocratie royale », comme il n*a pas dit, je crois, mais comme on a beaucoup dit de son temps. Un peuple libre, une assemblée qui le représente pour faire la loi, un roi qui le représente pour empêcher qu'il soit asservi par cette assemblée, et ce roi très solidement muni d'armes, du moins défensives, contre cette assemblée, et cette assemblée assez fortement tenue en défiance, comme toujours suspecte de vouloir ou de pouvoir constituer un gouvernement aristocratique, et très sévèrem€nt contenue dans son rôle de corps législatif : voilà son système.

Et voilà pourquoi, d'un côté il a un vif penchant pour le monarque, de l'autre des faiblesses qui au premier regard semblent singulières pour le peuple. 11 a eu des mots aussi malheureux que celui de Barnave, et à propos de l'assassinat de Berthier et de Foulon, et à propos du pillage de Thôtel de Castries. Soin de sa popularité et application à rester toujours, aux yeux de la multitude, le t Marins » des élections provençales, je neTignore pas; mais véritable aussi et sincère sympathie, intellectuelle au moins, pour le peuple, application d'une théorie d'ensemble qui est bien la sienne, et où le peuple a une très grande place. Ainsi ce n'est pas seulement par libéralisme qu'il est dé-

liant à l'égard du corps législatif, c'est par antiaristocratisme, mais son antiaristocratisme Tempêche de donner au corps législatif les freins et d'apporter au pouvoir législatif les tempéraments qui seraient nécesnaires et seuls efficaces. 11 est resté dans cette antinomie, qu'il n'a pas essayé de résoudre, que peut-être il n'a pas vue tout entière. Je suis certain qu'il Ta soupçonnée, et qu'un moment au moins il a dû se dire que le libéralisme est essentiellement aristocratique, sous peine de n'être qu'un bon sentiment, mais qu'il a reculé devant les conséquences d'une pareille idée, essentiellement désagréable à son tempérament, à ses penchants et à sesrancunes. — Et il a essayé de ce système, séduisant du reste, et qui môme peut quelque temps réussir, mais extrêmement instable et trébuchant,d'un roi en face d'une Convention, avec la popularité de l'un, ou de rautre,pour servir de contrepoids. Tel qu'il était, remarquez que ce système était beaucoup plus réfléchi et beaucoup plus savant que ceux du côté gauche et du côté droit de TAssemblée, côté droit ne rêvant que le maintien du pur pouvoir personnel, côté gauche ne voulant que^Ja souveraineté pure et simple de l'Assemblée, tous les deux foncièrement et également dospotistes. Mirabeau ne trouvait peut-être pas le frein à imposer à l'Assemblée, mais du moins lui disait-il de se réfréner; du moins lui a-t-il sans cesse recommandé une constitution où le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif étaient très fermement, très netteinentjtrès judicieusementséparés. — Remarquez encore, pour achever de le juger avec équité, que ce qu'il faisait là élait tout ce qu'il pouvait faire. Déjà suspect à TAssonibléo et souvent considéré par elle comme trop royaliste, il ne pouvait, sans perdre toute influence,

se montrer « parlementaire » et a aristocrate ». Le dogme de l'époque était déjà l'égalité. Le respect, et même Tamour du roi restait encore ; en profiter de manière à maintenir au roi une autorité suffisante pour que tous les pouvoirs ne fussent pas ramassés dans les mêmes mains était, peut-être, tout ce que Ton pouvait tenter.

Somme toute, Mirabeau est un grand homme d'État, puisqu'il savait admirablement prévoir, et c'est un grand libéral, un homme qui a bien entendu les conditions essentielles de la liberté, et quia fait à peu près ce qu'il a pu pour l'établir. Il a la vue longue, assurée et distincte ; il a vu àl'avance la Convention et TEmpire, ce qui est beau, et n'a pas cessé de les voir et de diriger sa pensée politique selon les avertissements que ce double pressentiment lui donnait, ce qui est beaucoup plus beau encore. C'est éminemment un esprit historique, un de ces esprits en qui l'histoire passée, l'histoire actuelle, et un peu, par suite, l'histoire à venir vivent fortement, se dessinent vigoureusement en leurs grandes lignes, et s'imposent constamment au travail intellectuel.

Cela revient à dire que c'est un esprit politique comme il y en a très rarement parmi les hommes. A le lire on se sent en commerce avec une haute raison et une spacieuse et facile intelligence.

Une certaine impression, quejesuisun peu embarrassé à définir, ne laisse pas d'être fâcheuse. Il y a une certaine sécheresse d'âme dans tout cela. Sous la magnifique ampleur et le beau développement de la forme, on sent de purs raisonnements, très froids, une sorte de mécanique intellectuelle, roide et subtile, et toujours glacée. Jamais, presque, on ne sent le cœur de l'écri-

vain ou de l'orateur échauffé par un grand sentiment dont l-émotion contagieuse se communique à nous. Ni son royalisme n'est du dévouement, ni son démocralisme n'est amour, sympathie ou pitié. L'émotion patriotique elle-même est rare et faible. C^^rtes ce grand tribun n'a rien d'un apôtre. Otez l'éclat oratoire, et cette chaleur, intellectuelle pour ainsi dire, que Buffon a très bien définie et qui vient du plaisir que donne le travail facile et abondant de la pensée, vous êtes en face d'un Sieyès, plus souple, il est vrai, plus ingénieux et plus savant. Mirabeau, quand il n'est pas amoureux, est un pur esprit. Si peu aristocrate par son système, ill'est bien, quoi qu'il en ait et dans le sens défavorable du mot, par une certaine froideur hautaine, un manque d'expansion, un manque de cordialité. 11 n'est élève de Rousseau que pour le style. Pour le reste il est bien du xviii« siècle d'en deçà de Rousseau, du siècle purement intellectuel et presque exclusivement cérébral. Au fond ce n'était ni un grand patriote, ni un de ces grands hommes de parti ou de secte qui mettent de la religion dans leurs idées ; c'était un grand ambitieux très intelligent. — Haute raison, du reste, grand bon sens, grand savoir et forte logique, ce qui suffit à faire un des plus grands hommes politiques que l'histoire ait montrés.

l'orateur

Il est inutile de répéter que Mirabeau est un très grand orateur. Il l'était de nature et comme de tempe-

rament. Sa phrase, même familière et confidentielle, est ample, e'quilibrée et nombreuse. Il a le style périodique en écrivant au lieutenant de police ou à Sophie ; il l'a en traitant la question des eaux , comme en écrivant à Frédéric-Guillaume ou aux Bataves. Il y a même un ton et une allure plus déclamatoires dans ce qu'il a écrit que dans ce qu'il a dit à la tribune. Nisard remarque qu'il « est écrivain comme on est orateur », et que Fécrivain chez lui « est l'orateur empêché, comprimé, qui se soulage » par les écritures. Cela est juste à la condition qu'on ajoute qu'il est orateur plus encore, plus abondant, plus périodique, plus largemen t (^pandu quand il écrit que quand il parle, et dans le ^t Courrier de Provence », par exemple, que dans le discours sur la sanction royale ; et c'est plutôt Técrivain orateur plus contenu, plus serré et plus pressé qu^il apporte à la tribune, que ce n'est l'orateur empêché et comprimé qui s'essaie dans ses écrits. — Il a appris à écrire dans Diderot et dans Rousseau, ou plutôt, familier et assidu lecteur des écrivains à tempérament oratoire, il n'a pas appris à écrire, mais il a parlé, ave c l'abondance de Diderot, et sans le souci du style de Rousseau, une multitude de pamphlets, defactums, de traités et de lettres ; puis abordant la tribune, il a parlé, mais avec plus de retenue et de circonspection, des discours, amples encore, mais sévèrement ordonnés, surveillés, et marchant plus ferme et plus vite 'au but.

Son défaut, comme il est celui de presque tous les orateurs, est le manque de variété. Le ton est presque toujours le même, la phrase, presque toujours, se déroule du même mouvement majestueux et imposant. 11 a un peu de cette « éloquence continue » dont parle

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Pascal. Ici encore ses discours valent mieux que ses écrits, parce que quand il parlait, il était interrompu, et chez lui la réplique, presque toujours heureuse, et toujours puissante, est comme une brusque saillie qui relève le discours, ou comme un cri vigoureux qui change et hausse le ton. — Ses débuts sont lents^ embarrassés et déclamatoires, et, chose à remarquer, il en est de même sur ce point dans ses lettres et dans ses discours. Ses lettres commencent presque toutes par une série d'exclamations assez froides dans le goût de la Nouvelle Hélo'ise^ et, à la première page, sonnent le creux. La véritable chaleur arrive ensuite. Ses discours, souvent du moins, commencent par un exorde un peu pompeux, qui semble trop préparé et trop écrit; la vigueur d'argumentation, la dialectique serrée et puissante, et une sorte de plain-pied avec l'auditeur, ou de contact sensible avec l'homme à convaincre ou à réduire, paraissent plus tard ; et alors plus de déclamation, plus de pompe, plus d'appareil, et quelque chose de vraiment vivant dans la souplesse robuste des raisonnements, qui sans hâte, mais sans arrêt, ni lanj^ueur, enlacent, serrent, pèsent, redoublent, et font tout ployer. — Il est à peine besoin de noter les incorrections, les néologismes un peu bizarres quelquefois, et qui étaient inutiles^ mais que Mirabeau semble aimer. La langue est plus pure, chez tel autre orateur, chez Barnave, par exemple ; il n'en est aucun chez qui elle soit plus pleine, plus vigoureuse et plus solide. Elf, encore que périodique, remarquez qu'elle a une certaine nudité saine qui rappelle l'éloquence grecque. C'est (]u*elle n'est presque jamais métaphorique. L*abus des images, qui sera si sensible chez les orateurs qui suivront, est inconnu de Mirabeau. L'abus aussi des cita*

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lions anciennes et des allusions à l'antiquité est un genre de déclamation dont Mirabeau n'use nullement. Tout cela donne aux discours de Mirabeau, et même à quelques-uns de ses écrits, malgré l'abondance des mots» la multiplicité des synonymes, et, en général, une certaine surcharge, le caractère de choses classiques, et une beauté durable sur laquelle le temps n'a eu que peu de prise et a peu fait sentir son effet.

Mirabeau a été malgré ses mœurs, malgré ses fautes, malgré le scandale et la sottise de ses négociations financières, qu'il ne faut pas chercher à atténuer, un grand homme d État, un grand philosophe politique, et presque un grand citoyen. On ne peut s'empêcher de songer, quoiqu'il ait été bien servi par l'opportunité pour lui de la révolution, et par l'opportunité de sa mort, qu'il aurait pu jouer un plus grand rôle encore, et plus utile, en un autre temps. Notez bien qu'au sien, il a eu un éclat incomparable, mais n'a servi à rien. Il a régné plus que gouverné dans l'Assemblée nationale ; et après lui, il n'est pas une parcelle de son système politique qui ait été sauvée. Faites-le vivre au contraire en 1750 ou en 1816, son œuvre est plus grande, son sillon est plus profond et plus fécond. — En 1750 il eût été un philosophe politique aussiinstruit, aussi pénétrant et plus assuré et décisif que Montesquieu ; et il eût contrebalancé sans doute l'influence de Rousseau, étant plus compétent en choses politiques que Rousseau, et aussi grand orateur. Il eût été le

grand théoricien politique du xviii® siècle. — En 1816 ou en 1830, il aurait été ce qu'il a particulièrement rêvé de devenir, un grand ministre, le ministre d'État d'une monarchie constitutionnelle et parlementaire, puissant à la cour par son ascendant personnel, puissant à l'Assemblée par sa parole, et populaire, ou tout au moins, soulevé, de temps à autre, par de grandes et subites marées de popularité, parce qu'il est du tempérament des Mirabeau d'être alternativement adorés et exécrés de la foule. — Cette destinée, qu'il a 'cru saisir, lui a manqué, et je ne dis point parce qu'il est mort prématurément, car il allait sombrer comme homme politique au moment où il a succombé à la maladie, mais parce que la révolution ne pouvait ni être contenue par qui que ce fût, ni supporter un grand esprit pondéré et un politique de grandes vues. — Personne, malgré les apparences, n'a plus manqué son moment que Mirabeau. 11 méritait de gouverner la France, et la France presque jusqu'à sa fin n'a pas su précisément si elle devait le prendre tout à fait au sérieux; il méritait de parler à l'Europe au nom de la France, et l'Europe ne l'a vu que comme diplomate secret de quatrième ordre et d'air interlope à Berlin, et comme écrivain à la journée ou à la tâche chez les libraires de Hollande. Un roi absolu l'aurait très probablement découvert, choisi et gardé, comme un Colbert ou un Louvoîs, ou accepté, subi et gardé, comme un Richelieu; sous un roi constitutionnel, il serait certainement parvenu très vite au premier rang par les élections et les assemblées. Il est arrivé juste au moment où il ne pouvait jouer qu'un rôle horriblement difficile, et mal compris et suspect, quoique éclatant, et où il ne lui aurait servi à rien de vivre davantage. — La gloire littéraire

n'est pas une compensation suffisante pour de tels hommes ; elle peut leur être une consolation. Cette consolation, Mirabeau mourant a pu pleinement en goûter la saveur flatteuse, décevante encore pour un ambitieux de sa taille, et un peu amère.

ki

ANDRÉ GHENIER

l'hellène

Aux premiers abords, et à un premier point de vue (qui peut-être est le vrai, et où nous finirons peut-être par nous arrêter), André Chénier apparaît dans le xviii° siècle comme un isolé. Il constitue comme un cas extraordinaire, et qui étonne. C'est un poète dans un siècle de prose, un « ancien » dans un siècle où les anciens ont cessé d'inspirer la littérature, un a grec » dans un temps où l'on est aussi éloigné que possible de ces sources antiques de l'art européen.

Est-ce un précurseur? Est-ce un retardataire ?A coup sûr c'est un fourvoyé dans son siècle. On dirait un homme de la Pléiade né en retard. Autour de lui on goûte les anciens, sans doute, mais avec ce sentiment du progrès et cette certitude de supériorité qui fait de l'approbation une manière d'acquiescement, et de la complaisance une forme de mépris intelligent. On les goûte en les corrigeant, et en montrant par

500 DIX-HUITIÈMB SIÈCLE.

l'exemple des modernes de quels chefs-d'œuvre ils étaient les premières ébauches, et quels merveilleux artistes ils devaient devenir dans les derniers de leurs disciples.

Chénier les goûte naïvement et cordialement, par un retour à eux, non par un retour sur lui-même. Il est possédé de leur charme avec cette passion dont étaient pleins les hommes du xvi* siècle à la première découverte du monde ancien. Son goût, très vif, trop peu remarqué , pour les écrivains du xvi« siècle français, complète cette analogie. On voit bien qu'il se sent de leur famille. Il aime Rabelais. Il aime Montaigne. A la vérité il n'aime pas R(»nsard, parce que son goût est plus pur que celui de Ronsard. Comme il goûte l'antiquité sans effort, la trace de l'effort, delà violence dans l'admiration, dans la prise de possession et dans le rapt de l'antiquité, qui est le propre de Ronsard, lui déplaît, sans doute, et l'effarouche. Mais s'il eût connu Joachim du Bellay, à coup sûr il Teût aimé, et certes il lui ressemble par beaucoup de traits. Revenir à l'inspiration antique sans avoir rien du mauvais goût de la Pléiade, c'était recommencer Malherbe avec moins de sécheresse, de rigueur, de pédantisme, et dMnstincts belliqueux et proscripteurs ; et en effet il étudie Malherbe, Tannote et le commente presque avec amour, avec respect, avec gratitude, et avec discernement. Un homme de la Pléiade averti, discret, judicieux, d'humeur aimable, et homme du monde plus qu'homme de colh'ge, voilà André Chénier.

Ajoutez un homme de la Pléiade qui serait plus grec que latin. Une des erreurs de notre seizième siècle, qui savait du reste aussi bien la Grèce que Rome, a été d'imiter les Romains plus que les Grecs, et,

nonobstant \d. Défense et illuslration, de piller plutôt le Capitolo que le Temple de Delphes. Chênier est grec plus profondément, plus intimement. S'il est latin, et beaucoup trop, dans ses Elégies, il n'est que grec dans ses léylks, dans ses fragments épiques, qui sont ses vrais litres de gloire, Homère, Théocrite, Callimaque Bion, et l'Anthologie, voili ses vrais maîtres, sans cesse relus, sans cesse médi tés, IransFormés en substance de son esprit. " Il est du pays ». comme disait Voltaire de Dacier, et il a vécu au bord de la mer où a routé Myrto.

Quelque chose lui en échappe, et précisément comme aux hommes de la Pléiade, le haut sentiment philosophique et religieux, le sens du mystère, qu'à leur manière ont eu les Grecs, comme tous les hommes qui ont été capabipi de méditation, et que les Grecs ont Connu beaucoup plus, même, que les Latins. On ne trouvera pas dans Chénier un écho de Platon, qu'on peut trouver, avec un peu de complaisance, dans Joachim du Itellay, qu'on trouvera, du premier coup et sans chercher, dans Lamartine. C'est bien pour cela, remarquez-le, que Chénier s'inspire peu des tragiques athéniens, dépositaires et interpn'-tes, si souvent, du sentiment religieux grec , et qui ont, si souvent , médité sur le secret obscur et effrayant de la destinée humaine. C'est la Grèce pittoresque, la Grèce des heau\ rivages, des belles collines, des groupes gracieux autour d'une source, des théories harmonieuses le long de la mer retentissante, des chœurs dansants sur la montagne blanche, dans le ciel bleu, qui ravit son esprit, léger comme l'air léger des Cyclades.

Son horreur pour les poètes du Nord vient delà. Il déleste ces artistes « tristes comme leur ciel toujours

lurs I

ceint de nuages, sombres et pesants comme leur air nébuleux », et « enflés comme la mer de leurs rivages ». Fuyons de toutes nos forces • la pesante ivresse

De ce faux et bruyant Permesse Que du Nord nébuleux boivent les durs chanteurs ;

et ne respirons que les senteurs fines et délicates, Todeur de bruyère et de thym qui vient, dans un murmure de flûtes, des pentes de THymette ou des ravins de Sicile.

Et, en effet, il a l'air, le goût et le parfum de la Grèce. Plus que tout autre poète français, il atteint, quelquefois, la largeur et la simplicité homérique, comme dans l'Aveugle, et (un peu moins) dans le Mendiant; et aussi la grâce plus molle et plus parée, bien séduisante encore, des alexandrins, comme dans la Jeune Taren- Une; et surtout, ce qui plus que toute chose a été le propre des Grecs, et des Latins qui ont su les imiter, la ligne nette, souple et sobre, admirablement pure, déliée et élégante du bas-relief. Il parle de quadro, souvent, en songeant à ce qu'il fait, ou veut faire, de petits tableaux restreints, délicats, bien composés et fins. C'est plutôt de frises qu'il devrait parler, de groupes légers, sans profondeur, sans vigoureux relief, sans musculatures fortement accusées, sans expression de passions vives et puissantes, mais d'un dessin net, d'une précision élégante, d'un mouvement aisé et noble, s'enlevant légèrement et glissant avec grâce sur la blancheur et la finesse polie d'un marbre pur.

C'est proprement là son domaine, son originalité, son don secret, sa façon de voiries choses qui n'est à aucun degré celle des autres, le sentiment de beauté

ANDEÉ CHÉNIEK. ii03

qu'il apporte avec lui, que ses prédécesseurs du xvi" siècle n'ont eu qu'à moitié et par accident, et qu'il Iransmettra à d'autres.

C'est bien par là qu'au xvin" siècle, et il en eflt été presque de même au xvii°, il est isolé. Le sens du sobre, du discret, et de l'harmonieus, et du pittoresque, et surtout du fiCuIpLural, oh! que Toilà bieu ce que n'avaient pas ces polémistes, ces pamphlétaires, ces idéologues, et ces poètes de salon, et ces romanciers d'alcôve, et ces experts en sensibilité bourgeoise du wiir siècle! Ce qu'il Taut se figurer pour bien comprendre, c'est Fontenelle, Montesquieu, Crébitlon père ou fils. Voltaire, Marivaux, Diderot surtoljt, Rousseau lui-mënke, etje parle do celui qui fut poète, non point, par conséquent, de celui qui a fuit des vers, face a face avec VAveiigle, fa Jeune Tarenline, ou VOarislis. Il faudrait remonter, pour Irouvi'r qui comprit, remonter jusqu'à Racine et La Fontaine, et, par delà, jusqu'à Ronsard, qui eiU reconnu et salué, tout en la trouvant trop nue, et insuflisamment fastueuse, • la douce muse théienne j>.

Aussi notez bien que cet isolement, il le sentait. Kncore qu'il voulût rester longtemps inédit, il publiait, de temps en temps, quelques vers. Lesquels î Les idylles antiques jamais. Les élégies voluptueuses, non pas tout & fait; mais déj& un peu. Il les montrait à ses amis, aux bons du Pange, aux bons Trudaine, Mais ce qu'il donnait au public, peut-être, hélas I le trouvant bon, à. coup sllr le sentant dans le goi\t des contemporains, c'était le Serment du jeu de t'aume .el les Suisses de Ghdleaucieiijc ; et par cela seul qu'il songeait |)ublic en écrivant ces poèmes, les pires défauts du temps en loule cur lamentable perfection, nous le

604 DIX-nUITIEME SIECLE.

verrons assez^ s'y étalaient avec confiance. Seul dans vd chambre, entouré de ses chers livres grecs et latins, ne songeant qu'à satisfaire son intime penchant, il laissait la belle source grecque « se frayer murmurante un oblique sentier » et chanter délicieusement à ses oreilles.

Et pourtant disons bien tout, au risque de sembler nous contredire. Chénier est seul de sa valeur, de sa fine essence, de son sentiment délicat et sûr des choses grecques et de la beauté antique; mais isolé, c^est aussi trop dire. Il y a, en cette lin du xvme siècle, une véritable petite renaissance des études antiques, qui, certes, n'a pas créé Chénier, mais dont Chénier a prolité. On venait de retrouver Pompeï, et les esprits, non pas tous, recommençaient à se tourner de ce côté-ià. Les Analecta de Brunck venaient de paraître, dont Chénier, qui connut Brunck personnellement, faisait son ivre de chevet. "Winckelmann, que Chénier a pu lire dans la traduction de Huber, donnait aux études sur l'art antique une forte impulsion, et communiquait son vif, un peu indiscret, mais salutaire enthousiasme. Et yétait les voyageurs en Grèce, Choiseul-Gouffier, Guys, ami de M"'® de Chénier, avec qui Chénier s*est entretenu souvent, qui rapportaient de la terre sacrée des impressions et des souvenirs. Et, à Técart, au milieu de ses médailles, de ses livres, et de ses dix mille notes, le patient Barthélémy mettait la Grèce en mosaïque par petits morceaux numérotés. — C'était tout un petit monde grec, très passionné, très épris, un peu inaperçu en son temps, et de petit bruit dans la grande rumeur, mais qui faisait son œuvre, reprise et agrandie plus tard. Chénier a parfaitement connu cette société le grands travailleurs et de demi-artistes, et a parfai-

tement entendu ce petit bruit-là. Son originalité, à lui poète, a été d'aller de ce côté, où semblait être seulement un atelier d'érudits et un cabinet de <• médaillistes f>y et d'y voir et d'y sentir une vraie renaissance, un retour au vrai classique français, et la tradition renouée.

Il Ta renouée lui-même très fortement, moins par les a imitations » et traductions proprement dites que par Tair et le ton vrai. Ce serait une sottise ou une plaisanterie de vouloir retrouver toute la Grèce dans André Ghénier, et il y a toute une partie de l'art grec, et qui n'est pas la moins grande, où il n'est nullement entré • mais il a eu en toute perfection le sens de l'épique, et de l'idyllique des Hellènes, le sens d'Homère, de Callimaque et de Théocrite. Il a compris la Grèce comme un Romain très intelligent des choses grecques la comprenait, comme l'entendait un Catulle, un Horace, un Tibulle, un Properce, et, à dessein, tout en le nommant, j'évite un peu d'ajouter Virgile. Il a touché à Chio, à Alexandrie et à la Sicile, et s'est comme promené autour d'Athènes, à quelque distance, sans y entrer. Encore pratique-t-il Aristophane, et le goûte, et l'imite souvent. Précisément, c'est qu'Aristophane, avec tant de dons, si divers, de génie poétique, Aristophane grand humoriste, grand fantaisiste, grand lyrique, idyllique charmant à la rencontre, ne connaît pas ou ne saurait atteindre la grande poésie philosophique et religieuse, les hauts et purs sommets de l'imagination humaine ; et Ghénier pouvait entrer en commerce avec Aristophane. Ce n'était pas le sol attique qui lui était interdit ; mais c'était du moins le cap Sunium.

Tel il a été, extrêmement original en son temps, sinon par sa faculté créatrice, du moins par son goût, par

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son lour d^esprit, par la direction de ses recherches et par le choix de son imitation. Imitateur, soit, mais qui imitait ce dont personne, sauf les voyageurs et les savants, ne se souciait.

Kt maintenant, comme personne n'est un, et comme personne n'est vraiment original, un autre Chénier nous attire, qui, lui, fut tout à fait de son temps, et peut-être trop.

LE FRANÇAIS DU XVIll° SIÈCLE

Chénier est né à Conslantinople, mais il a été élevé en France et a passé sa jeunesse.à Paris de 178l)à 1794; sa mère est née grecque, mais c'est une Parisienne qui préside un salon littéraire où trùne Lebrun. C'est beaucoup que Chénier, mort si jeune, ait entrevu et même embrassé un autre horizon que celui de ÏAlmanach des muscs; mais qu'il eût échappé à l'influence de ce qu'on appelait la poésie française en 1780, ce serait chose prodigieuse, et à la vérité il n'y a pas échappé. — Un homme écrit trois pages dans sa matinée, l'une pour lui, impression, sensation, réflexion ou souvenir ; Tautre, billet à une belle dame chez laquelle il a dîné la veille et qui se connaît en beau style ; Taulre, lettre à un ministre ou conseiller d'État. Ces trois pages ne se ressemblent aucunement : l'une a été écrite par l'homme, l'autre par rhomme du monde, et la troisième par l'homme officiel. Il y a dans Chénier de la poésie, de la poésie mon« daine, et de la poésie oflicielle.

De ces deux dernières la première est bien mêlée,

souventbien mauvaise, et la seconde, fréquemment, ne laisse pas d'être à faire frémir. C'est le goût du temps qui agit, et qui inspire parce qu'il faut le satisfaire. La poésie mondaine, la poésie élégante de ce temps est spirituelle, un peu fade et extrêmement tourmentée. C'est une rhétorique laborieuse et périlleuse où Ton procède par trouvailles rares et rencontres extraordinaires d'expressions imprévues ou de syntaxes surprenantes. « Il est beau, quand le sort nous plonge dans l'abîme, de paraître le conquérir» : voilà duLebrun. € Conquérir un abîme » : voilà une expression trouvée,

et que ne trouverait pas le premier venu. Chénier a de ce style. Il dira, même dans un fragment antique :

et j'étais misérable

Si vous (car c'était vous) avant qu'ils m'eussent pris N'eussiez armé pour moi les pierres et les cris.

Armer les pierres et les cris, c'est-à-dire s'armer de pierres et crier pour se faire craindre, voilà toat à fait l'élégance, un peu bien pénible et torturée, de 1780.

Ajoutez-y la fadeur, c'est-à-dire je ne sais quelle grimace du sentiment qui en marque la recherche et en trahit la parfaite absence. Un berger qui dit à une bergère :

Et devant qui ton sexe est-il fait pour trembler ?

est bien un berger de 1780.

Enfin l'abus, je dirai même l'usage de l'esprit dans les choses de sentiment est ce qui jette sur toute poésie amoureuse la plus sensible impression de froideur. Chénier est un amoureux trop spirituel. Faire parler la lampe de sa maîtresse infidèle, c'est déjà un tour trop

ingénieux ; mais c'est montrer qu'on n'aime point, et dès lors que nous ^importent vos amours, que de lui faire dire, en conclusion : « On m'éleignit ;

Je cessai de brûler ; suis mon exemple : cesse. On aime un autre amant, aime une autre maîtresse : Souflle sur ton amour, ami, si tu me croi. Ainsi que pour m'cteindre elle a soufflé sur moi.

La chute en est jolie, et peut-être admirable ; mais à coup sûr elle n'est pas amoureuse.

Toutes les élégies ne sont pas, certes, écrites continûment de cette sorte. Mais Timpression générale en est au moins tiède. C'est un ambigu assez curieux, assez adroit aussi, mais quelquefois assez étrange, de Tardeur sensuelle des Latins, ardeur qui s'excite et s'entraîne avec de très grands efforts, et des grâces un peu mignardes du xviii® siècle, mélange bizarre, quoique assez habilement dissimulé, de Lesbie et de Pompadour. — Voilà pourquoi, sans que je veuille entrer ici dans l'histoire très obscure des amours d'André Chénier, il est si difficile de savoir à qui s'adressent ces adorations composites et 'pour qui fut bâti ce temple de Cythère d'architecture hybride. Est-ce à des courtisanes ou à de grandes dames que parle, ou que songe Chénier ? On ne sait trop, et dans la même pièce le ton de l'homme de cour, et le ton du Catulle ou du Properce s'entremêlent ou s'entre-croisent. Une dame pourrait dire : « Pardon, Monsieur, en ce moment est-ce l'homme du monde qui parle, ou si c'est le poète latin ? » Et jamais, sauf peut-être une strophe à Fanny, ce n'est « le cœur vraiment épris » et passionné.

Pour se rendre compte de tout ce qu'il y a làd'agréa-

blement factice, mais de factice, il faut, après une lecture de ces Elégies franco-romaines, lire notre grand élégiaque Musset, ou Henri Heine ; et je ne dis point Lamartine, parce que je ne veux comparer Chénier élégiaque qu'à ceux qui, sensuels comme lui, ont bien comme lui écrit Télégie sensuelle, sans la rehausser par un grand sentiment ou un grand rêve, mais en tirant du trouble des sens toute la vraie poésie, anxieuse, douloureuse, tragiquement frémissante, qu'il peut contenir, et qu'il contient en effet chez ceux qui l'éprouvent.

Et je ne cherche pas à éviter « la Jeune Captive ». Je reconnais qu'elle est charmante. Un procédé très heureux, que Chénier a employé plusieurs fois (1), est ici d'un effet excellent : faire parler le héros principal du poème avant de l'avoir présenté ou annoncé au lecteur. Ailleurs ce n'est qu'un procédé, ici il y a un grand air de vérité, et la scène se fait toute seule en l'esprit du lecteur. Nous sommes dans une prison ; d'un coin sombre une voix s'élève, murmurante, qui peu à peu se fait plus distincte ; un prisonnier écoute, se rapproche, entend, finit par voir la jeune prisonnière, et pleure avec elle.

Et des traits exquis que je n'ai pas, parce qu'ils sont dans toutes les mémoires, la sotte pudeur de ne pas répéter : « Je ne veux point mourir encore t — Je plie et relève ma tête. — L'Illusion féconde habite dans mon sein. — J'ai les ailes de r espérance, — Ma bienvenue an jour me rit dans tous les yeux » ; et, merveilleusement opposés l'un à l'autre en demi-chute et en chute de strophe :

(1) Jaune malade. — Jeune Lpcricnne.

alO DIX-UUITIÈMK SIÈCLE.

a Je veux acheter mon année.,. Je veux achever ma journée. »

Mais la Jeune Captive n*est cependant pas dénuée de toute rhétorique. Cette série d'images trop voisines les unes des autres (l'épi, le pampre, le printemps, la moisson, la rose à peine ouverte) est un développement, et un développement qui allait devenir un peu languissant au moment qu'il s'arrête. Il s'arrête ; mais on a eu le temps d'être inquiet. Chénier avait déjà composé ainsi dans sa pièce A mademoiselle de Coigny : « Blanche et douce colombe... • — « Blanche et douce brebis... » Rien de plus dangereux que cette méthode, parce que rien n'est plus facile. Le lecteur tourne la page, dans la crainte, on le malicieux désir, de voir s'il ne viendra pas un : i Blanche et douce gazelle... » Le trait final lui-même delà Jeune Captive sinon la dépare, du moins ne va pas sans l'affaiblir. Il n'est pas assez grave ; on y voit comme se dessiner vaguement une révérence trop correcte et un sourire trop accompli.

Et, comme elle, craindront de voir finir leurs jours Ceux qui les passeront près d'elle,

n'est point, si vous voulez, un madrigal, mais il en a bien un peu le tour et le geste. On n'est pas impunément du siècle de Boufflers. Lamartine lui-même, une oudeuxfois, et Victor Hugo, se ressentiront d*y être nés, ou d'avoir connu des gens qui en étaient.

Quant à ses poésies officielles et destinées à la publication, on voudrait qu'elles ne fussent pas d'André Chénier. L'Hymne à la France est bien d'un écolier de Lebrun. C'est un modèle du style classique en honneur au xviiie siècle. Il est presque tout en descriptions mes-

quines, menues et coquettes, et en périphrases élégantes. C'est là qu'on voit les canaux qui « joignent l'une et l'autre Thétys » ; et « les vastes chemins départis en tous lieux « ; et le poète cherchant un asile obscur où a sa main cultivatrice recueillera les dons d'une terre propice ». C'est là qu'on peut admirer:

« ... Ces réseaux légers^ diaphanes habits, Où la fraîche grenade enferme ses rubis (1). »

Le style par abstraction s'y rencontre aussi avec toule l'énergie et tout le reliefqu'on lui connaît :

J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, La mendicité blême, et la douleur amère.

Le Jeu de PaumCy qui a du souffle, et, quoique trop long et surchargé, une certaine grandeur de composition, est bien difficile à goûter de nos jours. 11 nous faudrait nous faire le tour d'esprit de Casimir Delavigne pour admettre ces apostrophes multipliées : « 0 France!. . . ô Raison!.,, ô soleil,., ô jour!.,, ô peuple!,,, hommes!... Salut ^ peuple français... » ; ou cet emploi vraiment indiscret de Tinlerrogation :

Aux bords de notre Seice Pourquoi ces belliqueux apprêts ?

Pourquoi vers notre cité reine.

(1) Aux collectionneurs de périphrases classiques je ne puis me tenir de signaler, au moins en note, une pièce rare. C'est le concierge de Camille :.

Ma Camille, je viens, j'accours, je suis chez toi.

Le gardiwn do tes murs, ce vieillard qui m'admire,

M'a vu passer le seuil, et s'est mis à sourire.

512 DIX-HUITiEMK SIECLE.

Ces camps, ces étraDgers, ces bataillons français, Traîtres à conspirer au trépas de la France ? De quoi rit ce troupeau ?

Et l'on souffre encore de tant de souvenirs mythologiques mal accommodés à la description de scènes révolutionnaires. Rien déplus étrange, je veux dire rien de plus naturel aux yeux des contemporains que ce Tiers-Etat comparé à Latone « déjà presque mère » courant la terre pour « mettre au jour les dieux de la Lumière », et dont la salle du Jeu de Paume « fut la Délos ».

L Hymne sur les Suisses de Châteaurieiix a un début éloquent et d'une redoutable ironie; mais voilà bientôt que la mythologie et les réminiscences classiques viennent tout refroidir et tout gâter, jusque-là qu'il faut que les Suisses de Collot d'Herbois remplacent dans le ciel la chevelure de Bérénice, parce que lespoèteô chantaient autrefois la chevelure de Bérénice et qu'ils chantent maintenant les Suisses de Chàteauvieux. C'était le bel air des choses en ce temps-là. Dans une ode sur le vaisseau le Vengeur y le fils de Galliope devait apparaître, au sommet glacé du Rhodope. Rien de plus glacé. Mais c'était la poésie élevée, noble, et non « familière », telle qu'on la comprenait autour de Ghénier. Il prenait Lebrun pour son maître, et Marie-Joseph Ghénier pour son frère. Mais en vérité, quand il se donnait tant de mal pour écrire dans le grand goût, il réussissait à se tourner le dos à lui-même.

ANDRÉ CHÉNIEK. 513

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