‹ Dix-huitième siècleChapitre 49 sur 53 · LE SAVANT · texte numérisé non relu

LE SAVANT

C'est un très grand savant. Aucune des qualités du savant ne lui a manqué : ni le goût de l'observation et la patience à observer; ni le labeur énorme, continu et tranquille; ni l'esprit d'ordre; ni la clarté ; ni l'absence de passion et de parti pris, ni l'imagination scientifique, c'est-à-dire la faculté de généralisation et d'hypothèse ; ni le sang-froid à ne prendre les généralisations que comme des hypothèses, et les hypothèses que comme des commodités de travail, ayant toujours un caractère provisoire et toujours destinées à être un jour, abandonnées ; ni la puissance de former des systèmes; ni le mépris des systèmes dèsqu'ils veulent être tenus pour des dogmes inébranlables et lier l'esprit humain qui les a produits.

11 était grand et patient et humble et soumis observateur, quoi qu'on en ait dit. Comme l'attention s'est surtout portée sur son Histoire des animaux, et sur ses deux grandes généralisations. Théorie de la terre et Epoques de la nature^ on a beaucoup dit qu'il a souvent décrit sans avoir observé par lui-même, ce qui est un peu vrai pour ce qui est des animaux, et qu'il est sur-

tout un homme à magnifiques idées générales/c'e qui est vrai de ses deux Discours. Mais il faut lire son admirable minéralogie, et sa curieuse, sagace et, pour le temps, merveilleuse embryologie, pour voir à quel point il est Thomme du laboratoire, de Tobservation cent fois reprise et de Texpérience cent fois répétée. Il y a telles pages qu'on pourrait intituler c sur la manière de se servir du microscope », et telles autres sur les fourneaux à grand feu, les fourneaux à feu restreint mais activé, et les miroirs ardents, qui font aimer le grand homme appliqué et pratique, qui le montrent sachant son métier et le faisant de près avec toute la patience minutieuse qu'il exige.Buffon penché, et la loupe à son œil de myope, voilà le portrait qu'on n'a pas assez fait, voilà l'attitude où l'on n'a pas suffisamment pris coutume de le voir ; et ce portrait est plus intéressant et au moins aussi vrai que celui de Buffon en manchettes écrivant dans un cabinet vide. II avait ses heures pour le microscope, le fourneau, et le creuset ; il en avait d'autres pour la rédactàon paisible dans sa tour nue, à la voûte élevée et pleirie d'air pur. La vérité est qu'il a observé et expérimenté

infiniment, et que la moitié de son œuvre, géologie, minéralogie, génération, est strictement originale et deux fois de sa main, de sa main de manipulateur et de sa main d'écrivain.

Ajoutez cet ordre qu'il mettait en tout, dans sa vie, dans le partage de son temps, dans la distribution de son travail, dans son domaine, dans sa correspondance, comme dans le jardin du roi. Buffon est un ministère bien tenu. Il est Thomme d'état de la science. Il donnait à Hume l'idée d'un maréchal de France. Ceci est l'aspect extérieur. A Montbard, lisant, interro-

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géant, provoquant les rapports et les instructions, classant, ordonnant, vérifiant, centralisant et vivifîant le tout par ridée maîtresse et dirigeante, il donne Tidée plutôt d'un Richelieu, d'un Golbert ou d'un Carnet de l'Histoire naturelle.

A travers tout cela, la grande, l'inestimable qualité du savant, la liberté d'esprit absolue. Il n'est l'esclaTe que de la vérité, lia varié, il s'est contredit. G^est qu'il avait des idées, sans cesse nouvelles, sans cesse plus larges, et que sa saine fierté, sans mélange d'orgueil, ne lui a jamais persuadé qu^il fût tenu d'honneur à répéter les anciennes quand les nouvelles lui paraissaient plus justes. Il avait commencé par la Théorie de la terre, où il rapportait à peu près exclusivement au mouvement des eaux toute la configuration de la planète. Trente ans plus tard il écrivait les Epoques de la natnrBy où la planète est presque tout entière expliquée par Faction du feu primitif. C'est qu'entre la Théorie as la terre et les Époques de la nature^ à la science des calcaires et des « coquilles » s'étaient ajoutées ses profondes études minéralogiques et la science des roches vitrescibles. Et que les Epoques de la nature semblent contredire la Théorie de la terrCy il n'importe, si, en réalité, elles la complètent, et ce n'est pas l'étroite cohésion des idées, signe d'étroitesse d'esprit plus souvent que d'autre chose, qui est titre vrai au regard de la postérité, mais l'abondance des idées, chacune ouvrant une avenue à l'esprit, et entre lesquelles^ profitant de toutes, la science à venir choisira. Ainsi Buffon, comme presque tous les savants de son temps, etrimperfection relative des instruments en est cause, croit à Torganisation spontanée de la matière. Il croit qnede la pourriture, de la fermentation naissent,

BurFoir. 4W

sans germes, certaines espèces d'animaux. Mais pren«r garde, et qu'une science si arriérée ne vous inspire point un sentiment de pitié. Il est rare que Buffon n'ait pas deux idées pour une, et que, se plaçant dans une bypothèse, et y restant provisoirement, il n'aperçoiye pas longtemps avant les autres l'hypothèse contraire. « Ces espèces de zoophytes se décomposent, changent de figure et deviennent plus petits, et à mesure qu'ils diminuent de grosseur, la 'rapidité de leurs mouvements augmente. Lorsque le mouvement de ces petits corps est très rapide et qu^ils sont eux-mêmes en trèe grand nombre dans la liqueur, elle s'échauffe à un point même très sensible: ce qui m'a fait penser que le mouvement et Faction de ces parties organiques des végétaux et des animaux pourrait bi$n être la cause de ce gu on appelle fermentation. •*-* J'ai cru qu^on pourrait présumer aussi que le venin de la vipère et les autres poisons actifs, même celui de la morsure d'an animal enragé, pourrait bien être cette matière active trop exaltée. » — Et voici que Buffon, sans avoir le loisir de s'y arrêter, a très nettement Vidée que la pottrritore et la fermentation pourraient bien venir des animaux, au lieu qu'ils vinssent d'elles, qae^la fermentatioii pour* rait bien être un fourmillement de vies microscopi^ ques, que les virus pourraient bien être des invasions d'animaux ; et la théorie microbienne, juste inverse de la doctrine de la génération spontanée, est entrevue dans un éclair.

Pareille affaire est fréquente ehex Buffott. Les idées foisonnent chez lui, et il a l'intelligence la moins exclu* sive et la plus hospitalière qui se puisse. C'est essentiellement un génie inventeur, de ces génies qui donnent une impulsion paissante» éveilleurs d'idées et

créateurs de disciples. Autant que je m'y connaisse, il a été inventeur et promoteur au moins sur trois points. En géologie — et qu'on n'oublie point que cet illustre peintre d'animaux est surtout un géologue, et que là est son vrai titre de gloire — en géologie, et je m'appuie ici sur Cuvier, il a été le premier à comprendre et à faire entendre que Tétat actuel du globe est le résultat d'une longue succession de changements dont il est possible de saisir les traces (1) ; en d'autres termes, il a le premier écrit l'histoire de la planète. — En zoologie, il est le créateur d'une véritable science nouvelle qu'on peut appeler la géographie des espèces, et ses idées sur les limites que les climats, les montagnes et les mers assignent à chaque espèce, sont absolument une nouveauté, et une nouveauté vraie autant que féconde, qu'il a introduite.— Enfin en physiologie, son explication de l'intellect des animaux, peut-être trop cartésienne encore, mais très rajeunie, très renouvelée, beaucoup plus ingénieuse au moins que celle de Descartes, qu'on peut définir à peu près Un système mécanique de mouvements réflexes, me paraît une vue un peu indécise etincertaine encore, mais vraiment toute nouvelle, beaucoup plus rapprochée de nous que des Cartésiens, et dont les théories les plus modernes ne sont guère qu'une application, ou, si l'on veut, qu'un agrandissement.

Tout au moins faut-il dire qu'il n'est région de la science des choses visibles où sa curiosité éveillée, patiente et infatigablement ingénieuse, ne se soit portée, et que partout sa curiosité a été suggestive, évoca-

(1) Voir Histoire des science* 'naturelles, tirée dcB leçons de Cavier, par Magdeleine deSaint-Agy.

trice, puissante à susciter des idées, et à créer des questions^ partout ouvrant un chemin ou plantant un jalon. C'est la curiosité la plus inventive et la plus inspiratrice qu'on ait connue.

Tout plein d'idées, il est meilleur guide encore qu'inspirateur, et plus utile par la méthode de son esprit que par son esprit même. Il a mis le doigt avec une sûreté admirable sur les sources d'erreur, non moins que sur les sources de vérité, et démêlé et indiqué merveilleusement ce dont il convenait de se défier. Ses défiances sont pleines de génie, ses antipathies sont d'excellents conseils et de précieuses indications. Il a eu de Taversion pour trois choses, à savoir les abstractions, les classifications, et les causes finales. A Tétat où elles étaient alors dans les esprits, c'étaient trois grands ennemis de la science et trois obstacles à vaincre, ou du moins à réduire.

L'abstraction, c'est-à-dire Tidée générale tenue, non pour une simple vue de l'esprit et tendance ordinaire de notre faculté raisonnante, mais pour une vérité, et non seulement pour une vérité, mais pour quelque chose qui existe en soi, et qui a des forces et des puissances, et qui gouverne et pliele monde, l'abstraction ainsi vénérée et divinisée était à la fois dans la science une idole et un fléau. Dire : c nulla fœcundatio extra corpus, — tout vivant vient d^un œuf, — toute génération suppose des sexes » ; c'est simplement constater la majorité des cas observés ; c'est une simple généralisation qui a juste la valeur des observations qu'on a faites, et contre elle tout le risque des observations à venir. Le penchant de l'ancienne science était defaire.de ces v( axiomes 9, de ces « proverbes de physique 9, comme dit spirituellement Buffon, des principes supérieurs &

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robscrvation et à la recherche, et devant lesquels Tesprit humain doit s'incliner. Ils devenaient comoDie des êtres divins, par suite de ce penchant de notre esprit à donner toujours à ce que nous imaginons une réalité personnelle, et ils tyrannisaient ceux qui les avaient inventés. De même la liaison suffisante de L^hnitz ou la Perfection de Platon, étaient comme des divinités métaphysiques gouvernant les choses créées, et au service et îi la glorification desquelles le savant n*a qu'à se consacrer. C'est la Raison suffisante ou la Perfection qui soutient et établit perpétuellement le monde ; le monde est et continue d'être pour qu'elles soient, et le savant n'a qu'à expliquer le monde relativement à elles, et pour les prouver.

Voilà ce qui irrite Bufifon ; car qui ne voit que Raison suffisante ou Perfection ne sont que des «(êtres moraux créés par des vues purement humaines » et des « rapports arbitraires que nous avons généralisés > ? Qui ne voit, ou ne devrait voir, que ce qui était un soutien devient une entrave dans la recherche, quand une idée, qui n'est qu^une idée, si grande qu'elle soit, prend le caractère de je ne sais quelle personne sacrée dont les intérêts imposent au chercheur des devoirs, des obligations et des limites ? La science, à ce compte, devient vite une apologétique, c'est-à-dire une rhétorique, un exercice intellectuel où la chose à prouver est posée d'abord en principe et tire à elle, et nécessite, et conditionne l'argumentation, au lieu d'en sortir, source du raisonnement au lieu de n'en être que l'aboii* tissement, altérant par conséquent presque à coup sûr la sincérité de la recherche et la rectitude de la pensée.

11 en vade même des classifications trop superstitieux sèment respectées. Il faut classer par seul amour de la

clarté, et non jamais par croyance en la réalité de la classification. Il faut classer sans rien croire delà classification la plus séduisante, sinon qu'elle est une bonne table des matières. Elle n'est jamais autre chose, il ne faut jamais croire avoir saisi le plan de la nature ; car il n'est pas sûr qu'elle l'ait écrit quelque part. Kncore ici comme tout à Pheure, les classifications ce sont nos idées. Ce sont nos idées groupant les faits naturels d'après des analogies qui sont des plis et des pentes, tout simplement, de notre esprit. Ces groupements sont donc forcément artificiels. Ils le seront toujours; ils ne le sont pas même plus ou moins; par définition ils le sont autant les uns que les autres ; ils peuvent être seulement plus clairs, plus rigoureux, pins simples, plus logiques, ce qui n*est que dire plus rationnels, c'est à savoir encore plus humains, non plus naturels. Il faut donc bien se garder de s'y attacher avec je ne sais quelle vénération scrupuleuse. Cette vénération n'est en son fond qu'un égoïsme et un orgueil; car la nature est la nature, et la classification c'tîst l'homme ; et tenir telle classification que nous vouons de faire pour le secret de la nature, c'est nous aimer plus qu^elle, et en elle nous poursuivre encore ; ('"est oublier le principe même de toute observation et (lo toute recherche, à savoir la soumission à l'objet.

(Passons donc, pour aider notre faiblesse, non pour interpréter l'univers, ou plutôt pour l'interpréter, sans prétendre le donner en sa réalité ; car lui ne classe pas. « La nature n'a ni classe ni genre ; elle ne compnmd que des individus. » La nature n'est pas spécifiante, elle est synthétique. Elle nous parait spécifiante, il (îst vrai, et ce serait renoncer à nos manières de connaître, c'est-à-dire à notre esprit, que de ne pas

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la prendre comme elle nous paraît. Faisons-le donc, mais à la condition que nous sachions bien que nous ne faisons qu'ordonner des apparences, et que derrière, en son unité, en sa continuité, c'est la nature vraie qui existe. A travers le travail, nécessaire et méritoire, du classificateur, retenir, maintenir et sauver l'idée de Funité et de la continuité de la nature, voilà le devoir du savant.

Enfin la source d'erreurs la plus funeste en choses de sciences naturelles est la préoccupation des causes finales. Les causesfinales tuentla science, parce qu'elles supposent la science faite, la science achevée et consommée. Or elle est toujours en formation. Tant qu'il y aura un fait inconnu, Tignorance où nous en sommes .empêche de conclure, et les causes finales supposent tout conclu. Pour que l'on puisse dire que tel phénomène existe afin que tel autre soit, c'est l'intention générale et universelle, c'est Tintention de l'univers qu'il faut avoir saisie, ce que seul celui-là pourra se flatter d'avoir fait qui connaîtra exactement tout. Les -causes finales sont comme un retour sur les causes efficientes pour les vérifier et les justifier. Elles disent: telle chose produit bien telle autre, car celle-ci était le but de celle-là. Mais ce retour ne peut se faire qu'après qu'on a été au bout de tout, manque de quoi il est purement hypothétique, arbitraire et récréatif. Or, dans la nature le bout de tout est dans tous les sens; elle est un cercle dont le centre et la circonférence sont partout ; ce serait donc non pas de l'extrémité d'une première série de causes et d'effets que l'on pourrait revenir, avec le point de vue des causes finales, pour vérifier et justifier cette première série d'effets et de causes ; mais ce ne serait qu'à l'ex-

trémité de toutes les séries dans tous les sens, à Textrémilé de tous les rayons de cette circonférence qui est partout, c'est-à-dire, plus simplement, quand on connaîtrait exactement toutes choses, qu'on serait assez fort pour entreprendre légitimement la vérification par les causes finales. Il est de leur essence, parce qu'elles supposent tout connu, de n'être pas un moyen de connaître. Elles n'ont aucun caractère scientifique d'ici à la consommation de la* science, c'est-à-dire d'ici à la consommation des âges.

Ne nous en sevyons donc jamais. <c La reproduction se fait pour que le vivant remplace le mort, pour que la terre soit toujours également couverte de végétaux et peuplée d'animaux, pour que l'homme trouve abondamment sa subsistance... » sont des formules absolument vides, et dangereuses comme tout ce qui a l'air dp prouver quelque chose. Tout à l'heure nous avions affaire à des abstractions métaphysiques ; ce sont maintenant des « abstractions morales », c'est-à-dire des abstractions fondées sur des « convenances morales ». Nous ne disons ces choses uniquement que parce qu'elles nous plaisent ainsi. La raison qui les fonde n'est que le plaisir qu'elles nous font. Il nous a convient » que l'univers soit fait pour nous, il n'y a pas autre chose dans ces proverbes qui se donnent pour des vérités. Cela est non avenu aux yeux du savant.

Yoilà dans quel esprit BufTon étudiait, et voilà les fantômes qu'il a chassés devant lui. Au fond aversion pour les abstractions, défiance des classifications, proscription des causes finales, sous trois formes c'est la guerre à l'anthropomorphisme et le dessein d'exterminer Tanthropomorphisme de la science. L'homme

conçoit tout sur l'idée qu'il a de lui-même, et se met partout dans la nature, et, soit rhabille de ses vêtementSy soit se substitue à elle et en elle ne contemple que soi. L'abstraction c'est une idée humaine qu'il arrive vite à tenir pour une loi qui oblige Tunivei'is, et, à peu près, comme un être qui lui commande. La classiiicalion c'est un pli de l'esprit humain auquel il croit que la nature s'accommode et s'ajuste. La cause finale enfin, ou c'est lui-même considéré comme centre et but de l'univers, ou c'est l'univers considéré comme ne pouvant agir que comme Thomme agit, dans un dessein, vers un but, par un désir, et tenu, s'il n'agît pas ainsi, de confesser qu'il est absurde. — Il y a dans ces trois procédés de notre esprit une nécessité de notre nature à laquelle il n'est pas probable que nous puissions entièrement nous soustraire. Mais il est certain qu'ils sont dangereux, qu'ils rétrécissent et stérilisent l'esprit du chercheur, et que l'on peut, à les surveiller, en éviter au moins l'excès. L'homme projette sur les choses de la nature sa propre ombre, et en est gêné pour les voir. Cette ombre il ne peut pas s'en débarrasser, mais à bien se rappeler que c'est une ombre, et que c'est la sienne, il peut rectifier cette ei^reur du sens intime, comme il redresse les erreurs des autres sens, et assurer d'autant sa faible vue. C'est à cela que Buffon le convie d'un avertissement sévère, sagace, ingénieux et opiniâtre, dont il fait sa loi, et dont, le premier, il profite.

Dans cet esprit de liberté et dans cette liberté d'esprit, Buffon a promené sur la nature un regard calme, assuré et soumis. Il n'a prétendu lui imposer ni un but, ni un ordre, ni une limite. Il n'a prétendu qu'à la peindre. Il y tient beaucoup, et à ne faire que cela.

Mieux vaut décrire que classer ; seulement regarder et peindre; ce sont ses proverbes à lui, où il retient Sahs tessé. S'il a tant décrit, et, à mon avis, avec certaines longueurs, et excès de quasi-répétitions, on dirait ^ue c'est pour bien s'entretenir et entretenir les autres ddiis cette idée que le feeul office du naturaliste est biéti de faire voir, et qu'à l'historien de la nature aussi bien qu'à l'historien des hommes s'applique le scriùitur ad Mrrandum, — Et comme en même temps il est homme à idées, et infiniment ingénieux et fécond eh inventions de théories, il sera, grâce à ces principes, très à l'aise dans son office de théoricieri ; car chacune de ses théories ne sera qu'une vue, qu'un aperçu^ qu'une inanière de présenter des files ou des ensembles de fàfts sous un certain jour, qu'une façon plutôt de les éclairer que de les expliquer. Il n'a jamais ni prétendu ni visé à davantage.

Et si, pour mesurer la force systématique de cet esprit, on veut se représenter sommairement la plus vaàte et la plus générale de ses vues de l'univers, en voici à peu près le résumé.

La matière existe, d'éternité nous n'en savons rien, et comme de ceci il ne pourrait y avoir que des preuves métaphysiques, nous n'avons pas à nous le demander; mais elle existe, ici les preuves matérielles si'ôffrent, depuis beaucoup de milliers d'années. — Deux forces universelles la gouvernent : une force d'attraction, une force d'expansion, cette dernière très probablement effet elle-même, effet indirect, effet par réaction, dé la première. — Il y a deux sortes de matière, l'une qu'on peut appeler matière morte, et qui n'est soumise qu'à la force attractive ; l'autre qu'on peut appeler la matière vivante, ou organique, qui est soumise et à la

force attractive et à la force d'expansion. Ce qui est matière morte est nommé minéral, ce qui est matière vivante est nommé végétal ou animal. — La planète que nous habitons est un globe de matière vitrescible, encroûté de sédiments calcaires provenant en partie d'êtres vivants, recouverts eux-même presque partout de détritus végétaux, dont se nourrissent les végétaux actuels, lesquels nourrissent soit directement, soit indirectement les animaux, certains animaux mangeant les végétaux eux-mêmes, certains autres mangeant les animaux végétariens.

Cette planète, comme toutes les autres du système solaire, s'est probablement détachée du soleil dans rétat d'incandescence et de fusion, comme une goutte de verre fondu lancé dans l'espace. Elle tourne depuis sa séparation autour du soleil d'une part, et d'autre part autour de son propre axe. Elle a été tout entière en fusion et brûlante ; car elle Test encore ; et dans les idées de BufTon la plus grande, Tincomparablement plus grande partie de sa chaleur lui vient d'elle-même et non de rayons du soleil. — Depuis son origine elle s'est refroidie progressivement, gardant sa forme sphérique, mais, comme toute matière molle en rotation, s'aplatissant aux extrémités de son axe et se renflant à la circonférence du plan perpendiculaire & son axe. — Elle s'est durcie peu à peu, se crevassant, se creusant et se boursouflant çà et là comme toute matière en fusion qui se refroidit. Certaines parties plus légères des éléments qui la constituaient sont restées flottantes à sa surface comme une écume ; c'est ce qu'on appelle les liquides et les gaz, les airs et les eaux. Très chaude encore, la terre faisait bouillonner ces eaux à sa surface, et elles n'étaient que

tourbillons de vapeur brûlante s'élevant dans l'espace, se refroidissant, retombant pour bouillonner encore et tourbillonner dans les hauteurs, indéfiniment.

Puis le refroidissement se faisant plus grand, les. eaux sont devenues plus stables et plus lourdes ; elles ont rempli les crevasses et les cavernes, comblé les grands vides avec les fragments de matières usées par elle^, qu'elles charriaient, aplani et égalisé la surface terrestre, au point que les plus hautes montagnes et les plus profonds abîmes, en proportion du volume de la planète, sont des accidents imperceptibles ; enfin elles se sont localisées et resserrées en quelques flaques qui sont ce que nous appelons les océans.

Mais auparavant elles avaient comme préparé la surface de la terre. En elles, dans la période tiède, la i;i^ avait paru. Une infiniment petite partie de la matière, quelques grains de matière répandus à la surface de la planète ont une constitution particulière. Ils ont une force d'expansion ; ils peuvent former de petits mondes particuliers, autonomes, et se gonfler, s'accroître, attirer à eux de la matière qui leur convient pour s'agrandir, et enfin se reproduire, soit solitairement, soit quand l'un en rencontre un autre semblable à lui. C'est ce que nous appelons les végétaux et les animaux. Ils ne sont qu'un accident dans l'énormité de la planète, et comme une légère moisissure à sa surface. Mais ils ont pour eux le temps et la reproduction, et finissent par modifier un peu la forme et l'aspect superficielde la terre. Ils vivaient dans les eaux chaudes., répandues sur toute la surface du globe, sauf les pointes des montagnes primitives, et sur toute cette surface,, sauf ces sommets, ils ont laissé leurs squelettes recouvrant presque toute la sphère. Ainsi se sont constitués

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les dépôts de sédiments que nous appelons la matière calcaire.

Sur cette roche plus friable que la roche primitive se sont déposés peu à peu, non point partout, mais en beaucoup de lieux, les détritus des grands végétaux qui ont formé une mince pellicule molle et meuble, laquelle, non seulement a été vivante, comme le calcaire, mais Test encore, toute pleine de grains de matière organique, toute prête aux différents cfiodes d'expansion, toute prête à recréer la vie dont elle vient, qui, pour ainsi dire, dort en elle. C'est sur cette pellicule, et d'elle, que nous tous, végétaux et animaux, nous vivons, Tépuisant, puis la reformant de nos cadavres.

Les végétaux ont ce qu'on appelle la vie : ils ont une force d^expansion, ils s'accroissent en attirant à eux la matière qui leur convient, ils se reproduisent. Ils ne sentent pas, et ne veulent pas. Ils ne sentent pas : c^està-dire qu'il ne parait point qu'ils ramassent et centralisent en un point intime de leur être les impressions faites sur eux par ce qui n'est pas eux ; il ne parait point que tout leur individu prenne conscience de ce qui se passe en telle ou telle partie de leur être ; en d'autres termes ils ne vivent pas d'ensemble ; ils ne vivent pas chaque partie pour le tout et le tout pour chaque partie ; autrement dit, ils n'ont pas d'unité; ils ne sont pas à proprement parler des individus ; ils sont des collectivités; un arbuste est une collection de petits arbustes ; un arbre est une forêt. — Ils ne veulent pas : c'est-à-dire qu'il ne parait point qu'Usaient un mouvement propre dont ils s'élancent vers le but d'un désir ; ils se laissent vivre sans vraiment chercher la vie ; ils n'ont pas de vouloir-vivre précis, ils n'ont qu'une

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sorte de persévérance obscure et nonchalante dans rêire. De cette vie, qui, ni dans la sensàtibn,ni daù^le vouloir, né pï*end conscience d'elle-même, ôttJ^But Se faire une image par ce que nous appelons le somttiéil. « Le végétai est un aninial qui dort. »

Les animaux sont avant tout dfes organismes qui Se meuvent, qui vont d'un point à un autre. Presque Idfe les organismes que nous appelons animaux ont ce caractère. Le végétal était, dans son éhsemble, un tû6'e vertical, Tanimal est un tubé horizontal qui se déplàte vers sa proie, et qui marche Vers la vie. — Les animaux sentent, pensent et veulent, ils sentent : l'animal le plus élémentaire, blessé en un point, se ièbnlracte tout entier, signed'unité sensationnelle, c'est-à-dire preuve qu'il y a sensation proprement dite. Ils pefasent; c'està-dire qu'ils accumulent, puis élaborent des sehsations qui sont capables de Se réveiller : qu'ils combinent, aussi, des idées élémentaires pour parvenit» à un but ou éviter un obstacle. Ils veulent enfin : b'éstà-dire que leur vouloir-vivre est précis, énergique et circonstancié y qu'il n*e.*t pas aveugle et sourd, et poxxssant devant lui en ligne droite, mais ingénieux, sachant se ménager, se retourner, se ployer selon les cas, et même se combattre, pour mieux, ensuite, sesàtisfAirë, bref que, déjà, il sait peser et choisir.

L'animal sent, pense et veut; il vit d'ensemble ; il è^t un ensemble; il aune unité ; il est un individu. Mais chfez lui sensation, pensée, volonté ont, comparëéè; aux nôtres, uncaractère particulier; ce sont sensation, pensée, volonté, pour ainsi parler, demi matéHelles. L'aniiiial sent, pense et veut, sans réflexion, sans suite, du moiiid, de réflexion, sans généralisation, et par conséqiiéht sans pouvoir ni faire de toutes ses sensations un sen-

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liment, ni faire de toutes ses pensées une idée, ni faire de toutes ses volitions un plan de conduite. — On est amené ainsi à croire qu'il a un cerveau plus matériel, si Ton peut parler ainsi, que le cerveau humain, et que son sens intérieur est simplement un sens, un sens plus raffiné et plus délicat que les autres, mais un sens, seulement capable d'accumuler les sensations et d'en conserver très longtemps les ébranlements. On sait que la rétine conserve, longtemps après que cette lumière a disparu, l'impression très nette d'une lumière vive. Le sens intérieur de Tanimal semble être quelque chose d'analogue. Il conserve des ébranlements dont la cause a disparu, et sous 1 influence de ces ébranlements, réveillés par telle circonstance, il agit sans « volonté » proprement dite, d'un mouvement presque automatique, sorte de contraction inconsciente (1). Le chien dressé à ne prendre le mets convoité que sur un signe, et qui résiste à Tenvie de le prendre tant que le signe ne s'est pas produit, est sans doute un être qui pense et qui veut. Mais il pense et veut confusément. C'est un chien gourmand et un chien battu. Les ébranlements produits en lui par la sensation d'agréable goût durent encore ; les ébranlements produits par la sensation du fouet durent encore ; les uns contrebalancent les autres, jusqu'à ce que le signe éveillant une troisième série d'ébranlements, conforme à la première, la balance penche. Ce chien qui veut ne pas prendre le mets qu'il désire, veut donc en effet, mais comme le donneur qu'on pince retire le membre douloureusement affecté, et le cache, sans se réveiller. Le dormeur veut d'une façon générale ne pas être blessé, mais il ne le

(1) Ce que nous appelons mouvements réflexes inconscients.

veut pas d'une façon précise, puisqu'il ne sait pas qu'il le veut. De pareilles volitions sont des volitions, mais qui ne sauraient être coordonnées, former système, devenir plan de conduite et grand dessein. C'est en deçà de cette coordination des sensations, des pensées et des vouloirs qu'est la limite des animaux.

Enfin, dernier venu sur la planète, selon toute apparence, l'homme est un animal qui sent, qui pense, qui veut, et qui coordonne sensations, pensées et vouloirs, et qui les fixe et les résume dans des abrégés qui s'appellent idéeSj et qui fixe et résume ses idées dans des signes qui s'appellent des motSj et qui par les mots transmet aux autres hommes ses idées, qui peuvent s'accumuler, se conserver, se corriger, s'agrandir et se combiner indéfiniment. L'animal capable de généralisation, et d'expérience, même isolé ; capable de science, de tradition et de progrès, à la condition de vivre en société, existe sur la planète; et par l'immense différence qui est entre lui et les autres, est de force, d'abord à la conquérir, et plus tard à la comprendre. Et ce sont là des différences vraies et qui sont considérables entre les végétaux, les animaux et les hommes ; mais prenons garde, et, en repassant par le chemin parcouru, adoucissons ce qu'il y a de beaucoup trop tranché dans ces classifications et ces délimitations. Il n'y a de différence profonde aux yeux du naturaliste qu'entre la matière morte et la matière vivante, qu'entre la matière uniquement soumise à la force d'attraction, et la matière soumise, en même temps qu'à la force attractive, à la force d'expansion, qu'entre le minéral d'une part et les végétaux et animaux de l'autre, qu'entre la matière que la nature travaille, pour ainsi parler, du dehors, extérieurement

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à elle, et la matière q^e la nature s,emble travailler do dedans, inlérieurement, et en quelque sojrle,^ par un « moule intérieur ». — La nature façonne le minéral comme en se tenant en dehors de lui ; elle le comprime, elle le tasse, elle le forge ; elle Taugmeiite aussi, mais en ajoutant, en déposant quelque chose h sa surface ; tout son travail ici est extérieur, ex^cleme^t semblable à celui de l'homme, et voilà même pourquoi, }\ V^g^^^ ^^3 minéraux nous faisons, en petit, ou nous nous voyons avec certitude sur le point de faire tout ce qu'a fait et ce que fait la nature. Elle ne travaille le minéra,l nue par la surface. Elle travaille le végétal «tir trois dimensions, en longueur, en largeur, en profondeur ; elle semble au centre de lui, et non seulement au centre de lui, mais au centre de chacun des élén^ents qui le constituent, de chacun des grains de matière organique qui frémissent dans ce tourbillon qui est lui. Elle le façonne, et l'on comprend à présent ce mot singulier, mais nécessaire, d'après « un ogiouJe intérieur », un moule qui s'élargit, s'allonge et se cçouse, sans perdre sa forme générale, et qui s'étend, dans Tacoeption littérale du mot, dans tous les sens, i^n moule, en un mot, à trois dimensions. — La nature, c'est, d'une part, de la matière brute et morte qui se façonne mécaniquement, comme le fer sous le marteau de l'homme ; c'est d'autre part de la matière qui se façonne organiquement, par une force d'expansion qui aijit dans tous les sens et qui accroît et développe Tetre, du plus profond de lui-même, dans tous les points, dans tous les sens, dans toutes les directions, dans toutes les dimensions.

Or je dis qu'il n'y a de vraie différence qu^'eotre le monde inorganique et le monde organique. Entre les

BUFFOX. 4B3

difîérentes, si norubreuses, provinces du monde organique il n'y a que des degrés, et il y a des transitionsinsensibles, et il n'y a que des limites flottantes et comme à dessein confuses. Le végétal est une collection, non un individu. Il est vrai en général; mais tel végétal commence à être un individu, commence k avoir comme une conscience et une volonté. J'ai drt que les végétaux ne sentent point : il y en a qui semblent sentir, a Si par sentir nous entendons faire une action de mouvement à l'occasion d'un choc ou d'une résistance, nous trouvons que la Sensitice est capable de cette espèce de sentiment, comme les animaux. » Voilà une plante qui à je ne sais quel degré est déjà un individu. — Il est entendu que les végétaux n'ont pas un véritable vouloir-vivre, précis et actif, et ne s'élancent pas vers le but d'un désir. Il est vrai, en général ; mais la Vallisnérie mâle, attachée au fond de l'eau, rompt ses liens et s'élance vers la surface du flot pour rejoindre la fleur femelle. — On convient que le végétal est une collection de végétaux, se multiplie par parties détachées, par bouture, qu'une branche de saule que vous détachez est un saule que vous détachez de plusieurs saules. Il est vrai ; mais il y a des animaux pour les- (fuels il en va exactement de la même façon. Tels Ihydre d'eau douce, et la plupart des autres polypes ; en sorte que le naturaliste hésite et ne sait, en présence du polype, s'ilaaffaire à un animal ou à un végétal ; et c'est, en effet, qu'ils ne sont l'un ni l'autre, mais une transition obscure et mystérieuse entre l'un et l'autre règne.

VA à l'inverse il y a des animaux, incontestablement animaux, doués de sensibilité, se contractant tout entiers à une blessure, individus uns par conséquent,

qui par certains caractères sont au-dessous d'un grand nombre de végétaux, comme par certains autres ils sont au-dessus. L'huître est plus immobile, plus passive que la vallisnérie, plus inapte à saisir la proie que tel végétal Carnivore qui attrape les mouches, sensible au choc et à la piqûre autant, mais ni plus ni moins, peutêtre moins, que la scnsitive. — Et d'une façon générale il est vrai que l'animal veut, poursuit un but, évite un obstacle ; mais le végétal aussi, quoique moins ingénieusement : de ses racines il cherche la nourriture propice, contourne les rocs, s'allonge vers sa proie ; de ses feuilles il cherche cette autre nourriture qui lui vient de Tair (l'acide carbonique), contourne les obstacles, s'allonge vers les sources de vie.

Voilà nos limites qui gauchissent et ploient sous les faits. C'est ce que sont en effet nos limites, et non celles de la nature, qui n'en connaît pas. Ce sont des idées générales que nous nous faisons pour nous aider. « Elles ont le défaut de ne pouvoir jamais tout comprendre. Elles sont opposées, même, à la marche de la nature qui se fait uniformément, insensiblement et toujours particulièrement. » Comptez que la nature se moque de nous. Elle semble prendre plaisir à déconcerter l'idée que nous nous faisons d'elle. Par exemple elle a cette première singularité de permettre aux pucerons de se reproduire sans union sexuelle, et ne nous laissant pas sur cette surprise, elle double le paradoxe en leur permettant de se reproduire aussi par accouplement. C'est un artiste qui varie extrêmement et comme à l'infini ses imaginations, ses combinaisons, ses rêveries réalisées, et l'on serait tenté de dire ses divertissements et ses caprices.

Pareillement, il sera toujours impossible de marquer

la limite absolument précise qui sépare l'homme des animaux. Il s'en distingue, il n'est pas séparé. Nous refusons la faculté « de comparer les perceptions » à la plupart des animaux, et il faut bien avouer que « le chien et l'éléphant ont quelque chose de semblable et que leurs actions paraissent avoir les mêmes causes que les nôtres. » Tout en reconnaissant, et en connaissant bien les caractères généraux qui distinguent les végétaux, les animaux et les hommes, n^oublions pas qu'il y a beaucoup d'artificiel, signe bien plutôt de notre impuissance que de notre perspicacité, dans les classifications établies par nous, et que du dernier végétal à l'homme il y a une ligne ininterrompue, et encore une ligne avec des retours, des diversions, des digressions, des accidents ingénieux de marche, et une série imperceptible souvent et déconcertante, de transitions. 11 n'y a de a passage brusque » qu'entre ce qui est vivant et ce qui ne Test pas. La vie est continue.

— D'où l'on pourrait être amené à supposer qu'elle est une, que tant de variétés végétales et animales ne sont que des transformations d'une première chose vivante unique qui s'est modifiée de mille façons au cours du temps, qui peut se modifier encore et faire apparaître de nouveauxindividusetpar eux de nouvelles espèces.

— 11 y a deux problèmes dans cette question. Le premier est celui de l'origine des espèces, le second est celui de la variabilité des espèces (1).

Sur le premier nous serons très réservé, parce que

(1) Sur tout ce qui suit, qui est relatif aux idées de Buffon considéré comme précurseur du transformisme, consulter Lanessan : Edition complète de Buffon avec des notes et une introduction ; Edmond Perrier : La Philotophie zoologique avant Darwin; Brunetière : article de la Revue det DenX'Mondcs du 16 septembre 1888.

c'est une affaire de philosophie et presque de métaphysique beaucoup plus quede science de la nature. Toutau plus dirons-nous qu'il n'est pas contre la raison d'imaginer que « d'un seul être la nature a su tirer, avec le temps, tous les autres êtres organisés » ; et qu'en créant les animaux « l'être suprême n'a voulu employer qu'une seule idée et la varier en même temps de toutes les manières possibles ». Non, encore que ce ne puisse être là qu'une hypothèse, elle n'est ni contre la raison ni contre les faits; car, a quoique tous les êtres varient par des différences graduées à l'infini, il existe en même temps un dessein primitif et général qu'on peut

suivre de très loin Que l'on considère, par exemple,

(|ue le pied d'un cheval, en apparence si différent de la main de l'homme, a été pourtant à Torigine composé des mêmes os, et l'on jugera si cette ressemblance cachée n'est pas plus merveilleuse que les différences apparentes ; et s'il ne faut pas se préoccuper surtout de celte conformité constante et de ce dessein suivi de l'homme aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, des cétacés aux oiseaux, des oiseaux aux reptiles, des reptiles aux poissons, etc. » — Une seule idée organique se modifiant progressivement dans le temps avec une infinie variété, revêtant des milliers de formes extrêmement diverses mais rappelant toutes un ordre général, un « dessein primitif », oui, cela est possible, cela est conforme à l'idée qu'on doit se faire de la majesté de la nature ; cela est conforme surtout à l'instinct et au goût d'unité que l'homme a en lui et qu'il a d'autant plus fort que lui-même est plus intelligent.;. et peut-être pourrait-on dire que cette conception est une forme du monothéisme; mais encore une fois, et pour toutes ces raisons mêmes, ce n'est qu'une grande

hypothèse, el une hypothèse au moins à demi métaphysique, et sans la repousser, nous n'en parlons que brièvement et avec réserve, et toujours comme d'une vue très générale et probablement peu susceptible de vérification, surla quelle nous ne nous prononçons'pas. Pour ce qui est de la variabilité des espèces, nous serons beaucoup plus affirmatif. Les espèces sont variables, nous en sommes persuadé, et une des raisons de notre peu de respect pour les classifications rigoureuses est précisément notre pressentiment d'abord, notre conviction* ensuite, à Pendroit de la variabilité des espèces. Un grand fait nous incline, avant toute autre considération, à croire que l'espèce animale change avec le temps. Ce grand fait c'est la différence des « faunes » selon les différents pays. La géographie des espèces, constituée par nous, conduit A. l'idée de la variabilité des espèces. Rien de plus différent que la faune de l'Amérique méridionale et celle de l'ancien continent; mais, cependant, la plupart des animaux européens n'en ont pas moins leurs analogues au nouveau monde, avec cette particularité que les animaux de l'Amérique sont toujours plus petits que ceux qui leur correspondent dans l'ancien. Ne peut-on pas voir, ne voit-on pas là une dégénérescence (lu type primitif, une altération, une dégradation, — écartons ces idées de plus ou de moins*, de mieux ou de pire, qui ne sont guère scientifiques, — une adaptation nouvelle au moins, un changement que l'espèce a apporté à sa constitution pour se plier à de nouvelles conditions et s'ajuster à d'autres entours ? Les animaux, à beaucoup d'égards, sont comme « des productions de la terre ; ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l'autre; ceux qui s'y trouvent sont

altérés, rapetisses, changés au point d'être méconnaissables. En faut-il plus pour être convaincu que V empreinte de leur forme n'est pas inaltérable ? que leur nature peut varier et même changer absolument avec le temps ?. » Oui, Tespèceest variable, Tespèce est plastique. Elle se modifie au moins sous deux influences : Tinfluence des entours, les accidents delà guerre éternelle que se font les êtres vivants pour exister. Les variations de la terre elle-même, de ce grand habitat de tous les êtres que nous connaissons, se sont répercutées naturellement sur les espèces. Des espèces ont disparu, en grand nombre. Vous en trouverez les débris gigantesques, avec étonnement et comme avec terreur, dans vos fouilles géologiques,

Grandiaque effossis miraheris ossa sepulcrîs.

L'ammonite a disparu, le prodigieux mammouth a disparu. • Cette espèce était certainement la première (?), la plus grande et la plus forte de tous les quadrupèdes; puisqu'elle a disparu, combien d'autres plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr sans nous avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée! Combien d^autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre ou des eaux, par l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient autrefois! »

Ajoutez que les espèces se font la guerre, et, avec le temps, ne laissent, par conséquent, subsister que celles qui sont les mieux armées, d'une façon ou d'une autre.

celles qui ont le plus nettement, le plus précisément, le plus fortement le genre de défense, le genre de chance de salut qui leur est propre, celles qui sont le mieux ce qu'elles sont; qu'ainsi les intermédiaires disparaissent, les espèces se fixent, se resserrent et se contractent pour ainsi dire, laissant entre elles de grands vides autrefois sans doute occupés; et les fortes différences que nous remarquons entre les espèces ne sont qu'une preuve de la variabilité, de la plasticité de l'espèce, t Les espèces faibles ont été détruites par les plus fortes »; et celles-ci restent seules, et voilà pourquoi elles se ressemblent relativement si peu. La vie organique est donc, depuis qu'elle existe, dans un processus, dans une évolution, lente à nos yeux, mais continuelle. « Toutes les espèces animales étaient-elles autrefois ce qu'elles sont aujourd'hui ? » Non, sans aucun doute, a Leur nombre n'a-t-ilpas augmenté, ou plutôt diminué? » Oui, très apparemment. — Et cette évolution se poursuit ; les espèces ne seront pas les mêmes un jour qu'elles sont aujourd'hui : t Qui sait si, par succession de temps^ lorsque la terre sera plus re^ froidie, il ne paraîtra pas de nouvelles espèces dont le lem-pérament différera de celui du renne autant que la nature du renne diffère de celle de V éléphant ?» — Les « moules intérieurs » sont stables, ils ne sont pas éternels et indéfiniment immuables ; ils sont des arrêts momentanés de l'invention de la nature, des succès de son invention créatrice où un instant elle se repose; ils sont des dispositions heureuses, des combinaisons réussies où la matière organique trouve une installation convenable et qui peut durer; mais, dans des conditions générales devenues autres, ils ploient euxmêmes, se déforment, se transforment quelquefois,

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souvent disparaissent, et cèdent la place à d'autres, ce qui veut dire que la vivace matière trouve, en tâtonnant, se fait, se crée un nouvel arrangement, proBte d'une nouvelle « réussite », grâce à quoi elle entre dans un nouveau stade.

Ainsi iront les choses, non pas indéfiniment, sur la terre du moins, mais jusqu'à ce que la planète, progressivement refroidie, ne soit plus que mers glacées, humus congelé et pétrifié ; bloc de roche primitive, recouvert d'une croûte de sédiments, revêtus euxmêmes d'une pellicule de glaçons. — Tel est le tracé général de la pensée de BufTon sur Tunivers, tel est le sommaire de son histoire du monde.

Au point de vue scientifique, sans rien exagérer, sans tirer indiscrètement à nos systèmes ce libre esprit qui fut le plus indépendant des systèmes rigoureux et fermés qui jamais ait été, on doit dire avec assurance que Buiïon est. la plus grande date dans l'histoire de la science générale depuis Descartes jusqu'à Charles Darwin. Il est le maître et le promoteur, Vauctor^ reconnu par eux-mêmes, de notre grand Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. 11 est l'homme qui a fait comme « lever » toutes les idées dont la science moderne a fait des systèmes et des explications de la nature, lia tout compris, ou tout pressenti. Les plus vastes et profondes théories modernes ne le raviraient point d'admiration, mais en ce sens et pour cette cause qu'elles commenceraient par ne point l'étonner. Il a porté en son esprit, au moins en gei'mes, tous les systèmes, et s'il en a accueilli qui semblent s'exclure, ou que c'est à un avenir éloigné de concilier peut-être, c'est que, possédant au plus haut do^ré l'esprit de généralisation sans en ctre possédé, il s'est tour à

tour proposé une foule d'idées sans se croire attaché à aucune, faisant comme la science elle-même, qui s'aide, un temps, d'une hypothèse, et ne se lient pas pour obligée de la garder ; homme à systèmes, au pluriel, et à beaux et grands systèmes, et l'homme le moins systématique qui fût au monde.

Au point de vue littéraire, ce qu'il a écrit c'est le plus beau poème qui ait été composé en France. Il est, au moins, le plus grand poète du xvm* siècle, et il faut que le xvm° siècle ait eu le goût que Ton sait en choses de poésie pour ne point s'en être aperçu. Son œuvre est de celles que dans l'antiquité on écrivait en vers, comme poèmes sacrés. En France elle a été écrite en prose fce dont à certains égards il faut, d'ailleurs, se féliciter) parce que le faux goût classique avait comme retourné les choses, et réservant la versification au récit d'un festin ridicule ou à la maladie d'un petit chien, renvoyait naturellement à la prose la description du monde et le récit de la genèse. Mais il n'importe, et BufTon n'en a pas moins écrit notre De natura rerum. Il l'a écrit avec la même passion pour la science que Lucrèce, sans rien de la « passion » proprement dite et de la sensibilité douloureuse et tragique que le grand poète latin a laissée dans son livre. C'est que BufTon, sans être plus savant, eu égard aux temps, que Lucrèce, est beaucoup plus « un savant ». Il a l'impartialité, le calme, la liberté d'esprit, et la tranquillité de l'homme qui n'aime qu'à savoir, à comprendre et à faire comprendre, et qui regarde les choses pour les entendre, non peur se révolter contre elles, non pas davantage pour faire delà manière dont il les entendra un argument contre qui que ce puisse être. Comme il ne veut pas que l'on cherche des causes finales dans la

nature, dignede son modèle, et s'y conformant, on peut dire qu'il n'a pas de causes finales lui-même, qu'il se contente delà science pour la science, et que dans son objet il n*a d'autre but que son objet. Il participe du calme inaltérable de son modèle ; rinscription fameuse :« Majestati naturœ par ingenium », est plus juste encore qu'elle n'a cru l'être, et les Templaserena de Lucrèce, c'est Buffon qui les a habités.

LE MORAUSTE

Aussi, sans avoir recherche la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses» et Ton a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son œuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur l'immortalité de l'àme humaine que je songe en ce moment. On peut la tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait, pour « style de notaire ». Mais l'esprit général de ce livre sur les évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens qu'il est humain, que l'homme y tient une haute place, un haut rang, n'est nullemont ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux et lourd de la matière, nullement

confondu avec elle, nullement tenu pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un autre.

Tout au contraire. Buffon estime et vénère Thomme. Il le tient pour incomparable atout le reste delanature. Comme un autre, dont il est loin d'avoirles idées, volontiers il dirait : « il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier. » Il est trop bon naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger Thomme dans la classe des animaux ; mais il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des animaux et l'homme. Il n'a pas dit, mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui : « le règne minéral, le règne végétal, le règne animal, le règne humain d. Or c'est où Ton connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste ; c'en est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à confondre l'homme avecla nature, à luimontrerqu'il ne s'en distingue point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre comme elle se comporte, etde ne pas en chercher davantage ; — dont l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui fait qu'il est homme, et de cultiver et

agrandir ses puissances, ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler ses privilèges.

De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des ■ causes finales » à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à Tendroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le « classe » trop décidément avec eux. C'est une observation plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument juste de M. Edmond Perrier(i), mais encore qui n'est pas sans quelque vraisemblance, que Buffon dans les classiticateurs voit surtout, avec chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe : « Si Ton admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré... » ; et cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon,

Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, au contraire, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Siles espèces se sont définies ellesmêmes en se combattant les unes les autres ; si elles

(1; Ouvrage cité plus haut.

se sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées ; si, ainsi, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes lacunes ; songez si la plus forte des espèces, la mieux douée, et la mieux ^ouée précisément en usant du temps comme auxiliaire et instrument, Tespèce capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours prolongé du temps qui Taidail, dû laisser un vide énorme entre elle et Tespèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à part,, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne peut lui être comparé même de loin !

C'est l'idée même de BufFon. L'homme est un animal tellement supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la planète. Il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de. l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et détruit les espères végétales et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas. — Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour

ses poumons, a II est le seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu ce grand privilège. Loin depouvoir se multiplier partout, la plupart sont bornés et conflues dans de certains climats et même dans des contrées particulières ; les animaux sont à beaucoup d'égards des productions de la terre, Thomme est en tout Touvrage du ciel. » -r- C'est de ce ton que Buflon parle toujours du « maître de la terre », et je ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux : « Tout marque dans Thomme, même à Textérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants ; il se soutient droit et élevé ; son attitude est celle du commandement... » (l).

Cette immense supériorité de Thomme sur les animaux peut être contestée par les misanthropes, les humoristes et les baladins ; mais elle a deux caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun raisonnement ni aucune boutade : Thomme est capal>lo de progrès, et il est capable de génie individuel.

Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à Tabri de cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas toujours de la même façon ; il est inventeur, il imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela signifie seu*

(1) L'homme, — Age virile premières pages.

lement que Thomme est un animal capricieux, on peut avoir raison ; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque chose ; il n'admet pas Tarrêt et la satisfaction dans le repos ; il est l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dirapeut-êtreque l'évolution organique exceptionnellement énergique qui Ta si fort séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable et obstinée qu'il s'améliore. — Et soyons sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé ; que l'homme né pour être mangé par le lion et par le poux, très exactement destiné par la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, uniquement parce qu'il était invfinteur, les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel et primitif. Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, existe ; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte période, et voisine de celle où nous sommes.

Voilà un point auquel BufFon tient essentiellement. Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que Thomme, loin de devoir retourner à la nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, s'en dégager, et toujours reprendre essor. — 11 est progrès-

siste en tant que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée de rindéfîni.

Parla, remarquez-le, HufTon est, je ne dirai pas supérieur à tout son siècle, je n'en sais rien ; mais en opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. 11 est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part avec Diderot. — 11 est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir. -- Il est en opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison contraire. — Même l'esprit général du xviii® siècle, Buffon y répugne encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est. Le xviii® siècle croit au progrès ; Buffon aussi ; mais le xviii® siècle y croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste ; et ce n'est pas du tout la même chose. Le xviir siècle croit aux grands perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se former les continents par l'accumulation des coquilles,

mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante, et riiomme aussi, quoique plus alerte ; que rhomme a mis, très probablement, un millier d'années à. réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion; •qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un ; que tout progrès général sensible à un homme dans la brève <îarrière de la durée de sa vie est une pure illusion ; que tout changement rapide, par définition, est le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès se remette en marche pour réparer lentement le faux ; qu'enfin tout progrès par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.

Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose, ou plutôt ce sont deux idées :absolument contraires qui ont le même nom, et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. Elles conduisent aux procédés de pensée les plus contraires. A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait : a Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens ; je contribue à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en observant, en sachant, en inventant, en travaillant. J'observe, je sais, j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. Maisje ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit un grand but prochain , ne l'atteint jamais. Un Cromwell , un Alexandre (s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce

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cas son travail est un divertissement et non pas une (L'Qvre) est une coquille qui toute seule veut faire une montagne. »

L*homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal ; Thomme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel BufTon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler, d'intelligence personnelle ; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une espèce, les uns que les autres ; il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a inventé la ruche, c'est V abeille qui la construit, depuis que Vabeille existe. « On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des autres. » — L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il ne l'est que par quelques individus de l'espèce ; imitateur et éducable, il Test par tous les individus de l'espèce. Il s'en suit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffit que celui-là ait trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.

C'est ce qui trompe l'observateur superficiel. On peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser dédire : « Ces animauxci, comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits

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et des passions, et ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourroir à leurs besoins et également répartie dans toute Tespèce, comme les fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles ». Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième individu humain, ou le cent mille et unième ; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.

Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu ; il serait au-dessus et au-dessous de la vérité; car Thomme, à considérer les ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des siens, cela est évident ; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les impressions de l'air de l'instant précis où il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence; et, en majorité, il n^est pas très intelligent. Hais quelques individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue ;• il suffit : tous les hommes s'en servent. Un homme observe que parmi tant de végétaux péle-méle absorbés, c'est celui-ci qui empoisonne ; le lendemain, k peu près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès. L'espèce humaine n'a pour elle que rinteliigence de quelques hommes ; mais heureusement ^sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très imitatrice

<les nouveaux procédés, essentiellement et indéfiniment modifiable par l'éducation.

C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne pensent guère, et ce qui met Thumanité au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon; et on y souscrit.

Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, Thabitude et la tradition ensuite, la civilisation n*a pas de raison de n'élre pas indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents ans « savaient autant d'astronomie que Dominique Cassini », et avaient donc une science générale « qui ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis », et qui « suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues pendant un long temps ces hautes et belles sciences ; « elles ne nous sont parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence passée. » Il en est ainsi. Une civilisation lentement se forme et se développe ; puis la terre se refroidit^ les hommes du nord chassés de leurs demeures « refluent vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente siècles de lumière ». C'est la diffusion de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs.

Persuadons nous donc que Thomme est né pour

BUFFON. 45i

savoir, pour exercer son iatelligence et agrandir son enlendement, et que c'est là sans doute toutThommet puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et ce grâce à quoi elle n*a pas péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque c'est sa vraie nature, que c'est son bonlieur : ce Considérons l'homme sage, le seul qui soit digne (Vètve considéré : maître de lui-même, il l'est des événements; content de son, état, il ne veut être que tomme il a toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres ; il ne peut leur être à charge *,. occupé continuellement à exercer les facultés de son àme, il perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de nouvelles connaissances, et sesatisfait à tout instant sans remords et sans dégoût ; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même. i> — Autrement dit : a Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser, yoilàle principe de la morale » ; et si peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d égards, de l'esprit de Paiscal, * Bufl'on rejoint ici le grand moraliste idéaliste.

On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des devoirs que la singularité même et Texcellence de sa ^ nature imposent à Thomme. Et Ton voudrait que parmi tant de choses qui distinguent l'homme des animaux,. RuITon eût mieux démêlé, et compté plus nettement,celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette idée qu'il est obligé. La morale de Buf- f(>n est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir (le plus en plus. C'est presque une morale suffisante^

à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient. Il ne Ta pas fait ; il en tire seulement ceci : c( Pensez, sachez, et considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides )^. Il pouvait ajouter brièvement : <( Et soyez justes et bons; car c'est une manière aussi de vous distinguer infiniment de Tanimalité. » Encore que très élevée, la morale de BufTon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie, comme lui tout entier, est trop purement intellectuelle, — N'importe, elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque chose ; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle, de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile; que tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plussupérieur à elle. — L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le temps peut abolir en lui l'animalité, ets'illepeutilledoit, voilà toute la morale de BufTon. — En cela il est hautement spiritualiste, et peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de son extrême modestie môme reçoit uoe extrême autorité. BufTon, le naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit aperçu, est Tadversaire leplus grave, le plus inquiétant et le [plus compétent du matérialisme et du naturalisme du xviif siècle.

l'écrivain — SES THÉORIES LITTÉRAIRES

C'est un grand écrivain. Quand il disait, dans son discours de réception à TAcadémie française, que les ouvrages bien écrits sont les seuls qui passeront à la postérité, il songeait à lui, et il avait raison d'y songer. Par sa nature, parle fond de sa complexion, sinon par ses idées, Buffon se rattachait au xvii« siècle. Il en avait l'instinct de dignité, l'amour de l'ordre et de la composition simple et vaste, un certain penchant à la noblesse d'attitude et à la pompe. Cela se retrouve dans son style, et comme écrivain Buffon semble appartenir plutôt au xvii* siècle qu'à celui dont il était. Il est avant tout « éloquent •, sa parole est « belle », plutôt qu'elle n'est vive, piquante, rapide, spirituelle ou divertissante. Haie génie « oratoire ». Sa grande histoire se déroule majestueusement, dans une grande unité, avec une suite assurée, dans un ordre sévèrement médité et préparé, comme un seul « discours^» continu, qui marche de ses prémisses à ses conclusions. Il a fait un discours sur Tunivers, conune Bossuet un discours sur l'histoire universelle. Tout cela revient à dire que le génie de Buffon, comme tous les génies oratoires, vise à l'impression d'ensemble et au grand effet iinal. Les génies de ce genre ont quelque chose d'architectural ; ils construisent un monument, une de ces œuvres imposantes qui demandent qu'on se recule un peu pour en saisir l'ordonnance et pour les admirer dans leur grandeur.

Ce n'est pas à dire que le détail en soit négligé ; on a pu même dire que parfois il ne Test pas assez. BufTon, dans ses mille descriptions d'animaux si divers, montre des ressources singulièrement variées de pittoresque, lia la force, tour à tour, et la grâce, et réclat. 11 a comme une sympathie toujours prête pour ses modestes héros, qui sait relever leurs mérites, faire éclater leurs beautés, bien saisir et àchacun bien conserver son carac tère propre, et donner ainsi à la physionomie son unité, son air dislinctif qu'on n'oublie point. — Sans doute il est trop orné ; il s'applique trop ; il est trop l'homme ([[}[ estimait Massillon le premier de nos prosateurs; il fait trop complaisamment son métier d'écrivain ; et, s'il écrit bien, ce n'est pas assez sans s'en apercevoir. — Défaut commun, du reste, à presque tous les hommes de science quand ils rédigent : ils ne croient jamais avoir assez bien rédigé ; ils veulent toujours trop convaincre leur lecteur et se convaincre eux-mêmes ((u'eux aussi savent écrire. 11 y a des alarmes dans cette application trop curieuse. Cette explication que je donne du défaut le plus saillant de Buffon s'applique bien, à ce qu'il me semble ; car les parties de ses ouvrages où il y a excès d'ornement, ou de pompe, sont d'abord ce qu'il a écrit pour l'Académie française {Discours de réception — Eloge de La Condamine); ensuite ce qu'il a écrit en collaboration avec des savants ses ('[ii\es (Quadrupèdes, Oiseaux). Dan^ ce dernier cas, il refait, il refond, il corrige, et toujours très heureusement, mais il reçoit cependant et subit la contagion de la coquetterie littéraire des hommes de science, et du trop beau style. Mais dans les livres qu'il a écrits tout entier lui-même, géologie, minéralogie, embryologie (j'y reviens parce que je sais qu'on ne le lit plus, et

parce que c'est admirablej, aalhropologie, théorie delà terre, époques de la nature, je ne sais pas de style plus simple, plus grave, plus net, plus franc, plus imposant sans faste, et même sans chaleur, comme il convient à un savant qui comprend tout, qui embrasse tout et qua ses idées les plus grandes n'étonnent pas; je ne sais pa& enfin meilleur modèle du style propre à l'exposition scientifique.

Il est seulement, ce me semble, un peu plus long qu'il ne faut, et sans précisément se répéter, donne à la même idée, pour la faire mieux entendre, plusieurs formes équivalentes, plusieurs tours ramenant au même point, en plus grand nombre peut-être qu'il ne serait indispensable. Peut-être est-ce là, pour qui expose des choses toutes nouvelles et qui songe au grand public, une nécessité, dont, cent ans plus tard, l'ignorant lui-même ne se rend plus compte.

El à travers tout cela la grandeur du sujet ne s'oublie jamais, parce que l'auteur ne la met jamais en oubli. Gondorcet a bien saisi ces deux points de vue qu'il ne faut pas séparer, parce que, aussi bien, BufTon ne les a jamais séparés lui-même : « On a loué la variété de ses tours. En peignant la nature sublime ou terrible, douce ou riante, en décrivant la fureur du tigre, la majesté du cheval, la fierté et la rapidité de l'aigle, les couleurs brillantes du colibri, la légèreté de l'oiseau-mouche, son style prend le caractère des. objets ; mais il conserve toujours sa dignité imposante ; c'est toujours la nature qu'il peint, et il sait que, même dans les petits objets, elle manifeste sa toutepuissance. »

On pourrait supposer à l'avance les idées littéraires^

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de Buffon rien qu'à connaître les principaux caractères de son style. Ce style est le style oratoire, ou, pour être plus précis, le style de l'exposition oratoire, c'està-dire non pas celui de l'orateur à la tribune, à la barre, ou à la chaire, mais celui de la leçon faite par un homme naturellement éloquent. Il est méthodique, grave, mesuré, imposant, majestueux et nombreux. Il n'est ni animé par une passion vive, ni alerte et armé en guerre comme le style des polémistes. C'est le style d'un professeur qui a du génie. Voilà précisément ce que Buffon a été amené à recommander comme le siyle parfait, ou approchant de la perfection ; car toutes les fois qu'un écrivain supérieur songe à tracer pour les autres les règles de Tart d'écrire, il ne fait que l'analyse et l'exposition raisonnée de ses propres qualités d'écrivain. C'est ainsi qu'il en a été de Buffoa écrivant le Discours sur le style. Comme Ta dit excellemment Villemain, ce discours n'est que « la confidence un peu apprêtée » de Buffon sur son propre génie littéraire, et on fera bien de n'y voir que cela, tout en profitant des bonnes leçons de détail et des aperçus profonds qu'il renferme.

Il n'y faut pas voir un traité complet de l'art d'écrire ; et, du reste, sachons bien nous en rendre compte, Buffon n'a nullement entendu y mettre une rhétorique complète, même sommaire. L'admiration qu'on a éprouvée pour cet ouvrage lui a fait donner après coup le titre faux de a Discours sur le style » ; mais ce n'est pas l'auteur qui le lui a donné, et, en le lui imposant, tout en lui faisant honneur on lui a fait tort, parce que, ainsi nommé et compris, ce discours trompe l'attente qu'il fait concevoir et qu'il ne prétendait pas provoquer, et prête à des critiques auxquelles, sous un

titre moins solennel, il ne serait pas exposé. Ce morceau est tout simplement le « Discours de réception de M. deBuffon à l'Académie française », ou, comme l'auteur le définit lui-même dans les premières lignes, « ce sont quelques idées sur le style ». Voilà le vrai titre, qu'il ne faut pas perdre de vue.

Ainsi défini, l'ouvrage se défend contre les objections. On ne peut plus reprocher à ce discours où sont si vivement recommandées les qualités de composition, une certaine incertitude de plan ; car il est permis, quand on ne veut qu'indiquer quelques idées sur le style, de les exposer dans un ordre un peu libre et abandonné. On ne peut lui reprocher d'être très incomplet. Il devait l'être. 11 devait ne contenir que quelques idées sur le style les plus chères à l'auteur et les plus importantes à ses yeux. li devait n'être, pour parler le langage des savants, qu'une contribution à l'étude de l'art d'écrire. C'est ce qu'il est, avec un mérite supérieur.

Il faut retenir de cette remarquable dissertation comme des vérités indiscutables, d'abord l'importance du plan et de l'ordre dans les ouvrages de l'esprit ; — ensuite cette belle et profonde pensée que l'auteur qui met de l'unité dans son ouvrage ne fait qu'imiter la nature et l'ordre éternel qu'elle suit dans ses œuvres ; — enfin l'idée de BufTon, sur l'importance du style, et sur ce que le style est Vhomme même^ ce qui ne veut nullement dire, comme on le croit trop souvent, que le style est une peinture du caractère^ des mœurs et de \£i façon de sentir de l'auteur (rien n'est plus éloigné que cela de la pensée de BufTon ni n'y est plus contraire) ; mais ce qui veut dire que le style c'est Vintelligence de l'auteur, la marque de son esprit^ et par consé-

quent ce qui lui appartient en propre dans quelque ouvrage que ce soit.

Voilà les parties solides et durables de ce morceau. Il ne faut pas croire qu'il révèle les véritables sources du grand style ;il n'en montre qu'une partie. Oui, dans quelque ouvrage que ce soit, le plan, l'ordre, Tunité sont absolument nécessaires. Mais Buffon croit que de là naissent toutesles qualités du style, et cela n'est pas vrai. De là naissent la clarté, la précision, l'aisance, la vivacité même et un certain mouvement, et un caractère grave, imposant, qui recommande l'œuvre et fait une forte impression sur l'esprit des hommes. Mais il y a d'autres qualités du style qui tiennent au smtiment et à l'imagination. Il semble, vraiment, que Buffon n'ait omis, parlant de l'art d'écrire, que ces deux sources du génie : imagination et sensibilité ; et ce qui fait le style des poètes, des grands romanciers, des auteurs dramatiques, des philosophes souvent, des orateurs presque toujours, il semble que BufTon l'ait oublié.

Il ne l'a point oublié; la vérité est qu'il s'en défie. La preuve c'est que sentiment, imagination, couleur, il en a parlé, seulement en essayant d'abord de les faire provenir, non de leur source naturelle qui est le mouvement du cœur, mais de la raison, de l'ordre mis dans les idées, du plan; — ensuite en recommandant à plusieurs reprises de les tenir en grande suspicion et comme en respect . Il faut relire le passage où il rattache le sentiment et la couleur au plan bien fait comme àleur cause : « Lorsque l'écrivain se sera fait un plan... il sera pressé de faire éclore sa pensée; il aura du plaisir à écrire... la chaleur naîtra de ce plaisir... et donnera la vie à chaque expression... les objets pren-

dront de la couleur et, le sentiment se joignant à la lumière... » Ainsi chaleur, vie, couleur et sentiment, tout cela vient du plaisir qu'on a à écrire quand on s'est fait un bon plan. Cette théorie n'est point fausse; car il y a une certaine verve et chaleur de composition qui naît en effet du plaisir de bien embrasser &a matière et d'en bien voir comme étalées devant nos yeux toutes les parties dans un bel ordre. Mais on comprend bien qu'il y a une autre espèce de chaleur et de sentiment et qu'il n'est plan bien fait qui puisse inspirer à Démosthène le serment sur les morts de Marathon et à Racine le « qui te Va dit ? • d'Hermione.

Buffon ignoret-il cela ? Non; mais il n'aime pas à s'en occuper. Il n'aime pas les poètes et les orateurs passionnés; son orateur préféré est Massillon ; il n'aime pas la passion. Tout le Discours sur le style le montre. C'est là que l'on trouve qu'il faut « se défier du premier mouvement »; éviter « ï enthousiasme trop fort », et mettre partout « plus de raison que de chaleur » . Voilà le fond de la pensée de Buffon. Plus de raison que de chaleur, ou une chaleur qui résulte du- plan bien fait, c'est-à-dire qui vient encore de la raison, voilà sa théorie. Elle est étroite. Elle ne tient pas compte de la littérature de sentiment, ni de la littérature d'imagination. Elle est quelque chose comme du Boileau poussé à l'excès ; car Boileau sait ce que c'est qu'imagination, passion et tendresse, et il veut seulement que la raison les guide, non qu'elle les remplace.

On peut même ajouter que cette doctrine implique quelque contradiction. Buffon ne cesse de recommander le « naturel », et il n'a pas tort. Mais en quoi consiste le naturel sinon en ce premier mouvement dont Buffon veut qu'on se défie ? C'est ce premier

mouvement qui est le cri du cœur, l'éveil de sensibilité, l'élan de la nature, et en un mot le naturel. G*est lui qu'il faut surprendre en soi, saisir au moment où il naît, le contrôler sans doute, et voir s'il n^est pas un simple écart de fautaisie ou d'humeur, mais en ne commençant pas par a s'en défier ». De même Buffon recommande le naturel et prescrit de désigner toujours les choses « par les termes les plus généraux » (ce qu'il se garde bien de faire, je vous prie de le croire, quand il parle géologie), par les termes les plus généraux, c'est-à-dire par les termes abstraits et les périphrases. Rien n'est moins naturel, rien n'est plus apprêté. Précisément! c'est que Buffon aime le naturel en ce qu'il déteste l'esprit de pointes ; mais il aime aussi l'apprêt, l'arrangement, l'appareil, une certaine coquetterie de style, toutes choses qui, de leur côté, sont le contraire du naturel, du premier mouvement, de la naïveté. — Voulez-vous un critérium infaillible pour juger de la justesse d'une théorie littéraire? Voyez si elle explique ou si elle contredit La Fontaine. La Fontaine jugé au point de vue du discours sur le style, est mauvais. La question est tranchée : c'est le Discours sur le style qui a tort.

Disons tout cela parce qu'il faut le dire et se rendre compte et des lacunes et des erreurs de ce petit traité si fécond, tout au moins, en réflexions. Mais en finissant comme nous avons commencé, prenons-le en luimême et pour ce qu'il est. 11 est une vue sur Tart d'écrire, rapidement présentée par un savant, grand écrivain, à l'usage des savants qui voudront écrire- 1 est un petit traité d'e.rposition scientifique, A ce titre il n'est pas éloigné d'être excellent. Comment faut-il s'y prendre pour écrire l'Histoire naturelle de M. de BuifoDr

ce discours le dit; comment faudra-t-il s'y prendre pour écrire des ouvrages du même genre, ce discours renseigne; et c*est quelque chose.

Il y a eu une époque où le Discours sur le style était considéré comme la loi suprême de l'art d'écrire. C'est le temps où d'illustres professeurs avaient apporté dans les chaires supérieures de l'Université ces qualités d'exposition large et éloquente dont le Discours sur le style donne la leçon et Texemple. Il est, en effet, et la règle et le modèle de cette éloquence particulière, intermédiaire, qui n'est ni la simple et profonde éloquence du cœur et de la passion, ni l'éloquence de la tribune ou de la chaire où l'imagination a tant de part, mais l'éloquence au service de l'enseignement, tendant à instruire d'une façon élevée et avec une manière imposante, plutôt qu'à toucher et à émouvoir. Dans cette éloquence, Tunilé, la composition, l'ordre clair, lumineux et beau sont, en effet, les qualités essentielles et le fond de l'art. De là la grande fortune du Discours sur le style. Les leçons qu'il donne ne sont pas à mépriser, et non seulement ceux à qui il s'adresse spécialement, mais tout le monde peut et doit y trouver profit. Il suffit d'indiquer le domaine où elles sont bien à leur place, et celui, aussi, qui reste en dehors de leur portée.

Ce grand savant, ce philosophe distingué, ce grand poète et ce grand sage mourut en 1788. Il n'a pas vu la Révolution française. Ce lui fut une chance heureuse ; car il en aurait été un peu incommodé, et n'y aurait

rien compris. Les agitations des hommes, leurs colères, leurs passions, leurs efforts généreux même en vue d'un but prochain, sont choses qu'habitué à la marche insensible et sûre de la nature, il ne comprenait point et trouvait singulièrement méprisables. Son dédain pour « l'histoire civile » est extrême, excessive même pour un homme qui, surtout naturaliste, n'a pas laissé d'être un moraliste d'un grand mérité. Tout dans l'histoire civile lui paraît obscurités, et, du reste, simples misères : « La tradition ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c'est-à-dire les actes d'une très petite partie du genre humain; tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul pour la postérité; ils ne sont sorlis de leur néant que pour passer comme des ombres qui ne laissent point de traces : et plût au ciel que le nom de tous ces prétendus héros dont on a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire fût également enseveli dans l'ombre de Toubli ! » — Cette petite portion de « l'histoire civile» qui s'étend de 1789 à 1799 lui eût paru aussi insignifiante qu'une autre dans la marche de la nature, et même dans celle de 1 humanité, et, seulement, plus désagréable à traverser. La providence qui veillait sur lui a donc comblé une vie longue qui fut presque toujours heureuse par une mort opportune. Il n'avait pas fini son ouvrage. Il n'a dû regretter que cela.

Il avait fait un très beau livre, et accompli une très grande œuvre. Il avait presque créé l'histoire naturelle, et du même coup il l'avait affranchie. Elle existait, confondue avec la • physique », chez ces timides et modestes savants de la fin du xvn® siècle et du commencement du xviiï*, dont nous avonsfait connaissance avec Fontenelle. Elle était alors très sérieuse, volon-

lairement très réservée, en ses conclusions et très dis- Crète. Avec Fontenelle lui-même, fet avec ses successeurs « philosophes », Bonnet, Robinet, De Maillet, Maupertuis, Diderot, elle était devenue très prétentieuse, très audacieuse, et s'était mise au service d'idées émancipatrices, irréligieuses, et quelquefois, avec Diderot, immorales. Elle était devenue une forme, ou un auxiliaire, ou instrument de l'athéisme libérateur. C'est de cette compromission, très dangereuse, surtout pour elle, et qui risquait d'empêcher qu'elle devînt une véritable science, que BuifonTa délivrée.

Sans être religieux lui-même, il a eu de la science cette idée juste et digne d'elle, qu'elle n^a pas à se mettre au service d'une doctrine de combat et • qu'elle déchoit à devenir un moyen de polémique. Il a cru qu'elle se suffit à elle-même, et qu^elIe a un domaine dont sortir est une désertion. La science, entre ses mains laborieuses et calmes, est redevenue ce qu'elle était chez nos bons savants tranquilles de 1700, mais agrandie, approfondie, ordonnée et imposante. Les hommes de l'Encyclopédie n'ont guère pardonné à BufTon cette sécession qui était une indiscipline. Ils ont senti en lui un indifférent, et peut-être un dédaigneux, c'est-à-dire le pire, à leur jugement, de leurs adversaires.

Ils ont bien vu, d'ailleurs, que sans sortir de son calme et de son impassibilité d'observateur, et précisément un peu parce qu'il n'en sortait pas, il dirigeait vers des conclusions très contraires à leurs tendances générales, relevant l'homme, le montrant obéissant aux lois de la nature d^abord, et ensuite à d'autres, et lui persuadant que son devoir, ou tout au moins sa <lignité, n'étaient point à se confondre avec elle. Et

que le mouvement philosophique, issu, en grande partie, du nouvel esprit scientifique et du goût des sciences naturelles, s'arrêtât précisément au plus grand naturaliste du siècle, ne Tentraînât point, ni ne Fémût, et le laissât parfaitement libre d'esprit et indépendant des écoles, c'est ce qui les désobligea saas doute extrêmement.

La science y gagna en dignité, en indépendance, en aisance dans sa marche, et en autorité.

L'influence de BufTon comme savant a été considérable. Son grand mérite d'abord, comme sa victoire, a été de conquérir le public à la science de l'histoire naturelle, comme Montesquieu l'avait conquis à la science politique. Il a fait entrer l'histoire naturelle dans les préoccupations et dans le commerce du monde lettré. Il a été comme un Fontenelle grave, imposant, qui a attiré le public mondain à la science sans faire à ce public des sacrifices d'aucune sorte, et sans mettre une coquetterie suspecte à le séduire. La douce et louable manie des cabinets d'histoire naturelle chez les particuliers date de lui. Comme tous les hommes de génie il a créé des ridicules, et celui dont il est le promoteur est le plus inofTensif et le plus aimable.

Il a suscité des disciples dont les uns, comme Condorcet, le défigurent, et poussent à l'excès, d'une intrépidité de dogmatisme qui l'eûtfait sourire avec toute l'amertume dont il était capable, quelques-unes de ses idées générales ou plutôt de ses hypothèses ; dont les autres, comme Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaîre, sont des hommes de génie et des créateurs. On pourrait aller plus loin sans sortir de la vérité, et dire qu'un certain idéalisme appuyé sur la science est une nouveauté qui vient de lui ; et que son idée du lent et

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éternel progrès de la nature créant d*abord les orgar nismes les plus grossiers, puis se compliquant et s'ihgéniant dans des constructions plus délicates et subtiles, puis créant avec Thonime l'être capable d'un perfectionnement dont nous ne voyons que les premiers essais, trouve dans les Dialogues philosophiques de M. Renan son expression éloquente, poétique et audacieuse, et comme son écho magnifiquement agrandi.

Son influence comme poète n'a pas été moins grande que sa contribution de savant à la conscience de l'humanité. La plus grande idée poétique qu*ait eue le xviu* siècle, c'est lui qui Taeue, et exprimée. La majesté vraie de la nature, c'est lui qui Fa sentie. Il est étrange, quand on cherche les origines en France du sentiment de la nature, si tant est que ce sentiment ait des origines, qu'on trouve tout de suite Rousseau, et qu'on ne trouve jamais BufTon. 11 faut de Buffon n'avoir lu que V Oiseau-mouche ou le Kanguroo pour que tel oubli puisse être fait. La vérité, pour qui a lu les Epoques de la nature, est que le grand sentiment de la nature est dans BufTon, et que la sensation, exquise du reste, mais seulement la sensation de la nature est dans Rousseau. La grande vision de réternelie puissance qui a pétri nos univers, et le sentiment toujours présent de sa mystérieuse histoire écrite aux flancs des montagnes et aux rochers des côtes, c'est dans BufTon qu'on les trouve à chaque page, et soyez sûrs que la phrase de Chateaubriand sur a les rivages antiques des mers » est d'un homme qui a lu Buffon.

A vrai dire, cette fin du xviii« siècle a donné trois poètes, qui sont BufTon, Rousseau et Chénier, et tous les trois, inégalement, ont eu dans les imaginations du xix^ siècle un sensible prolongement de leur pensée.

408 DIpC-HUlTIÈME SIÈCLE.

Rousseau a rouvert, et trop grandes, les sources de la sensibilité ; Buffon a appris aux hommes l'histoire et la géographie de la nature, et les a invités à se pénétrer de toutes ses grandeurs ; Chénier a retrouvé le sentiment de la beauté antique ; et Ton rencontrera ces trois grandes influences dans Chateaubriand ; et du moment qu'elles sont dans Chateaubriand, vous savez assez que tout le siècle dont nous sommes en a reçu la contagion, et a continué, jusqu'à l'époque où le réalisme a reparu, à les entretenir.

CARACTÈRE — TOUR D'eSPRIT — ÉTUDES

Rien ne peut éclairer plus vivement la pensée philosophique et politique du xviif siècle et la mieux faire comprendre qu'un examen des idées de Mirabeau. Car Mirabeau c'est le xvni^ siècle lui-même, et presque tout entier, et c'est le xvni" siècle mis à Tieuvre, jeté dans l'action, placé en face de la réalité, et à qui l'histoire semble dire : « ne disserte plus, mais exécute ».

Tous les traits essentiels du xvni^* siècle français se retrouvent dans Mirabeau. Indépendant et audacieux par la pensée, esclave de ses passions, avide de savoir, d'idées et de jouissances, impatient de tous les jougs, et se forgeant par ses vices les chaînes les plus lourdes ; subtil comme Montesquieu, fougueux comme Diderot, et romanesque comme Rousseau, sans compter qu'il est, aussi, encyclopédique comme Diderot, orateur comme Rousseau, pamphlétaire, polémiste et improvisateur comme Voltaire, et ouvrier de librairie comme Prévost : c'est bien le xviiT siècle que nous

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avons (levant les yeux dans un tempérament d'exception, d'une puissance, d'un ressort et d'une vitalité terrible. — Avec cela, ce double trait où presque tout homme du xviii° siècle se reconnaît d'abord, une absence presque parfaite de sens moral, et je ne sais quelle largeur de cœur et générosité naturelle, qui, sans suppléer à la moralité, fait que le défaut en est moins pénible et répugnant.

Fougueux et romanesque, il Test à faire douter de ses aventures. Soldat, grand seigneur, manière de diplomate obscur et équivoque, joueur, prodigue, dissipateur de deux fortunes en quelques mois, homme de galanteries effrénées et peut-être monstrueuses, embastillé, évadé en enlevant une femme mariée, vivant de sa plume en Hollande, emprisonné de nouveau à Vincennes et trompant ses ennuis par une fureur d'études incroyable, et des épanchements de passion souvent exquis; puis, tout'àcoup, se dressant, éclatant en pleine lumière de popularité et de gloire, tribun redoutable, agitateur de foules ; puis arbitre et comme prince de la révolution, roi de l'opinion, traitant de puissance à puissance d'un côté avec le roi et de l'autre avec le peuple, il a eu une courte existence qu'on s'étonne qui ait pu (Hre si longue, tant elle est surchargée, agitée, brisée, secouée de tempêtes , et retentissante d'un continuel redoublement d'orages.

Et celte existence, qu'en partie il faisait lui-même, qu'en partie il acceptait des circonstances, était excellemment de son goût. 11 était romanesque commeSaînt- Preux et, je crois, beaucoup davantage. Ses lettres du donjon de Vincennes sont d'un Rousseau qui adore Tibulle,pleinesde sensualité, de vraie passion, aussi d'éloquence, et de cette mélancolie mâle des ùmea robustes

pour qui le malheur est une forte et non point très désagréable nourriture. On sent qu'il jouit, tout en hurlant parfois de colère, de l'extraordinaire, du cruel et de Textrême de sa situation, et que les rigueurs le fouettent comme la pluie ou laneigeun chasseur aventureux et allègre.

Elles sont elles-mêmes un roman, ces lettres de Vincennes, et, soit dit en passant, un roman qui se trouve par hasard être bien composé. Ce sont d'abord des lettres de jeune homme, ardent, sensuel et déclamateur, qui est méridional, qui est du sang des Mirabeau, et qui a lu la Nouvelle Héloïse ; — ce sont ensuite des lettres de jeune père, ravi de l'être, plein de sollicitude émue et d'anxiété charmante, opposant de tout son cœur les recettes philosophiques aux « recettes de bonne femme » pour le plus grand bien de cette petite Sop^e>-Gaôre>/te,quïln'ajamais vue et qu'il adore d'autant plus ; et ce roman vrai de père emprisonné, et ces caresses hasardeuses confiées au papier, et ces baisers paternels jetés à travers les grilles, tout cela a quelque chose de bizarre, de fou, et d'attendrissant, et de naïf, et de délicieusement suranné comme une vieille romance ; et tout cela est pénétrant, parce qu'encore c'est cependant vrai, contre toute apparence, et je ne sais rien de plus captivant ni de plus cruellement doux ; — et ce sont enAn, Fenfant mort, le tumulte des sens apaisé par le temps, des lettres tendrement amicales, confiantes et apaisées, avec des longueries et des traîneries de bavardage, et des anecdotes gaies, et des épanchements familiers, sans plus rien ni de lyrique ni d'oratoire, causeries prolongées de vieux amis, éprouvés, et resserrés, et mêlés l'un à l'autre par les épreuves.

— Mais ce sont surtout des lettres d'homme romanesque, hasardeux, fiévreux, amoureux de situation hors du commun et du normal, et qui n'a été si fidèle, cette fois, que d'abord, si Ton veut, parce qu'il était en prison, ensuite parce qu'il était excité, et renfoncé dans son sentiment par l'opposition qu'on y faisait, et dans sa volonté par l'obstacle, et dans son amour par les haines qu'il lui valait, et exalté et enivré par le froissement rude, sur sa poitrine, des vents contraires.

Et ses idées générales, comme sa complexion, sont bien d'un homme du xviu® siècle. Irréligieux, il l'est absolument, de très bonne heure, et toujours. Ses lettres à Sophie contiennent un manuel d'athéisme formel, et indiscutable précisément parce que l'athéisme y est tranquille, sans colère, sans forfanteries, et confidentiel. Mirabeau n'est pas, en cette affaire, un fanfaron, un fanatique à rebours, un phraseur, un révolté, ou un imbécile. C'est un homme presque né dans l'athéisme, qui n'a pas traversé de crise ni de période d'angoisses, qui, au contraire, est incroyant de nature, (le penchant propre ou, au moins, de très longue habitude. Tout à fait moderne en cela, et arrivé à cette étape, à celte région de l'esprit où l'intolérance à rebours est aussi dépassée, aussi lointaine que l'intolérance traditionnelle, et où l'on est séparé des croyants par de trop grands espaces pour pouvoir même les détester. — Le mystérieux, le surnaturel, et, sachons bien l'ajouter, tous les grands problèmes métaphysiques, éternelles préoccupations et tourments de l'âme des hommes, ne répondent à rien dans son esprit. Amené à en parler, il n'en parle que pour dire qu'il les ignore, et pour montrer qu'il est incapable de les soupçonner, d'en

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comprendre Timporlance, et d'en sentir rattrait, et d'en éprouver l'inquiétude.

Ce qui n'empêche pas qu'il ait une idole, qui, vous vous y attendiez fort bien, est la raison. Il y croit de toute son âme, de toute sa foi et de toute son espérance. Ni Montesquieu, ni Dalembert, ni Condorcet n'y croient davantage. Très jeune, à propos de la réforme politique des Juifs, il écrivait, tout à fait dans la manière des grands optimistes de la fin duxviii» siècle, et avec un certain degré de candeur qui aurait fait sourire Voltaire : a Croyons que si l'on excepte les accidents, suites inévitables de l'ordre général, il n'y a de mal sur la terre que parce qu'il y a des erreurs ; que le jour où les lumières, et la morale avec elles, pénétreront dans les diverses classes de la société.... l'instruction diminuera tôt ou tard, mais infailliblement les maux de l'espèce humaine, jusqu'à rendre sa condition la plus douce dont soient susceptibles des êtres périssables. »

Tout à fait à la fin de sa carrière, dans son discours (posthume) sur la liberté de la presse, il écrivait encore : « Un bon livre est doué d'une vie active, comme l'îime qui le produit; il conserve celte prérogative des facultés vivantes qui lui donnent le jour. Le bienfait d'un livre utile s'étend sur la nation entière, sur les générations à venir; il grandit, il féconde l'intelligence humaine ; il multiplie, il prolonge, il propage, il éternise l'influence des lumières et des vertus, de la raison et du génie; c'est leur essence pure et précieuse que l'avenir ne verra pas s'évaporer; c'est une sorte d'apothéose que l'homme supérieur donne à son esprit afin qu'il survive à son enveloppe périssable »

L'humanité cherchant péniblement sa voie que personne ne lui a enseignée dans le principe, ayant en

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elle-même, mais très enveloppée et confuse, une lumière, qu'elle cherche à dégager; les hommes supérieurs dépositaires particuliers de cette lumière, la faisant paraître plus vive et pénétrante par inter* valles et formant ainsi comme une providence collective et successive ; et à leur suite l'humanité marchant lentement d'abord, de plus en plus vite ensuite, grâce à Taccumulalion des lumières nouvelles sur les anciennes qui ne se perdent point, vers un avenir assuré de grandeur, de concorde, de bonheur etde pleine clarté: voilà la grande théorie du progrès parla raison, qui a toujours été, plus ou moins, un des beaux rêves de l'espèce humaine, et qui certainement est une de ses raisons d'être et un de ses principes de vie, mais qui n'a jamais été embrassée d'une fui plus vive et d'une plus entière assurance que par les hommes du xvm^ siècle. — C'est bien la croyance de Mirabeau, c'est bien sa conception générale et son idée maîtresse. C'est ce qui Ta le plus soutenu dans ses luttes, encouragé dans ses résistances et animé dans les assauts qu'il a donnés. C'est le plus noble des divers mobiles qui ont agi en lui.

Ce qui le dislingue des hommes de son temps, c'est que dans tout son romanesque, et à travers toutes ses fougues, et parmi les fumées, souvent épaisses, de son tempérament de satyre, de son imagination de rhéteur et de son esprit de sophiste, il avait une singulière netteté d'intelligence et une vigueur peu ordinaire d'esprit pratique. Celui-là, quoique romanesque, et encore que généralisateur, aimait les faits et prenait plaisir en leur commerce. II écrivait (non point tout seul, mais du moins en grande partie, et digérant et classant le tout) sept gros volumes sur la constitution, les organes et les fonctions de la monarchie prussienne ;

il s'inquiétait de la constitution et de la législation anglaises, et personne, ce me semble, ne les a mieux connues que lui. Dans sa première jeunesse, à côté d'un Essai sur le despotisme, et d'une étude, essentiellement autobiographique, sur les Lettres de cachet, il écrit un Mémoire sur les salines de la Franche-Comté , des traités sur la Liberté de VEscaut, sur f Agiotage, sur la Caisse d'escompte, surla Banque Saint-Charles, sur IdiQuestion des eaux, surTadministration financière de Necker; etdans tous ces petits livres, écrits vite,penséslonguement, on trouve une solidité d'informations et une sûreté de raisonnement topique peu commune, et Galonné, Necker et Beaumarchais ont senti, longtemps avant Maury et Cazalès, la rude étreinte de ce vigoureux dialecticien. — Au donjon de Vincennes, il étudie avec acharnement, entasse les notes, brûle ses yeux dans les papiers, et ses « prisons », si elles sont, d'un côté, les Lettres à Sophie, sont, de l'autre, un cours complet de sciences politiques, — comme toute sa vie, du reste, a été d'un Casanova qui aurait trouvé le temps d'être un Machiavel.

Il ne faut pas s'y tromper, comme on l'a fait quelquefois, et croire que Mirabeau a été improvisé par la Révolution. C'est lui qui était capable de l'improviser, parce qu'il la portait depuis vingt ans dans sa tête, et depuis vingt ans la t préparait » par les plus solides études et les plus diverses ; et s'il s'est trouvé en 1789 le plus grand des orateurs de la Constituante, c'est, avant tout, parce qu'il en était, sans conteste, le plus savant.

Aussi remarquez bien que, de très bonne heure, il se sépare des chefs du chœur du xvni® siècle, quand ceuxci, décidément, donnent dans le pur chimérique et le

rêve absolument romanesque. Son appréciation de Jean-Jacques Rousseau dans les Lettres du donjon de

incennes, à propos de la publication du Gouvernement de Pologne, est très curieuse et doit être lue de très près. Un éloge, vif sans doute, du grand homme. Pour Mirabeau, comme pour tous les hommes de la fin du XVIII® siècle, Rousseau eslune espèce de mage, d'ascète et de saint. C*est l'opinion commune, et ce n'est guère qu'au bout de deux générations que cette hallucination singulière et cette sorte de possession s'est dissipée. Mais en même temps Mirabeau sait très bien dire que Rousseau lui fait l'effet d'un Lycurgue venant proposer ses lois aux contemporains de Frédéric. Il sent très bien à quel point manque à Rousseau le sens du réel, la notion du millésime et l'art de vérifier les dates; et il lui dirait, comme de Maistre aux émigrés: « Le premier livre à consulter, c'est Talmanach. »

Bien plus jeune, dans son Essai sur le Despotisme^ en 1772, c'est-à-dire à 20 ans, Mirabeau s'était très nettement séparé de Rousseau sur la question de Vétat de nature. 11 sent déjà, en homme d'État, combien cette question est oiseuse, dangereuse aussi, car s'en inquiéter, et surtout s'en férir, mène à écrire bien plutôt des livres satiriques que des études politiques vérilables : € On prétend que les institutions sociales ont dégénéré l'état de nature et rendent les hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des palliatifs à nos maux ; cette recherche est plus utile à faire que des satires des hommes et de leurs sociétés. » — Car enfin, ajoute-t-il, qu'est-il besoin de savoir ce que pouvait être l'homme avant d'être un animal sociable, puisque ce n'est que comme animal sociable qu'il est homme,

puisqu' a il n'est vraiment homme, c'est-à-dire un être réfléchissant et sensible, que lorsque la société commence à s'organiser ; car tant qu'il ne forme avec ses semblables qu'une association momentanée, il est encore féroce, dévastateur et n'a guère que des idées de carnage, de bravoure, dHndépendance et de spoliation •. — Dès que Mirabeau s'occupe de questions politiques, il écarte, on le yoii, Y Uchronie^ le roman en dehors du temps, la rêverie en deçà de l'histoire ; il se place dans le temps, dansle réel, dans Thumanité telle qu'elle est, songeant aux « remèdes et aux palliatifs i, non à la transformation radicale, à la métamorphose, et au vieillard jeté par morceaux dans la chaudière d'Eson. On verraplus tard qu'en face des faits, et aux prises, non plus avec l'histoire à comprendre, mais avec l'histoire à faire, il saura se placer non seulement dans le temps, mais dans le moment.

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