Dix inscriptions chinoises de l'Asie centrale d'après les estampages de M. Ch.-E. Bonin
Les estampages recueillis par M. Bonin, au cours de la mission scientifique dont il a été chargé de 1898 à 1900, représentent la presque totalité des inscriptions anciennes de l'Asie centrale connues des érudits chinois et en ajoutent d'autres ) qui étaient jusqu'ici complètement inédites; c'est tout un chapitre de l'épigraphie chinoise qu'ils nous permettent de reconstituer.
Ces monuments peuvent être répartis en trois groupes.
Le premier groupe comprend d'abord deux stèles des environs du lac Barkoul. L'une d'elles (n°I), dont l'estampage a déjà été publié par M. Grenard et qui a été traduite par Gabriel Devéïiia \ est datée de Fan 187 de notre ère; elle rappelle la victoire remportée par P'ei Tch'en, préfet de Toen-hoang^, sur
' DoTREUH. DE Rhins, Missîou scietiti- à l'est de ce cours d'eau. Toen-hoang avait
f que dans la Haute Asie, troisième partie, pour les Chinois une valeur stratégique
p. 1 36-137. toute particulière , car il était le point de
15c {^ ::fc t3F ^ -^ • I^a place forte départ des trois routes qui menaient en ^ de Toen-hoang était à l'ouest du Tang ho Occident (cf. biographie de P'ei Kiu dans
^ (pf , tandis que Cha tcheou f^ ji\ était le Soei chou, chap. lxvh, et dans le Pei
IMPIIIIIC>ie ItiTIOtllUC.
le prince Hou-yen ^ ^; Hon-yen était le nom d'une puissante famille des Hiong-nou qui dominait dans la région du lac Barkoul; on la trouve souvent mentionnée dans l'histoire chinoise; l'inscription de l'année iSy ne se rapporte donc pas à un fait exceptionnel; elle doit prendre sa place dans le récit des longues luttes que les Chinois livrèrent aux Hiong-nou près des Monts Célestes.
La seconde inscnption (n° II) du lac Barkoul fut érigée en l'an 64o sur les monts Che-îo-nian fl# i^l i#, qui font partie des Monts Célestes , pour célébrer les mérites du général Kiang Hingpen H fr :^; du texte de l'inscription il ressort que ce général construisit là des machines de guerre fort ingénieuses, alors qu'il marchait contre le royaume de Kao-tch'ang ^ M , dont la capitale était située à Yar-khoto, k 20 II h l'ouest de la ville actuelle de Tourfan. Ce monument se rattache à des événements historiques importants : à la fin de l'année 629, le religieux chinois Hiuen-tsang ^ |4, s'étant mis en route pour aller en Inde, était arrivé à Hami; de là il avait dû se rendre auprès du roi de Kao-tch'ang , qui lui avait remis une lettre de recommandation pour le kagan des Tou-kiue % J^ (Turcs) occidentaux; mais cette amitié même qui unissait le roi au kagan et qui permit en définitive au pèlerin de faire son voyage sans encombre, était une menace pour l'empire; l'expédition de 64o, qui se termina par la prise de Tourfan , fut le premier des coups que les Chinois portèrent à la puissance des Tou-kiue occidentaux ^.
Les deux inscriptions du lac Barkoul, celle de 187 et celle de 64o, nous font assister, à cinq cents ans de distance, à deux
che. chap. xxxviii; Richthofen, Cfiina. ' La notice du Tan^f c/io« sur le royaume
vol. I, p. 53o, n. 1, analyse ce texte, niais de Kao-tch'anj est traduite intégralement
identifie à tort le P'on-lti (lac Barkoul) dans mes Documents sur les Tou-kiue oui- s^/
avec le Lop noi. dentaux.y. loi-i lO.
efforts identiques des armes chinoises et nous permettent d'établir un rapprochement entre l'histoire des Han ^ et celle des Tang ^, Sous les Han, c'étaient les Turcs Hiong-nou $0 ^, sous les Tang, c'étaient les Turcs Tou-kiue qui étaient les ennemis héréditaires de l'empire; les Turcs s'efforçaient incessamment de franchir les Monts Célestes à Tourfan et à Hami pour venir dans la région de l'Ouest du Fleuve [Ho-si ^p^w) donner la main aux Tibétains, et pour s'ouvrir, du côté de Karachar d'une part, et du Lop-nor de l'autre, les voies qui menaient aux principautés du Turkestan oriental. Afin d'empêcher les Turcs d'atteindre ce double but, les Chinois devaient s*emparer de Hami et de Tourfan qui étaient les clés du passage des Monts Célestes; les inscriptions d,e fan 187 et de Tan 64 o nous font comprendre l'importance stratégique de ces deux places et sont pour l'historien comme des repères lumineux qui éclairent tout un côté de la politique chinoise.
Nous pouvons rattacher à ces deux stèles une troisième inscription (n« III), qui provient, il est vrai, d'une région fort différente, car elle a été trouvée à Koutcha, dans le Turkestan oriental, mais qui ne prend toute sa valeur que si on la replace dans le cadre des guerres entre les Chinois et les Turcs, pour qui précisément les villes du Turkestan oriental étaient un sujet constant de compétition. Cette inscription est fort courte et très indistincte; quelque brève et quelque mal conservée qu'elle soit, elle n'en a pas moins une réelle importance. On y peut hre au début le nom d'un Chinois, Lieou Fing-kouo §IJ 2p S, qui porte le titre de général de gauche de K'ieon-tse H^ (Koutcha); à la fin, on déchiffre une date qui commence par ces mots: «la quatrième année yong-cheou, le huitième mois, le premier jour du mois étant kia-siu. . , »; la période yongcheou commence en i55 ap. J.-C; la quatrième année corres-
4 ACADÉ^UE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. [196] pond donc à l'année i58 et le calcul permet d'établir avec certitude que le premier jour du huitième mois de cette année fut bien marqué des signes kia-siu .
Cest en 65 av. J.-G. que la principauté de Koutcba était entrée pour la première fois en relations diplomatiques avec la Chine; le roi était venu à la cour des Han; il avait été reçu avec de grands honneurs; de retour dans son pays, il voulut imiter la civilisation chinoise; mais il ne réussit qu'à la singer et les gens des pays d'Occident se moquaient de lui en disant : « Pour un âne , ce n'est pas un âne ; pour un cheval , ce n'est pas un cheval ; le roi de K ieoii-t s e (Koutàidi) , c'est ce qu'on appelle un mulet \ »
Un siècle plus tard, nous trouvons le prince de Koutcha révolté contre la Chine; il s'était aUié aux. Hiong-nou, avait pris Kachgar et avait installé dans cette ville une de ses créatures. C'est alors que les Chinois, à la suite de la victoire repaportée en Tan 78 ap. J.-C. parle général Teou Koii ft ©près deHami, envoyèrent dans le Turkestan oriental le fameux Pan Tch'ao M ëi frère de l'historien Pan Kou ^ @ ; après seize ans de combats et de négociations, après avoir vaincu, non seulement les principautés indigènes, mais même une armée indo-scythe qui, en l'an 90, avait traversé les Pamirs^, Pan Tch'ao parvint, en 91, à faire reconnaître la suzeraineté chinoise dans toute cette région; il déposa notamment le roi de Koutcha et le remplaça par un prince à sa dévotion; lui-même eut le titre de Protecieur des pays d'Occident et fixa sa résidence à Koutcha^.
' Ts'ien Han chou, chap. xcvr, h, ' //eo« Han c/iou, chap. cxviii, p. i v':
p. 6 r' : H # ^o ,^ # .^o ^ H «La tioisième année yong-yuen (91), Pan
^ ï f^ In Wt JJSà o Tch'ao rétablit l'ordre dans les pays d'Oc-
- HcouHuii c/ioH^chap. Lxxvii, p. li r°. cident^ on donna à Pan Tch'ao le titre de
L'armée des IndûrScythes J| pétait forte Protecteur et il résida à K'ieoa-tse (Kou-
(]e -j, 000 hommes et était commandée par tcha).» le vice-roi Sic glj i |^ .
En l'an 107, le Turkestan oriental retomba sous l'influence des Hion(j-nou septentrionaux, mais, vingt ans plus tard, Pan YoïKf JÉÉ ^ , fds de Pan Tch'ao, renouvela les exploits de son père et s'empara de Yen-k'i (Karachar); à la suite de cette victoire dix-sept royaumes, parmi lesquels se trouvaient ceux deK'ieoa- /5e '( Koutcha ) , SoaAe (Kachgar), Yu-t'ien (Rhoten) et Souo-kia (Yarkand), firent leur soumission^
L'inscription découverte par M. Bonin prouve que, en l'année i58 ap. J.-C, l'influence chinoise, rétablie en 127 par les succès militaires de Pan Yoîig, continuait à s'exercer à Xoutcha et que les Hioncj-noa n'avaient pas réussi à l'y détruire.
Le second groupe des inscriptions dont les estampages ont été rapportés par M. Bonin se compose de deux textes relatifs au Temple du Grand Nuage ^ ^ # à Leang tcheou iy. 'JH dans le Kanrsou. La première de ces stèles (n° V), datée de l'année 1 563, commémore la reconstruction du temple , qui avait été en partie renversé par un tremblement de terre; elle fait l'historique de cet édifice et rappelle les interventions miraculeuses qui, à diverses reprises, le protégèrent; au nombre de ces incidents merveilleux, elle cite la venue, en i383, d'un religieux japonais nommé Tche-man ^ fH, qui fit une collecte pour réparer le temple; événement extraordinaire en effet, et qui nous montre comment la propagation de la foi bouddhique, triomphant des barrières que les langues et les mœurs élèvent entre les peuples, et mettant en contact les civilisations les plus éloignées les unes
des autres , put faire arriver aux confins occidentaux de la Chine un habitant des îles de la mer orientale.
La seconde inscription (n** VI) ne porte pas de date; mais M. Bonin a lu sur le revers de la pierre qu'elle fut gravée la trente-sixième année fCang-hi, c'est-à-dire en 1697.
Elle a été faite pour indiquer dans quelles conditions s'est constituée une association d'avalambana, destinée à subvenir aux frais de l'entretien du temple; ces associations locales d'avalambana sont très répandues dans toute la Chine; ce sont elles qui. soutiennent bon nombre de fondations religieuses; on voit dans ce texte comment elles s'organisent et comment elles fonctionnent.
Le Temple du Grand Nuage est fort ancien ; il a été construit entre les années Sôy et 36i de notre ère par un certain TcJiang Tien-si 5A 3^ ^1 dont l'ancêtre, Tchang Koei 51 ft, gouverneur chinois de Leancj tcheou, s'était déclaré indépendant en l'an 3oi et avait fondé la petite dynastie des Leang i^. Ce temple était d'abord appelé temple Hong-ts'ang ^ ^.
C'est en 690 que son nom fut changé. A cette époque, l'impératrice Oa f£Jp^ femme ambitieuse mais dévote, s'était emparée du pouvoir au détriment des héritiers légitimes de la dynastie des Tang; il n'avait pas manqué de flatteurs pour applaudir à ce coup de force; un religieux s'empressa de présenter une traduction du Mahamegha sûtra, ou sùtra du Grand Nuage, dans lequel se trouvait une prédiction relative à une souveraine; on appliqua ce texte à l'usurpatrice; elle était, disait-on , une incarnation de Maitreya Buddha et devait remplacer les Tang dans le gouvernement du Jambudvipa. L'impératrice, reconnaissante envers le Ciel qui se faisait son complice, ordonna que, dans toutes les préfectures de l'empire, on élevât un Temple du Grand Nuage: c'est alors que le temple
de Leang tcheou, pour faire comme tout le monde, prit le nom de Temple du Grand Nuage.
Une inscription de l'année 711, dont le texte original est perdu , mais qui a été regravée avec quelques erreurs , nous fait la description de ce qu'était cet édifice sous la dynastie T'ang et célèbre les mérites des personnages pieux qui l'ont réparé ^
Dans la première moitié du xi® siècle de notre ère le territoire de Leang tcheon tomba dans la possession du royaume de Si Hia W H ou Hia occidental. Un souverain de ce royaume fit ériger en Tan 109^ dans le Temple du Grand Nuage une inscription bilingue en chinois et en si-hia. On n'a connu pendant longtemps qu'un seul spécimen de l'écriture si-hia; c'est une des portions de la grande inscription en six langues gravée en l'année i345 sur la porte de Kiu-yong koan^; encore ne savàiton pas exactement ce qu'était cette écriture et l'attribuait-on souvent au peuple joutchen, sur la foi de certains épigraphistes chinois, qui tenaient en cela un propos inconsidéré. Gabriel Devéria eut le mérite de publier le premier la stèle bilingue du Temple du Grand Nuage à Leang tcheon^ et d'établir que le texte non chinois était en écriture si-hia, identique d'ailleurs à l'écriture mystérieuse de la porte de Kiu-yong koan. Depuis lors, le D'Bushell nous a fait connaître des monnaies tangoutaines*, et M. Bonin lui-même, comme nous le verrons plus loin, a eu la bonne fortune de mettre la main sur un petit monument por-
' Kin chetsoeipien, chuTp. hxix, p. 28 v" goat (extrait des Mémoires présentés par
et suiv. divers savants à l'Acad., i" série, t. XI,
* Cf. prince Roland Bonaparte, Dota- impartie, 1898).
ments de l'époque mongole (Paris, 1^95). * S. W. Bushell, Tke Si Hsia dynasly
' G. Devébia, Stèle si-hia de Leang of Tangut , Their money and peculiar script
tcheou, avec une note de S. W. Bushell [Journ. oftke China Branch oftheR. A. S.,
[Journal osi'a^, janv.-fév. 1898, p. 53-74); N. S,, vol. XXX, p. 1^-160). — L'écriture du royaume de Si Hia ou Tan-
tant quelques caractères si-iua. On n'est pas arrivé jusqu'ici à trouver la clef de cette écriture; mais, soit que quelque cher cheur plus sagace que ses prédécesseurs y parvienne avec les documents que nous avons, soit que de nouvelles découvertes viennent rendre le problème plus facile, il est certain que la stèle bilingue de Leang tchcou sera une des pièces les plus importantes entre celles qu'on devra étudier pour mener à bien ce travail; or, puisque cette inscription renferme sans doute des allusions à l'historique du Temple du Grand Nuage, il est bon de nous entourer dès maintenant de tous les renseignements que nous pouvons recueillir sur cet édifice. Telle est la raison principale qui" a dirigé sur ce point les investigations de M. Bonin.
En divers endroits des contrées qui sont désignées par les Chinois sous le nom de Nouveau Territoire [Sin-kiang) et qui s'étendent au nord et au sud des Monts Célestes, existent de Dombreuses excavations dont les hommes ont fait parfois des habitations et souvent aussi des sanctuaires. Les belles découvertes de la mission russe de M. Klementz dans les grottes des Mille Buddhas près de Tourfan , nous ont révélé des fresques fort curieuses qui trahissent des influences hindoues, tibétaines, turques et chinoises, et des inscriptions en ouïgour et en ancien turc qui nous apprennent l'existence d'un bouddhisme turc ignoré jusqu'ici ^ Mais ces grottes ne sont pas les seules de leur espèce. Des grottes des Mille Buddhas sont indiquées au sud-
' Nttchrichten ùler die von der K. Altad. attvinùonf de Turfun [Journal asiat., mare-
d. W. 211 Si.-Petersburçf ùa Juhre 1898 900); — Barth , Didletin des reli-
amsgerùslclt Expédition nach Tarjan, f)iom tk l'Inde [Revae de l'hist. des religions,
Heli l (Saint-Pétersbourg, 1899). — ^f. tonte XLII, p. 5o, n. 1). Sexabt, Note sur quelques fragments d'in-
ouest de Tsi-mou-sa ^J^M-» localité qui est à l'ouest de Goutchen et qui paraît correspondre, bien plutôt qu Ouroumtsi , à remplacement de l'ancien Bichbalik K D'autres grottes des Mille Buddhas se trouvent sur la rivière Kyzyl iIf ê. 1& fPT, à 3o /t en aval du poste militaire de Kyzyl il Ê # ? ï , entre Koutcha et Saïram^. Enfin, dès l'année 1879, Prjevalski^ signalait et
Dans le Ifc ^ if ^
K'in
ting sin kiang che lio, la carte du territoire d'Ouroumtsi , qui se trouve dans le chap. ii , marque ces gi'ottes des Mille Buddhas "^ i% îl^ * l'ouest de la ville de Tsi-moa- •<« ^ /l^ M ' ^î*^ ®** ell«-même à 60 li au sud -ouest de Goatchen "^^ |^; on sait que Goutchen est au nord de Tourfan, de l'autre côté des Monts Célestes. L'exploration de ces grottes, si elles sont dans un état de conservation suffisant, pourrait être fort intéressante; Tsi-mou-sa en effet correspond à ce qvii était la souspréfecture deKin-man ^ j^ sous les Yang, comme le prouve une inscription trouvée m situ (cf. Si yu choei tao ki, chap. m, p. 2 5 >"); or cette sous-préfecture de Kinman n'est autre que l'ancien Pei-t'ing ^fc J^ , qui s'appelait Kagan-stûpa Vj iff ^ ^ lorsque cette ville était en la possession des Toa-A'iMC occidentaux avant l'année 6/io (iSï ya choei tao ki, chap. m, p. ih r"). On lui donnait aussi le nom de Bichbalik (les Cinq Villes), sous lequel elle apparaît dans les inscriptions de Koscko-Tsaïdain (cf. Thomsen, Inscriptions de l'Orkhon, p. 70 , n. A , p. 1 2/t et p. 1 79 , n. 9 1 ). Sous les Han, elle était la cour postérieure du royaun»e de Kiu-che $ ÊiÇ ^ i |§ ( Kieou T'fing cfeo«,chap. xi., p. 2() v"). C'estdonc là un centre historique important où des fouiHes auraient chance d'èhe IrucKicuses. — L'identification Iraditiotinell' de Bich-
balik ou Pei-t'ing avec Ouroumtsi doit être abandonnée, puisque l'inscription citée par le Si yn choei tao ki nous montre avec certitude que la ville de Kin-man occupait l'emplacement de l'actuel Tsimou-sa.
' Cf. Si ya choei tao ki, chap. it, p. 1 3 v°.
■^ Cf. Der Nan-shan als Teil des Kuenhien und Scheide zwischcn Mongolei and Tibet, nach Oberst N. Przewalski [Petevmann's Mittheilnngen, i884 , p. 58). D'après ce voyageur, les grottes sont disposées irrégulièrement en deux rangées placées l'une au-dessus de l'autre, il y a même trois rangées vers l'extrémité sud ; les étages sont reliés entre eux par des échelles. Ces grottes s'étendent sur une longueur d'environ une verste. A l'extrémité sud se trouve un temple; le moine qui y habitait dit à Prjovalski que l'aménagement de ces sanctuaires avait commencé dès l'époqvie des Han. — Cette assertion est inexacte, puis que, comme nous l'établirons plus loin, c'est seulement en l'an 366 de notre ère que le premier religieux venu de Chine s'ari'êta dans ce lieu. — Le tem[)le dont parle l'explorateur russe est Vraiscmhlahlement celui que les Chinois appellent Lei-yn ^^ 1^ 'b' "^ ■» " l<î Lei-yn se, dit la grande géographie Ta Ts'ing i l'ong tche (chap. ccxiii, p. k v"), est à 3o li au stui de la sous-préfecture de Toen-hoang ; eçsl
10 ACADÉmE DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LETTRES. [202]
décrivait des grottes des Mille Buddhas au sud- est de Cha tcheoii i^ ji\; ce sont ces dernières que M. Bonin a visitées à son tour; il en a rapporté quatre estampages d'inscriptions sur pierre.
Deux de ces inscriptions, qui ont été gravées, à des époques différentes, au recto et au verso d'une même stèle, appartiennent au temps de la dynastie T'ang. L'une d'elles (n** VII), datée de l'année 7 7 6 , est à la louange d'un certain Li T'ai-pin ^ ic i[ et rappelle les travaux d'ornementation que ce dévot personnage fit faire dans les grottes de Cha tcheou; la description des scènes religieuses qui furent modelées ou peintes par son ordre n'est pas sans intérêt , car elle nous atteste l'importance qu'avaient prise, dans le culte, les divinités tantriques introduites en Chine au viii® siècle de notre ère par Vajrabodhi et Amoghavajra^ La seconde inscription (n° VIII) , qui est de l'année 894, rappelle le souvenir d'un membre de la famille impériale des T'ang, dont le principal mérite, aux yeux de l'historien, est d'avoir été le gendre de Tchang I-tch'ao ^ .^ JH ; ce Tchang Itch'ao était un chef local de Cha tcheou qui, en l'an 85o, prêta serment d'allégeance à l'empire; notre inscription jette quelque lumière sur sa famille et sur les politiques contraires du Tibet et de la Chine dans le pays de l'Ouest du Fleuve.
laque sont les grottes des Mille Buddhas».
D'après le Si yu choei tao ki (chap, m, p. 11 v°) , le Lei-yn se se trouve sur le versant orientai du Ming-cha chan ÇJ^ }^ ^J ou montagne des saJiles qui chantent; la montagne est ainsi appelée parce que le sable dont elle est formée crie sous le pas des hommes A JE ^ ^ ^ (^*' Ts'ingit'ong tche, chap. ccxiii , p. 3 v°} ; parfois ce sable s'éboule avec un bruit de tonnerre et c'est
pourquoi le temple a été nommé Lei-yn se ou Temple du bruit du tonnerre. — Une description détaillée des grottes des Mille Buddhas , rectifiant et complétant celle de Prjevalski, a été publiée par M. BoxiN luimême dans les Comptes rendus de l'Académie des. inscriptions et belles -lettres , 1901, p. 209-217.
^ Sur ces deux çramanas hindous, cf.
BuNiiu Nanjio, Cata/ogr ne, Appendix II , n"" i53 et i55.
Ces deux textes lapidaires ne sont pas les plus anciens qui aient été conservés dans les grottes des Mille Buddhas. On y voit encore en effet une inscription de l'année 698, qui est mentionnée et reproduite par Siu Song ^ ^ dans son bel ouvrage sur l'hydrographie des pays d'Occident (H ;|^ 7JC ?!; |£, chap. III, p. 1 2 r°-i4 r°); ce monument rappelle que le premier aménagement d'une des grottes fut exécuté la deuxième année kien-yuen des Ts'in ^, c'est-à-dire en l'an 366 de notre ère, par le çramana Lo-tsuen i^ if. La petite dynastie des Ts'in antérieur3 "iï M était d'origine tangoutaine ^ ; elle eut sa capitale à Tch'ang-ngan M ^ [Si-nganfou) de l'an 35 1 à l'an 384 de notre ère ; elle atteignit un haut degré de puissance et de gloire sous le plus illustre de ses souverains, Fou Kien ^g (357-384). Cest sous le règne de Fou Kien que, en 366, le çramana Lotsuen consacra pour la première fois au culte bouddhique une des grottes de Cha tcheou, et c'est sous ce même prince que, en 372, le religieux Choen-tao WMMM initia à la religion bouddhique le royaume coréen de Kao-keou-li "^ ^M^'t^Q rapprochement de ces deux faits montre le rôle considérable que joua, malgré son peu de durée, la dynastie des Ts'in antérieurs dans la diffusion du bouddhisme en Extrême-Orient; les grottes de Cha tcheou et la Corée sont comme les deux points extrêmes qui, l'un à l'ouest, l'autre à l'est-, délimitent l'extension de son influence. En 384, la dynastie des Ts'in postérieurs ^ ^ se substitua à celle des Ts'in antérieurs : c'est au temps d'un prince des Ts'in postérieurs que l'illustre pèlerin Fa-hien fe M partit de Tch'ang-ngan, en 399 ap. J.-C, pour aller en Inde; comme il se rendit à Toen-hoang et, de là, à Khoten, il dut suivre la
^ Cf. Klaproth, Tableaux historiques (î"oHW^ ^ao, III, p. 452); Cou ivant, 5owde VAsie, p. 77; Terrien de Lacouperie, maire et historique des cultes coréem [T'oung On the Corean, Aïno and Fusang writiiigs pao, série 2 , t. I, page 820 ).
route qui passe par Cha tcheoii et les <jrottesdes Mille Buddhas; peut-être visita-t-il l'endroit même où la piété de Lo-tsuen avait, trente-trois ans auparavant, transformé pour la première fois une de ces excavations naturelles en sanctuaire.
Si les Chinois ont connu les grottes des Mille Buddhas dès le iv^ siècle de notre ère, ils ne sont pas le seul peuple dont on puisse espérer trouver là des traces. Cha tcheou ^ ji{ appartient en effet à ce territoire de l'Ouest du Fleuve tiï H qui fut, comme nous l'avons vu en parlant des inscriptions du lac Barkoul, le champ clos où les trois races chinoise, turque et tibétaine, furent incessamment en conflit. En 706, les Tou-Kiue orientaux battirent le général chinois Cha-tch'a-tchong~i ^ P^ ^ H , près du Ming-cha^ Pâ^ ou Montagne des sables qui chantent, et l'inscription turque de Kul-tegin, découverte sur les bords de 1 Orkhon, mentionne cette victoire^; or le Ming-cha est une hauteur qui se trouve dans le voisinage des grottes des Mille Buddhas; les Ton-kiue orientaux ont donc envahi tout ce pays. Les Tibétains s'en emparèrent à leur tour vers 769. En 85o, la soumission de Tchang 1-tch'ao rendit Cha tcheou à l'empire, ou plutôt lui conféra une sorte de suzeraineté sur les familles Tchang ^ et Ts'ao T|f , qui donnaient des chefs à la région. Les Chinois reperdirent Cha tcheou pendant l'époque troublée qui suivit la chute de la dynastie des T'ang; l'ambassadeur chinois Kao Kiu'hoei^ M ^^^ qui, de 988 à 942 , se* rendit à Khoten et en revint, trouva établie non loin de Leang tcheou \% j^ la tribu des Tang-hiang ^^^ qui devait former plus tard le royaume des
' Cf. Tang chou , chap. ccxv, a . p. 1 1 \". ' La relation de Kao Kia-hoci a été tra-
* Cf. TuoMSF.K, Inscriptions de l'Orkhon, duite par Abel Rémusat {Histoire de la
p. 69 et p. i55, n. 89; Marquart, Die vi'We tic Jf/iota/i, p. 75-81). Le texte chinois
Chronologie der alttàrkischen Inschriflen, se trouve dans le Ou iai c/ie, chap. lxxiy,
Si Hia W 5 ^; plus à l'ouest, Kan tcheou 'fl* m était une principauté ouigoure; enfin, quand le voyageur arrive à Koa tcheou jC: ^ et à Cha tcheou ^ 'J<1 , il a dû traverser un territoire tibétain; sans doute il trouve là une population essentiellement chinoise, et le chef, qui est un membre de la famille Tsao, vient avec empressement s'informer auprès de lui des nouvelles de l'empereur; mais on voit par ce récit même que Cha tcheou était alors séparé de la Chine par les Tibétains, les Ouigours
' Les princes du royaume- de Si Hia "iU ^ avaient pour nom de famille T'opa ^ ^ i^ S^ R {Song che, chap. ccccLxxxv, p. 1 v°). D'où tiraient-ils leur origine ? Un généalogiste du royaume de Si Hia, pour plaire sans doute à son roi, fit descendre celui-ci de la famille de T'o- P« fE ^ T^i» d^ ^^^ * 534, régna dans le Nord de la Chine sous le nom dynastique de Yaen Wei "JQ ^ [Kin che, chap. cxxxiv, annotation finale). Certains historiens ont ajouté foi à cette filiation imaginaire, et c'est ainsi que l'auteur du Leao cliàn (chap. cxv, p. 2 v°) écrit : «Les Si Hia sont des descendants de la famille To-pa, de (la dynastie) Wei» W S >^ ^i€ I^À^- S'il Adlait admettre cette manière de voir, les Si Hia se rattacheraient , comme les Wei du Nord , au groupe tongouse des Sien-pi jj^ ^.'Mais l'auteur du Kin che (chap. cxxxiv, p. 5 v"), après avoir rapporté cette opinion , nous indique la vraie solution de la question en disant que les Si Hia sont issus en réalité de l'ancienne horde To-pa des Tang-hiang.
Si l'on se reporte en effet à la notice du T'ang chou (chap. ccxxi, a, p. i v°) sur les Tang-hiang , on voit que ce peuple de race tibétaine ^ ^ comptait huit hordes , dont la plus puissante était celle des T'o pa
ÏÎD fÇ ^ i^ ®- A la fin de la période ta-li (766-779), une partie des Tang-hiang vint s'établir dans l'arrondissement de K'ing H, auj. King-yang foa H |^ , Kan-soa , et prit le nom de Tong-chan pou !^ tll p^ ; une autre horde , celle des Topa, occupa l'arrondissement de Hia ^, au sud du Hoancf-ho [Kin che, chap. cxiv, p. 5 v°) et prit le nom de P'ing-hia poa ^ 5 pÇ (^<"*? chou, chap. ccxxi, a, p. a v°). En 882, le chef du P'ittg-hia pou, To-pa Se-kong ^ i^ >@L ^ ' ^^^ 1^ gouvernement chinois à vaincre le rebelle Hoang Tch'ao ^ ^ ; pour le récompenser, l'empereur lui décerna le titre de duc du royaume de Hia ^ S 5V et lui conféra le nom de famille Li ^ ( T'ang choa, chap. ccxxi, «, p. 3 r°). C'est de ce To-pa Se-kong que descendent les souverains du Si Hia; nous en avons la preuve incontestable dans ce fait que Yaen-hao yQ ^, roi du Si Hia, écrivant en loSg à l'empereur de Chine, revendique formellement To-pa Se-kong conmae son ancêtre [Soiy che, chap. cccclxxxiv, p. 6 v"). Les iSt Hia sont donc de race tibétaine, et leur plus' ancienne histoire dwt être recherchée dans la notice du Tang chou sur le peuple des Tang-hiang. *
et les Tang-hiang et qu'il était bien plutôt sous la dépendance des Tibétains que sous celle des Chinois. La relation de Kao Kiu'hoei ajoute ces mots : a A dix li au sud de Koa tcheon est la montagne des sables qui chantent; on dit qu'en hiver et en été il s'y produit très fortement des bruits semblables au tonnerre ^ » Ce texte nous explique pourquoi les grottes des Mille Buddhas, voisines de ces dunes de sable, sont souvent appelées du nom d'un temple qui s'y trouve, le temple du bruit du tonnerre^.
Après le passage de l'ambassadeur Kao Kiii-hoel, Cha tcheoii continua à être gouverné par des membres de la famille Ts'ao jusqu'à ce que, entre"io34 et loSy, il fût annexé au royaume Si Hia. La puissance des Si Hia fut abattue par les Mongols en
C'est à l'époque mongole que remontent deux autres inscriptions (n°* IX et X), dont nous devons les estampages à M. Bonin.
Ces deux stèles ont été érigées en i348 et en i35i par un ecclésiastique nommé Ckeon-lang ^ IJ , pour commémorer les fondations religieuses du roi de Si-ning, Sou-lai-man ^ ^ ^ H ^ î. Ce Son-lai-man y ou Soleyman, malgré son nom mahométan, paraît avoir été fort libéral pour le bouddhisme; ce n'est pas à dire cependant qu'il fût bouddhiste, et peut-être ne devons-nous voir ici qu'une preuve nouvelle de cette tolérance que les princes mongols eurent pour toute espèce de religion. Le nom de Sou-lai-man, roi de Si-ning, se retrouve dans l'histoire chinoise des Ynen; nous y lisons qu'il fut nommé roi de Si-ning en 1829 et qu'il était le descendant à la quatrième génération de Temougou-utchugen , le troisième des frères cadets
' Ou lai che, chap. lxxiv, Y^. b t' : E 'JH "Ê -f S^^f^ih^ ^ M Wt Wt ^ Mi^W — ' W # #; cf. p. aoi, n. 3.
de Tchinggis khan^ L'inscription de i35i nous apprend d'ailleurs qu'au moment, où elle fut gravée le roi était mort, tandis que celle de i348 nous le montre encore vivant; il dut donc mourir, selon toute vraisemblance , en 1849 ou en i35o.
L'inscription de 1 348 offre un intérêt tout particulier, parce qu elle présente la formule mystique om mani padme fiâm en six écritures différentes, qui sont les écritures devanâgarî, tibétaine, turque-ouigoure, mongole de Phags-pa lama, si-kia et chmoise. Ces six écritures sont exactement les mêmes que celles de la grande inscription de Kiu-yong koan, gravée en 1 345, c est-à-dire trois années seulement avant cette stèle. L'inscription de Kiu-yong koan, avec ses six écritures qui faisaient l'étonnement des épigraphistes européens, n'est donc plus un fait unique; d'autres monuments analogues ont existé, comme l'atteste celui qu'a découvert M. Bonin. C'est ainsi que, par un effet assez inattendu, le zèle de religieux bouddhistes qui voulaient être compris de tous les peuples de l'immense empire chinois à l'époque mongole, donne aujourd'hui à la science philologique quelques-uns de ses documents les plus précieux pour l'étude des langues et des écritures de l'Extrême- Orient.
Nous sommes arrivés au terme de notre étude sur les résultats archéologiques de la mission Bonin; au cours de cet exposé, nous avons dû entrer souvent dans le détail d'une histoire qui peut paraître bien confuse et bien embrouillée. Si cependant nous nous élevons au-dessus des explications minutieuses et en quelque sorte techniques qui sont nécessaires pour comprendre chaque monument pris en particulier, il semble qu'on
Voyez les textes à la suite de la traduction de l'inscription de i35i.
voie se dessiner dans l'éloigncment du temps un spectacle qui n'est pas sans grandeur. Entre les Monts Célestes au nord, le fleuve Jaune à l'est, les Montagnes Méridionales au sud et le Turkestan chinois cà l'ouest, s'étend le vaste carrefour ,des peuples qu'on appelle le Territoire à l'Ouest du Fleuve; là, Chinois, Turcs et Tibétains se sont rués aux plus acharnés combats; c'est une de ces contrées qui, par leur situation même, ont dans le monde le triste privilège d'être un éternel champ de bataille. La guerre, telle est la première des forces géantes qui se dresse en dominatrice dans ces lieux, et les stèles du lac Barkoul sont consacrées à sa louange. Mais, en face de l'ombre immense faite de violence et de haine, s'élève une apparition lumineuse et douce; c'est la religion bouddhique. Au-dessus du tourbillon des hommes armés, qui, tantôt d'ici, tantôt de là, se précipitent les uns après les autres dans cette fournaise, elle maintient son prestige intangible, et chaque conquérant nouveau devient pour elle un nouvel adorateur; dans les grottes des Mille Buddlias et dans les temples, on voit ainsi se succéder les hommages des nations les plus disparates, et la diversité même des écritures qu'on trouve sur une même pierre est comme le symbole de l'union des races dans une croyance commune. Depuis les premiers siècles de notre ère, et jusqu'à l'introduction de l'islamisme vers la fin de l'époque mongole, l'histoire de l'humanité dans le Territoire à l'Ouest du Fleuve s'incarne ainsi tout entière dans les deux figures colossales de la fureur guerrière et de la piété bouddhique ; ce sont elles que voit surgir, au seuil de ce pays pei*du de TAsie, celui qui déchiffre les monuments dédiés à leur gloire.