VI AVERTISSEMENT
plus ardentes contre les idées qu'il y avait exposées. Mais toujours soucieux de vérité, il désira savoir avec précision dans quelle mesure la suite des faits avait confirmé son enquête de 1883.
Il s'adressa dans ce but à Tauteur d'Une Visite à quelques institutions de prévoyance en Italie, que lui désignaient, avec la connaissance du mouvement économique italien, la direction des congrès du crédit populaire en France et la pratique en même temps que l'étude des caisses d'épargne. La réponse lui parut si documentée et si complète qu'il décida d'en faire une sorte d'introduction à son livre, dont il entreprit aussitôt la réimpression : surpris par la maladie, il confia à M. Eugène Rostand le soin de revoir les épreuves.
On peut voir dans le goût très vif et l'espèce de prédilection qu'il apporta à la publication ainsi rajeunie de son beau travail.
AVERTISSEMENT vu
comme dans sa lettre du 15 janvier 1896, une dernière manifestation des convictions économiques qu'il défendit toute sa vie avec tant de force et d'éclat.
Paris, le 13 janvier 4896.
Mon cher monsieur Rostand,
Je voudrais réimprimer mes Dix jours dans la Haute Italie^ parce qu'on m'en demande sans cesse et qu'il n'y en a plus, et aussi parce que cette publication a été faite à un moment où il semblait pouvoir se produire en France un mouvement en faveur d'institutions du même genre qu'en Italie, tandis qu'aujourd'hui il pourrait en être autrement. Devons-nous encore aujourd'hui, comme je l'ai fait alors, chercher des inspirations de l'autre côté des Alpes? Il est bon d'ailleurs de se remémorer les points de départ.
Mais cette réimpression ne doit pas se produire brutalement ; pour que mes nouveaux lecteurs y comprennent quelque
chose, il faudrait leur dire ce qui est advenu des institutions que j'ai visitées à Tépoque.
Les banques Luzzatti, les caisses d'épargne libres ont-elles prospéré ou ont-elles décliné ? Y a-t-il des branches de leurs opérations qui ont eu plus de succès que d'autres? Le développement s'est-il produit dans des proportions différentes selon les localités, grandes villes, petites communes, centres industriels, agricoles, grandes usines, petits artisans ?
Ces institutions ont-elles mieux traversé les crises récentes que les institutions de l'ancienne forme? Celles que j'ai vues ne pourraient-elles pas, pour les principales du moins, servir d'exemple des progrès du régime d'initiative et de décentralisation?
Milan, Lodi, Bologne, que sont devenues ces banques et ces caisses qui ont fait alors mon admiration?
En second lieu, ce que j'appelle les Fondations, Bologne, Banco de Naples, en un mot les établissements sans actionnaires, en avais-je été trop enthousiaste ? Le Banco de Naples a été exploité par les amis des directeurs et les amis des ministres. J'ai lu
récemment dans le Journal dés Économistes un curieux article signé Henry W. Wolff, où il est fait allusion à la déconfiture d'une banque Schulze-Delistzch de Weimar dont les directeurs se prêtaient de l'argent à euxmêmes.
Et le crédit agricole, où en est-il en Italie ? La loi de 1869, d'après M. Wolff, doit cesser ses effets au point de vue de l'émission dans un an. Est-ce exact? L'idée du mélange d'effets courts industriels et d'effets longs agricoles est-elle toujours considérée comme juste? Est-elle appliquée dans les petites localités habitées par des cultivateurs et des artisans ?
Enfin quid des caisses Léon Wollemborg?
de la concurrence qu'elles font aux banques Luzzatti?des Raiffeisen et des petites caisses rurales confessionnelles?
Il me semble que maître comme vous l'êtes de la matière, vous pouvez marquer les différences en bien et en mal (s'il y en a en mal) entre l'époque de mon voyage et le temps actuel.
Cette expansion des petites sociétés italiennes m'avait enivré de l'initiative indi-
viduelle et de plus en plus dégoûté du socialisme d'État.
Je sais bien que vous et moi, nous sommes toujours fidèles à notre refrain : initiative individuelle et décentralisation. Mais encore est-il bon de chercher à faire comprendre aux autres pourquoi nous aimons notre sempiternelle chanson.
Croyez, mon cher Monsieur Rostand, à mes sentiments les plus dévoués.