LÉON SAY
Pans, le 25 mars 4896.
Cher et illustre Maître,
Vous m'avez fait, en m'interrogeant, un honneur dont je sens le prix et le poids. Je n'y ai d'autre titre que d'avoir essayé d'avancer dans les voies frayées par votre étude de 1883, plus dense d'idées en sa brièveté exquise que tant de gros livres'.
Ce qui est survenu depuis votre lettre, l'épreuve militaire à laquelle les fautes d'un homme ont conduit l'Italie, n'ôte rien à Tintérêt et à l'actualité de votre enquête. Ce n'est qu'un arrêt dans une expansion coloniale légitime, mais trop hâtivement poursuivie. Il peut retarder le relèvement des finances publiques; il n'a pas touché au fond des forces internes du pays, agriculture, industrie, travail, épargne, solidarité. Peut-
être même, guéri de rêves téméraires et coûteux, ce peuple intelligent pourra-t-il reprendre avec plus de suite son œuvre économique et sociale si originale, si moderne, s'y consacrer tout entier.
La façon la plus simple et la plus sûre de satisfaire au désir que vous me marquez me parait être de laisser, sur chacune des questions que vous voulez bien me poser, les réponses sortir de faits précis.
D'une manière générale, il est permis de dire : toutes les caisses d'épargne libres et toutes les banques populaires que vous avez visitées en 1883, et celles que vous n'avez pu visiter, mais que M. Luzzatti vous signala comme obéissant aux principes de la prévoyance ou aux règles du crédit, non seulement n'ont pas décliné, mais ont grandi, plusieurs dans une mesure inattendue.
Il est arrivé en Italie que dans la crise aiguë de la circulation et du crédit qui a sévi depuis quelques années, le peuple qui travaille et qui épargne a eu pleine confiance
— vu -
dans ces lumineux foyers de la prévoyance nationale libre.
En ce qui concerne les caisses d'épargne, cette confiance s'est attestée par l'augmentation incessante des dépôts .
Cette augmentation a été énorme dans la Caisse d'épargne de Milan. Vous y aviez trouvé en 1883 280,600,000 1. de dépôts et 34,183,505 1. de réserve; au 1*' janvier 1895, les dépôts avaient atteint 526,882,358 I. et la réserve 63,788,364 1. A la Caisse d'épargne de Bologne, vous notiez en 1882 22 millions de dépôts et 3 millions de réserve : au !•' janvier 1895, les dépôts représentaient 40 millions 192,241 1. et la réserve 5,975,721 1. A FlorenceSlesdépôtsont passé de 50,649, 1601.
à76,962,585 1. et la réserve de 1,647,278 1. à 7,231,078 1.; à Padoue, les dépôts, de 6 millions 453,921 1, à22,124, 1131., etla réserve, de 28,6401. à 1,750,638 1. La marche ascensionnelle existe dans les moyennes et les petites
^ Une caisse d'épargne que les adversaires de la réforme du régime d'emploi chez nous avaient présentée comme à peu près en ruine.
caisses d'épargne comme dans les grandes, à Rome et à Ravenne, à Venise et à Parme, à Plaisance, à Udine et à Imola
Il est vrai qu'au cours de la crise économique et financière générale, quelques caisses d'épargne ont liquidé en remboursant la totalité de leur solde dû, quelques autres sans le pouvoir. Mais il s'agissait de petites institutions (Ivrea, Barletta, par exemple), et qui n'avaient pas respecté ce qu'on peut appeler la loi de proportion dans les emplois, c'est-à-dire un sage mélange de valeurs d'État avec les avances sur titres, les prêts hypothécaires, les escomptes. Ce n'est point le régime d'emploi qui a été en faute dans ces cas exceptionnels : il y a des abus en tout dans ce monde, et reprocher à un principe ce qui en est la violation n'a ni justesse ni justice.
Vous aviez tourné nos regards vers ce régime de libre emploi décentralisé des caisses d^épargne. Eh bien, il apparaît de plus en plus, par ses effets fécondateurs et même réparateurs, comme une des applications les plus bienfaisantes, au point de vue économique, social, éducatif, de ces forces :
l'esprit d'initiative, Tassociation, l'action locale. Et les treize années écoulées depuis votre voyage ont permis de vérifier sur une période d'épreuves, de difficultés extrêmes, les objections qu'opposent à toute réforme en ce sens nos maniaques d'Étatisme.
Le libre emploi décentralisé a-t-il, dans l'ensemble, continué d'être favorable au développement de répargne? — Les dépôts des caisses d'épargne libres, qui atteignaient, fin 1883, 800,634,104 1., arrivent le 1^' janvier 1895 à 1,306,919,3141. en 1,554,439 livrets '. Sans parler des caisses d'épargne postales, qui n'ont pas souffert de la progression des caisses libres puisque les dépôts y montent de 112,128,422 1. en 1883 à 471,893,153 1. au 31 janvier 1896, il faudrait ajouter les dépôts des services d'épargne des sociétés coopératives de crédit, qu'on évalue approximativement à 400 millions. Si on examine d'autre part les réserves des caisses d'épargne
proprement dites/ on voit qu'elles représentent une proportion par rapport aux dépôts de beaucoup supérieure à la proportion représentée par les réserves des nôtres, quoiqu'elles aient toujours abondamment alimenté des œuvres de bien social interdites chez nous*.
Dans l'ensemble encore, comment s'est comporté le régime de libre emploi décentralisé durant la crise économique? — Il est clair en effet, puisqu'on en nie la sécurité, ne pouvant en nier les autres vertus, qu'une crise aussi longue a dû, s'il est fragile, l'ébranler terriblement. Il n'en est rien. Le total des dépôts est allé d'année en année s'accroissant, et Ton a eu raison des paniques momentanées par le jeu normal